‹ Œuvres complètes de Augustin ThierryChapitre 1 sur 77 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

CARACTÈRE SOCIAL DU RÉGNE DE LOUIS XIV^ SON ACTION SUR LES PROGRÈS DU TIERS ÉTAT.

Sommaire : Fin de la première période de nos révolutions sociales , commencement de la seconde. — Nouvelle carrière d'efforts et de progrès ouverte au xvm« siècle. — • Abandon des libertés historiques, recherche du droit purement lationnel. — Rôle du tiers état dans ce grand mouvement des esprits. — Opposition au sein de la cour de Louis XIV, Fénelon et le duc de Bourgogne. — Leur projet de constitution aristocratique et libérale. — Bon sens et fermeté d'àme du vieux roi, résultat de son gouvernement. — Progrès vers l'égalité civile, patronage des lettres. — La vie de la nation attirée au centre, déclin des institutions locales. — Les emplois municipaux érigés en titre d'office, conséquences de cet expédient financier. — » M. 4

Ruine des libertés municipales. — Attaque aux privilèges politiques du parlement, — Interdiction de toute remontrance avant Venregistrement des lois. — Le parlement se relève , son rôle au xviii» siècle.

Après avoir, avec une logique intrépide, sacrifié toutes ses vieilles institutions à Tagrandissement d'une seule, après avoir laissé abattre l'indépendance des classes d'hommes et des territoires, les droits des provinces et des villes, le pouvoir des états généraux et le contrôle politique du parlement, la France, parvenue à Fapogée de cette longue révolution, se trouvait en face de l'unité monarchique, mais d'une imité toute personnelle pour ainsi dire , et d'où, en théorie, ridée même de nation formant un corps était exclue '. Ainsi l'action des siècles écoulés depuis le xn», eil atteignant son but si régulièrement poursuivi, aboutissait à un régime inacceptable comme définitif pour la raison et le patriotisme, k quelque chose qui, loin de fixer la marche du progrès en politique , n'était

I. La France est un État monarchique dans toute Vètendue. de l'expression. Le roi y représente la nation entière, et chaque particulier ne représente qu'un seul individu envers le roi. Par conséquent, toute puissance, toute autorité, résident dans les mains du roi, et il ne peut y en avoir d'autres dans le royaume que celles qu'il établit... La naUon ne fait pas corps en France, elle réside tout entière dans la personne du roi. ( M anuierit d'un cours de droit public de la France, composé pour l'instruction du due de Bourgogne; citaUon faite par Lemontey, OBuvres complètes , t y« p. 15. )

DU TIERS ÉTAT. à

qu'une étape ^ un second point de départ, le commencernent de nouveaux efiForts.

Ce travail nouveau de l'opinion et de la volonté publique devait être, lion de rebâtir des ruines , non de toucher à Tunité absolue dé TÉtat y produit spontané de nos instincts sociaux , mais de lui imprimer en quelque sorte, au lieu du sceau royal, le vrai caractère national, de faire que son idée agrandie renfermât, pour les garantir, tous les droits légitimes du citoyen*. Telle fut Fœuvre glorieuse du siècle dont la quinzième année termina le règne de Louis XTV, œuvre dans laquelle Tobjet fut moins simple et les rôles plus mêJés que dans la première, et qui fut pleine de tâtonnements jusqu'au jour où toutes les voies s'aplanirent par la fusion des deux premiers ordres au sein du troisième, et par Tavénement d'une assemblée une et souveraine des mandataires de la nation.

C'est à ce point de l'histoire de France que doit s'arrêter celle du tiers état ; là disparaît son nom et finit son existence à part dont les derniers progrès et

I. Le premier signe d'une réaction des esprits se manifesta, dans Tannée 4690 par la publication de quinze mémoires sur le gou?ernement de Louis XIV, imprimés à Félranger sous ce titre : Les tou-pirs de la France esclave <lui aspire après sa liberté. L'auteur anonyme dénonce en termes yéhéments ce qu'il nomme l'oppression de l'Église, de la magistrature, de la noblesse et des YUies; il l'élève contre les doctrines de la monarchie absolue, et réclame, au nom des droits du peuple, la convocation des états généraux.

