‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 5)Chapitre 2 sur 26 · II. I · texte numérisé non relu

II. I

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i066. tout, la possession des rivages du sud-est. Au lieu donc de s'avancer vers Londres, il rétrograda vers Hastings, et y demeura quelque temps, pour essayer si sa seule présence ne détemûnerait pas la population de la cx)ntrée voisine à se soumettre volontairement. Mais personne ne venant pour demander la paix , le vainqueur se remit en route, avec les restes de son armée et des troupes fraîches qui, dans Fintervalle, lui étaient arrivées de Normandie •. Il côtoya la mer, du sud au nord, dévastant tout sur son passage ^. A Romney, il vengea, par Tincendie des maisons et le massacre des habitants , la déroute de ses soldats; de là il marcha vers Douvres, la place la plus forte de toute la côte, celle dont il avait tenté autrefois de devenir maître, sans péril et sans combat , par le serment qu'il surprit à Harold. Le fort de Douvres, récemment achevé par le fils de Godwin dans de meilleures espérances, était situé sur un rocher baigné par la mer, naturellement escarpé, et qu'on avait encore taillé de toutes parts, avec beaucoup de travail et de peine, pour le rendre uni comme un mur. On ne connaît point les détails du siège fait par les Normands ; tout ce que les historiens nous apprennent, c'est que la ville de Douvres fiit incendiée, et que, soit par terreur, soit par trahison , ceux qui gardaient la forteresse la rendirent '. Guillaume passa huit jours à Douvres , pour y construire de nouvelles murailles et de nouveaux ouvrages de défense, puis , changeant de direction dans sa route, il cessa de longer la côte , et marcha sur la ville capitale.

L'armée normande s'avançait par la grande voie romaine

> Gùm intellexisset quod eum adiré noluerunt. (Ghron. saxon. Fragm» Bub anno MLXVI, apud Glosa. Ed. Lye, t. Il, ad Ûneni.)

3 Spoliavit totum istum traclum (Ibid.)

9 Armigeri exercitus nostri, praedœ cupidine, ignem Injecerunt. (GuUl. Pic'av., apud Script, rer. normann., p. 304.)

que les Anglais nommaient Wetlinga-street, la même qui *^^' avait figuré tant de fois comme limite commune, dans les partages de territoire entre les Saxons et les Danois *. Ce chemin conduisait de Douvres à Londres par le milieu de la province de Kent; les conquérants en parcoururent une partie sans que personne leur disputât le passage; mais, dans un lieu où la route se rapprochait de la Tamise , et près d'une forêt propre à cacher une embuscade, un grand corps de Saxons armés s'offrit subitement à leur vue. Il était commandé par deux prêtres , Eghelsig, abbé du monastère de Saint-Augustin , à Canterbury, et Tarchevêque de Canterbury, Stigand, le même qui avait sacré le roi Harold ^. On ne sait pas précisément ce qui se passa dans cette rencontre, s'il y eut un combat suivi d'un traité entre les deux armées , ou si la capitulation fut conclue avant qu'on en vînt aux mains. L'armée de Kent, à ce qu'il parait, stipula pour tous les habitants de la province, qui promirent de ne point résister davantage, sous la condition de demeurer, après la conquête, aussi libres qu'ils l'étaient auparavant '.

En traitant ainsi pour eux seuls, et en séparant leur propre destinée de la destinée nationale, les hommes de Kent (s'il est vrai toutefois qu'ils aient conclu ce pacte) firent une chose plus nuisible à la cause commune qu'avantageuse pour eux-mêmes; car aucun acte du temps ne prouve que l'étranger leur ait tenu parole, et les ait distingués des autres Anglais , dans ses lois et ses mesures oppressives. L'archevêque Stigand , soit qu'il eût pris part à cette capitulation, soit qu'il s'y fût opposé en vain, con-

' Voy. liv. II . p. 110 et passim.

» Chron. Willelmi Thorn., apua bist anglic. Script,, t. II, vol. 1786, éd. Selden.

