‹ Œuvres complètes de Augustin Thierry (volume 5)Chapitre 3 sur 26 · II. a · texte numérisé non relu

II. a

1066. Tarchevêque d'York demanda aux Anglais, en langue saxonne , s'ils voulaient pour roi le duc de Normandie. Alors il s'éleva dans l'église des acclamations si bruyantes, qu'elles retentirent hors des portes jusqu'à l'oreille des cavaliers qui remplissaient les rues voisines. Ils prirent ce bruit confus pour un cri d'alarme , et , selon leurs ordres secrets, mirent aussitôt le feu aux maisons*. Plusieurs s'élancèrent vers l'église, et , à la vue de leurs épées nues et des flammes de l'incendie , tous les assistants se dispersèrent, les Normands aussi bien que les Saxons^. Ceux-ci couraient au feu pour l'éteindre , et ceux-là pour faire du butin dans le trouble et dans le désordre'. La cérémonie fut suspendue par ce tumulte imprévu, et il ne resta pour l'achever en toute hâte que le duc, l'archevêque Eldred, et quelques prêtres des deux nations. Tout tremblants, ils reçurent de celui qu'ils appelaient roi et qui, selon un ancien récit, tremblait lui-même comme eux, le serment de traiter le peuple anglo-saxon aussi bien que le meilleur des rois que ce peuple avait jadis élu *.

Dès le jour même , la ville de Londres eut lieu d'apprendre ce que valait un tel serment dans la bouche d'un étranger vainqueur ; on imposa aux citoyens un énorme tribut de guerre et l'on emprisonna leurs otages'*. Guillaume lui-même , qui ne pouvait croire au fond que la bénédiction d'Eldred et les acclamations de quelques lâches

^ Flammam œdibus imprudenler injecerunt. (Ordcr. Vital. Hist. eccle- Biast., lib. m, apud Script, rer. normano., p. 503.)

3 Multitude Tirorum ac mulierum.... celeriter baailicam egrcssa est. (U)id.)

> Ut in tauta perturbatione sibi prœdas diriperent. (Ibid.)

* Trépidantes... ofûcium consecralionis super regem vehemcnter trementem, vix. peregerunt. (Ibid.)

* Imposuit tributum hominibus valde sœvum. ( Chron. saxon. Fragm, sub anno MLXVI, apud Gloss. Ed. Lye, t. II, ad finem.)

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eussent fait de lui un roi d'Angleterre dans le sens légal 4om. de ce mot, embarrassé pour motiver le style de ses manifestes, tantôt se qualifiait faussement de roi par succession héréditaire, et tantôt , avec toute franchise , de roi par le tranchant de Fépée * . Mais s'il hésitait dans ses formules, il n'hésitait pas dans ses actes, et se rangeait à sa vraie place par l'attitude d'hostilité et de défiance qu'il gardait vis-à-vis du peuple; il n'osa point encore s'établir dans Londres ni habiter le château crénelé qu'on lui avait construit à la hâte. Il sortit donc pour attendre dans la campagne voisine que ses ingénieurs eussent donné plus de solidité à ces ouvrages, et jeté les fondements de deux autres forteresses, pour réprimer, dit un auteur normand, l'esprit mobile d'une population trop nombreuse et trop fière ^.

Durant les jours que le nouveau roi passa à sept milles de Londres, dans un lieu appelé Barking, les deux chefs •saxons dont la fatale retraite avait causé la soumission de la grande ville , effrayés de la puissance nouvelle que la possession de Londres et le titre de roi donnaient à l'envahisseur, vinrent du nord lui prêter le serment que les chefs anglais avaient coutume de prêter à leurs anciens rois ^. Toutefois la soumission d'Edwin et de Morkar n'entraîna point celle des provinces qu'ils avaient gouvernées, et l'armée normande ne se porta point en avant pour aller occuper ces provinces; elle resta concentrée autour de Londres et sur les côtes du sud et de l'est les plus voisines de la Gaule. Le soin de partager les richesses du territoire

1 Ego Willelmus rex hereditario jure factus. (flickesius. Thésaurus linguarum eeptentrionalium, t. II, p. 74 .) — Begnum Anglorum ore gladii adeptuB sum. ( Ibid. , p. 73.)

> Contra mobilitatem ingentis ac feri populi. (Guill. Pictav.» apud Script, rer normann., p. 208.)

3 Ibi yeniuDt ad obsequium ejus. (Ibid.)

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io«6. envahi roccupait alors presque uniquement. Des commissaires parcouraient toute retendue du pays où l'armée avait laissé des garnisons 3 ils y faisaient un inventaire exact des propriétés de toute espèce, publiques et particulières; ils les inscrivaient et les enregistraient avec soin et en grand détail ; car la nation normande , dans ces temps reculés, se montrait déjà, comme on Ta vue depuis, extrêmement prodigue d'écritures , d'actes et de procèsverbaux*.

On s'enquérait des noms de tous les Anglais morts en combattant , ou qui avaient survécu à la défaite , ou que des retards involontaires avaient empêchés de se rendre sous les drapeaux. Tous les biens de ces trois classes d'hommes, terres, revenus, meubles, étaient saisies^ : les enfants des premiers étaient déclarés déshérités à tout jamais; les seconds étaient également dépossédés sans retour; et eux-mêmes , disent les auteurs normands , sentaient bien qu'en leur laissant la vie , l'ennemi faisait assez pour eux * ; enfin les hommes qui n'avaient point pris lès armes furent aussi dépouillés de tout , pour avoir eu rintention de les prendre : mais , par une grâce spéciale , on leur laissa l'espoir qu'après de longues années d'obéissance et de dévouement à la puissance étrangère, non pas eux , mais leurs fils pourraient peut-être obtenir des nouveaux maîtres quelque portion de l'héritage paternel*. Telle fut la loi de la conquête selon le témoignage non

1 Cuin rex ipse regisque proceres loca nova perlustrarent, facta est inquisitio diligens. (Dialogua de saecario, innotis ad MaUh. Paris, 1. 1, ad initium.)

2 Spes omnis terrarum et fundorum atquc rediluum... prœclusa est. ( Ibid.)

3 Magnum namque reputabant frui vitae beneflcio sub inimicis. (Ibid.) * Cum, tractu temporis, devotis obsequiis, gratiam dominorum pos-

sedissent^sinespe successionis , tilii tantuni (pro voluntalc... dominorum) possidere-cœperunl. (Ibid.)

suspect d'un homme presque contemporain et issu de la loee race des conquérants^.

L'immense produit de cette spoliation universelle fut la solde des aventuriers de tous pays qui s'étaient enrôlés sous la bannière du duc de Normandie. Leur chef, le nouveau roi des Anglais , retint premièrement , pour sa propre part, tout le trésor des anciens rois, l'orfèvrerie des églises et ce qu'on trouva de plus précieux et de plus rare dans les magasins des marchands^. Guillaume envoya une portion de ces richesses au pape Alexandre avec l'étendard de Harold , en échange de la bannière qui avait triomphé à Hastings^; et toutes les églises d'outre-mer où l'on avait chanté des psaumes et brûlé des cierges pour le succès de l'invasion reçurent , en récompense , des croix , des vases et des étoffes d'or*. Après la part du roi et du clergé , on fit celle des hommes de guerre, selon leur grade et les conditions de leur engagement. Ceux ^qui, au camp sur la Dive, avaient fait hommage pour des terres , alors à conquérir, reçurent celles des Anglais dépossédés^; les barons et les chevaliers eurent de vastes domaines, des châteaux, des bourgades, des villes entières; les simples vassaux eurent de moindres portions**. Quelques-uns prirent leur solde en argent; d'autres avaient

1 Ricardus Nigellus ^ Richard Lenoir, ou Noirot, évêque d'Ély au xiie siècle.

2 Guill. Piclav., apud Script, rer. normann., p. 206.

3 Ronrianse ecclesiae gaiicti Pétri pecuniam in auro atque argenlo ampliorem quam dietu credibile sit (Ibid.)

* Mille ecclesiis Francise. (Ibid.)

^ Chron. de Normandie; Recueil des hist. de la France, t. XIII, p. 239.

< Dona chaslels, dona citez ,

Dona maneirs , dona comtez.

Dona terres as vavassors...

( Roman de Rou , t. II , p. 387.) — I^ mot vassal élait aloi-s synonyme d'homme de guerre. Hardi et noble vassal ,. Vassaument, pour bravement.

4g LIVRE IV.

1066. stipulé d'avance qu'ils auraient une femme saxonne, el Guillaume , dit la Chronique normande, leur fit prendre , par mariage, de nobles dames, héritières de grands biens, dont les maris étaient morts dans la bataille. Un seul , parmi les chevaliers venus à la suite du conquérant, ne réclama ni terres, ni or, ni femme , et ne voulut rien accepter de la dépouille des vaincus. On le nommait Guilbert, fils de Richard : il dit qu'il avait accompagné son seigneur en Angleterre , parce que tel était son devoir ; mais que le bien volé ne le tentait pas; qu'il retournerait en Normandie pour y jouir de son héritage , héritage modique, mais légitime , et que , content de son propre lot , il n'enlèverait rien à autrui *.

«066 Le nouveau roi employa les derniers mois de l'hiver qui

1067. termina l'année 1066 à faire une sorte de promenade militaire dans les provinces alors envahies. Il est difficile de déterminer exactement le nombre de ces provinces et l'étendue de pays que les troupes étrangères occupaient et parcouraient librement. Toutefois , en examinant avec* soin les récits des contemporains , on trouve des preuves, tout au moins négatives , que les Normands ne s'étaient point avancés, dans la direction du nord-est, au delà des rivières dont l'embouchure forme le golfe de Boston , et vers le sud-ouest , au delà des terres montagneuses qui bordent la province de Dorset. La ville d'Oxford , située presque à distance égale de ces deux points opposés, sur la ligne droite tirée de l'un à l'autre , ne s'était point encore rendue; mais peut-être cette fi*ontière idéale avaitr elle été dépassée, soit au nord soit au midi d'Oxford. Il est également difficile de le nier ou de l'affirmer, et de

* De rapina quicquam possidere noluit. Suis contentus, aliéna respuit. (Order. Vital. Hist. ecclesiast, lib. ti, apud Script, rer normann., p. 606.)

fixer à un instant précis la limite d'un envahissement tou- 1066

jours graduel. *

Tout Tespace de terre occupé en réalité par les garnisons de Guillaume, et possédé par lui autrement que d'une manière nominale, en vertu de son titre de roi , fut en peu de temps hérissé de citadelles et de châteaux forts * ; tous les indigènes y furent désarmés et contraints de jurer obéissance et fidélité au nouveau chef imposé par la lance et Tépée. Ils jurèrent; mais au fond de leur cœur, ils ne croyaient pas que l'étranger fût légalement roi de l'Angleterre ; et , à leurs yeux , le véritable roi , c'était encore le jeune Edgar, tout déchu et tout captif qu'il était. Les moines du couvent de Peterborough , dans la province de Northampton , en donnèrent une preuve remarquable. Ayant perdu leur abbé Leofrik , à son retour de la bataille de Hastings, ils choisirent pour lui succéder leur prieur, nommé Brand; et, comme c'était leur coutume de faire approuver par le chef du pays l'élection des dignitaires de leur couvent, ils envoyèrent Brand vers Edgar. Selon la chronique du monastère , ils firent cette démarche , parce que tous les habitants de la contrée pensaient qu'Edgar redeviendrait roi ^. Le bruit en parvint bientôt aux oreilles de Guillaume, et sa colère fut au comble. « Depuis ce jour, poursuit le narrateur contema porain , tous les maux et toutes les douleurs ont fondu a sur notre maison; que Dieu daigne avoir pitié d'elle^ ! »

Cette prière d'un moine pouvait être alors celle de tout habitant des provinces conquises ; car chacun y avait largement sa portion de douleurs et de misères : pour les

' ^dificaverunl castella passim per hanc regionem. (Chron. saxon. Fragm. sub anno MLXVI, apud GIoss. Ed. Lye, t. II , ad finem.)