« ESSAI SUR L'HISTaiRB

les actes les plus mémorables seront pour moi Pobjet d'un travail ultérieur. Comme je le montrerai alors, dans cette période suprême d'où sont venus, par un fatal mélange, d'inmienses biens et de grands maux, on trouve d'abord peu de mouvement; les vieilles habitudes politiques subsistent, tandis qu'un esprit nouveau s'empare des intelligences; puis, le travail achevé dans les idées passe dans les faits ; des essais de réforme plus ou moins larges sont noblement mais inutilement tentés par le pouvoir, et, de leur impuissance éprouvée, naît la tentative populaire qui fit sortir des états généraux assemblés pour la dernière fois la révolution de 1789.

Cette inauguration d'une société fondée sur les principes du droit rationnel n'arriva que lorsque la masse nationale eut senti à fond le néant pour elle d'une restauration de droits historiques. La raison pure et l'histoire furent comme les deux sources diverses où puisa dès son berceau l'opinion régénératrice ; mais, soit nécessité soit imprudence , elle puisa de plus en plus à la première, et de moins en moins à la seconde. D'un côté , le courant se trouva mince et inerte ; de l'autre, grandissant toujours, poussé par la double impulsion de la logique et de l'espérance , il parvint à maîtriser tout et à tout entraîner.

Les droits anciens n'étant autre chose que les anciens privilèges, leur restauration en masse sous le

nom de liberté ne pouvait être Tobjet de désirs sérieux que pour les deux premiers ordres; le tiers état , sauf ses vieilles franchises municipales dont la passion ne Tagitait plus y n'avait rien à regretter du passé , tout à attendre de l'avenir. Aussi fut-il, dans la dernière partie de son rôle politique^ le grand foyer, Fagent infatigable de Fesprit nouveau , des idées de justice sociale , de liberté égale pour tous et de fraternité civique. Cela ne veut pas dire que cet esprit^ supérieur dans son indépendance aux habitudes et aux intérêts d'ordre et de classe, s'insinuant sous Thabitude pour Fuser et sous l'intérêt pour le rendre moins âpre et moins étroit, dût rester étranger aux classes dont les droits exclusifs^ tombés déjà en partie , étaient condamnés à périr pour le bien de tous. Si Fordre non privilégié se trouvait par ses instincts et ses intérêts mêmes naturellement disposé à de semblables inspirations, il ne pouvait être seul à les ressentir. Partout où des âmes élevées et des cœurs généreux se rencontrèrent, il y eut de Faliment pour ce qu'on peut nommer la pensée libérale moderne ; cette voix de Fopinion, qui renouvela tout en 1789, avait des organes éclatants et sincères parmi la noblesse et le clergé. Et^ chose étrange, ce fut à la cour même de Louis XIV, autour de son petit' tils, dans des conciliabules de grands seigneurs, que naquit, d'une vive sympathie pour les souffrances du peuple, le premier essai de réaction politique

contre le dogme accablant et les maux nécessaires de la monarchie sans limite*

On sait qu'un écrivain de génie, évêqiie admirable et ardent philanthrope, Fénelon, fut Tâme de ces projets dont il avait semé le germe dans ses leçons données, durant cinq ans, à un prince héritier du trône '. Le plan de gouvernement, conçu par lui et embrassé avec passion par le successeur futur de Louis XIV, offrait un singulier mélange d'esprit aristocratique et d'affection pour les intérêts populaires*. Ce plan, auquel s'attache une vague célébrité, avait le mérite respectable d'être inspiré par la conscience des abus et des maux présents , avec l'énorme défaut d'appliquer à ces abus des remèdes pires que le mal lui-même. Il détruisait la centralisation administrative et jusqu'à Tadministrâtion proprement dite, supprimait les intendants des provinces et remplaçait les

