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LE GENRE DRAMATIQUE SÉRIEUX'
Je n*ai point le mérite d'être auteur ; le temps et les talents m'ont légalement manqué pom* le devenir ; mais il y a coriron huit ans que je m'amusai à jeter sur le papier quelques idées sur le drame sérieux ou intermédiaire entre la tragédie héroïque et la comédie plaisante. De plusieurs genres de littérature, sur lesquels j'avais le choix d'essayer mes forces, le moins important peut-être était celui-ci; ce fut par là même qu'il obtint la préférence. J'ai toujours été trop sérieusement occupé pour chercher autre chose qu'un délassement honnête dans les lettres. îieque 9amffrr arcum tendit Àpollo. Le sujet me plaisait, il m'entraina ; mais je ne tardai pas à sentir que j'avais tort de vouloir convaincre par le raisonnement, dans un genre où il De faut que persuader par le sentiment. Alors je désirai avec passion de pouvoir substituer l'exemple au précepte : Boyen infaillible de faire des prosélytes lorsqu'on réussit, mais qui expose le malheureux qui échoue au double chagrin de manquer son but, et de rester chargé du ridicule d'avoir présumé de ses forces.
Trop êchauflé pour être capable de cette dernière rétfxioo, je composai le drame que je donne aigourd'hui. Jltat Fatuuf, mût Jenny, miss Polly, etc., charmantes prodnctions! Eugénie eût gagné sans doute à vous avoir pour modèles ; mais elle était avant que vous eussiez vousl'eiistence, sans laquelle on ne sert de modèle à Je renvoie vos auteurs à la petite nouvelle espagnole du Comte de Belflor, dans le Diable boiteux : elle fut la source où j'en puisai l'idée. Le faible parti que j'en ai tiré leur laissera peu de regrets de n'avoir pu m'être bons à quelcpie chose.
La fabrique du plan, ce travail rapide, qui ne fait que jeter des masses, indiquer des situations, donner Tébauclie aractères, marchant avec chaleur, ne vit point ralentir courage; mais lorsqu'il fallut couper le siyet, l'éten- ^, le mettre en ceuvre, ma tête, refroidie par les détails de rrsrcution, connut la difficulté, s'eflraya de l'entreprise, abandomu drame et dissertation; et, tel qu'un enfant reiNité éts t>fforts qu'il a faits pour dérober des fruits trop éWé», «4r dépite, et finit |»ar se consoler en cueillant des fteurs au pied de l'arbre même, une chanson ou des vers à TiMiiîre me firent oublier la peine inutile que j'avais prise.
hai de temps aprè», M. Diderot donna son Ptre de fa-
mille. Le génie de ce poète, sa manière forte, le ton mâle et vigoureux de son ouvrage, devaient m'arracher le pinceau de la main; mais la route qu'il venait de &*ayer avait tant de charmes pour moi, que je consultai moins ma faiblesse que mon goût. Je repris mon drame avec une nouvelle ardeur. J'y mis la dernière main, et je lai depuis donné aux comédiens. Ainsi l'enfant que le succès d'un homme rend opiniâtre, atteint quelquefois aux fruits qu'il avait désirés. Heureux, en les goûtant, s'il ne les trouve pas remplis d'amertume! Voilà l'histoire de la pièce
Maintenant qu'elle est jouée, je vais examiner toutes les clameurs et les censures qu'elle a occasionnées ; mais je ne relèverai que celles qui frappent directement sur le genre dans lequel je me suis plu à travailler, parce que c'est le seul point qui puisse intéresser atyourd'hui le public. Je m'impose à jamais silence sur les personnalités. Jam dolov im morem venit meus (Ovid.). Je laisserai de même sans réponse tout ce qu'on a dit contre l'ouvrage ; persuadé que le plus grand honneur qu'on ait pu lui faire, après celui de s'en amuser au théâliT, a été de ne pas le juger indigne de toute critique.
Et que l'on ne croie pas que je me pare ici d'une fausse modestie. Mon sang-froid sur la censure rigoureuse de la première représentation ne partait ni d'indifférence ni d'orgueil; il fut le fruit de ce raisonnement, qui me parut net et sans réplique. Si la critique est judicieuse, l'ouvrage n'a donc pu l'éviter : ce n'est point le cas de m'en plaindre, mais celui de le rectifier au gré des censeurs, ou de l'abandonner tout à fait. Si quelque animosité secrète échauffe les esprits, j'ai deux motifs de tranquillité pour un. Youdrais-je avoir moins bien fait, au prix de fermer la bouche à l'envie? et pourrais-je me flatter de la désarmer quand je ferais mieux?
J'ai vu des gens se fâcher de bonne foi, de voir que le*t genre dramatique sérieux se faisait des partisans. « Un genre équivoque ! disaient-ils ; on ne sait ce que c'est : qu'est-ce qu'une pièce dans laquelle il n'y a pas le mot pour rire? où cinq mortels actes de prose traînante, sans sel comique, sans maximes, sans caractères, nous tiennent suspendus au ni d'un événement romanesque, qui n'a souvent pas plus de vraisemblance que de réalité ? N'est-ce pas ouvrir la porte à la licence, et favoriser la paresse, que de
' tmkité par Beaunarcliais en téta de la première édilion û* Eugénie.