2 Hujus enim terrae incolae arbitrabantur eum regein fore. (Chron. saxon., ad. Gibson, p. 1*73.)

3 God hitgemiltse! (Ibid.)

1066 hommes, c'était Findigence et la servitude; pour les ^^7 femmes, c'étaient les affronts et les violences, plus cruelles que tout le reste. Celles qui ne furent pas prises par mariage le furent par amours , comme on disait dans le langage des vainqueurs, et devinrent le jouet des soldats étrangers, dont le dernier et le plus vil était seigneur et maître dans la maison du vaincu. c( D'ignobles valets d'ara mée , de sales vauriens , disent les vieux annalistes , « disposaient, à leur fantaisie, des plus nobles filles, et « ne leur laissaient qu'à pleurer et à souhaiter la mort*. « Ces misérables effrénés s'émerveillaient d'eux-mêmes , « ils devenaient fous d'orgueil et de surprise , de se voir <i si puissants, d'avoir des serviteurs plus riches que n'a- « vaient jamais été leurs pères ^. Tout ce qu'ils voulaient, c ils se le croyaient permis ; ils versaient le sang au ha- « sard , arrachaient le morceau de pain de la bouche des a malheureux, et prenaient tout, l'argent, les biens, la « terre...'. »

Tel fut le sort qui s'étendit sur les hommes de race anglaise, à mesure que la bannière aux trois lions avança sur leurs campagnes et fut arborée dans leurs villes. Mais cette destinée , partout également dure , prit des apparences diverses , selon la diversité des lieux. Les villes ne fui'ent point frappées comme les campagnes; telle ville ou telle campagne le fut différemment de telle autre : autour d'un fonds commun de misères , si l'on peut s'ex-

' Nobiles puellse despicabilium ludibrio armigerorum patebant, et ab immundis nebulonibus oppressée, dedecus suum deplorabant. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. it, apud Script, rer. normanii., p. 523.)

' Ut multos in Anglia diliores et potentiores haberent clientes quam eorum in Neustria fuerant parentes... et quasi vecordes e superbia efflcicbantur unde sibi tanta potestas cmauasset , et putabant quod quicquid vcllenl sibi licerel. ( Ibid., p. 522 et 523.)

^ A buccis miserorum eibos abstrahentes. (Willclm. Malmesb.)

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primer ainsi , il y eut des formes variées et cette multipli- im cité d'accidents qu'offrent toujours les choses humaines, ic^y

La ville de Douvres, à demi consumée par Tincendie, devint le partage d'Eudes, évêque de Bayeux , qui ne put, disent les vieux actes , en calculer au juste la valeur, parce qu'elle était trop dévastée*. Il en distribua les maisons à ses guerriers et à ses gens; Raoul de Courbespine en reçut trois avec le champ d'une femme pauvre * ; Guillaume , fils de Geoffroy, eut aussi trois maisons dont l'une était l'ancien hôtel de la Ghilde ou corporation municipale'. Près de Colchester, dans la province d'Essex, Geoffroy de Mandeville occupa seul quarante manoirs ou habitations entourées de terres en culture; quatorze propriétaires saxons furent dépossédés par Engelry, et trente par un certain Guillaume. Un riche Anglais se remit, pour sa sûreté, au pouvoir du Normand Gaultier, qui en fit son tributabe^; un autre Anglais devint serf de corps sur la glèbe de son propre champ*. Le domaine de Stutton, dans la province de Bedford, celui de Burton et la ville de Strafford , furent le partage de Guy de Riencourt. n posséda toutes ces terres durant sa vie. Mais Richard , son fils et son héritier, en perdit la meilleure partie en jouant aux dés contre le roi Henri , second successeur du conquérant.

Dans la province de Suffolk , un chef normand s'appro-

* PreUam cjus non potuit computari quantum valebat. (Ex tracta ex Bomesday-book , apud rer. anglic. Script., t. III, p. 759, éd. Gale.)

2 Domesday-book , vol. I , fol. 9, verso.

* WilIelmusGaufridusIII, in quidus erat Gihalla burgensium. (Ex- Ipacta ex Domesday-book, apud rer. anglic. Script., t. III, p. 769, éd. Gale.)

* Summisit se in manu Walterii pro defensione sui. (Domesday-book^ vol. I, fol. 36, recto.)

^ Quidam liber homo... qui modo cffeclus est unus de villanis. (Ibid., vol. II, p. 4.)

22 LIVRB IV.

1066 pria les terres d'une Saxonne nommée Edivc la belle". La 10^7^ cité de Norwich fut réservée tout entière pour le domaine privé du conquérant : elle avait payé aux rois saxons trente livres et vingt sous d'impôt} mais Guillaume exigea par an soixante-dix livres, un cheval de prix, cent sous au profit de la reine sa femme , et en outre vingt livres pour le salaire de Tofficier qui y commandait en son nom ^. Une forte citadelle fut bâtie au sein de cette ville habitée par des hommes d'origine d^oise , parce que les vainqueurs craignaient qu'elle n'appelât et ne reçût du secours des Danois qui croisaient souvent près de la côte^. Dans la ville de Dorchester, au lieu de cent soixantedouze maisons qu'on y avait vues du temps du roi Edward, on n'en comptait plus que quatre-vingt-huit; le reste était un monceau de ruines : à Warham, sur cent treize maisons, soixante-deux avaient été détruites* : à Bridport, vingt maisons disparurent de même , et la misère des habitants fut telle , que plus de vingt années après, pas une seule n'avait été rebâtie^. L'île de Wight, près de la côte du sud, fut envahie par Guillaume, fils d'Osbem, sénéchal du roi normand , et devint une portion de ses vastes domaines en Angleterre ; il la transmit à son fils , puis à son petit-neveu Baudoin, appelé en Normandie Baudoin de Reviers , et qu'en Angleterre on surnomma Baudoin de rîle«.

* Edeva faira. (Domesday-book, vol. Il, p. 285.)

3 Modo Lxx. lib. in pensum régis , et c. soldos ad numerum de Ger- Bumaregine, etunum asturconem, et xx libras blancas comiti. (Ibid., Yol. n,p. «7.)

3 Danos in auxilium cillus recipere potesl. (Guill. PIctav., apud Script, rer. normann., p. 208.

* Exlracta ex D. B., apud rer. anglic. Script., t. III , p. 764, éd. Gale, s Ibid.

« Conquisivit insulam Vectam. (Monaal. anglic, Dugdale, t. Il , p. 905.)

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Près de Winchester, dans la province de Hants , se «ose trouvait le monastère de Hida, dont Tabbé , accompagné io«7. de douze moines et de vingt hommes d'armes , était allé à la bataille de Hastings et n'en était point revenu * . La vengeance que le conquérant exerça contre ce monastère fut mêlée d'une sorte de plaisanterie ; il prit sur les domaines . du couvent douze fois la portion de terre sufBsante poiu» solder et entretenir un homme d'armes , ou , selon le langage du temps , douze fiefs de chevaliers, avec une portion de capitaine, ou un fief de baron, comme rançon du crime des treize hommes qui avaient combattu contre lui *. Un autre fait qu'on peut citer parmi les joyeusetés de la conquête, c'est qu'une jongleresse, appelée Adeline, figure sur le rôle de partage dressé pour la^même province, comme ayant reçu fief et salaire de Roger, l'un des comtes normands^.

Dans la province de Hertford , un Anglais avait racheté sa terre par le paiement de neuf onces d'or; et cependant, pour échapper à une dépossession violente, il fut obligé de se rendre tributaire d'un soldat appelé Vigot^. Trois guerriers saxons , Thumoth , Waltheof et Thurman, associés en fraternité d'armes , possédaient auprès de Sainir Alban un manoir qu'ils avaient reçu du chef de l'abbaye à condition de la défendre par l'épée , s'il en était besoin ^,

^ Voyez livre m , p. i6l .

* Pro abbate baroniam unam, et pro singuUB monachis qui cum abbate iobeUum processerunt, singula feodamililamarripuit.CAlonast. anglic., Dudgale,t. l,p. 210.)

' Et Adelina joculatrix unam virgatam quam Rog. cornes dédit ei. (Domesday-book , vol. I, fol. 38 verso.)

* Terram suam émit a W. rege novem uncias auri. (Ibid., vol. I, fol. m verso.)

* Et si communis guerra oriretur in regno, omnem dUigentiam et totam posse fideliter adhiberent, ad eeclesiœ Sancti Albani tuitionem. (Maltb. Paris., Vitœ abbatum S. Albani , 1. 1 , p. 46.)

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1066 Ils remplirent fidèlement cet office contre les envahisseurs ^^y normands; mais, vaincus par le nombre et contraints de fuir, ils abandonnèrent leur [domaine. Le sort fit tomber ce domaine dans la part de conquête d'un noble baron ^ appelé Roger de Toény, qui eut bientôt à défendre ses propriétés nouvelles contre les trois Saxons dépossédés. Ceux-ci , réfugiés dans les forêts voisines , y rassemblèrent une petite troupe de gens dépossédés comme eux, et attaquant à rimproviste les Normands établis sur leurs terres, ils en tuèrent plusieurs, mais ne réussirent point à les chasser*.

Ces faits, pris au hasard entre des milliers d'autres qu'il serait fastidieux d'énumérer, suffisent pour que le lecteur se figure les scènes tristes, mais variées, qu'offraient en même temps plusieurs provinces anglaises du sud et de Test, tandis que le roi normand s'installait dans la Tour de Londres. Cette forteresse , construite à l'un des angles du mur de la ville, vers l'orient , près de la Tamise, reçut alors le nom de Tour Palatine, nom formé d'un vieux titre romain que Guillaume portait en Normandie, conjointement avec ceux de duc ou de comte. Deux autres forteresses, bâties à l'occident, et confiées à la garde des Normands Baynard et Gilbert de Montfichet, prirent chacune le nom de leurs gardiens*. La bannière aux trois lions fut arborée sur le donjon de Guillaume, et sur les deux autres flottèrent celles de Baynard et de Monttichet. Mais ces capitaines avaient tous deux

* Et nemora adeuntes, indomabiles facti et Normanni qui in suas terras se ingesserant, insidias praeparanles et domus eorum combusserunt et multos de iills peremerunt. (Ualtli. Paris. Vitœ abbatum S. Albani, t. I,p. 46.) .

2 Gastelium Beynardi, Baynard castle. (Maitland's History of London, p. 41.)

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juré d'en faire descendre leurs drapeaux , et d'y élever loee celui du roi, leur seigneur, à son premier commande- ^^^ ment, à son commandement proféré avec colère ou sans colère, soutenu par grande ou petite force, pour cause de délit ou sans délit, comme disent les actes du siècle. Avant de faire, au bruit des trompettes, leur première entrée dans leurs tours, avant de les garnir de leurs hommes de service, ils avaient mis leurs mains entre les mains du roi normand , et s'étaient reconnus eux-mêmes pour ses hommes de service et de foi. Ils avaient promis, en un mot, de subir, comme un arrêt juste et légal, leur sentence de dépossession, si jamais ils se rangeaient volontairement contre leur sire, et séparaient leur bannière de la sienne.

Ce qu'ils jurèrent au chef de la conquête , d'autres le leur jurèrent aussi, et d'autres encore firent à ces derniers le même serment de foi et d'honamage. Ainsi la troupe des conquérants, quoique éparse et disséminée sur le territoire des vaincus, resta unie par une grande chaîne de devoirs , et garda la même ordonnance que sur ses vaisseaux de transport ou derrière ses redoutes de Hastings. Le subalterne devait foi et service à son supérieur militaire , ou à celui dont il avait reçu un fief, soit des terres, soit de l'argent. Sous cette condition , les mieux partagés dans les divers pillages, dans les différents gains de l'invasion, donnèrent une part de leur superflu à ceux qui avaient eu moins de bonheur; les chevaliers reçurent des barons, et les simples hommes d'armes de leurs capitaines ; à leur tour les hommes d'armes donnèrent aux écuyers, les écuyers aux sergents , les sergents aux archers et aux valets. En général, les riches donnèrent aux pauvres; mais les pauvres devinrent bientôt riches, par les profits de la conquête : et ainsi, parmi ces classes de combattants,

U llVRE IV.

4066 que le langage du siècle distinguait ^ il y eut de grandes ^067. fluctuations, parce que les chances de la guerre portaient rapidement les hommes des derniers rangs vers les premiers.