I. Fénelon remplit de 1689 à 1694 les fonctions de précepteur du duc de Bourgogne, qui, en 1741, à la mort du daupliin son père, devint rhéritier présomptif.

a. Voyez, dans les OEuvres de Fénelon, t. XXII, l'écrit intitulé : Platii de gouvernement concertés avec te duc de Chevreu$e, pour être proposés au duc de Bourgogne; novembre 1711. Le duc de Bourgogne , devenu dauphin , venait d'être associé par Louis XIV aux travaux du conseil,* il avait pour principaux confidents de ses vues politiques , sous Tinitiative de l'archevêque dé Cambrai , le duc de Beauvilliers , son ancien gouverneur, et les ducs de Ghevreuse et de Saint-Simon. Voy. les Mémoires de ce dernier, t X, p. 4, 204, a09îelt,XII,p.«60.

ministres par des conseils'. Enlevant à la royauté son caractère moderne , il en faisait , non plus Timage vivante ^ la personnification active de TÉtàt , mais un privilège inerte servant de couronnement à une hiérarchie de privilèges, et s' appuyant sur elle en la protégeant^. C'était, pour fuir les vices de la monarchie absolue, rétrograder vers la monarchie féodale, et

1. Les intendants de justice , police et finances ^ étaient une-création de Riciielieu. Tous les ministères, sauf l'office de chancelier, devaient êlre abolis, et leurs attributions réparties entre sii conseils agissant sous le contrôle du conseil d'État présidé par le roi. Les six conseils se nommaient: Conseil des affaires étrangères , des affaires ecclésiastiques, de la guerre, de la marine, des flnances et des dépêcties ou du dedans du royaume. Ce mode d'administration fut essayé avec de tristes succès sous la régence du duc d'Orléans. Voyez les Mémoires de Saint-Simon, t. X, p. 6, 7, 8; et t. XII, p. 267, 269 et S70.

3. L'administration tout entière devait s'exercer dans chaque pro* vince par des états particuliers, sous le contrôle souverain des états généraux du royaume. Le conseil de l'intérieur, celui des finances et le conseil d'État lui-même n'avaient, à ce qu'il semble, d'autre autorité administrative que le droit d'inspection par commissaires. Yoiel oe que portent à cet égard les Plans de gouvornement concertés avec le duc de Ghevreuse : « Établissement d'états particuliers dans toutes les province^, avec pouvoir de policer, corriger, destiner les fonds, etc. — Sultlsance des sommes que les états particuliers lèveroient pour payer leur part de la somme totale des charges de l'État. •* Supériorité des états généraux sur ceux des provinces ; corrections des choses faites par les états des provinces sur plaintes et preuves. Bévision générale des comptes des états particuliers pour fonds et diarges ordinaires. — Point d'intendants; missl dominicl seulement do temps en temps. » (OEuvres de Fénelon, t. XXII, p. 879, MO et 881.)

défaire Touvrage des siècles au lieu de le perfectionner.

A côté des états généraux devenus une institution régulière y d'états particuliers établis au nombre de vingt au moins par une nouvelle division des provinces , de diètes cantonales créées pour Tassiette et la répartition de Timpôt, on trouve dans cette prétendue constitution libre la séparation des ordres rendue plus profonde, et de nouvelles distinctions de classes : poiu» le clergé, une entière indépendance à Fégard du pouvoir civil; pour la haute noblesse, des prérogatives politiques; pour le commun des gentilshommes, Faccès par préférence à toutes les charges , le rétablissement des juges d*épée dans les bailliages, et leur introduction dans les parlements; pour le tiers état enfin , Tamoindrissement ou la suppression des offices qui depuis longtemps lui étaient dévolus ^ Et, parle plus étrange