KACTUICIAIS.
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souffrir de tels ouvrages? La facilité de la prose dégoûtera nos jeunes gens du li*avail i»énible des vers, et notre tliéàlre retombera bientôt dans la barbai'ie, d'où nos poëtes ont eu tant de peine à le tirer. Ce n'est pas cjue quelques-unes de ces pièces ne m'aient attendit, je ne sais comment; mais c'est qu'il serait affi-eux cju'im pareil gem-e prît; outre qu'il ne convient point du tout à noti'e nation. Chacun sait ce ((u'en ont pensé des auteurs célèbres, dont l'opinion fait autorité. Ils l'ont proscrit comme un genre également désavoué de Melpomène et de Tbalie. Faudra-l-il créer une Muse nouvelle pour présider à ce cotliui*ne trivial, à ce comi((ue échassé ? Tragi-comédie, tragédie bourgeoise, comédie larmoyante, on ne sait quel nom donner à ces productions moustiiieuses ! Et qu'un chétif auteur ne viemie pas se targuer des suffrages momentanés du public, juste salaire du ti'avail et du talent des comédiens!... Le public!... Qu'est-ce encore que le public ? Lorsque cet être collectif vient à se dissoudre, que les parties s'en dispersent, que reste-t-il pour fondement de l'opinion générale, sinon celle de chaque individu, dont les plus éclairés ont sur les autres une influence naturelle, qui les ramène tôt ou tard à leui* avis? D'où l'on voit que c'est au jugement du petit nombre, •"^-ct non à celui de la multitude, qu'il faut s'en rapporter. » C'est assez : osons répondre à ce torrent d'objections, que Je n'ai affaiblies ni fardées en les rapportant. Commençons par nous rendre notre juge favorable, en défendant ses droits. Quoi qu'en disent les censeui's, le public assemblé n'en est pas moins le seul juge des ouvrages destinés à Tamuscr; tous lui sont également soumis; et vouloir aiTèter les efforts du génie dans la création d'un nouveau geiu*e de spectacle, ou dans l'extension de ceux qu'il connaît déjà, est lui attentat contre ses droits, une entreprise contre ses plaisirs. Je conviens qu'une vérité diflicile sera plutôt rencontrée, mieux saisie, plus sainement jugée par un petit nombre de personnes éclairées, que par la multitude en rumeur, puisque sans cela cette vérité ne devrait pas être appelée difficile ; mais les objets de goût, de sentiment, de pur effet, en un mot de spectacle, n'étant jamais admis que sur la sensation puissante et subite ({u'ils produisent dans tous les spectateurs, doivent-ils être jugés sur les mêmes règles ? Lorsqu'il est moins question de discuter et d'approfondir, que de sentir, de s'amuser ou d'être touché, n'est-il pas aussi hasardé de soutenir que le jugement du public ému est faux et mal porté, qu'il le serait de prétendre qu'un gem-e de spectacle dont toute une nation aurait été vivement affectée, et qui lui plairait généralement, n'aurait pas le degré de bonté convenable à celte nation? De quel poids seront contre le goût du public les satires de quelques auteurs sur le di'ame sérieux, surtout lors(iue leurs plaisanteries calomnient des ouvrages charmants en ce gcm'e, sortis'de leur plume? Outre qu'il faut être conséquent, c'est que l'arme légère et badine du sarcasme n'a jamais décidé d'aflaires; elle est seulement i>ropre ù les engager, et tout au plus permise conti'e ces polti'ons d'adversaires qui, retranchés derrière des monceaux d'autorités, refusent de prêter le collet aux raisonneurs en rase campagne. Elle convient encore à nos beaux esprits de société, qui ne font qu'effleurer ce ([u'ils jugent, et sont comme les troupes légères ou les enfants perdus de la littérature. Mais ici, par un renversement singulier, les graves auteurs plaisantent, et les gens du monde discutent. J'entends citer partout de grands mots, et metti'e en avant, contre le genre sérieux, Aristote, les anciens, les poétiques, l'usage du tliéàtre, le.'> règles, et surtout les règles, cet éternel lieu commun de critiques, cet épouTantail des esprits ordinaires. En quel genre tt4r<m tu. 1m lAita orodiiire des chcfe-d'œuvre? ll*e>l-oe "tvidi eien^iles qui de tout
teinp' nem à ces r^le8# dont
on fait une entrave au génie en intervertissant l'ordre des choses ? Les hommes eussent-ils jamais avancé dans les arts et les sciences, s'ils avaient servilement respecté les bornes trompeuses que leurs prédécesseurs y avaient prescrites? Le nouveau monde serait encore dans le néant pour nous, si le hardi navigateur génois n'eût pas foulé aux pieds ce Nec plus ultra des colomies d'Alcide, aussi menteur qu'orgueilleux. Le génie curieux, impatient, to^jours à l'étroit dans le cercle des connaissances acquises, soupçonne quelque chose de plus que ce qu'on sait; agité par le sentiment qui le presse, il se tourmente, entreprend, s'agrandit; et, rompant enfin la barrière du préjugé, il s'élance au delà des bornes connues. Il s'égare quelquefois, mais c'est lui seul qui poi^ au loin, dans la nuit du possible, le fanal vers le- (fuel on s'empresse de le suivie. Il a fait un pas de géant, et l'art s'est étendu... An*êtons-nous. Il ne s'agit point ici de disputer avec feu, mais de discuter froidement. Réduisons donc à des termes simples une question qui n'a jamais été bien posée. Pour la porter au tribunal de la raison, voici comment je l'énoncerais.