Tel qui avait passé la mer avec la casaque matelassée et Tare de bois noirci du piéton , parut sur un cheval de bataille, et ceint du baudrier militaire, aux yeux des nouvelles recrues qui passèrent la mer après lui. Tel était venu pauvre chevalier, qui bientôt leva bannière , comme on s'exprimait alors , et conduisit une compagnie dont le cri de ralliement était son nom. Les bouviers de Normandie et les tisserands de Flandre, avec un peu de courage et de bonheur, devenaient promptement, en Angleterre, de hauts hommes, d'illustres barons; et leurs noms, vils ou obscurs sur Tune des rives du détroit , étaient nobles et glorieux sur Tautre.

c( Voulez-vous savoir, dit un vieux rôle en langue fran- « çaise, quels sont les noms des grands venus d'outre-mer « avec le conquérant Guillaume à la grande vigueur ^ ? c( Voici leurs surnoms comme on les trouve écrits , mais a sans leurs noms de baptême qui souvent manquent ou « sont changés ; c'est Mandeville et Dandeville , Omfre- «ville et Domfreville, Bouteville et Estouteville, Mohun « et Bohun, Biset et Basset, Malin et Malvoisin.... » Tous les noms qui suivent sont pareillement rangés de façon à soulager la mémoire par la rime et l'allitération. Plusieurs listes du même genre et disposées avec le même art se sont

* Conte, baron, et chevalier; conte, baron et yavassor. (Anciennes poésies normandes.) > Les nons de graunlz del à la mer

Qe irindrent od le conquérour, YTilliam Bastard de graunl vigoure.

(Ghron. Johan. Bromton,apud hist. anglic Script., 1. 1, col. 968, éd. Selden.)

conservées jusqu'à nos jours ; on les trouvait jadis inscrites 4M6 sur de grandes pages de vélin dans les archives des églises^ 40^. et décorées du titre de livres des conquéreurs * . Dans Tune de ces listes, les noms sont disposés par groupes de trois : Bastard, Brassard, Baynard; Bigot, Bagot, Talbot; Toret,

Trivet, Bouet; Lucy, Lacy, Percy Un autre catalogue

des conquérants de l'Angleterre, longtemps gardé dans le trésor du monastère de la Bataille , contenait des noms d'une physionomie singulièrement basse et bizarre, comme Bonvilain et Boutevilain, Trousselot et Trousse-bout, TEngayne et Longue-Épée, (Eil-de-bœuf et Front-de-bœuf ^... Enfin plusieurs actes authentiques désignent comme chevaliers normands en Angleterre , un Guillaume le charretier,* un Hugues le tailleur, un Guillaume le tambour'; et parmi les surnoms de cette chevalerie rassemblée de tous les coins de la Gaule, figurent un grand nombre de simples noms de villes et de pays : Saint-Quentin , Saint- Maur, Saint-Denis, SaintrMalo, Tournai, Verdun, Fismes, Châlons^, Chaunes, Étampes, Rochefort, La Rochelle, Gahors^, Champagne, Gascogne.,. Tels furent ceux qui apportèrent en Angleterre le titre de noble et de gentilhomme *, et l'y implantèrent à main armée pour eux et pour leurs descendants.

Les valets de l'homme d'armes normand, son écuyer.

* Touft le» grauntz sieignors après nomez si corne il est escript en le lîTer des conquérors. ( Joban. Lelandi CoUectanea, toI. I , p. 302.)

* Script, rer. normann., p. 1023 et seq.

' Monast. anglic, Dugdale , passim.

' Devenu par corruption Chaloner,

^ Devenus par corruption Rochford^ Eokelyi Chaworlh, etc. D'autres noms véritablement français ont été déûgurés de diverses manières, comme de la Haye, Hrij/; delà Souebe, louche; du Saut-de-Cbevrcau , Sacheverell, etc.

^ Ces deux mots, maintenant anglais, sont de pure extraction normande, et n'ont aucun équivalent dans rancienne langue anglo-saxonne.

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i(m son porte-lance , furent gentilshommes sur le sol anglais;

10^7 ils devinrent tout à coup nobles à côté du Saxon autrefois riche et noble lui-même, maintenant courbé sous Tépée de l'étranger, expulsé de la maison de ses aïeux, n'ayant pas où reposer sa tête *. Cette noblesse naturelle et générale de tous les vainqueurs croissait en raison de Fàutorité ou de l'importance personnelle de chacun d'eux. Après la noblesse du roi normand, venait celle du gouverneur de province , qui prenait le titre de comte; après la noblesse du comte venait celle de son lieutenant, appelé vice-comte ou vicomte; et ensuite celle des gens de guerre, suivant leurs grades , barons , chevaliers , écuyers ou sergents , nobles inégalement, mais tous nobles par le droit de leur victoire commune et de leur naissance étr^gère.

1067. Avant de marcher à la conquête des provinces du nord et de l'ouest, Guillaume, toujours prévoyant, voulut déposer en lieu sûr le butin qu'il avait enlevé dans les provinces déjà conquises, et trouva que ses nouvelles richesses ne seraient nulle part mieux en sûreté que dans son propre pays. Près de mettre à la voile pour retourner en Normandie , il confia la lieutenance de son pouvoir royal à son frère Eudes, et à Guillaume , fils d'Osbern. A ces deux vice-rois furent adjoints d'autres seigneurs de marque , comme aides et comme conseillers : Hugues de Grantmesnil, Hugues de Montfort, Gaultier Giffard et Guillaume de Garenne ^. Ce fut à Pevensey que se rendit le nouveau roi , afin de s'embarquer au lieu même où il était venu aborder six mois auparavant; plusieurs vaisseaux l'y attendaient, pavoises en signe de joie et de triomphe ^. Un grand nom-

* Nonhabentes ubi reclinarent caput. (Johan. de Fordun ScoUchronicon , lib. lY, p. 404, éd. Hearne.) 2 Guill. Pictav., apud Script, rer. normann., p. 209. •^ More veteruii) , albis velis adornatœ. ( Ibid.)

bi-e d^Anglais s'y étaient rendus par son oixire, pour passer «o«7. le détroit avec lui. On remarquait parmi eux le roi Edgar, Tarchevéque Stigand, Frithrik, abbé de Saint-Alban, les deux frères Edwin et M orkar, et Waltheof , fils de Siward, qui n'avait pu combattre à la journée de Hastings. Ces hommes , et plusieurs autres que le vainqueur emmenait aussi , devaient lui servir d'otages et de garants du repos des Anglais , et il espérait d'ailleurs que, privée , par leur absence, de ses chefs les plus puissants et les plus populaires, cette nation serait moins remuante et moins hardie à se soulever*.

Dans le port où pour la première fois il avait mis le pied en Angleterre, le conquérant distribua des présents de toute espèce à ceux de ses gens d'armes qui repassaient la mer, afin, dit un auteur normand, que nul à son retour, ne pût dire qu'il n'avait pas gagné à la conquête^. Guillaume , si l'on en croit le même auteur son chapelain et son biographe, apporta en Normandie plus d'or et plus d'argent qu'il n'y en avait dans toute la Gaule ^. Toute la population des villes et des campagnes, depuis la mer jusqu'à Rouen, accourut sur son passage, et le salua par des cris d'enthousiasme. Les monastères et le clergé séculier rivalisèrent d'efforts et de zèle pour fêter le vainqueur des Anglais, et ni moines ni prêtres ne restèrent sans récompense ^. Guillaume leur donna de l'or en monnaie, en vases et en lingots , et des étoffes richement brodées qu'ils éta-

' Gens vcro lola minus ad rebellionem valeret spoliala principibus. Denique eos potissimum veluti obsides in polestale sua... lenendos existimabat quorum auctoritas vel salus propinquis et compatriotis maximi esset. (tiuill. Piclav., apud Script, rer. normann., p. 209.)

2 Ut opimum fructum victoriœ secum omnes percepisse gauderent. (Ibid.)

3 Quantum ex dilione Irium Galliarum vix colligerctur. (U)id.,p.210.) * Quam pielalem ipse confeslim lucro muUiplici rccompensavil. (Ibid )

«oer. lèrent dans les églises , où elles faisaient Tadmiration des voyageurs * . Il paraît que la broderie d'or et d' aident était un art où excellaient les femmes anglaises; la navigation de ce pays, déjà fort étendue, y portait aussi beaucoup d'objets précieux inconnus dans le nord de la Gaule ^. Un parent du roi de France, nonuné Raoul, vint, avec une suite nombreuse, à la cour tenue par le roi Guillaume durant la solennité pascale. Les Français, non moins que les Normands, considéraient avec une curiosité mêlée de surprise la vaisselle ciselée , d'or et d'argent, et les coupes à boire des Saxons, faites de grandes cornes de buffle décorées de métal aux deux extrémités?. Ils s'émerveillaient de la beauté et de la longue chevelure des jeunes Anglais, otages ou captifs du roi normand *. « Ils remarquèrent, dit « le narrateur contemporain, ces choses et beaucoup d'aucf très également nouvelles pour eux , afin de les raconter a dans leurs pays ^. »

Pendant que cet appareil de fête était déployé sur l'une des rives du détroit, sur l'autre l'insolence des vainqueurs se faisait sentir à la nation subjuguée. Les chefs qui gouvernaient les provinces conquises accablaient à l'envi les indigènes , soit gens de haut rang , soit gens du peuple , d'exactions, de tyrannies et d'outrages. L'évêque Eudes et le fils d'Osbem , orgueilleux de leur nouvelle puissance , méprisaient les plaintes des opprimés , et leur refusaient

* Voluptuosum est ea perspectare hospitibus maximis (Guill. Pictav., apud Script, rer. normann., p. 2H.)

2 Anglicœ nationis fœminœ multum acu et auri textura, egregie veri in omni valent artiûcio. Inferunt et ncgociàtores qui loginquas regiones navibus adeunt. ( Ihid.)

3 Curiose hi cum Normannis cernebant... vasa argentea sive aurea... aut cornibus bubalinis. ( Ibid.)

* Crinigeros alumuos plagœ aquilonalis... nec enim puellari venustali cedebant. (Ibid.)

^ Ibid.

toute justice * ; si leurs hommes d'armes pillaient les mai- ^oer. sons ou ravissaient les femmes des Anglais, ils les approuvaient, et punissaient le malheureux atteint par ces injures, qui osait en gémir tout haut *. L'excès de la souffrance poussa les habitants de la côte de Test à tenter de s'affranchir des Normands, à Taide d'un secours étranger. Eustache, comte de Boulogne, le même qui, sous le règne d'Edward , avait occasionné tant de tumulte en Angleterre ^, était alors en discorde et en inimitié avec le roi Guillaume, qui retenait son fils prisonnier. Eustache était renommé pour son habileté militaire, et d'ailleurs son ancienne parenté avec le roi Edward le faisait presque regarder alors comme un allié naturel par la nation anglosaxonne.

Les habitants du pays de Kent envoyèrent donc un message à Eustache, et lui promirent de l'aider à prendre Douvres, s'il voulait faire une descente et les secourir contre les Normands. Le comte de Boulogne y consentit, et aborda près de Douvres à la faveur d'une nuit obscure. Tous les Saxons de la contrée se levèrent en armes : Eudes de Bayeuxet Hugues de Montfort, les deux commandants de la ville , s'étaient rendus au delà de la Tamise avec une partie de leurs soldats. Si le siège eût pu durer seulement deux jours , les habitants des provinces voisines seraient venus en grand nombre se réunir aux assiégeants * ; mais

» Nimla cervicositate tumebanl et clamores Anglorum... deapiciebanl. (Order. Vital. Hist. ecclesiasl., lib. iv, apud Script, rer. normaon., p. 507.)

' Armigeros suos immodicas prœdas et incestos raptus facienles vi tuo bantur. (lbid.,p. 508.)

3 Gum EuBtachio pridem... inimicissimo. (Guill. Pictay., apud Script, rer. normann., p. 242.) — Voyez liv. m, p. 489 et 490.

* Auctior hostium numerus ex ulterioribus accederet, si biduana obsidio fleret. (Order. Vital. Hist. eccles'iast. , lib. iv, apud Script, rer. normann., p.»^508.)

<067. Eustache et ses hommes essayèrent mal à propos d'enlever le château de Douvres à Timproviste ; ils éprouvèrent une résistance inespérée de la part des Normands, et se découragèrent après ce seul effort. Un faux bruit de l'approche d'Eudes, qui revenait, disait-on, avec le gros de ses troupes, les frappa d'une terreur panique. Eustache de Boulogne fit sonner la retraite ; ses hommes d'armes se précipitèrent en désordre vers leurs vaisseaux , et la garnison normande, les voyant dispersés, sortit de la ville pour les poursuivre. Plusieurs tombèrent, en fuyant, du haut des rochers escarpés sur lesquels la ville de Douvres est assise. Le comte ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval, et les insurgés saxons regagnèrent leurs maisons par des chemins détournés *, Telle fut l'issue de la première tentative faite en Angleterre pour renverser la domination normande; Eustache se réconcilia peu de temps après avec le duc de Normandie; et, oubliant ses alliés d'un jour, brigua les richesses et les honneurs que leur ennemi avait à donner^.