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4066. jecture plus conforme à son caractère fier et audacieux *, quitta la province où Ton déposait les armes , et alla vers Londres, où personne encore ne songeait à se soumettre. Les habitants de cette grande ville et les chefs* qui s'y étaient réunis avaient résolu de Uvrer une seconde bataille, qui, bien préparée et bien conduite, devait, selon toute apparence, être plus heureuse que la première ^. Mais il fallait un chef suprême, sous le commandement duquel toutes les forces et toutes les volontés fussent ralliées; et le conseil national, qui devait nommer ce chef, tardait à rendre sa décision , agité et divisé qu'il était par des intrigues et des prétentions diverses. Aucun des frères du dernier roi , hommes capables de tenir dignement sa place, n'était revenu du combat de Hastings; Harold laissait deux fils encore très-jeunes et trop peu connus du peuple : il ne paraît point qu'on les ait proposés alors comme candidats à la royauté. Les candidats les plus puissants en renommée et en fortune étaient Edwin et M orkar, beaux-frères de Harold , chefs de la Northumbrie et de la Mercie. Ils avaient pour eux le suffrage de tous les hommes du nord de l'Angleterre; mais les citoyens de Londres , les habitants du sud , et le parti mécontent du dernier règne, leur opposaient le jeune Edgar, neveu du roi Edward, qu'on surnommait EthelinÇy l'Illustre, parce qu'il était de l'ancienne race royale '. Ce jeune homme, d'un caractère faible, et sans réputation acquise, n'avait pu balancer, un an auparavant, la popularité de

* Magnanimus enim erat valde et inaeslimabilis prœsumptionis. (GervaB. Cantuar. Act. pontir. cantuar., apud hist. angllc. Script., t. II,[coI. 165I , éd. Selden.)

2 Chron. saxon. Fragm. sub anno MLXVI, apud Gloss. Ed. Lye, t. II, ad Ûnem.

a Guill. Pictav. , apud Script, rer. normann. , p. 205. — Willelm. Malmesb.,do Gest. reg. angl., lib. m, apud rer. anglic. Script., p. 102, éd. Savile.

Harold; il balança celle des fils d'Alfgar, et fut soutenu 4066. contre eux par Stigand lui-même, et par Tarchevêque d'York Eldred'.

Parmi les autres évêques , plusieurs ne voulaient pour roi ni Edgar, ni les compétiteurs d'Edgar, et demandaient qu'on se soumît à l'homme qui venait avec une bulle du pape et un étendard de l'Église ^. Les uns agissaient en cela par un scrupule aveugle d'obéissaoce au pouvoir spirituel, d'autres par lâcheté politique,* d'autres enfin, étrangers d'origine, et gagnés d'avance par le prétendant étranger, jouaient le rôle pour lequel ils avaient été payés soit en argent, soit en promesses. Ils ne prévalurent point, et la majorité du grand conseil national arrêta son choix sur un Saxon, mais sur celui qui était le moins propre à commander dans les cbconstances difficiles, sur le jeune neveu d'Edward. Il fut proclamé roi, après beaucoup d'hésitations , durant lesquelles un temps précieux fut perdu en disputes inutiles ^. Son avènement ne rallia point les esprits divisés; Edwin et Morkar, qui avaient promis de se mettre à la tête des troupes rassemblées à Londres , rétractèrent cette promesse et se retirèrent dans leurs gouvernements du nord , emmenant avec eux les soldats de ces contrées , sur lesquels ils avaient tout crédit. Ils espéraient follement pouvoir défendre les provinces septentrionales, séparément du reste de l'Angleterre. Leur départ affaibUt et découragea ceux qui restèrent à Londres auprès du nouveau roi; l'abattement.

« Chron. saxon. Fragm. sub anno MLXVI, apud Gloss. Ed. Lye, t. II, ad finem.

3 Episcopos non habebant asserlores. (Johan. de Fordun Scotichronicon , lib. V, cap. ii, p. 404, éd. Hearne.) — Willelm. Malmesb. , de Gest. reg. angl. , lib. m , apud rer. anglic. Script., p. 402, éd. Savile.

3 De die in diem tardius et deterius. (Chron. saxon. Fragm. sub anno MLXVI , apud Gloss. Ed. Lye , t. II , ad finem.)

«066. fruit des discordes civiles, succéda au premier élan de patriotisme excité par Tinvasion étrangère *.