Est4l permis d'essayer d'intéresser un peuple au théâtre, et de faire couler ses larmes sur un événement tel, qu'en le supposant véritable et passé sous ses yeux entre des citoyens, il ne manquerait jamais de produire cet effet sur lui? Car tel est l'objet du genre honnête et sérieux. Si quelqu'un est assez bai'bare, assez classique, pour oser soutenu* la négative, il faut lui demander si ce qu'il entend par le mot drame, ou pièce de théâtre, n'est pas le tableau fidèle des actions des hommes? Il faut lui lire les romans de Richardson, qui sont de vrais drames, de même que le drame est la conclusion et l'instant le plus intéressant d'un roman quelconque ; il faut lui apprendi*e, s'il l'ignore, que plusieurs scènes de ï Enfant prodigue, Nanine tout entière, Mélanide, Cénie, le Père de Famille, l'Écossaise, le Phitosopfie sans le savoir, ont déjà fait connaître de quelles beautés le genre sérieux est susceptible, et nous ont accoutumés ;à nous plaire à la peinture toucliante d'un malheur dômes- \ tique, d'autant plus puissante sur nos cœurs, qu'il semble nous menacer de plus près : effet qu'on ne peut jamais espérer, au même degré, de tous les gi^ands tableaux de la tragédie héroïque.
Avant d'aller plus loin, j'avertis que ce qui me reste à dire est éti^angerà nos fameux ti*agiques. Ils auraient également brillé dans toute autre carrière; le génie naît de lui-même, il ne doit rien aux sujets, et s'applique à tous. Je disserte sur le fond des choses, en respectant le mérite des auteurs. Je compare les genres, et ne discute point les talents. Voici donc mon assertion.
T II est de l'essence du genre sérieux d'offrir un intérêt plus pressant, une moralité plus directe que la tragédie héroïque, et plus profonde que la comédie plaisante, toutes choses égales d'aillem*s.
J'entends déjà mille voix s'élever, et crier à l'impie! mais je demande pour toute grâce qu'on m'écoute arant de prononcer l'anathème. Ces idées sont trop neuves pour n'avoir pas besoin d'être développées.
Dans la tragédie des anciens, une indignation involontaire contre leurs dieux cruels est le sentiment qui me sai.«<it à la vue des maux dont ils permettent qu'une innocente victime soit accîdjlée. Œdipe, Jocaste, Phèdre, Ariau*i, Philoctèlc, Orctte, et tant d'autres, m'inspirent moins d'intérêt que de terreur. Êti'es dévoués et passifs, aveugles instinunents de la colère ou de la fantaisie de ces dieux, je suis effrayé l)i(?n plus qu'attendri sur leur sort. Tout est énorme dans ces di'ames ; les passions toujours cfiW'nées, les crimes toi^om's atroces, y sont aussi loin de la nature qu'inouïs dans nos mœurs; on n'y mai*che que I parmi des décombres, à ti^avers des flots de sang, stu* dos
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monceaux de morts ; et l'on n'arrive à la catastrophe que par renipobonnement, Tassassinat, l'inceste ou le parricide, tes larmes qu'on y répand quelquefois sont pénibles, rares, brûlantes ; elles serrent le front longtemps avant de couler. Il Caut des efforts incroyables pour nous les arracher, et tout le génie d'un sublime auteur y suffit à peine.
D'ailleurs les coups inévitables du destin n'offrent aucun sens moral k l'esprit. Quand on ne peut que trembler et se taire, le pire n'est-il pas de réfléchir? Si l'on tirait une moralité d'un pareil genre de spectacle, elle serait aflreuse, et porterait au crime autant d'âmes, à qui la fatalité servirait d'excuse, qu'elle en découragerait de suivre ifiL^hemin je la yeclUf dont tous les efforts dans ce système ne garantissent de rien. S'il n'y a pas de vertus sans sacrifices, il n'y a point aussi de sacrifices sans espoir de récompense. Toute croyance de fatalité dégrade l'homme en lui ôtant la liberté, hors laqueUe il n'y a nulle moralité dans ses actions.