Dans la province de Hereford, au delà de la grande chaîne de montagnes qui avait autrefois protégé l'indépendance des Bretons, et qui pouvait servir encore de rempart à celle des Anglais, habitait, avant l'invasion, sur des terres qu'il avait reçues de la munificence du roi Edward, un Normand appelé Richard, fils de Scrob. C'était un de ces hommes que les Saxons avaient exceptés de la sentence d'exil rendue en l'année 1052 contre tous les Normands vivant en Angleterre. Pour prix de ce bienfait, le fils de Scrob , au débarquement de Guillaume , devint chef d'intrigues pour la conquête, établit des intelligences

1 Angli per diverlicula plura evaserunt. (Order. Vital. Hist. ccclcsiast., lib. IV, apud Scripl. rer. normann., p. 508.) — Giiill. Piclav., apud Script, rer. normann., p. 2H.

2 Ibid. — Order. Vital. Uisl. ecclcsiast., lib. if, p. 508.

avec les envahisseurs, et se mit à la tète de quelques corps ioôt. de soldats originaires de la Gaule, et demeurés, depuis le règne d'Edward , dans les châteaux voisins de Hereford. Il se cantonna avec eux dans ces châteaux, et faisant des sorties fréquentes , il entreprit de forcer les villes et les boutades voisines à se soumettre au conquérant. Mais la population de Touest résista avec énergie, et, sous la conduite du jeune Edrik , fils d'Alfrik , elle se leva pour repousser les attaques du fils de Scrob et de ses hommes d'armes'.

Le jeune chef saxon eut Tart d'intéresser à sa cause plusieurs chefs des tribus galloises, jusque-là ennemies mortelles des habitants de TAngleterre ^. Ainsi la terreur des Normands réconciliait, pour la première fois, les Cambriens et les Teutons de la Bretagne , et faisait ce que n'avait pu faire , en d'autres temps , l'invasion des païens du Nord. Soutenu par les habitants du pays de Galles, Edrik prit avec succès l'offensive contre Richard, fils de Scrob, et ses soldats, auxquels les chroniques du temps donnent le nom de châtelains de Hereford ^. Trois mois après le départ du roi Guillaume pour la Normandie , il les chassa du territoire qu'ils occupaient, pilla leurs cantonnements, et délivra tout le pays voisin de la rivière de Lugg *. Au sud de cette contrée, sur les côtes qui bordent le long golfe où se jette la Saverne, et au nord, sur les terres voisines des montagnes, il n'y avait encore , dans ce temps , ni postes mili-

' Monast. anglic.DuKclale, t. Il, p. 221.

' AcciUs 8ibi in auxilium regibus Wallanorum. (Florent. Wigorn, Chron., p. C35.) — Eadricus juvenis et Britones facti sunt rebelles. (Chron. Saxon. Fragm. sub anno MLXVII, apud Gloss. Ed. Lye, t. II , ad flnem.)

^ Herefordenses casteUani. (Florent. Wigorn. Chron., p. 635.) — Chron. saxon. Fragm. Eub anno MLXVU, apud Glose. Ed. Lye, t. U» adfinem.

* Ad ponlcm amnis Lugge. (Florent. Wigorn. Chron., p. 635.)

1067. taires étaMis par les Normands, ni châteaux forts bâtis ou possédés par eux. La conquête , si Ton peut s'exprimer ainsi, n'y était point encore parvenue; ses lois n'y régnaient point, son roi n'y était nullement reconnu, non plus que dans toute la partie septentrionale de l'Angleterre, depuis le golfe de Boston jusqu'à la Tweed.

Au centre , les coureurs ennemis tenaient librement la campagne; mais beaucoup de villes fermées ne s'étaient point rendues; et même, dans le pays où l'invasion paraissait accomplie, les conquérants n'étaient pas sans alarmes; car des messagers partis des contrées où l'indépendance régnait encore , allaient secrètement de ville en ville rallier les amis du pays, et relever les courages abattus par la rapidité de la défaite *. Sous les yeux de l'autorité étrangère, disparaissait chaque jour quelqu'un des hommes le plus en crédit parmi le peuple; ceux qui, dans la première terreur, s'étaient rendus au camp de Guillaume, et lui avaient prêté le serment de paix et de soumission, étaient invités, par des adresses patriotiques, à rompre leur pacte avec l'étranger, et à suivre le parti des gens de bien et des braves ^.

La nouvelle de cette agitation et de ces manœuvres, parvenue à Guillaume dans sa province de Gaule, le força de précipiter son retour en Angleterre. Il s'embarqua au port de Dieppe, au mois de décembre, par une nuit froide, et, à son arrivée , il mit dans les places fortes de la province de Sussex de nouveaux gouverneurs, choisis en Normandie parmi les hommes auxquels il se fiait le plus. Il trouva

1 Régional im de prairis conspirationibus tractant. (Guill. Pictav., apud Script, rer. normann. , p. 2<2.)

^ Ut, extraneos deserens , optimonim hominura suae nationis et consanguinitatis voluntatem sequeretur. (Ibid.) -- Ut libertatem a proayis traditam defenderet. (Ibid.)

dans Londres une fermentation sourde qui semblait pré- <067. sager quelque mouvement prochain; craignant que ses trois châteaux forts , avec leurs tourelles garnies de machines, ne fussent pas capables de le protéger contre une insurrection populaire , il résolut d'en prévenir ou d'en éloigner le moment, et déploya sa ruse, cette ruse de renard que les vieux historiens lui attribuent *, pour assoupir l'esprit patriotique qu'il désespérait de briser. Il célébra, en grande pompe, à Londres les fêtes de Noël, et, rassemblant autour de lui plusieurs des chefs et des évêques saxons, il les accabla de fausses caresses; il se monttait plein d'affabilité, et donnait à tout venant le baiser de bienvenue^ : si l'on demandait, il accordait; si Ton conseillait, il écoutait; tous furent dupes de ses artifices ^.

Après avoir ainsi gagné une partie des gens en crédit, le roi Guillaume se tourna vers le peuple ; une proclamation, écrite en langue saxonne , et adressée aux habitants de Londres, fut publiée en son nom, et lue à haute voix dans les églises et sur les places de la ville. « Apprenez tous, y « disaiWl , quelle est ma volonté. Je veux que , tous tant « que vous êtes, vous jouissiez de vos lois nationales, « comme dans les jours du roi Eward; que chaque fils c( hérite de son père , après les jours de son père; et que a nul de mes hommes ne vous fasse aucun tort *. » A cette promesse, quelque peu sincère qu'elle fût, l'effervescence se calma dans Londres; le soulagement présent rendit les

1 Calliditate régis yulpioa. (Matlh. Paris. Vils abbatum S. Albani, t. I,p.47.)

2 Dulciter ad oscula iniritabat. (Order. Vital. Hist. ecdesiast., lib. it, apud Script, rer. normann., p. 509.)

^ Bénigne si quid orabant, concedebal; prompte si nuntiabant aut

suggerebant, auscultabat : desertores bujusmodi arte reducuntur.

(Ibid.)

* And ic wylle thœt œlc clyd beo bis faether yr faume œfter bis fœther dœge. (Maitland's History of London, p. 28.)

1067. esprits moins disposés à courir les chances périlleuses d'une grande opposition au pouvoir. Exemptés pour un moment des trois fléaux que la conquête avait apportés en Angleterre, les violences, les lois étrangères et Texpropriation , les habitants de la grande cité saxonne abandonnèrent la cause de ceux qui souffraient, et, calculant le gain et la perte, résolurent de se tenir en repos. On ne sait combien de temps ils jouirent des concessions du vainqueur; mais ils le laissèrent alors s'éloigner impunément de Londres, avec Téhte de ses soldats, pour aller subjuguer les provinces encore libres.

4068. Le roi normand se dirigea d'abord vers le sud-ouest, et, traversant les hauteurs qui séparent les provinces de Dorset et de Devon, il marcha contre Exeter * . C'est dans cette ville qu'après la bataille de Hastings s'était réfugiée la mère de Harold; elle y avait rassemblé les débris de ses richesses, qu'elle consacrait à la cause du pays pour lequel son fils était mort. Les citoyens d'Exeter étaient nombreux et pleins de zèle patriotique : l'histoire contemporaine rend d'eux ce témoignage que, jeunes ou vieux, ils haïssaient à la mort les envahisseurs d'outre-mer ^. Ils fortifiaient leurs tours et leurs murailles, faisaient venir des hommes d'armes de toutes les provinces voisines , et enrôlaient, à prix d'argent, les navigateurs étrangers qui se trouvaient dans leur port. Ils envoyaient aussi des messages aux habitants des autres villes pour les inviter à se confédérer avec eux ', se préparant de toutes leurs forces contre le roi de race

« Et tune profectus est ad Devonasciram. (Chron. saxon. Fragm. sub anno AILXVII, apud Gloss. £d. Lye, t. II, ad finem.)

» Infestissimi mortalibus gallici generis. (Order. Vital. Hist. ecele- Bîast., lib. lY, apud ScripU rer. normann., p. 510.)

3 Alias quoque clvitates ad conspirandum... insligabant. (Ibid.)

étrangère, avec lequel jusqu'à ce moment, disent les chro- ' w«niques, ils n'avaient rien eu à démêler*.

L'approche des troupes d'invasion fut annoncée de loin aux habitants d'Exeter par la nouvelle de leurs ravages; car tous les lieux par où elles passèrent furent entièrement dévastés *. Les Normands s'arrêtèrent à la distance de quatre milles, et c'est de là que Guillaume envoya aux citoyens l'ordre de se soumettre, et de lui prêter le serment de fidélité. «Nous ne jurerons point fidélité, répondirent-ils, à (( celui qui se prétend roi , et ne le recevrons point dans « nos murs; mais , s'il veut recevoir, comme tribut, l'im- « pôt que nous donnions à nos rois, nous consentirons à le (( lui payer ^. — Je veux des sujets, répliqua Guillaume, et « n'ai point pour habitude de les prendre à de telles con- « ditions *. » Les troupes normandes approchèrent, ayant pour avant-garde un bataillon d'hommes de race anglaise , qui s'étaient réunis aux étrangers , par force , ou par misère , ou par envie de s'enrichir en pillant leurs compatriotes ^. L'on ne sait par suite de quelle intrigue les chefs et les magistrats d'Exeter vinrent , avant le premier assaut, trouver le roi, lui livrer des otages et lui demander la paix. Mais, à leur retour, les citoyens , loin de remplir l'engagement qui venait d'être conclu , tinrent les portes de la ville fermées, et se préparèrent de nouveau à combattre *.

* Contra regem altenigenam..., cum quo antea de nullo negotio egeranf. (Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. iy, apud Script rer. norraann., p. 510.)

2 Permisit semper vastare omne quod pertransibant. (Chron. saxon., 8ub anno MLXVII, apud GIoss. Ed. Lye, t. II , ad Ûnem.)

3 Neque sacramentum régi faciemus. (Ordcr. Vital. Hist. eeclesiast., lib. lY, apud Script, rer. normann., p. 510.)

'^'Non est mihi moris ad banc conditionem habere subjectoa. ( Ibid.) s Primos in ea expeditione Anglos eduxit. ( Ibid.) ^ Concives... nihilominus macbinantur bostiiia quœ cœperanl(lbid.) II. k

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3g LIVRE IV.