I. Soutien de la noblesse : Tonte mahon aura un bien substitué, major as^o d'Espagne. Pour les maisons de haute noblesse, substitutions non petites; moindres pour médiocre noblesse. — Mésaliianoes défendues aux deux sexes. — Anoblissements défendus, excepté les cas de services signalés rendus à l'État. — Nul duc non pair. On attendrait une place vacante pour en obtenir ; on ne serait admis que dans les états généraux. Lettres pour marquis , comtes , vicom^ tes , barons, comme pour ducs. — Justice : Le chancelier, chef du tiers état , devrait avoir un moindre rang , comme autrefois. Préférence des nobles aux roturiers, à mérite égal, pour les places de président et de conseillers. Magistrats d'épée , et avec Tépée au lieii de robe , quand on pourra.— Point de présidiaux : leurs droits attribués aux bailliages. Rétablir le droit du bailli d'épée pour y pxerqer ea

contraste à des dispositions qui semblent un démenti donné au progrès traditionnel de la société en France» il s'en joint d'autres dont la générosité devance les temps et la raison à venir; l'impôt , sous toutes ses formes, est étendu à toutes les classes de la nation; il n'y a plus à cet égard ni privilèges pour les deux premiers ordres , ni vexation pour le peuple par l'exploitation des traitants*.

En dépit des maximes libérales (pie le duc de Bourgogne et ses amis professaient y et dont ils croyaient de bonne foi que leur œuvre était l'expression*, ce

fonction. Lieutenant général et lieutenant criminel, nobles s'il ee peut. {Plant de gouvernement concertés avec le due de Chevreutet ibid., p. 590, 591 , 593. )— Voyez plus haut, ch. tu, les demandes de la noblesse aux états généraux de 1614.

1. Établissement d'assiettes qui est une petite assemblée de chaque diocèse, comme en Languedoc, où est l'évêque a?ec les seigneurs du pays et le tiers état, qui règle la levée des impôts suivant le cadastre. — Mesurer les impôts sur la richesse naturelle du pays et du com* merce qui y fleurit.— Cessation de gabelle, grosses fermes, capitalions et dime royale. Impôts par les étals du pays sur les sels, sans gabelle. Plus de financiers. —Les ecclésiastiques doivent contribua aux char* gcs de rÉlat par leurs revenus. {Plané de gouvernenient , etc., ibid., p. 579, 580 et 586.) — Le principe de l'égalité proportionnelle ei malière d'impôt, l'une des bases de ce syslème financier, avait été p0£é par Vauban, dans son célèbre mémoire intitulé Dime royale.

2. Je n'ose achever un grand mot , un mot d'un prince pénétré : qu'un roi est fait pour les sujets, et non les sujets pour lui , comme il ne se contraignit pas de le dire en public et jusque dans le salon de Marly. {Mémoires de Saint-Simon, t. X, p. 212.) — Fénelon répète sans cesse, dans ses écrits politiques et dans sa correspondance : que tout despotisme est un mauvais gouvernement; que sans libertés nationales, il n'y a ni ordre ni juslice dans l'Eut, ni véritable gian-

triste assemblage d'éléments contradictoires, qui innovait d'une part en philanthropie sociale et de l'autre en distinction de droits et de rangs selon la naissance^ qui relevait la noblesse de sa décadence politique et rabaissait les positions faites par le temps au tiers état, cette constitution anti-logique et anti-historique n'avait pas chance d'être populah*e un seul jour, si du monde des rêves elle eût passé dans celui des faits réels. La monarchie en France, quand elle cesserait d'être absolue, devait rester administrative ; la liberté en France devait se fonder, non sur une séparation plus marquée, mais sur la fusion des ordres, non sur rabaissement, mais sur l'élévation continue des classes roturières.

La mort du dauphin à peine âgé de trente ans emporta ces projets et les espérances qui s'attachaient à son règne*. Louis XIV ne connut que d'une manière vague les plans élaborés par son petit-fils dans le secret de l'intimité*. Il s'applaudissait de l'esprit sé-

deur pour le prince; que le corps de la nation doit avoir part aux affaires publiques.