D'autre part, examinons quelle espèce d'intérêt les héros et les rois, proprement dits, excitent en nous dans la tragédie héroïque; et nous reconnaîtrons peut-être que ces grands événements, ces personnages fastueux qu'elle nous pK-sente, ne sont que des pièges tendus à notre amourpropre, auxquels le cœur se prend rarement. C'est notre vanité qui trouve son compte à être initiée dans les secrets d'une cour superbe, à entrer dans un conseil qui va changer la face d'un État, à percer jusqu'au cabinet 4*une reine dont la vue nous serait permise à peine.
5oas aimons à nous croire les confidents d'un prince malheureux, parce que ses chagrins, ses larmes, ses faiblesses, semblent rapprocher sa condition de la nôtre, ou BOUS consolent de son élévation ; sans nous en apercevoir, chacun de nous cherche à agrandir sa sphère, et notre orgueil se nourrit du plaisir de juger au théâtre ces maîtres du monde qui, partout ailleurs, peuvent nous fouler aux pieds. Les hommes sont plus dupes d'eux-mêmes qu'ils ne le croient : le plus sage est souvent mû par des motifs dont il rougirait s'il s'en était mieux rendu compte. Hais fi notre coeur entre pour quelque chose dans l'intérêt que ■oos prenons aux personnages de la tragédie, c'est moins parce qu'ils sont héros ou rois, que parce qu'ils sont hommes et malheureux : est-ce la reine de llessène qui me tonclie en Mérope? C'est la mère d'Égiste : la seule nature a des droits sur notre coeur.
(Si le tbéfttre est le tableau fidèle de ce qui se passe dans 11 le monde, l'intérêt qu'il excite en nous a donc un rapport BéœsMÎre à notre manière d'envisager les objets réels. Or Je vois qoe 'souvent un grand prince, au faite du bonheiu*, couvert de gloire et tout brillant de succès, n'obtient de Bons que le sentiment stérile de l'admiration, qui est étranfer i notre coeur. Kous ne sentons peut-être jamais si bien fu'il noos est cher, que lorsqu'il tombe dans quelque disgrâce; cet enthousiasme si touchant du peuple, qui fait réloge et la récompense des bons rois, ne le saisit guère fa'an moment qu'il les voit malheureux, ou qu'il craint de ki perdre. Alors sa compassion pour l'homme souffrant est «B sentiment si vrai, si profond, qu'on dirait qu'il peut tous les bienfaits du monarque heureux. Le vériimérèt du coeur, sa vraie relation, est donc toujours d'ao hooune à un homme, et non d'un homme à un rpi. JUmii, bien loin que l'éclat du rang augmente en moi Tinlérêt que je prends aux personnages tragiques, il y nuit aa contraire. Plus l'homme qui pâtit est d'un état qui se rapyroche dn mien, plus son malheur a de prise sur mon < Ke serait-il pas à désirer [dit H. Rousseau) que nos auteurs daignassent descendre un peu de leur conèléfation, et nous attendrir quelquefois pour l'hude peur que n'ayant de la pitié que pour
des héros malheureux, nous n'en ayons jamais pour personne? »
Que me font à moi, suyet paisible d'un État monarchique du dix-huitième siècle, les révolutions d'Athènes et de Rome? Quel véritable intérêt puis-je prendre à la mort d'un tyran du Péloponèse ? au sacrifice d'une jeune princesse en Aulide? Il n'y a dans tout cela rien à voir pour moi, aucune moralité qui me convienne. Car qu'est-ce que moralité? C'est le résultat finictueux et l'application personnelle des réflexions qu'un événement nous arrache. Qu'estce que l'intérêt ? C'est le sentiment involontaire par lequel nous nous adaptons cet événement, sentiment qui nous met en la place de celui qui souffre, au milieu de sa situation. Une comparaison, prise au hasard dans la nature, achèvera de rendre mon idée sensible à tout le monde.
Pourquoi la relation du tremblement de terre qui engloutit Lima et ses habitants, à trois mille lieues de moi, me troublc-t-elle, lorsque celle du meurtre juridique de Charles 1*% commis à Loudi*cs, ne fait que m'indigner? C'est cjuc le volcan ouvert au Pérou pouvait faire son explosion à Pai'is, m'ensevclir sous ses ruines, et peut-être me menace encore ; au lieu que je ne puis jamais appréhender rien absolument semblable au malheur inouï du roi d'Angleterre ; ce sentiment est dans le cœur de tous les hommes ; il sert de base à ce principe certain de l'art, qu'il n'y a moralité, ni intérêt au Uiéâtrc, sans un secret rapport du sujet dramatique à nous. Il reste donc pour constant que la tragédie héroïque ne nous touche que par le point où elle se rapproche du genre sérieux, en nous peignant des hommes, et non des rois ; et que les suycts qu'elle met en action étant si loin de nos mœurs, et les personnages si étrangers à notre état civil, l'intérêt en est moins pressant que celui d'un drame sérieux, et la moralité moins directe, plus aride, souvent nulle et perdue pour nous, à moins qu'elle ne serve à nous consoler de notre médiocrité, en nous montrant que les grands crimes et les grands malheurs sont l'ordinaire partage de ceux qui se mêlent de gouverner le monde.