1068. Guillaume investit l^ villa 4'Exeter, et feisaat avancer à la vue des remparts Tua des otagea qu'il avait reçus, il lui fit crever les yeux ^ Le siège dura dix-huit jours; une grande partie de Tarmée normande y périt : de nouveaux renforts survinrent au conquérant , et ses mineurs sapèrent les murs; mais l'opiniâtreté des citoyens se mettrait invincible. Ils eussent peutr^tre lassé Guillaume, si les hommes qui les commandaient n'avaient été lâches une seconde fois. Quelques historiens racontent que les habitants d'Exeter se rendirent au camp de l'étranger, en appareil de supphant3, avec leurs prêtres portant à la main les missels et les vases sacrés ', La chronique saxonne contemporaine ne prononce que ces seuls mots , tristes par leur brièveté même : a Les citpyens rendirent la ville, parce que les chefs « les U^ompèrent ^. »

Un grand nombre de femmes, échappées aux violences qui suivirent la reddition d'Exeter *, se réfugièrent avec la mère du dernier, roi de race anglaise, dans ime des îles de la Saveme, puis dans la ville de Bath, que l'ennemi ne possédait pas encore; de là elles gagnèrent la côte de l'ouest, et faute d'un chemin plus direct, s'y embarquèrent pour la Flandre. Quarante-huit maisons avaient été détruites dans le siège ^ : leurs débris servirent aux Normands à bâtir un château-fort qu'ils nommèrent Bouge-Mont y parce qu'il était situé sur une colline de terre rougeâtré. Ce château fut donné en garde à Baudoin , fils de Gilbert

* Unus ex obsidibus prope portam oculis privalus est. (Order. Yilal. Hist. ecclesiast., lib. it, apud Script, rer. normann., p. 510.)

Ibid.

3 Uli ei urbem tradiderunt eo quod thani eos deceperunt. ( Ghron. saxon. Fragm., sub anno MLXVII, apud GIoss. Ed. Lye, t. II , ad Ûnem.) < Multorum bonorum virorum uxores. ( Ibid.)

* In bac civitatesunt vastatae xlyui domuB postquam rex venit in Angliam. C Domesday-book , YOl. I, fol. 400, reclo.)

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Grespin, appelé aussi Gilbert de Brionne, qui eut pour son 1068. partage, comme conquérant, et pour son salaire , comme vicomte de la province de Devon, vingt maisons à Exeter et cent ckiquante-neuf manoirs dans la province • .

11 s'était formé, dans cette campagne , une alliance défensive entre les Anglo-Saxons et les vieux Bretons de la Cornouaille. Après la prise d'Eleter, ces deux populations, devenues amies , furent enveloppées dans la même ruine, et le territoire de Tune et de l'autre fat partagé par les vainqueurs. L'un des premiers noms inscrits sur les rôles de ce partage fat celui de la femme du conquérant. Mathilde, fille de Baudoin, comte de Flandre, que les Normands appelaient ta Reine, titre inconnu aux Anglais, qui n'employaient dans leur langage que les noms de dame ou d épouse^. Malhilde obtînt, pour sa part de conquête, toutes les terres dlun riche Saxon appelé Brihtrik '. Cet homme , si l'on en croit de vieux récits , ne lui était point inconnu , et, dans un de ses voyages en Flandre, comme ambassadeur du roi Edward , il avait encourit les ressentiments de la fille du comté Baudoin en refusant de l'épouser. Ce fut Mathilde elle-même qui demanda au roi , son mari, de lui adjuger, avec tous ses biens, l'Anglais qui l'avait dédaignée; et elle satisfit à la fois sa vengea ce et son avarice , en s'appi»opriant les terrés et en faisant emprisonner l'homme dans une forteresse *.

' Dugdale's Baronage.

3 Se Ulafdigey se Cwene. De hlafdige , en supprimant les aspirations , on a fait lafdye et lavày^ enfin lady. Cwene ^ cween^ ou queen, signifie proprement une femme.

3 Infrascriptas terras tcnuit ÎBrictric. Et post regina Matthildis. (Domesday-book, vol. I , fol. 101, recto.)

* Gùm... haberet nobllem virum... eicosum... tempore opportune re> perto..., ipsum... fecit Wyntoniam adduci... totum honorem... quoad vixit.. oécupaTit. (Monast. anglic, Dugdale, 1. 1, p. 154.)

1066. C'est probablement à la suite de cette première invasion dans Touesl que furent conquises et partagées les côtes de Sommerset et de Glocester. Quelques faits prouvent que cette conquête et ce partage ne se firent point sans résistance. Selon la tradition du pays, le monastère de Winchcomb perdit alors toutes ses possessions, parce que les moines de ce lieu , imprévoyants et malavisés , dit un ancien narrateur , avaient pris le parti de s'o;iposer au roi Guillaume *. Leur abbé, Godrik, fut enlevé par les soldats normands et emprisonné à Glocester, et le couvent, odieux aux vainqueurs, fut donné en garde à Eghelwig, chef de Tabbaye d'Evesham , que les annales contemporaines surnomment Eghelwig le Circonspect^, l'un de ces hommes que les esprits faibles louaient de ne point tramer de rébellion , et d'avoir dans le cœur la crainte de Dieu et du roi institué par Dieu méme^. Dès la première défaite de la nation anglaise , Eghelwig avait juré fidélité sincère à l'étranger pour qui Dieu se déclarait. Quand la conquête vint à s'étendre sur le pays de l'ouest, il sollicita une part dans l'expropriation de ses compatriotes , et , imitant les conquérants ses amis , chassa plusieurs Anglais de leurs domaines*; à d'autres il vendit à prix d'or sa protection auprès des Normands ; et , quand les Normands les eurent tués, il hérita de leurs biens ^. Ce caractère et ces actions

^ Quia minus cautc sibi de futuris prospicientes, elegerunt eidem Willielmo duel pro viribus resistere. (Monast. anglic, Dugdale, t I, p. 190.)

2 iEgelvigus circumspectuB abbag. (Chron. saxon. Fragm. sub anno MLXVIU , apud Glosa. Ed. Lye , t. II , ad flnem.)

' Deo servantes Adem , et constitulum ab ipso yenerantes regem. (Order. Vital. Hist. ecclesiast, lib. iy, apùd Script, rer. normann., p. S09.)

4 Monast. anglic, Dugdale, 1. 1, p. 133.

^ Suam eis protectionem contra Normannos spondet. (Ibid.)

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le firent distinguer par le roi Guillaume, qui Taima et Tho- *W8. nora beaucoup * ; il gouverna, selon le gré du vainqueur, les moines rebelles de Winchcomb, jusqu'à ce qu'un étranger, appelé Galand, vint d'oùtre-mer pour remplir encore plus convenablement cet office.

Ainsi le domaine de Findépendance anglaise allait se rétrécissant dans l'ouest; mais les vastes provinces du nord offraient encore un asile , une retraite et des champs de bataille pour les amis du pays. Là se rendaient ceux qui n'avaient plus ni terre ni famille, ceux dont les frères étaient morts, dont les filles avaient été ravies , ceux enfin qui aimaient mieux, disent les vieilles annales, traîner une vie dure et pénible , que de subir un esclavage inconnu à leurs pères ^. Ils marchaient de forêt en forêt , de lieu désert en lieu désert, jusqu'à la dernière ligne des forteresses bâties par les Normands'; quand ils avaient franchi cette enceinte de la servitude, ils retrouvaient la vieille Angleterre et s'embrassaient en liberté. Le repentir amena bientôt vers eux les chefs qui , désespérant les premiers de la cause commune , avaient donné le premier exemple de la soumission volontaire*. Ils s'échappèrent du palais où le conquérant les retenait captifs sous de fausses apparences d'affection , les appelant ses grands amis, ses amis particuliers ^, et faisant de leur présence à sa cour une accusation pour le peuple , qui refusait de reconnaître un roi

' Ibid., p. 451.

' Malentes vitam infelicem termiuare quam servitulem insolitum subire. (Matlh. Westmonasl. Flor. histor., p. S25}

3 Loca déserta et nemorosa petentes , ibique vilam feralem ducentes. (Ibid.)

^ NormaDiiis cesâUse pœniteutes. ( ibid.)

^ Tanquam domesticos et spéciales amicos. (Maltb. Paris. Vilae abbaium s. Albani 1 1. 1 , p. 47.)

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*Mi. qu*entoaraieni ses chefs nationaux. C'est ainsi qu'Ëdwin et Morkar partirent pour la contrée du nord. Les vœux des pauvres, disent les historiens de race anglaise, les accompagnèrent dans leur fuite, et les prêtres et les moines firent pour eux de fréquentes oraisons *.

Aussitôt que les fils d'Alfgar furent arrivés dans leurs anciens gouvernements de Mercie et de Northumbrie , de grands signes de mouvement patriotique se manifestèrent dans ces deux pays , depuis Oxford jusqu'aux rives de la Tweed. Aucun Normand n'avait encore passé l^Hamber, et un petit nombre d'entre eux avaient pénétré au cœur de la Mercie. Ce pays communiquait librement, par sa frontière du nord-ouest, avec la population galloise , qui , oubliant ses anciens griefs contre les Saxons, fit cause commune avec eux contre les nouveaux envahisseurs. Le bruit se répandit que les chefs anglais et gallois avaient tenu ensemble de grands conseils sur les montagnes , et que , d'un accord unanime , ils avaient résolu de délivrer leur ile de la domination normande ; qu'ils envoyaient partout des émissaires pour exciter l'indignation et la révolte*. C'était au delà du cours de l'Humber que devait se former le grand camp de l'indépendance; on lui donnait la cité d'York pour premier boulevard, et pour dernières défenses les lacs et les marais du nord*. Beaucovip d'hommes avaient fait serment de ne plus dormir à l'abri d'un toit jusqu'au jour de la délivrance ; ils couchaient en plein ah* ou sous des tentes, et les Normands, par une sorte de

1 A clerici8 et monacbis crebra pro illis fiebat oratio. (Order. Yita]. Hist. eccleftiast., lib. iy, apud Script, rer. normann., p. 514.)

2 Fit ex consensu omnium pro vindicanda libertate priBtina procax conspiratio, et obnixa' contra Normannos conjuratio. (Ibid.)

3 Sediliosi silyas, paludes, œstuaria in munimentis habent.

(Ibid.)

dépit, le» appelaient sauvages*. De ce nombre était le 4068. jeune Edrik, filsd'Alfrik, qui avait si énergiquenient soutenu la cause saxonne dans la province d'Hereford.

On ne peut savoir combien de projets d'affranchissement, bieh ou niai conçus , furent formés et détruits dans ce temps. A peine l'histoire daigne-t-elle citer quelques-uns des hômiiies qui préférèrent les dangers à la servitude; et la même force qui déjoua leurs efforts en a étouffé le souvenir. Seulement , un chroniqueur normand dénonce avec des reproches amers une conspiration dont l'objet fut , selon lui, d'attaquer à Timproviste , par toute l'Angleterre , les soldats des garnisons étrangères , le premier jour du grand jeûne , lorsque , suivant la dévotion du siècle , ils se rendaient à l'église, hu-pieds et sans armes •. L'historien , louant Dieu de là découverte de cette machination abominabley vegveiie que les chefs du complot se soient dérobés, en fuyant, à la vengeance du grand vainqueur^. Ils prirent la fuite, à ce qu'il paraît, vers les contrées septentrionales, où bientôt se rendit auprès d'eux un nouveau fugitif, le jèurie Edgar, roi légitime d'Angleterre, suivant les maximes du temps, par l'élection du peuple et la consécration de l'Église. Il partit avec sa mère Agathe , ses deux sœurs Marguerite et Christine, un chef appelé Merlsweyn , et beaucoup d'autres gens de bien , comme s'exprime la chronique saxonne*. Tous ensemble passèrent la frontière qui , depuis la défaite du roi Egfrith par les

* Unde quidam eonim a Normannis silvatici cognominabanlur. (Ibid.) ' In capite jejunii, nadis vestigiis.... incautos ubique perimenint.

( Willelm. Gemet. Hîst. Normann*, apud Script, rer. normann., p. 289.) ' Magni debellaloris. ( Ibid., p. 290.)

* Fêla godra manna. (Ghron. saxon. Fragm. sub anno MLXVII, apMd GI088. Ed. Lye , t. u\ ad finem.)

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1068. Pietés et les Scots, séparait le pays des Anglais de l'ancien

territoire d'Albanie *.

