LE BARBIER DE SÉVILLE, ACTE I, SCÈNE III
LE COMTB.
Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu'à mon service tu étais un assez mauvais sujet.
FIGARO
Eh, mon Dieu! monseigneur, c*est qu on veut que le pauvre soit sans défaut.
LE COMTE
Paresseux, dérangé. . .
FIGARO
Aux vertus qu'on exige dans un domestique, Votre Excellence connait-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d'être valets?
LE COMTE, riant.
Pas mal. Et tu t'es retiré en cette ville?
FIGARO
Non, pas tout de suite.
LE CONTE, rarréUiit.
Un moment... J'ai cru que c'était elle... Dis toujours, je t'entends de reste.
FIGARO
De retour à Madrid, je voulus essayer de nouveau mes talents littéraires ; et le théâtre me parut un champ d'honneur...
LE COMTE
Ah! miséricorde!
FIGARO
ipcndant n réplique, le comle regnnle avec attenlion du cAlé de
la jalousie.)
En vérité, je ne sais comment je n'eus pas le plus grand succès, car j'avais rempli le parterre des plus excellents travailleurs : des mains... comme des battoirs; j'avais interdit les gants, les cannes, tout ce qui ne produit que des applaudissements sourds; et d'honneur, avant la pièce, le café m'avait paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les elTorls de la cabale...
LE COMTE
Kh ! la cabale ! monsieur l'auteur tombé.
Tout comme un autre : pourquoi pas? Us m'ont sifQé; mais si jamais je puis les rassembler...
LE COMTE
L'ennui te vengera bien d'eux?
FIGARO
Kh\ comme je leur en garde, morbleu!
LE COMTE
Tu jures ! Sais-tu qu'on n'a que vingt-quatre heures au palais pour maudire ses juges?
FIGARO
On a vingt-quatre ans au théâtre ; la vie est trop courte pour user un pareil ressentiment.
LE COMTE
Ta joyeuse colîTO me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t*a fait quitter Madrid.
nGARO.
C\*st mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour retrouver mon ancien maître. Voyant h Madrid que la république des lettres était celle des
loups, toujours armés les uns contre les autres, et que, livrés au mépris où ce risible acharnement les conduit, tous les insectes, les moustiques, les cousins, les critiques, les maringouins*, les envieux, les feuillistes*, les libraires, les censeurs, et tout ce qui s'attache à la peau des malheureux gens de lettres, achevait de déchiqueter et sucer le peu de substance qui leur restait; fatigué d'écrire, ennuyé de moi, dégoûté des autres, abîmé de dettes et léger d'argent; à la fin convaincu que l'utile revenu du rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume, j'ai quitté Madrid ; et, mon bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux Castilles, la Manche, l'Eslramadure, la Sierra-Morena, l'Andalousie; accueilli dans une ville, emprisonné dans Tautre, et partout supérieur aux événements ; loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là ; aidant au bon temps, supportant le mauvais, me moquant des sots, bravant les méchants, riant de ma misère et faisant la barbe à tout le monde : vous me voyez enfin établi dans Séville, et prêt à servir de nouveau Votre Excellence en tout ce qu'il lui plaira m'ordonner.
LE COMTE
Qui t'a donné une philosophie aussi gaie?
FIGARO
L'habitude du malheur. Je me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer. Que regardez-vous donc toujours de ce côté?
LE COMTE
Sauvons-nous.
FIGARO
Pourquoi ?
LE COMTB.
Viens donc, malheureux! tu me perds.
du M cachent.)