Après ce qu'on vient de lire, je ne crois pas avoir besoin de prouver qu'il y a plus d'intérêt dans un drame sérieux que dans une pièce comique. Tout le monde sait que les suyets touchants nous affectent beaucoup plus que les s^jets plaisants, à égal degcé de mérite. 11 suffira seulement de développer les causes de cet effet aussi constant que naturel, et d'examiner l'objet moral dans la compai^aison des deux gemmes.
La gaieté légère nous distrait ; elle tire, en quelque façon, notre âme hors d'elle-même, et la 'répand autour de nous : on ne rit bien qu'en compagnie. Hais si le tableau gai du ridicule amuse un moment l'esprit au spectacle, l'expérience nous apprend que le rire qu'excite en nous un ti*ait lancé meurt absolument siu* sa victime, sans jamais réfléchir jusqu'à notre cœur. L'amour-propre, soigneux de se soustraire à l'application, se sauve à la faveur des éclats de l'assemblée, et profite du tumulte général pour écarter tout ce qui pourrait nous convenir dans l'épigranmie. Jusque-là le mal n*est pas grand, pourvu qu'on n'ait livré à la risée publique qu'un pédant, un fat, une coquette, un extravagant, un imbécile, une bamboche, en un mot tous les ridicules de la société. Mais la moquerie qui les punit estelle l'arme avec laquelle on doit attaquer le vice ? Est-ce en plaisantant qu'on croit l'atterrer? Non-seulement on manquerait son but, mais on ferait précisément le contraire do ce qu'on s'était proposé. Nous le voyons arriver dans la plupart des pièces comiques ; à la honte de la morale, le spectateur se surprend trop souvent à s'intéresser pour le fripon contre l'honnête honune, parce que celui-ci est toujours le moins plaisant des deux. Mais si la gaieté des scènes
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a pu m'entraîner un moment, bientôt, humilié de m'ètre laissé prendre au piégc des bons mots ou du jeu théâtral, je me retire mécontent de l'auteur, de l'ouvrage et de moimême. La moralité du genre plaisant est donc ou peu profonde, ou nulle, ou même inverse de ce qu'elle devrait ôti^e
au théâtre.
r^ 11 n'en est pas ainsi de l'effet d'un drame touchant, puisé dans nos mœurs. Si le rire bruyant est ennemi de la réflexion, l'attendrissement au contraire est silencieux : il nous recueille, il nous isole de tout. Celui qui pleure au spectacle est seul ; et plus il le sent, plus il pleure avec délices, et surtout dans les pièces du genre honnête et sérieux, qui remuent le cœur par des moyens si vrais, si naturels. Souvent, au milieu d'une scène agréable, une émotion charmante fait tomber des yeux des larmes abondantes et faciles, qui se mêlent aux grâces du sourire, et peignent 8U1' le visage l'attendrissement et la joie. Un conflit si touchant n'est-il pas le plus beau triomphe de Tart, et l'état le plus doux pour l'âme sensible qui l'éprouve ?
L'attendrissement a de plus cet avantage moral sur le rire, qu'il ne se porte sur aucun objet sans agir en môme temps sur nous par une réaction puissante.
Le tableau du malheur d'un honnête homme frappe au cœur, l'ouvre doucement, s'en empare, et le force bientôt à s'examiner soi-même. Lorsque je vois la vertu persécutée, victime de la méchanceté, mais toujours belle, toujoui^s glorieuse, et préférable à tout, même au sein du malheur, l'effet du drame n'est point équivoque, c'est à elle seule que je m'intéresse; et alors si je ne suis pas heureux moi-même, si la basse envie fait ses efforts pour me noircir, si elle m'attaque dans ma personne, mon honneur ou ma fortune, combien je me plais à ce genre de spectacle ! et quel beau sens moral je puis en tirer ! Le sujet m'y porte naturellement; comme je ne m'intéresse qu'au malheureux qui souffre injustement, j'examine si par légèreté de caractère, défaut de conduite, ambition démesurée, ou concurrence malhonnête/je me suis attiré la haine qui me poui-suit, et ma conclusion est sûrement de chercher à me corriger : ainsi • je sors du spectacle meilleur que je n'y suis entré, par cela seul que j'ai été attendri.
Si l'injure qu'on me fait est criante, et vient plus du fait d'autrui que du mien, la moralité du drame attendrissant sera plus douce encore pour moi. Je descendrai dans mon cœur avec plaisir ; et là, si j'ai rempli tous mes devoii-s envers la société, si je suis bon parent, maître équitable, ami bienfaisant, homme juste et citoyen utile, lûjg^ntimcnt intérieui* me consolant de l'injure étrangère^ je chérirai le spectacle qui m'aura rappelé que je tire de^'exercice de la vertu, la plus grande douceur à laquelle un homme sage puisse prélendi'e, celle d'être content de soi, et je retournerai pleurer avec délices au tableau de l'innocence ou de le vertu persécutée.