750 Les invasions des pirates danois , qui s'étendirent aussi JI2, bien au riord qu'au sud de la Tweed , n'avaient point déplacé cette frontière. Le seul résultat politique delà domination exercée quelque temps par les Danois sur le peuple mêlé de Pietés, de Bretons et de Saxons, qui habitait entre le Forth et la Tweed , fut d'ajouter à ce mélange de différentes races d'hommes un nouvel accroissement de population germanique. De là vint qu'au sud du Forth , et surtout vers l'est, l'idiome prépondérant fut un dialecte teutonique, parsemé de mots galliques et bretons, et plus rapproché, dans ses formes granunatieales , du danois que de l'anglo-saxon. Vers le temps où ce changement s'opérait par degrés au sud de l'Albanie , dans le nord , une révolution plus rapidement accomplie réunit en un seul État , et sous la même autorité , les Pietés de la côte orientale et les Scots des montagnes de l'ouest. Jusque-là séparés conune nations et régis par des chefs indépendants. Leur rapprochement ne se fit pas sans quelque violence ; car ces deux peuples, quoique vraisemblablement de même origine, quoique parlant un langage peu différent ^ , et naturellement portés à se confédérer contre un adversaire commun, étaient rivaux en temps de paix.

Les Scots, chasseurs des montagnes, menant une vie plus rude et plus active que leurs voisins de la plaine , se croyaient plus nobles qu'eux , et les appelaient , par dérision, mangeurs de pain^. Malgré ce mépris apparent pour

> Voyez liv. i , p. 85, cl liy. ii, passim.

^ L'historien Bède , au Yni« siècle , distingue l'idiome des Pietés de celui des Scot^.

3 Firna Cruinneaciid. Voyez Jamicson's Populur songs, t. II, notes.

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le blé, les chefs des Scots avaient Tamlntion d'étendre sur tw les plaines, où croissaient des moissons, le pouvoir qu'ils J^ exerçaient sur le pays des rochers et des lacs. Ils poursuivirent longtemps ce projet par la force et par Tintrigue; mais la nation des Pietés leur résista jusqu'à l'époque où elle ftit aflFaiblie par les incursions et les victoires des Danois '. Kenneth, fils d'Alpin , roi de l'Albanie occidentale , saisissant l'occasion , descendit alors sur les terres des Pietés pour en faire la conquête. Les mangeurs de pain furent vaincus, et la plus grande partie d'entre eux se soumit à l'autorité de Kenneth^ les autres tentèrent, en se su. retirant au nord, de conserver un roi de leur nation et de leur choix ^ ; mais ils n'y réussh^nt point , et Kenneth , roi des Scots ou Écossais, devint chef de l'Albanie entière, qui depuis lors fut appelée Ecosse. La nation des Pietés perdit son nom en s'incorporant avec les Scots; mais il ne parait pas que cette fusion ait eu lieu à des ccmditions inégales , conmie il serait sans doute arrivé si les vainqueurs et les vaincus eussent été de race diflFérente. Les vaincus n'eurent à subir aucun esclavage, aucune dégradation politique; et la servitude de la glèbe, fruit ordinaire des conquêtes étrangères dans le moyen âge , ne s'établit point en Ecosse. Bientôt il n'y eut plus au nord du Forth qu'un seul peuple, et ce fut de bonne heure une tentative infructueuse que de rechercher les traces de l'idiome qu'avaient parlé les Pietés au temps de leur indépendance. Les rois des vainqueurs, désertant leur pays natal , vinrent habiter parmi les vaincus à Dumferline et à Scone. Ils transportèrent avec eux la pierre consacrée sur laquelle, d'après l'usage antique, ils devaient se placer, le

< Johan de Pordun Scotichronicon , lib. it, p. 280, éd. Hearne. ' Sub spe resistendi, novum ab eis regem creatum sequebantur. (Ibid., p.M3.)

•«. jour de leur inauguration, pour prêter serment au peuple, et à laquelle une ancienne superstition nationale attachait le destin de la race des Scots.

g42 Au temps de Finvasion des Normands en Angleterre , il '; ne restait plus la moindre trace de l'ancienne séparation des Gais d'Ecosse en deux populations distinctes; la seule division nationale qui se remarquât dans le royaume d'Ecosse était celle des hommes parlant la langue gallique , qu'on appelait aussi erse , c'est-à-dire irlandaise * , et des hommes issus de colonies teutoniques, dont l'idiome était à la fois intelligible pour les Anglais, les Danois et les Germains. Cette population , la plus voisine de l'Angleterre , bien qu'appelée écossaise par les Anglais, avait beaucoup plus d'affinité avec ce dernier peuple (à cause de la ressemblance des langues et de la communauté d'origine ) qu'avec les Écossais de race gallique. Ces derniers, qui joignaient à une fierté un peu sauvage des habitudes d'indépendance provenant de leur organisation en clans ou en tribus séparées , étaient souvent en querelle avec la population teutonique des plaines du sud, et même avec les rois d'Ecosse. Les rois trouvaient presque toujours les Écossais méridionaux disposés à les servir dans leurs projets contre la liberté des clans; et ainsi l'inimitié instinctive de ces deux races d'hommes, fruit de la diversité d'origine et de langage , tournait au profit du despotisme royal. Cette expérience, faite plus d'une fois par les successeurs de Kenneth, fils d'Alpin, excita en eux une grande aflTection pour les habitants des basses-terres d'Ecosse*, et en général pour les hommes d'origine anglaise ; ils préféraient ces étrangers aux hommes issus des mêmes ancêtres qu'eux; ils favorisaient de tout leur pouvoir les

* Irse, Irthe, Irish; nom laxondes habiUmi aliilabd. 3 Lowlands of Scotland.

Écossais de nom aux dépens des ÉcossaU de race, et rece- 84t voient, avec une bienveillance empressée , tous les émi- ^^^^ grants d'Angleterre.

C'est par suite de ce penchant politique que le roi *068« d'Ecosse Malcolm, surnommé Kenmore, accueillit, comme des hôtes bienvenus , le jeune Edgar , ses sœurs et ses amis ^ Il salua Edgar comme le véritable et légitime roi des Anglais, lui offrit un asile sûr et des secours pour relever sa fortune. U donna à tous les chefs dépossédés , qui accompagnsdent leur roi , des commandements et des domaines , que peut-être il enleva despotiquement à ses sujets de race bretonne et gallique; et, comme il était encore sans épouse , il prit pour femme une des sœurs d'Edgar, la plus jeune, appelée Marguerite. Marguerite ne savait point la langue gallique; elle eut souvent besoin d'interprète pour parler aux chefs des tribus du nwd et de Fouest , et aux évéques de ces contrées ; alors c'était le roi Makolm, son mai*i, qui se chargeait de cette fonction ^. Malcolm s'énonçait également bien dans les deux idiomes ; mais , peu de temps après son règne, les rois d'Ecosse dédaignèrent de p£^*ler et d'apprendre la langue des anciens Scots , celle du peuple dont eux-mêmes descendaient et dont le pays tirait son nom.

La nouvelle de Talliance formiée entre les Saxons et le roi d'Ecosse , et des rassemblements hostiles qui se faisaient au nord de l'Angleterre, détermina Guillaume à ne pas attendre une attaque et à prendre vivement l'offensive ^. Son premier fait d'armes , dans cette nouvelle expé-

' Johan. da Fordun Scotichronicon , lib. y, p. 4i0 et seq., éd. Hearne.

^ Anglicam enim linguam... œque ut propriam plene didicerat. ( Ibid. p. 4i2.) — £Ui8'a Metrical roinauces, introduction, p. 427.

3 Nuntiatum est régi quod populua ex aquilone se congregaverunt ai* mul et vohieruat ipsi resîstere si veniret. Profectus est itaque. (Cbron., saxon. Fragm. sub anno MLXYll, apud Gloss. Ed, Lye, t. U, ad flnem.)

1068. (lition, fut le siège de la ville d'Oxford. Les citoyens résistèrent au roi étranger, et l'insultèrent même du haut de leurs murs; mais une partie du rempart de la ville s'écroula, sapée par les Normands , qui entrèrent d'assaut par cette brèche et se vengèrent des habitants par le massacre et l'incendie ^ Sur sept cent vingt maisons , près de quatre cents furent détruites ^. Les religieux du couvent de Sainte-Frideswide, suivant l'exemple des moines de Hida et de Winchcomb, prirent les armes pour défendre leur monastère , et en furent tous expulsés après la victoire des Normands ^. La ville de Warvic fut prise ensuite, puis celle de Leycester , qui fut détruite presque de fond en comble* , puis celle de Derby, où le tiers des maisons fut renversé ^. Après le siège et la prise de Nottingham , une forte citadelle y fut bâtie, et confiée à la garde du Normand Guillaume Peverel. Ce Guillaume eut, pour sa part de conquête, cinquante-cinq manoirs dans la province de Nottingham , et , dans la ville même , quarantehuit maisons de marchands , douze maisons de gens de guerre , et huit maisons de cultivateurs anglais ®. Il établit sa demeure dans la contrée de Derby, sur un rocher à pic , au haut duquel son château paraissait presque suspendu en l'air , comme le nid d'un oiseau de proie ''. De Nottingham, les troupes normandes se dirigèrent, à

' Civibus flamma ferroque necatis. ( MaUh. Paris., 1. 1 , p. 6,)

2 Extrada ex D. B., apud rer. anglic. Script., t. 111 , p. 765, éd. Gale.

3 Spoliati... bonis suis et sedibiis expulsi suis.) Monast. anglic, Dugdale,t. I,p. 984.)

* Destructa... civilate Leicestriae cum castello et ecclesla. (Ibid., t. II, p. 34a.)

& Domesday-book, vol. I, fol. «80, recto.

^ Willelmus Peurel habet xltiii dom. mercator... et xn dom. equilu et VIII bord. (Ibid.)

' Ce lieu se nomme aujourd'hui the Peak,\e Pic, et Ton y voit encore les ruines de la forteresse de Peverel.

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Test, sur Lincoln, qu'elles forcèrent de capituler et de ^o68. livrer des otages. Cent soixante-six maisons y furent détruites, pour servir d'emplacement aux forteresses et aux autres retranchem^ts dont la garnison étrangère s'entoura avec plus de soin qu'ailleurs ^ ; car , dans cette ville, dont la population était d'origine danoise, les conquérants redoutaient , conune à Norwich , une attaque des Danois d'outre-mer 2. Parmi les otages de Lincoln, emprisonnés dans les forteresses normandes pour garantie du repos de la province , se trouvait un Jeune homme appelé Thurgot, Danois de race , qui parvint à se faire ouvrir les portes, en gagnant ses gardiens à prix d'argent •'. Il alla secrètement au port de Grimsby , à l'embouchure de l'Humber, trouver des marchands norvégiens dont le vaisseau était près de mettre à la voile. Par un hasard fâcheux , ce vaisseau avait été retenu pour le passage de certains ambassadeurs que le conquérant envoyait dans le Nord , afin de dissuader les rois de ce pays de prendre intérêt à la cause des Saxons et de leur prêter secours. Les Norvégiens n'hésitèrent point à sauver le jeune fugitif, et le cachèrent au fond de leur navire , si bien que les inspecteurs normands de la côte, qui en firent la visite au moment du départ, ne s'aperçureut de rien *. Les ambassadeurs s'embarquèrent, et, quand on eut perdu la terre de vue, l'otage se montra tout à coup, à leur grand étonnement. Ils voulurent que

* De prsdictis Wastis mansuris propler casteUum deslructaî fuerunt CLXTi; relIquiB lxxiy vastatse gunt extra metam castelli. (Domesdaybook , vol. 1 , fol. 336 , verso.)

^ Danos in auxilium ciUus recipere potest. (Guill. Pictav., apud Script, rer. normann., p. 308.)

^ In Lincolnieiisi caslro incarceratus fuerat inter alioa Anglorum ob- •iâes. (Successio priraorum eccles. dunelmensis; Anglia sacra, t. I, p.7W.)

* In navi... exactores régis scrulinia fecerant. (Roger, de Hoved. Annal, pars prior, apud rer. anglic. Script., p. 456, éd. Savilc.)]

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4oe8. les niâtelotsretournassent à terre^ afin, disaieni-ils , de rendre au roi Guillaume son fugitif j mais les Norvégiens, se moquant d'eux , répondaient : a Le vent est trop bon , « le vaisseau va trop bien ; ce serait dommage de perdre « foccasion. » La querelle s' échauffant de part et d'autre, on en vint à prendre les armes ; mais la force était du côté des matelots, et , à mesure que le navire avança en pleme mer , les Normands devinrent plus trâitables ^.