1. Il était né le 6 août 4682, et tnourut le 18 février 1712.

2. Après la mort du duc de Bourgogne , le roi se fit apporter une cassette remplie de ses papiers secrets, qui furcUt brûlés. Il donna cet ordre, non, comme on l'a cru, par dépit et après un complet examen , mais par suite d'une ruse du duc de Beauvillicrs, qui Tennuya en lui lisant de longs mémoireâ sans intérêt, pour lui ôler l'envie d'entendre la lecture du reste. Une autre cassette contenant des pièces relatives aux choses convenues entre le prince et ses amis fut sauvée par ces derniers. Voyez les Mém. de Saint Simon, t. Xlï, p. 267.

rieux et des hautes qualités du jeune prince , mais le reste était pour lui un objet de défiance ou d'antipathie S et cela autant par sa droiture de sens que par ses instincts despotiques. S'il avait ea \\n^méme une foi extravagante , il croyait profondément à la sagesse de ses ancêtres, à Tefficacité civilisatrice de ce pouvoir uni et concentré qu'il avait reçu d'eux, dont il abusait sans doute, mais qu'il développait dans le même sens qu'eux. Au milieu des pompes de sa cour, il était niveleur à sa manière; pour lui le mérite avait des droits supérieurs k ceux de la naissance; il ouvrait de plus larges routes à l'ascension des hommes nouveaux ; au lieu de diviser, il unissait. Il travaillait à rendre complète l'unité politique du pays, et, sans le savoir, il préparait de loin l'avènement de la grande conmiunauté une et souveraine de la nation.

Ainsi, malgré ses défauts trop manifestes , la politique de Louis XIV était plus intelligente et valait mieux pour Favenir que les imaginations spécieuses des réformateurs de son temps; il comprit quelle devait être sa tâche après Fœuvre de ses devanciers, et il la rempUt fidèlement, selon la mesure de ses forces.

1. On connaît le mot du roi après une conversation qu'il voulut avoir avec Fénelon sur ses principes de gouvernement : i J'ai entretenu le plus bel esprit et le plus ohimériquo de mon royaume. » Voyez Voltaire, Siècle dé LouU XlY, t II, cb. xxxviii, p. 453, édit Boucliot.

Qu'on lui accorde ou qu^on lui refuse le nom de Grand qui lui fut décerné par une admiration mêlée de flatterie ^^ il est impossible de ne pas ressentir l'impression que produit dans Fhistoire cette figure de roi^ calme et fière, sérieuse et douce, attentive et réfléchie, à laquelle ridée de majesté répond si bien. Il est même impossible de ne pas regretter par moments le blâme sévère que la justice oblige d'associer aux éloges qui lui sont dus; et ces moments ne sont pas ceux où son règne brille de tout ce qui fait la splendeur et la puissance des États, mais ceux où le royaume a perdu sa force et sa pros«* périté, où le monarque, autrefois comblé de gloire, n'en a plus à espérer que de sa lutte avec le malheur. C'est lorsque, vaincu sur toutes ses frontières par TEurope coalisée > il prolonge ce combat suprême avec une constance inébranlable, s'oubliant lui-même afin d'épargner au pays les douleurs d'une invasion étrangère, immolant sa fierté et prêt à donner sa vie pour l'indépendance nationale^. C'est aussi lorsqu'au plus

I. Ce Utre, inscrit d'abord sur quelques médailles frappées enPhonneur du roi, lui fut , en 1680, déféré solennellement par l'hôlcl de Tille de Paris.

9. Voyez les événements du règne do 1708 à 1713, année de la paix d'Utrecbt.— Cette constance, cette fermeté d'âme, celle égalité extérieure, ce soin toiUours le même de tenir tant qu'il pouvoit le timon, cette espérance contre toute espérance, par courage et par sagesse, non par aveuglement, ces dehors du même roi en toutes choses c'est ce dont peu d'hommes auroient été capables , c'est ce qui auroit pu lui mériter le nom de Grand, qui lui avoil été si prématuré. (Mémoi*

fort de ses revers, il voit, sans se laisser abattre, son fils et ses petits-fils mourir autour de lui * ; ou enfin , lorsque arrivé au dernier terme « il exprime par des mots touchants une admirable fermeté d'âme, un courage sans ostentation qu'il porte jusqu'à l'aveu de ses fautes ^