Ha situation est-elle heureuse au point que le drame ne puisse m'offrir aucune application personnelle, ce qui est pourtant assez rare, alors la moralité tournant toute au profit de ma sensibilité, je me saurai gré d'être capable de m'attendrir sur des maux qui ne peuvent me menacer ni m'atteindre : cela me prouvera que mon âme est bonne, et ne s'éloigne pas de la pratique des vertus bienfaisantes. Je sortirai satisfait, ému, et aussi content du théâtre que de moi-même.
Quoique ces réflexions soient sensiblement vraies, je no les adresse pas indistinctement à tout le monde. L'homme qui craint de pleurer, celui qui refuse de s'attendrir, a un vice dans le cœur, ou de fortes raisons de n'oser y rentrer pour compter avec lui-même : ce n'est pas à lui que je parle, il est étranger à tout ce que je viens de dire. Je parle à l'homme sensible, à qui' il est souvent arrive de s'en al-
ler aussitôt après un drame attendrissant. Je m'adresse à celui qui préfère l'utile et douce émotion où le spectacle l'a jeté, à la diversion des plaisanteries de la petite pièce, qui, la toile baissée, ne laissent rien dans le cœur.
Pour moi, lorsqu'un sujet tragique m'a vivement anecté, mon âme s'en occupe délicieusement pendant l'intervalle des deux pièces, et je sens longtemps que je me prête à regret à la seconde. 11 me semble alors que mon cœur se referme par degrés, conmie une fleur,. ouverte aux premiers soleils du printemps, se resserre le soir, à mesure que le froid de la nuit succède à la chaleur du jour.
Quelqu'im a prétendu que le genre sérieux devait avoir plus de succès dans les provinces qu'à Paris, parce que, disait-il, on vaut mieux là qu'ici, et que plus on est corrompu, moins on se plaît à être touché. Il est .certain que celui qui fît interdire son père, enfermer son tils, qui vit dans le divorce avec sa femme, qui dédaigne son obscure famille, qui n'aime personne, et qui fait, en un mol, profession publique de mauvais cœur, ne peut voir dans œ genre de spectacle qu'une censui*e amère de sa conduite, un reproche public de sa dureté; il faut qu'il fuie ou qu'il se corrige, et le premier lui convient toujours davantage. Son visage le trahirait, son maintien accuserait sa conscience : Heu, quam difficile est crimen non prodere vuUu ! dit Ovide. Et l'on ne peut s'empêcher d'avouer que ces désordres sont plus sensibles dans la capitale que partout ailleurs. Hais cette réflexion est aussi ti'op affligeante pour être poussée plus loin ; j'aime' mieux tom*ner son propre argument contre mon obsenateur, et le succès (ï Eugénie m'y servira d'autant mieux, que cette pièce, faiblement travaillée, fait peutêtre moins d'honneur à l'esprit qu'au cœur de son auteur. Puisque c'est en faveur du sentiment et de l'honnêteté de la morale qu'on a fait grâce aux défauts de l'ouvi^age, il en faut conclure ([ue Paris ne le cède point en sensibilité aux provinces du royaume ; et pour moi je crois que si les vices qui frappent mon censeur y semblent plus conununs, c'est seulement en raison composée du plus gi*and nombre d'hommes que cette ville rassemble, et de l'élévation du ^héâti*e sur lequel ils sont placés.