Partis de la ville de Lincoln , que, par une espèce d'euphonie française , ils appelaient Nicole ^ , les soldats de l'invasion marchèrent sur York. Dans le lieu où se rapprochent les rivières dont la jonction forme le grand fleuve de l'Humber, ils rencontrèrent l'armée confédérée des Anglo-Saxons et des Gallois. Là , de même qu'à la bataille de Hastings , par la supériorité de leur nombre et de leur armure , ils chassèrent l'ennemi de ses positions vainement défendues pied à pied*. Un grand nombre d'Anglais périrent, le reste chercha un refuge au dedans des murailles d'York; mais les vainqueurs, les suivant de près, firent * brèche aux murs et entrèrent dans la ville , massacrant tout, disent les chroniques, depuis l'enfant jusqu'au vieillard ^. Les débris de l'armée patriotique , ou (si l'on veut parler comme parlent les historiens normands) de l'armée des factieux et des brigands ®, descendirent sur des bateaux le fleuve de l'Humber ' j ils remontèrent ensuite, au nord ,

1 Gum fugiUvo régis. (Roger, de Hoved. Annal., pars prior, apud rer. anglic. Script., p. 456, éd. Savile.)

^ QuaiitOQue magis terrœ appropinquabant, tauto magis iilis se bunniliabaut. ( Ibid.)

3 Monasl. anglic, Dugdale, t. Il, p. 645.

* SediUosi audacia et viribus ûsi... prolligati. (Willelm.Gemet. UisU Normann.» apud Script, rer. normann., p. 290.)

fi Tam ferro quam igné, a puero usque ad senem. (Ibid.)

« Sicarii. (Ibid.)

' Per Ilumbre fluYium,navibus... elTugerunt. (Ibid.)

vers le pays des Écossais ou Vers les territoires anglais «o««. voisins de TÉcosse. Là se fit le ralliement des vaincus d'York; a là se retirèrent, dit un vieux chroniqueur, «Edwin et Morkar, les nobles chefs, ainsi que d'autres « hommes de grande distinction, des évêques, des clercs , « des gens de tout état , tristes de vob leur cause la plus ff faible , mais ne se résignant point à Tesclavage * . »

Les vainqueurs bâtirent une citadelle au sein de la ville d'York , qui devint ainsi une place forte normande , et le boulevard de la conquête au nord. Ses tours , garnies de cinq cents hommes complètement armés , accompagnés de plusieurs milliers d'écuyers et de servants d'armes, menacèrent le pays des Northumbriens. Cependant l'invasion ne continua point alors sur ce pays, et il est même douteux que la province d'York ait été occupée dans sa largeur , depuis l'Océan jusqu'aux montagnes. La capitale , soumise avant son territoire, était le poste avancé des conquérants , et un poste encore périlleux ; ils y travaillaient jour et nuit à tracer leurs lignes de défense; ils forçaient le pauvre Saxon, échappé au massacre, à creuser des fossés et à réparer pour l'ennemi les ruines que l'ennemi avait faites. Craignant d'être assiégés à leur tour, ils rassemblaient de toutes parts et entassaient dans leurs donjons des provisions et des vivres. Dans ce temps, l'archevêque d'York, Eldred, le même qui avait prêté son nmustère au sacre du roi étranger , vint dans sa métropole, pour la célébration d'une solennité religieuse ^. A son arrivée, il envoya chercher, sur ses terres situées non loin d'York , des vivres pour son usage , et ses domestiques ,

« Videntes partem ôuam Inflrmiorem, et servire renuentes. (Malth. Wesimonast Flor. histor.; p. 2i5.)

> MorAbatur io tma ftolemnltaium Bboraci. (Thom. StubbB. Act. pontif* «borâe., apod biat aagl. Serlpt, t. II, col. ITOS, éd. Selden.)

1069. menant des chevaux et des chariots chaînés de blé et d'autres provisions, rencontrèrent, par hasard, à Tune des portes , le vicomte ou le gouverneur normand de la ville , entouré d'un grand cortège. « Qui êtes-vous , leur « demanda le Normand , et à qui portez-vous ces denrées? « — Nous sommes , répondirent-ils , les serviteurs de Tara chevéque , et ces choses sont pour l'usage de sa mai- « son *. » Le vicomte , se souciant peu de l'archevêque et de sa maison^, fit signe aux hommes d'armes qui l'escortaient de conduire chevaux et chariots à la citadelle d'York, et de déposer les provisions dans les magasins normands.

Quand l'archevêque , ami des conquérants , se sentit frappé lui-même par la conquête, il s'éleva au fond de son âme une indignation que cette âme calme et prudente n'avait point éprouvée Jusqu'alors. Eldred partit aussitôt pour le quartier du roi , et se présenta devant lui , en habits pontificaux, tenant son bâton pastoraP; Guillaume se leva pour lui of&ir , selon l'usage du temps , le baiser de paix ', mais le prélat saxon se tint à l'écart , et dit : « Écoute- « moi, roi Guillaume : tu étais étranger , et malgré cela , « Dieu voulant punir notre nation, tu obtins, au prix de c( beaucoup de sang , le royaume d'Angleterre 5 alors Je t'ai (( consacré roi, je t'ai couronné et béni de ma propre main : c( mais aujourd'hui Je te maudis , toi et ta race , parce que « tu l'as mérité en te faisant le persécuteur de l'église de « Dieu et l'oppresseur de ses ministres *. »

Le roi normand écouta , sans aucun trouble , l'impuis-

' Servi, inquiimt, archiepiscopi sumus. (Tbom. Stubbs, Act. poDUf. eborac, apud hist. angl. Script., 1. 11, col. 4703, éd. Selden.)

' ParvipendeDs archiepiscopum et famulos ejud. ( Ibid. )

^ Gum baculo pontidcali, stola circumdatus. ( Ibid.)

* Audi, inquit, Willielme rex, cum esses alienigena... Nubc autem, quia ita merulsti, pro beoedlctione maledictionem tibi imponam. (Ibid.)

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santé malédiction du vieux prêtre ; il modéra même Tindi- ms. gnation de ses flatteurs y qui, frémissant de colère, et tirant à demi lem»s épées, demandaient à le venger de Tinsolence du Saxon * . Il laissa Eldred, en paix et en sûreté, retourner vers son église d'York; mais cette aventure mit dans le cœur de Tarchevéque un grand chagrin , et peutrétre le remords d'avoir contribué à l'établissement de la domination étrangère ^. Ses rêves d'ambition détruits par une seule expérience et la triste conviction que lui-même n'était exempt ni des outrages de l'étranger ni de la servitude générale, le firent tomber dans une maladie lente qui , par degrés, mina ses forces. Un an après , lorsque les Saxons , ralliés de nouveau, s'avancèrent pour attaquer la ville d'York, le chagrin d'Eldred et sa langueur redoublèrent; et , conune s'il eût craint plus que la mort la présence des hommes demeurés fidèles au pays , il pria Dieu , disent les chroniques , de le retirer de ce monde , pour ne pas voir la ruine totale de sa patrie et la destruction de son église '. La guerre durait encore aux extrémités de l'Angleterre , l'agitation était partout; on s'attendait à ce que les fugitifs d'York reviendraient, par terre ou par mer, tenter quelque nouvel effort. L'ennui de cette lutte , sans terme visible , conmiença dès lors à se faire sentir aux soldats et même aux chefs de l'armée d'invasion. Plusieurs, se croyant assez riches , résolurent de renoncer aux fatigues , d'autres trouvèrent que les terres des Anglais ne valaient pas les peines et les dangers au prix desquels on les obtenait;

* Frementes * minisque et terroribus adveraus eum in&urgentes. (Ibid.)

3 Ibid. ~ Ex œgritudine animi. ( Willelm. Malmesb., de Gest. pontif. angl., lib. ni , apud rer. aiiglic. Script., p. 371, éd. Savile.)

3 Valde trisUs effectus , precibusque ad Deum eifusis ne ecclesise suae destructioDem nec palriœ videret desolationem. (Thom. Stubbs, Acl. ponlif. eborac, apud hist. angl. Script., t. Il, col. 4703, éd. Selden.)

1068. d'autres voulaient revoir leurs femmes qui les accablaient de messages et les conjuraient de revenir près d'elles et près de leurs enfants*. Le roi Guillaume fut vivement alarmé de ces dispositions; il of&it pour réchaufferie zèle plus qu'il n'avait encore donné, et promit , pour le temps où la conquête serait achevée , des terres , de Targent , des honneurs en abondance ^ ; il fit répandre des soupçons de lâcheté sur ceux qui demandaient leur retraite et abandonnaient leur seigneur , dans le péril , au milieu des étran* gers '. Des railleries amères et peu décentes furent dirigées contre les femmes normandes, empressées de rappeler auprès d'elles leurs {M*otecteurs et les pères de leurs enfants *. Mais , malgré toutes ces manœuvres , Hugues de Grantmesnil, comte de la province de Norfolk, son beaufrère Onfroy du Tilleul , gardien du fort de Hastings , et un grand nombre d'autres partirent , laissant leurs terres et leurs honneurs , pour aller , comme disaient les courtisans de Guillaume , se mettre sous le servage de leurs dames et veiller sur leur honneur comme époux , aux dépens de leur loyauté comme vassaux^. Ce départ fit une grande impression sur l'esprit du nouveau roi. Prévoyant pour l'avenir de plus grandes difficultés qu'il n'en avait éprouvé jusque-là , il renvoya en Normandie sa femme Mathilde pour l'éloigner du péril et pour être lui-même tout entier aux soins de la guerre *. De nouveaux événements ne tardèrent pas à justifier ses inquiétudes.

1069, L'un des deux fils du roi Harold, appelés Edmund et

1 Grebris nunciis a viris suis flagitabant ut cito revertercntur. ( Order. Vital. Hist. ecclesiast., lib. ly, apud ScrlpU rer. normann., p. 512.)

2 Terras cum reddilibus et magnis potestatibus. ( Ibid.)

3 Regem inter exteros laborantem. (Ibid.)

* Saeva libidinis face urebantur... lascivtt conjuges. ( Ibid.) ^ Famulari lascivis dominabus suis. ( Ibid.)

^ Bellicis turblnibus undique insurgentibus admodum occupatus. (Ibid.),

Godwin, vint dlrlande, où tous les deux s'étaient réftigiés, «o«». soit après la bataille de Hastings, soit après la prise d'Exeter, et amena au secours des Anglais soixante-six vaisseaux et une petite armée*. Il entra dans l'embouchure de TAvons, et mit le siège devant Bristol ; mais, ne pouvant s'en emparer, il remonta sur ses navires , côtoya le rivage du sud-ouest , et alla débarquer dans la province de Sommerset. A son approche, tous les habitants du pays se soulevèrent contre les Normands , et l'insurrection s'étendit aux provinces de Devon et de Dorset. L'alliance des Bretons de la Cornouaille avec leurs voisins saxons se renouvela, et ils attaquèrent ensemble le corps des troupes étrangères qui stationnait dans ces contrées, sous le commandement d'un certain Dreux de Montaigu^. On envoya pour renfort à ce Normand les Anglais auxiliaires, qui avaient trouvé plus aisé de se joindre à l'ennemi que de lui résister; et, comme au siège d'Exeter , ils furent placés à Tavant^arde, pour essuyer les premiers coups. Ils étaient conduits par Ednoth, ancien grand ofRcier du roi Harold ^, dont Guillaume voulait se défaire en l'envoyant contre les insurgés : car c'était sa politique , dit un vieux narrateur, de mettre ces étrangers aux prises les uns avec les autres, pensant y trouver son avantage , de quelque côté que fût la victoire *. Ednoth périt avec beaucoup des siens; l'insurrection subsista, et le fils de Harold retourna en Irlande

1 Gum sexaginta sex navibus. (Will^lm.Gemet. Hist. Normann. , apud Script, rer. norpaann.» p. 290.) — Order. Vital. Hist. ecclesiasl., lib. iv, ibid., p. 513.

' Exoniensis comilatus habitatores... coadunata turba ex coniu BritanDifie.(.lbid., p. SU.)

3 Eadnoth stallere (aulse praefectus). (Ghron. saxon. Fragm. sub anno MLXVII, apud Gloss. Ed. Lye, l. H, ad Ûnero.)

* Dum aUeuigensB allerutros transfoderunt..., ingenssibi levamen providens, utrilibet vincerent. (Willelm. Malmesb., de Gest. reg. angl., lib. m , apud rer. anglic. Script., p. 404 , éd. Savile,)

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«06». pour en ramener son frère avec de nouvelles troupes.

