LE BARBIER DE SÉVILLE, ACTE I, SCÈNE II
d*opéras -comiques n*y regardent pas de si près. Aujourd'hui, ce qui ne vaut pas la peine d'être dit, on le chante.
(Il chante.)
Le vin et la paresse
Se partagent mon cœar...
Je voudrais finir par quelque chose de beau, de brillant, de scintillant, qui eût Fair d'une pensée.
(Il met un genou en terre et écrit en chantant.)
Se partagent mon cœur :
Si l'une a ma tendresse...
L'autre fait mon bonheur.
Fi donc! c'est plat. Ce n'est pas ca. . Il me faut une opposition, une antithèse :
Si l'une... est ma maîtresse, L'autre...
£h parbleu, j'y suis...
L'autre est mon serviteur. Fort bien, Figaro!...
(Il écrit en chantant.)
Le vin et la fvaresse Se partagent mon cœur :
Si l'une est ma maltresse, L'autre est mon serviteur, L'autre est mon serviteur, L'autre est mon serviteur.
Hein, hein, quand il y aura des accompagnements làdessous, nous verrons encore, messieurs de la cabale, si je ne sais ce que je dis... (Il aperçoit le comte.) J'ai vu cet abbé-là quelque part. (il m relève.)
LB COMTE, à part.
Cet homme ne m'est pas inconnu.
FIGARO
Eh non, ce n'est pas un abbé ! Cet air altier et noble...
LB COMTE
Cette tournure grotesque...
FIGARO
Je ne me trompe point; c'est le comte Almaviva.
LE COMTE
Je crois que c'est ce coquin de Figaro.
FIGARO
C'est lui-même, monseigneur.
LE CONTE
Maraud! si lu dis un mot...
Oui, je vous reconnais ; voilà les bontés familières dont vous m'avez toujours honoré.
LE COMTE
Je ne te reconnaissais pas, moi. Te voilà si gros et si gras...
FIGARO
Que voulez-vous, monseigneur, c'est la misère.
LE COMTE
Pauvre petit! Mais que fais-tu à Séville? Je t'avais autrefois recommandé dans les bureaux pour im emploi.
FIGARO
Je l'ai obtenu, monseigneur, et ma reconnaissance...
LE COMTE
Appelle-moi Lindor. Ne vois-tu pas, à mon déguisement, que je veux être inconnu?
FIGARO
Je me retire.
LE COMTE
Au contraire. J'attends ici quelque chose, et deux hommes qui jasent sont moins suspects qu'un seul qui se promène. Ayons l'air de jaser. Eh bien, cet emploi?
nCARO.
Le ministre, ayant égard à la recommandation de Votre Excellence, me fit nommer sur-le-champ garçon apothicaire.
Dans les hôpitaux de l'armée?
FIGARO
Non, dans les haras d'Andalousie.
LE COMTE, riant.
Beau début !
FIGARO
Le poste n'était pas mauvais, parce qu'ayant le district des pansements et des drogues, je vendais souvent aux hommes de bonnes médecines de cheval...
LE COMTE
Qui tuaient les sujets du roi !
FIGARO
Ah ! ah ! il n'y a point de remède universel : mais qui n'ont pas laissé de guérir quelquefois des Galiciens, des Catalans, des Auvergnats.
LE COMTE
Pourquoi donc l'as-tu quitté?
FIGARO
Quitté? C'est bien lui-même: on m'a desservi auprès des puissances.
L'envie aux doigts crochus, au teint pAle et livide...
LE COMTE
Oh ! grâce ! grâce, ami ! Est-ce que tu fais aussi des vers? Je t'ai vu là griflbnnant sur ton genou, et chantant dès le matin.
Voilà précisément la cause de mon malheur. Excellence. Quand on a rapporté au ministre que je faisais, je puis dire assez joliment, des bouquets à Chloris ; que j'envoyais des énigmes aux journaux, qu'il courait des madrigaux de ma façon; en un mot, quand il a su que j'étais imprimé tout vif, il a pris la chose au tragique, et m'a fait ôter mon emploi, sous prétexte que l'amour des lettres est incompatible avec l'esprit des affaires.
LE COMTE
Puissamment raisonné ! £t tu lie lui fis pas représenter...
FIGARO
Je me crus trop heureux d'en être oublié, persuadé qu'un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal. .