On reproche au genre noble et sérieux de manquer de nerf, de chaleur, de force, ou de sel comique. Car le vis coinica des Latins renferme toutes ces choses : voyons si ce reproche est fondé. Tout objet trop neuf pour présenter en soi des règles positives de discussion, se juge par analogie à des objets de même nature, mais plus connus. Appliquons cette méthode à la question présente. Le di'ame sérieux et touchant tient le milieu entre la tragédie héroïque et la comédie plaisante. Si je l'examine par le côté où il s'élève au tragique, je me demande : La chaleur et la force d'un être théâtral se tirent-elles de son état civil ou du fond de son caractère ? Un coup d'œil sur les modèles que la nature fournit à l'art imitateur m'apprend que la vigueur de caractère n'appartient pas plus au prince qu'au particulier. Trois hommes s'élèvent du sein de Rome, et se partagent l'empire du monde. Le premier est lâche et pusillanime; le second, vaillant, présomptueux et féroce ; et le troisième, un fourbe adi'oit, qui dépouille les deux autres. Mais Lépide, Antoine et Octave montèrent au ti*iumvirat avec un caractère qui décida seul de la différence de leur sort dans la jouissance de l'usurpation commune, et la mollesse de l'un, la violence de l'autre, et l'adresse du dernier, auraient eu également leur effet, quand il ne se fût agi entre eux que du pai'tage d'une succession privée. Tout homme est lui-nicmc par son caractère; il est ce qu'il plaît au sort par son étal, sur lequel ce caractère influe beaucoup; d'où il suit que le drame sérieux qui me présente des hommes vivement affectés par un événement est susceptible d'autant de nerf, de force ou d'élévation, que la tragédie héroïque, qui me montre aussi
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ôc< hommes vivement affectés, dans des conditions sculemt*nt plus relevées. Si j'observe le drame noble et grave par le point où il touche au comique, je ne puis disconvenir que le vis comica ne soit un moyen indispensable de la lionne comédie : mais alors je demanderai pourquoi l'on imputerait au genre si^rieux un défaut de chaleur qui, s'il existe, ne peut provenir que de la maladresse de l'auteur? Puisque ce genre prend ses personnages au sein de la société, comme la comédie gaie, les caractères qu'il leur suppose doivent-ils avoir moins de vigueur, sortir avec moins de force, dans la douleur ou la colère d'un événement qui engage rhonneiu* ou la vie, que lorsque ces caractères sont employés à démêler des intérêts moins pressants, dans de simples embarras, ou dans des sujets purement comiques? Aussi, quand tous les drames que j'ai ci-devant cités manqueraient de force comique, ce que je suis bien loin de penser; quand même Eugénie, dont j'ose à peine parler après tous ces modèles, serait encore plus faible, la question ne devrait jamais rouler que sur le plus ou le moins de capacité des auteurs, et non sur un genre qui de sa nature est le moins boarsouflé, mais le plus nerveux de tous : de même qu'il serait imprudent de dire du mal de l'épopée, quand l'Iliade et la Benriade n'existeraient pas, et encore que nous n'eussions à dter pour tout exemple en ce genre que le Clovis ou la Pueelle (j'entends celle de Chapelain).
Il s'élève une autre question, sur laquelle je dirai mon sontiment avec d'autant plus de liberté qu'elle n'est point formée en objection contre le genre que je défends. On demande si le drame sérieux ou tragédie domestique doit s'écrire en prose ou en vers ? Par cette question je vois déjà qu'il n'est point indiflérent de l'écrire d'une ou d'autre manière, et c'est beaucoup. Mais il n'y a pas moyen d'appliquer i ce fait la méthode analogique comme au précédent : ici toutes les raisons de préférence manquent, hors celles qui peuvent se tirer de la nature même des choses. Établissons-les donc avec soin : l'exemple de M. de la Hothe, quoique un peu étranger à la question, ne senira pas moins à y répandre un grand jour. L'essai malheureux qu'il Ht de la prose dans son Œdipe entraîne beaucoup d'esprits, et les porte à se décider en faveur des vers. D'un autre côté, M. Diderot, dans son estimable ouvrage sur l'art dramatique, se décide pour U prose ; mais seulement par sentiment, et sans entrer dans les raisons qu'il a de la préférer. Les partisans des vers, dans le fait de M. de la Mothe, avaient aussi jugé par sentiment ; les uns et les autres ont également raison, parce qu'ils sont d'accord au fond. Ce n'est que faute d'explication qu'ils semblent divisés, et cette opposition apparente en prédséiDent ce qui juge la question.
Puisque M. de la Mothe voulait rapprocher son langage de celui de la nature, il ne devait pas choisir le sujet tragique de son drame dans les familles de Cadmus, de Tantale, ou des Atrîdes. Ces temps héroïques et fabuleux, où l'on voit agir péle-mèle et se confondre partout les dieux et les héros, grossissent à notre imagination les objets qu'ils nous présentent, et portent avec eux un merveilleux pour lequel le rfaythme pompeux et cadencé de la versification semble avoir été inventé, et auquel il s'amalgame parfaitement. Ain&i les héros d'Homère, qui ne paraissent que grands et floperbes dans l'épopée, seraient gigantesques dans l'histoire ^ Son langage trop vrai et trop voisin de nous, est ' l'atelier du sculpteur, où tout est colossal. La poésie tft le vrai piédestal qui met ces groupes énormes au point d'npcjipie favorable à l'œil ; et il en est de la tragMie héroïque comme du po<?me typique. On eut donc raison de blft- WÊTT M. de la Mothe d'avoir traité le sujet héroïque d'Œdipe en langage familier. Peut-être eùt-il fait une faute non Mfiin» grande contre la vérité, la vraisemblance et le bon pDût. sll eût traité en vers magnifiques un événement mal-