Ëdmund et Godwin, naviguant ensemble et doublant le long promontoire qui porte le nom de Land's End, ou Fin-du-Pays, entrèrent, cette fois, par l'embouchure de la rivière de Tavy, au sud de la province de Devon *. Ils s'aventurèrent imprudemment sur ce territoire, où les Normands , cantonnés dans les provinces du sud, avaient rassemblé toutes leurs forces pour opposer une barrière à rinsurrection de Touest. Deux chefs, dont Tun était Brian , fils d'Eudes, comte ou duc de Bretagne, les attaquèrent à Timproviste, et leur tuèrent plus de deux mille hommes, anglais, gallois ou irlandais. Les fils du dernier roi saxon remontèrent sur leurs vaisseaux , et mirent à la voile, ayant perdu toute espérance ^. Pour achever de détruire les révoltés de Dorset et de Sommerset, Tévèque de Goutances, Geoffroi, vint avec les garnisons de Londres, de Winchester et de Salisbury. Il saisit beaucoup d'hommes armés ou suspects d'avoir pris les armes , et les fit cruellement mutiler'.

Gette déroute et la retraite des auxiliaires venus d'Irlande n'abattirent point entièrement l'effervescence des populations de l'ouest. Le mouvement commencé au sud s'était prolongé sur toute la frontière du territoire gallois ; les habitants de la contrée voisine de Ghester, contrée encore libre de toute invasion, descendbent Jusqu'à Shrewsbury, et , se joignant aux soldats du jeune Edrik, que les Normands appelaient le sauvage, ils refoulèrent les étrangers vers l'est*. Les deux chefs , Brian et Guillaume, qiii

1 Ghron. saxon. Fragm. sub anno MLXVIII, apud Glosa. Ed. Lye, t. II , ad finem.

2 Ibid.

* Captos muUlaverunt. (Order. Vilal. Hist. ecclesiast., lib. it, apud Script, rcr. normann., p. 5U.) ^ Gualli et Ceslrenses praesidium régis apad Scrobesburiam obsède-

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avaient battu les fils de Harold et réduit les hommes de 4oc9. Devon et de Cornouaille, s'avancèrent alors du côté du sud, et le roi lui-même, parti de Lincoln, vint du côté de Torient , avec Télite de ses gens d'armes. Il rencontra près de Stafford , au pied des montagnes , le plus grand corps d'armée des insurgés, et le détruisit dans un seul combat ' . Les autres capitaines normands marchèrent sur Shrewsbury; et cette ville, ainsi que les campagnes qui Tavoisinent, retombèrent sous la loi de l'étranger^ les habitants rendirent leurs armes; quelques braves seulement, qui voulurent les garder, se retirèrent sur les dunes de la mer ou sur la cime des montagnes. Ds continuèrent de guerroyer, péniblement et sans avantages, contre les petits corps isolés, dressant, à l'entrée des bois et dans les vallées étroites , des embûches pour le soldat égaré ou le coureur aventureux, ou le messager qui portait l'ordre des chefs; mais les grandes routes , les cités, les bourgs, s'ouvrirent aux bataillons ennemis. La terreur remplaça l'espoir dans le cœur des vaincus : ils s'évitèrent au lieu de s'unir; et tout le pays du sud-ouest rentra encore une fois dans le silence.

Au nord , la cité d'York était toujours l'extrême limite de la conquête; les soldats normands qui occupaient cette ville ne cherchaient point à s'avancer au delà , et même leurs excursions sur la contrée au sud d'York n'étaient point sans danger pour eux. Hugues, fils de Baudry, vicomte ou gouverneur de la ville, n'osait descendre jusqu'à Selby et passer la rivière d'Ouse sans se fahrè suivre d'une nombreuse escorte. Les soldats normands n'étaient plus en sûreté dès qu'ils s'éloignaient des rangs

rant, quibus incolœ dvilatis, cum Edrico Guilda (Tfî/d)... aliisque ferocibus Anglis auxilio fuerunt. (Ibid.) « Ibld.

low. et quittaient leurs armes ; car ces bandes d'însui^és, aussitôt ralliées que dissoutes, harcelaient continuellement les corps de troupes en marche, et même la garnison d'York ^ Guillaume Malet , collègue du fils de Baudry dans le conmiandement de cette garnison , alla jusqu'à déclarer, dans ses dépêches, que sans de prompts secours il ne répondait plus de son poste *. Cette nouvelle, portée au quartier du roi Guillaume , y causa une grande alarme. Le roi lui-même partit en hâte, et arriva devant la ville d'York , au moment où les citoyens , ligués avec les gens du plat pays , assiégeaient la forteresse normande. Il les attaqua vivement avec des forces supérieures, n'épargna personne, disent les chroniques •, dispersa ceux qu'il ne tua pas , et jeta les fondements d'un second château fort , .dont il confia les travaux et la garde à son confident le plus intime, Guillaume, fils d'Osbem, son sénéchal et son maréchal pour la Normandie et l'Angleterre *.

Après son départ , les Anglais se rallièrent encore, et firent à la fois le siège des deux châteaux ; mais ils furent repoussés avec perte, et les Normands achevèrent en sûreté leurs nouveaux ouvrages de défense *. Assuré de la possession d'York, le conquérant reprit l'offensive, et tenta de reculer jusqu'à Durham les limites du pays subjugué^ ce fut un certain Robert, surnommé Comine ou de

* Gomitabatur eum non modica militiœ multitudô... fregit hoc in iUis flnibus, Anglorum indomUa ferocitas et in?icta constantia, qui semper ad Yindlctam suam in Gallos iusurgentes... f Hist. monafit. sclebiensis, apud Labbe, Nova bibliolh. mss., 1. 1 , p. 602.)

2 Denunciavit 8e defeclunim , nîsl maturum fessis conrerat auxiilum. (Order. Vital. Hist. eocletiast., lib. it, apud Script, rer. normann., P.ÎM2)

3 Nec ulli pepercit (Ibid.)

* U)id.

* Ibid.

ComineSy qu'il chai^eâ de cette expédition hasardeuse. 4069. Robert partit avec le titre anticipé de comte du Northumberland '. Son armée était peu considérable^ mais sa confiance en lui-même était grande, et s'accrut au delà de toute mesure quand il se vit presque au terme de sa route sans avoir trouvé de résistance. Déjà il apercevait les tours de Durham , que les Normands appelaient la forteresse des rebelles du nord^, lorsque Eghelwin, Tévêque saxon de la ville, accourut au-devant de lui, et l'avertit d'être prudent et de craindre une surprise ^. c< Qui m'atta- «querait? répondit Comine. Nul de vous, je pense, ne a Fosera *. » Les Normands entrèrent dans Durham et y massacrèrent quelques hommes sans armes, comme pour insulter et défier les Anglais **; les soldats campèrent sur les places , et leur chef prit pour quartier la maison de Févêque.

La nuit vint , et alors les habitants des rives de la Tyne allumèrent, sur toutes les hauteurs, des feux qui leur servirent de signaux; ils se rassemblèrent en grand nombre et firent diligence vers Durham. Au point du jour, ils étaient arrivés devant les portes , qu'ils forcèrent® ; et les Normands furent assaillis de toutes parts , au milieu des rues, dont ils ignoraient les détours \ Ils cherchèrent à se rallier dans la maison épiscopale, oii était le logement de

* DonaYit Roberto... comitatum in Northymbrorum terra. (Ghron. iaxon.. éd. Gibeon, p. 174.)

^ Wiilelm. Gemet. Hist. Normann., apud Script, rer. Bormann.,p.290. ^ iDsidias prsecavere praemonuit (Aluredi Bcverlacensis Annal- de gest. reg. Brilann., ]ib. ix, p. 128, éd. Hearne.)

* Dicens eos talia praesumere non audurc. ( Chron. Walteri Bemingford., lib. I, apud rer. angiie. Script., 1. 11, p. 458 , éd. Gale.)

' OccisiseUam nonnullis. (Alured. Beverlac, loc. supr. cit.) ^ Tota nocte festinanles, Dunelmum eumma in diiuculo per portas imimpunt. ( Ib'id.) ' Imparalos ublque locorum interûciunt. (Ibid.)

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1069. leur comte, y firent des barricades, et la défendirent quelque' temps , tirant leurs flèches d'en haut sur les Saxons. Mais ceux-ci terminèrent le combat en mettant le feu à la maison , qui fut brûlée tout entière avec les hommes qui s'y étaient renfermés ^ Robert Comine fut du nombre. Il avait amené avec lui douze cents cavaliers complètement armés; mais on ne sait pas au juste combien de gens de service et de fantassins les .accompagnaient^. Cette terrible défaite produisit une telle impression sur les Normands, que des troupes nombreuses, envoyées pour tirer vengeance du massacre, s'avancèrent jusqu'à Elfertun , aujourd'hui Northallerton , à égale distance d'York et de Durham , et qu'arrivées à ce point , elles refusèrent de passer outre, saisies d'une terreur panique. Le bruit courut qu'elles avaient été frappées d'immobilité par une force surnaturelle, par la puissance d'un saint appelé Cuthbert, dont le corps reposait à Durham, et qui protégeait sa dernière demeure '.

Les Northumbriens , qui remportèrent cette grande victoire, étaient fils d'anciens colons danois, et il n'avait point cessé d'exister entre eux et la population du Danemark des relations d'amitié réciproque , fruits de leur commune origine. Du moment qu'ils se virent menacés par l'invasion normande, ils adressèrent aux Danois des demandes de secours , au nom de l'ancienne fraternité de leurs ancêtres , et de semblables sollicitations parvinrent aussi aux rois de Danemark de la part des habitants an-

* Sed cum nec ferrent jacula derendentium , domum cum inhabitan* libus concremayerunt. ( Alured. Beverlac. Annal, de gesl. reg. Britann. , lib. IX, p. 4S8, éd. Heame.)

' Ghron. saxon., éd. Gibson , p. 174. -^ Roger, de Hoved. Anna)., pars prior, apud rer. anglic. Script., p. 450 et 4îM, éd. SaviJe.

3 Chron. Sanctœ-Crucis Edinburg. ; Anglia sacra, 1 1 , p. 45d.

glo-danois d'York , de Lincoln et de Norwich •. Une foule io69. de réfugiés saxons plaidaient la cause de leur pays auprès des peuples septentrionaux, les pcessant avec instance d'entreprendre la guerre contre les Normands qui opprimaient une nation de la grande famille teutonique, après avoir tué son roi , proche parent de plusieurs rois du Nord ^. Guillaume, qui , de sa vie, n'avait su prononcer un seul mot de la langue septentrionale que ses aïeux avaient jadis parlée, prévit, dès le commencement, cette alliance naturelle des Anglais avec les Danois, et c'est ce qui lui lit bâtir tant de forteresses sur les côtes orientales de l'Angleterre. Il envoya aussi , plusieurs fois , à Sven , roi de Danemark , des ambassadeurs accrédités , des négociateurs habiles, des évoques à la parole insinuante, avec de riches présents, pour lui persuader de demeurer en paix^. Mais l'homme du Nord ne se laissa point séduire, et ne consentit point, disent les chroniques danoises, à laisser le peuple anglais en servitude sous un peuple de race et de langue étrangères. 11 rassembla sa flotte et ses soldats *. Deux cent quarante vaisseaux partirent pour la Bretagne, conduits par Osbiorn , frère du roi Sven , et par ses deux tils Harald et Knut. A la nouvelle de leur départ , les An-

* Principes Anglorum offensi Svenonem de auxillis sollicitant. (Legatio Helsini in Daniam, apud Script, rer. danic, t. III, p. 255, in nota n ad cale, pag.)

^ Ad ulciscendam consanguinei necem , Haroldi scilicet a Francigenis interempli , et Angliam prisUnse libertati restituendam... Ut et mortem ejus vindicaret, et terram sibi subigeret. (Legatio Helsini in Daniam, apud Script, rer. danic, t. III, p. 253 et 254.)

' Misit solerapnes nuntios... cuni illis... plurima dona et exennia. (Henrici Knyghton, de Eyent. Angl. lib. ii, apud hist. angl. Script., t II, col. «3i3, éd. Selden.j — Torfaei Hist. rer. norreg., t. III, p. 385 et 386.

* Audientes Daci Angliam esse subjectam Normannis seu Francigenis, graTîler suntindignati..., arma parant, dassem aptant. (Legatio Helsini in Daniam , apud Script rer. danic. t. III , p. 254.)

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