Pendant ce temps, les troupes normandes approchaient par plusieurs points , et parcouraient en divers sens les provinces de Surrey, de Sussex et de Hants, pillant, brûlant les villes et les hameaux, massacrant les hommes en armes ou sans armes ^. Cinq cents cavaliers s'avancèrent jusqu'au faubourg méridional de Londres , engagèrent le combat avec un corps de Saxons qui se présenta devant eux, et incendièrent, dans leur retraite, tous les bâtiments de la rive droite de la Tamise ». Jugeant, par cette épreuve, que les citoyens étaient disposés à se défendre, Guillaume, au lieu de s'approcher de Londres et d'en faire le siège, se porta vers l'ouest et alla passer la Tamise au gué de W^allingford, dans la province de Berks. Il établit dans ce lieu un camp retranché, et y laissa des troupes pour intercepter les secours qui pourraient venir des provinces occidentales; puis, se dirigeant vers le nord-est, il alla camper lui-même à Berkhamsted, dans la province de Hertford, pour interrompre également toute communication entre Londres et la contrée du nord , et prévenir le retour des fils d'Alfgar, s'ils se repentaient de leur inaction *. Par cette manœuvre, la grande ville saxonne se trouva cernée ; de nombreux corps d'éclaireurs en ravageaient les environs et en arrêtaient les approvisionnements, sans engager aucun combat décisif. Plus d'une

1 Ita Angli qui , in unam coeuntes sententiam, potuissent patrise reformare ruinam... (Willelm. Malmesb., de Gest. reg. angl., lib. m, apud rer. anglic. Script., p. 102, éd. Savile.)

2 Villas cremare homlnesque inlerficere non cessabat. (Roger de Hoved. Annal., pars prior, apud rer. anglic. Script., p. 450, éd. Savile.)

3 Cremantes quicquidaediflciorum citraflumen invenere. (Guill.Pictav., apud Script, rer. normann., p. 205.)— Order. Vital. Hiat. ecclesiast, lib. lY, apud Script, rer. normann., p. 503.

* Guill. Pictav., loc. supr. cit. — Order. Vilal., loc. supr. cit.

fois, les habitants de Londres en vinrent aux mains avec iqm. les Normands; mais, par degrés, ils se fatiguèrent, et fiu*ent vaincus , moins par la force de l'ennemi que par la crainte de la famine et par la pensée décourageante qu'ils étaient isolés de tout secours * •

Il y avait dans la ville deux pouvoirs dont l'accord était nécessaire et difficile à maintenir, la cour du roi et la ghilde ou confrérie municipale des bourgeois ^. La municipalité, pleinement libre, était régie par ses magistrats électifs, la cour avait pour chef l'officier du palais qu'on nommait staller^ intendant ^. Ce poste, à la fois civil et militaire, venait d'être rendu à l'homme qui l'avait exercé sous l'avant-demier règne ; c'était un vieux guerrier, nommé Ansgar, que ses fatigues et ses blessures avaient paralysé des jambes, et qui se faisait porter en litière partout où son devoir l'appelait ^. Guillaume l'avait rencontré, en 1051, à la cour du roi Edward 3 il crut possible de le gagner à sa cause et lui fit porter par un émissaire secret ses propositions et ses offres qui n'étaient rien moins , en cas de succès, que la lieutenance du royaume. On ne peut dire si Ansgar fut ébranlé par ces promesses , mais il les reçut avec réserve, et, gardant sur elles un secret absolu, il prit un parti qui devait le décharger du péril

■ Videntes demum... 80 diuiiua stare non posse. (Willem. Gemet Hist. normann., apud Script, rer. normann., p. 288.)

' Voyez, sur ce genre d'institutions, le chapitre V des Considérations sur l'histoire de France placées en tête des Récils des temps mérovingiens» 3 Voy. Ed. Lye, Dictionn. saxonico et gothico-latinum , aux mots stallere, steallere, — Esegarus régie procurator aule, qui est anglice diclus Btallere, i. e.r«gnl vexillifer. (Chron. anglo^normandes, t. II, p. 234.) * Intus erat quidam , contractus debilitate

Renum , sicque pedum segnis ab ofQcio , Vulnerapro patria quoniam numerosa recepit; Lectica \ehitur, mobilitate carens.