Outre réclat que répandit sur ce règne la réunion de tant d'hommes de génie qu'il n'est pas besoin de nommer; outre sa gloire chèrement payée et ses prospérités passagères, dans toutes les phases de sa longue durée ', en dépit d'énormes fautes, il eut un mcontes-

res de Saint-SimoD, t XIII, p. 163.) — Se me suis toMjours soumis à ]ft volonté dirine, et les maux dont il lui plaît d'affliger mon royaume ne me permettent plus de douter du sacriflce qu'elle demande que je lui fasse de tout ce qui me pourroil être le plus sensible. J'oublie donc ma gloire. (Lettre de Louis XIV à son ministre en Hollande [;29 avril 1709^, citée par M. Mignet, Négociations , etc., t. I«r, Introduction , p. xcii. ) ~ Landrecies ne pouvait pas tenir longtemps (juin ili%). Il fut agité dans Versailles si le roi se retirerait à Chambord sur la Loire. Il dit au maréchal d'Harcourt, qu'au cas d^ln nouveau malheur, il convoquerait toute la noblesse de son royaume» qu'il la conduirait à l'ennemi , malgré son ftge de soixante et quatorze ans, et qu'il périrait à la tête. (Voltaire, Siècle df Louis Xir, ch. xu , t. Il, p. 100 de l'édition Beuchot )

4. Louis, dauphin , mort en 1711 ; Louis , duc de Bourgogne, et son ûls Louis, duc de Bretagne, morts en 1713.

3. Voyez les Mémoires de Saint-Simon, t. XII, p. 488, 485 et 491. — Louis XIV mourut le f •' septembre 1715, trois jours avant qu'il eût solxante-dix-sept ans accomplis. Son règne avait été de soixante et douze ans depuis la mort de Louis XIII et de cinquante-quatre ans depuis celle de Mazarin.

3. Je ne parle ici que du règne personnel de Louis XIY, qui dura comme on l'a vu, do 1661 à 1715.

table mérite, cehii d'ofifrir le premier une forme d'administration complète, embrassant à la fois, sans effort, d'une manière continue, tous les intérêts matériels et intellectuels du pays. Sous ce rapport, le gouvernement de Louis XIV fit un pas immense en avant de ceux qui Pavaient précédé; il fixa les bases de ce que j'appellerais la constitution administrative du pouvoir; il fut, sauf la liberté politique, IHm des plus grands gouvernements que la France ait eus jusqu'à nos jours*. C'est de lui proprement que datent chez nous les temps modernes pour Taclion régulière de TÉtat, la sociabilité, tes mœurs, la langue et le goût national. A ce point de notre histoire, nous retrouvons une grande partie de ce que nous sommes; au delà, nous avons peine à nous reconnaître. C'est comme un moule puissant dont l'empreinte est restée sur les principaux éléments de notre civilisation, littérature, beaux-arts, industrie, ordre civil et forces militaires.

Dès lors, on voit le pouvoir, libre dans ses mouveihents, aller du centre aux extrémités, et remonter de là par des voies sûres et faciles, ûa voit, près de chaque ministère, fonctionner ces bureaux nombreux où se conservent les traditions et ûu les documents s'accumulent. On voit enfin la prévoyance de TÉtat se montrer mûre en quelque sorte; il sait ce que v^ut le soin

1. Voyez Y Histoire générale de la civilisation en Europe , par. II. Guizot, 44« leçon.

de ravenir, et, sur tous les points > il s'y applique^ il institue des compagnies savantes , et s'assure de bons cadres d'officiers > il fonde des écoles d'arts libéraux et des écoles d'armes spéciales, crée de nouveaux ports, des arsenaux et des collections scientifiques.