( Widonis Carmen de Hastingae praelio ; Chron, angto« normann., t. III , p. 31.)

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1066. d'avoir avec Tennemi des intelligences prsonnelles. De son chef ou d'accord avec les conseillers du roi , il réunit les principaux bourgeois de Londres, et, s'adressant à eux , par le nom que se donnaient mutuellement les membres de la corporation municipale * : « Honorables frères, a dit-il , nos ressources s'épuisent , la ville est menacée « d'un assaut , et aucune armée ne vient à son secours. a Voilà notre situation; mais quand la force est à bout, « quand le courage ne peut plus rien , il reste l'adresse et a la ruse ; je vous conseille d'y recourir. L'ennemi ne sait «pas encore toutes nos soufifrances; profitons-en, et, « si vous m'en croyez , envoyez-lui de bonnes paroles par « un homme qui sache le tromper, qui feigne d'apporter a votre soumission, et qui, en signe de paix, donne la « main si on l'exige *. »

Ce conseil , dont il est difficile de juger l'à-propos et le mérite, plut aux chefs de la bourgeoisie 'comme venant d'un politique habile et d'un homme de guerre expérimenté. Ils se flattaient, à ce qu'il semble, d'obtenir une suspension d'hostilités , et de traîner les négociations en longueur jusqu'à l'arrivée d'un secours; mais la chose tourna tout autrement. Le parlementaire envoyé pour jouer de ruses avec le duc Guillaume, revint de son camp

nie quidem cautus caute legata recepit, Cordis et occuUo condidit in thalamoA

Natu miûores , omni levitate repuisa , Aggregat , et verbis talibus alloquitur.

(Ghron. anglo-norm.; t. III, p. 31.)

... Actutum docilis noster legatus ut h08ti

Miltatur, verbis fallerc.qui satagat; Scrviiium simulet, nec non et fœderapacis,

Et dextras dextrœ subdere si jubeat.

(lbid.,p. 33.)

dupé par lui , chargé de présents et dévoué à sa cause *. toee. Lorsqu'il parut devant les magistrats et les notables de la ville pour leur rendre compte de son message, une foule émue d'anxiété Fescortait et se pressait derrière lui. Son discours étrangement audacieux fut un éloge sans mesure du prétendant armé, où toutes les vertus royales lui étaient prêtées , et qui promettait en son nom paix , justice et obéissance aux vœux de la nation anglaise ^. Ces paroles, si difiFérentes des bruits répandus alors sur la dureté implacable du vainqueur de Hastings, loin de provoquer le cri de trahison , furent accueillies par la foule, sinon par les magistrats eux-mêmes, avec joie et confiance. Il y eut pour le parti de la paix et du duc de Normandie un de ces entraînements populaires auxquels rien ne résiste et que le repentir suit trop tard. Peuple et magistrats furent d'accord et résolurent par acclamation qu'on devait, sans attendre rien de plus, porter au duc Guillaume les clefs de la ville ^.

La cour du jeune roi^gar, sans armée, sans libre communication au dehors, était incapable de maîtriser les dispositions de la bourgeoisie, et de la forcer à courir les hasards d'une résistance désespérée. Ce gouvernement , né au milieu du désordre, et qui, malgré sa popularité, manquait des ressources les plus ordinaires, se vit contraint de

* Obcœcatâonis stolidttmyerbisquefefelUt,

Prœmia promiitens innumerosa sibi.

nie rétro rutilo gradiens oneratus ab auro , A quibus est missus talia dicta refert.

(Ghron. anglo-norm., t. III, p. 33.) ^ Rex Yobig pacem dicit , proferlque salutem ,

Vestris mandatis paret et absque dolls.

(Ibid.) ^ Annuit boc Yulgus , justum probat esse senatus,

Ef puerum regem cœtus uterque negat.

(Ibid., p. 34.)

1066. déclarer qu'il n'existait plus. Le roi lui-même, accompagné des archevêques Stigand et Eldred , et de Wulstand, évêque de Worcesler, plusieurs chefs de haut rang et les premiers d'entre les bourgeois, vinrent au camp de Berkhamsted et y firent leur soumission pour le malheur du pays *. Ils livrèrent des otages au duc de Normandie, lui prêtèrent le serment de fidélité; et en retour, le duc leur promit, sur sa foi, d'être doux et clément pour eux. Alors il marcha vers Londres , et, malgré ses promesses, laissa tout dévaster dans son chemin*.

" Sur la route de Berkhamsted à Londres , se trouvait un riche monastère, appelé Tabbayede Saint-Alban, construit près des vastes ruines d'une ancienne ville municipale romaine. En approchant des terres de ce couvent, Guillaume remarqua avec surprise de grands abatis d'arbres disposés pour intercepter le passage ou pour le rendre difficile, n fit venir devant lui l'abbé de Saint-Alban, nommé Frithrik. «Pourquoi, lui demanda le conquérant, a as-tu fait couper ainsi tes boisf — J'ai fait mon devoir, a répondit le moine saxon'; et si tous ceux de mon ordre « eussent agi de même, comme ils le pouvaient et le de- « valent, peut-être n'aurais-tu pas pénétré aussi avant dans « notre pays^. » Guillaume n'alla point jusqu'à Londres; mais, s'arrêtant à la distance de quelques milles, il fit partir un nombreux détachement de soldats chaînés de lui construire , au sein de la ville , une forteresse pour sa résidence*.

1 Submigcruntsepropternecessitatem, cumquam maximum erat in damnum factum. (Chron. saxon. Fragro. subanno MLXVI, apudGloss. Ed. Lye , t. II , ad ûnem.)

2 Ibid.— Boger de Hoved. Annal., pars prior, apud rer. anglic Script., p. 450, éd. Savile.

* John Speed's Historié of Great Britain , p. 486 , éd. London ,1633. < Prsemisit Londoniam qui munitionem in ipsa constnierent url>e...

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Pendant qu'on hâtait ces travaux , le conseil de guerre io«6. des Normands discutait , dans le camp près de Londres , les moyens d'achever promptement la conquête commencée avec tant de bonheur*. Les amis familiers de Guillaume disaient que, pour rendre moins âpres à la résistance les habitants des provinces encore libres , il fallait que , préalablement à toute invasion ultérieure , le chef de la conquête prît le titre de roi des Anglais *. Cette proposition était sans doute la plus agréable au duc de Normandie ; mais, toujours circonspect, il feignit d'y être indifférent. Quoique la possession de la royauté fût l'objet de son entreprise, il paraît que de graves motifs rengagèrent à se montrer moins ambitieux qu'il ne l'était d'une dignité qui, en l'élevant au-dessus des vaincus, devait en même temps séparer sa fortune de celle de tous ses compagnons d'armes. Guillaume s'excusa modestement, et demanda au moins quelques délais, disant qu'il n'était pas venu en Angleterre pour son intérêt seul, mais pour celui de toute la nation normande^ que d'ailleurs, si Dieu voulait qu'il devînt roi, le temps de prendre ce titre n'était pas arrivé pour lui , parce que trop de provinces et trop d'honunes restaient encore à soumettre ^.

La majorité des chefs normands inclinait à prendre à la lettre ces scrupules hypocrites , et à décider qu'en effet il n'était pas temps de faire un roi , lorsqu'un capitaine de bandes auxiliaires, Aimery de Thouars, à qui la royauté de Guillaume devait porter moins d'ombrage qu'aux natifs de Normandie, prit vivement la parole, et, dans le

moraturus intérim per vidna. (Guill. Pictav., apud Script, rer normann., p. 205.)

1 Gonsulens... comitatoa e Normannia. ( Ibid.)

2 Rébellem quemque minus ausurum in se faciiius conterendum* (Ibid.) ' Res adliuc turbidas esse, rebellare nonnullos» (Ibid.)