De singuliers i»^grès vers la grande fusion nationale ont accompagné, sous Louis XIY^ les développements nouveaux de la puissance adpfiinistrative. (kmsidéré sous le point de vue éocial, res{^it de son gouvernement fut de tendre par toute sorte de moyens au rap^ prochement des classes. Il acheva pacifiquement la ruine de l'indépendance nobiliaire, ftsti*eignit, sans contrainte apparente, les grands seigneurs à la vie de cour et au service régulier dans l'armée j et partout, même à la cour, fit prévaloir, pour les honneurs, la fonction sur la naissance ^ Les maréchaux, qu'ils fussent nobles ou non, passaient avant les ducs; les ministres nés datis la bourgeoisie n'avaient au-dessus

I. Peu à peu il réduisit tout le monde à Bervlr et & grossir Sa coun ceuk-là même Oont fl faisoil le moins de cas. Qui étoit d'âge à servir, il'osoit différer d*ettirer dan* le éervice. Ce ftit encore une aulre adresse pour ruiner les seigneurs, et les accoutumer à l'égalité

et à rouler pêle-mêle ayéc tout le monde Sous prétexte que

tout service militaire eftt honorable , et qu'il est raisonnable d'apprendre h obéir avant que de éommander , il assujettil tout, sans autre exception que des seuls princes du sang, à débuter par être cadets dans tes gardes du corps , et à faire tout le même service dei simples gardes dn corps, â&tia les salles des garde*, et dehors, hiver et été, et h l'armée. (Mémoires de Bàint-Sfmon, t. XIII, p. 56.)

16 ESSAI SUR L'HISTOIRB

d'eux que les princes du saog, et leurs femmes étaient admises à la table du roi*. Dans Tannée, il n'y avait plus, pour les grades, aucune préférence nécessaire de Ja grande noblesse sur la petite, ni de la noblesse sur la roture; l'ancienneté de service créait le droit à Fayancement, et, sauf les cas de mérite signalé ou de faveur particulière, on suivait Tordre du tableau*.

La vieille aristocratie, écartée généralement des affaires, n'avait plus, comme classe distincte, ni pouvoir, ni influence politique; la somme de ses privilèges se trouvait réduite à des exemptions d'impôt que le fisc rendait souvent illusoires, au droit exclusif d'admission

1. De là les secrétaires d'État et les ministres successivement à quitter le manteau, puis le rabat, après l'habit noir, ensuite l'uni, le simple, le modeste, enfin à s'habiller comme les gens de qualité ; de là à en prendre les manières, puis les avantages , et par échelons admis à manger avec le roi ; et leurs femmes, d'abord sous des prétextes personnels , comme madame Colbcrt longtemps avant madame de Louvois; euûn, des années après elle, toutes, à titre du droit des places de leur mari , manger et entrer dans les carrosses, et n'être en rien différentes des femmes de la première qualité. (Mém. de Saint-Simon, t XIII, p. 17.)

9. Grands et petits , connus et obscurs,' furent donc forcés d'entrer et de persévérer dans le service, d'y être un vil peuple en toute égalité, et dans la plus soumise dépendance du ministre de la guerre et même de ses commis. (Ibid., p. 58.)— Il fut établi que, quel qu'on pût êlre , tout ce qui servoit demeuroit , quant au service et aux grades, dans une égalité entière. Gela rendit l'avancement ou le retardement d'avoir un régiment bien plus sensible , parce que de là dépendoit tout le reste des autres avancements , qui ne se firent plus que par promotions suivant l'ancienneté, ce qu'on ap- \ e l'i l'ordre du tableau. (Ibid . p. 57. )

dans. un ordre de chevalerie*, et à des droits seigneuriaux^ devenus moins utiles pour elle qu'onéreux pour les habitants des campagnes^. L'un de ses membres, aussi homme d'esprit qu'entêté de l'orgueil de race , appelle le règne de Louis XIV un règne de vile bourgeoisie^ paroles dont Tâcreté prouve qu'après Richelieu et la chute de la Fronde, il s'était passé en France, au profit de l'égalité civile , quelque chose qui, pour les contemporains, avait un air de révolution^.

En même temps que la noblesse , abaissée sans violence, reculait sur les rangs de la classe moyenne, celle-ci s'élevait d'un élan plus prompt que jamais en capacité, en valeur sociale, en importance dans TÉtat.

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