I06G. style d'un flatteur et d'un soldat à gages , s'écria : « C'est « trop de modestie que de demander à des gens de guerre « s'ils veulent que leur seigneur soit roi; on n'appelle « point des soldats à des discussions de cette nature , et « d'ailleurs nos débats ne servent qu'à retarder ce que (( nous souhaitons tous de voir s'accomplir sans délai * . b Ceux d'entre les Normands qui , après les feintes excuses de Guillaume, auraient osé opiner dans le même sens que leur duc, furent d'un avis tout contraire lorsque le Poitevin eut parlé, de crainte de paraître moins fidèles et moins dévoués que lui au chef commun. Us décidèrent donc unanimement qu'avant de pousser plus loin la conquête, le duc Guillaume se ferait couronner roi d'Angleterre par le petit nombre de Saxons qu'il avait réussi à eflQ*ayer ou à corrompre.

Le jour de la cérémonie fiit fixé à la fête de Noël, alors prochaine. L'archevêque de Canterbury, Stigand, qui avait prêté le serment de paix au vainqueur, dans son camp de Berkhamsted, fut invité à venir lui imposer les mains et à le couronner, suivant l'ancien usage, dans l'éghse du monastère de l'Ouest, en anglais W^est-mynster, près de Londres. Stigand refusa d'aller bémr un homme couvert du sang des hommes et envahisseur des droits d' autrui ^. Mais Eldred, l'archevêque d'York, plus circonspect et mieux avisé, disent certains vieux historiens^,

■ Ad disceptationem hujusmodi milites nunquam aut raro aeciti sunt* Non est diu trahendum nostra deliberatione quod... (Guill. Pictav., Script, rer. normann., p. 305.)

2 liie viro... cruenlo et alieni juris invasori maous imponere nullatenu8 adquievit. (Guiiielm. Neubrig., de Reb. anglic. , p. ^5, éd. Hearne.) — Chron. Johan. Bromton, apud hist. anglic. Script. , 1. 11, col. 962, éd. Selden.

3 Vir bonus et prudens. (Guilidm. Neubrig., de Beb. anglic, p. 45, éd. Heame.) — Chron. Walterl Hemingford., 11b. i, cap. ii, apud rer. anglic. Script., t. II, p. 457, éd. Gale.

comprenant qu'il fallait s'accommoder au temps et ne <066. point aller contre Tordre de Dieu, par qui s'élèvent les puissances * , consentit à remplir ce ministère ^. L'église de rOuest fut préparée et ornée comme aux anciens jours où, d'après le vote libre des meilleurs hommes de l'Angleterre ', le roi de leur choix venait s'y présenter pour recevoir l'investiture du pouvoir qu'ils lui avaient déféré. Mais cette élection jH^éalable , sans laquelle le titre de roi ne pouvait être qu'une vaine moquerie et une insulte amère du plus fort , n'eut point lieu pour le duc de Normandie, n sortit de son camp, et marcha entre deux haies de soldats jusqu'au monastère , où l'attendaient quelques Saxons craintifs, ou affectant une contenance ferme et un air de liberté dans leur lâche et servile office. Au loin , toutes les avenues de Féglise, les places , les rues du faubourg, étaient garnies de cavaliers en armes*, qui devaient, selon d'anciens récits, ^contenir les rebelles, et veiller à la sûreté de ceux que leur ministère appellerait dans l'intérieur du temple ^. Les comtes, les barons et les autres chefs de guerre, au nombre de deux cent soixante, y entrèrent avec leur duc.

Quand s'ouvrit la cérémonie, Geoffroy, évéque de Coutances, montant sur une estrade , demanda , en langue française, aux Normands , s'ils étaient tous d'avis que leur seigneur prît le titre de roi des Anglais, et en même temps

' Acutius inteUigens cedendum esse tempori ^ et divinse nequaquam resistendam ordinalioni. (Guilielm. Neubrig., loc. supr. cit.) — Chron. Walteri Hemingford., loc. supr. cit.

> Spirantem adhuc minarum et csedis in populum. (Guilielm. Neubrig., deReb. anglic, p. 45, éd. Hearne.)

2 Thabetslan menn. (Chron. saxon., ed, Gibson, passim.)

< CIrca monasterium in armis et equis prœsidio disposili. (Guill. Piclav., apud Script, rer. normann., p. 206.)

* Ne quid doii et seditionis orirelur. (Order. Vital. Hisl. ecclesiast., llb.iii, apud Script, rer. normann., p. 503.)

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