heureux, arrivé parmi nous entre des citoyens. Car, suivant cette règle de la poétique d'Aristote : Cotnœdia enim deteriores, iragœdia meliores quant nunc suni, imitari eonan' lur. Si la tragédie doit nous représenter les hommes plus grands, et la comédie moindres qu'ils ne sont réellement, l'imitation de l'un et l'autre genre n'ayant pas une exacte vérité, leur langage n'a pas besqin d'être rigoureusement asservi aux règles de la nature.CQn fait faire à l'esprit humain autant de pas qu'on veut vers le merveilleux, dès qu'on lui a fait une fois franchir les barrières du naturel ; les sujets n'ayant plus alors qu'une vérité poétique ou de convention, il s'accommode aisément de tout. Voilà pourquoi la tragédie s'écrit avec succès en vers, et la comédie indifféremment de l'une ou de l'autre manière. Mais le genre sérieux, qui tient le milieu entre les deux autres, devant nous montrer les hommes absolument tels qu'ils sont , ne peut pas se permettre la plus légère liberté contre le langage, les mœurs ou le costume de ceux qu'il met en scène. « Mais, direz-vous, le langage de la tragédie est très-différent de celui de l'épopée : plus uni, moins chargé de métaphores, et se rapprochant davantage de la nature, qui empêche qu'il ne s'adapte avec succès au genre sérieux ? » C'est bien dit. Faites seulement un pas de plus, et concluez avec moi que plus ce langage s'en rapprochera, mieux il conviendra au genre ; ce qui ramène tout naturellement à préférer la prose, et c'est ce qu'a sous-entendu M. Diderot. En effet, si l'art du comédien consiste à me faire oublier le travail que l'auteur s'est donné d'écrire son ouvrage en vers, autant valaitil qu'il ne prit pas une peine dont tout le mérite est dans la difficulté vaincue : genre de beauté qui fait peut-être honneur au talent, mais qui n'intéresse jamais personne en faveur du fond de l'ouvrage. Qu'on ne perde pas de vue cependant que c'est relativement au drame sérieux que je raisonne ainsi. Si je traitais un drame comique, peut-être voudrais-je à la gaieté du sujet joindre encore le charme de la poésie. Son coloris, moins vrai, mais plus brillant que celui de la prose, donne à l'ouvrage l'air riche et fleuri d'un parterre. Si l'harmonie des vers ôte un peu de naturel aux choses fortes, en revanche elle échaufle les endroits faibles, et surtout est très-propre à embellir les détails badins d'une pièce sans intérôtl Je ne sais point mauvais gré à l'homme qui me conduit à la promenade, de me faire admirer toutes les beautés qui ornent son parc, et d'éloigner le terme de mon plaisir par l'agrément des détails et ki variété des objets : mais celui qui m'arrache à ma tranquillité pour m'entraîner avec lui dans une poursuite pénible; celui dont on enlève la femme, la fille, l'honneur ou le bien, peut-il s'amuser en chemin ? Nous ne marchons que pour arriver; s'il s'arrête en une carrière douloureuse, s'il me laisse entrevoir qu'il est moins pressé [que moi de sortir des cruels embarras que ma compassion seule me fait partager, j'abandonne l'insensé, ou je fuis un barbare qui se joue de ma sensibilité.
Le genre sérieux n'admet donc qu'un style simple, sans fleurs ni guirlandes ; il doit tirer toute sa beauté du fond, de la texture, de l'intérêt et de la marche du sujet. Comme il est aussi vrai que la nature même, les sentences et les plumes du tragique, les pointes et les cocardes du comique lui sont absolument interdites; jamais de maximes, à moins qu'elles ne soient mises en action. Ses personnages doivent toujours y paraître sous un tel aspect, qu'ils aient à peine besoin de parler pour intéresser. Sa véritable éloquence est celle des situations ; et le seul coloris qui lui soit permis est le langage vif, pressé, coupé, tumultueux et vrai des passions, si éloigné du compas, de la césure et de l'affectation de la rime, que tous les soins du poète ne peuvent empêcher d'apercevoir dans son drame s'il est en vers. Pour que le genre sérieux ait toute la vérité qu'on a droit
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d'exiger de lui, le premier objet de l'auteur doit être de me transporter si loin des coulisses, et de faire si bien disparaître à mes yeux tout le badinage d'acteurs, l'appareil théâtral, que leur souvenir ne puisse pas m'atteindre une seule fois dans tout le cours de son drame. Or le premier effet de la conversation rimée, qui n'a qu'une vérité de convention, n'est-il pas de me ramener au tiiéâtre, et de détruire par conséquent toute l'illusion qu'on a prétendu me faire ? C'est dans le salon de Vanderk que j'ai tout à fait perdu de vue Frétille et Brizard, pour ne voir que le bon Antoine et son excellent maître, et m'attendrir véritablement avec eux. Croyez-vous que cela me fût arrivé de môme, s'ils m'eussent récité des vers? Non-seulement j'aurais retrouvé les acteurs dans les personnages, mais, qui pis est, à chaque rime j'aurais aperçu le poëtc dans les acteurs. Alors toute la vérité si précieuse de cette pièce s'évanouissait; et cet Antoine si vrai, si pathétique, m'eût paru aussi gauche et maussade avec son langage emprunté, qu'un naïf paysan qu'on affublerait d'un riche habit de livrée, avec la prétention de me le montrer au naturel. Je pense donc, comme M. Diderot, que le genre sérieux doit s'écrire en prose. Je pense qu'il ne faut pas que cette prose soit chargée d'ornements, et que l'élégance doit toujours y éti*e sacrifiée à l'énergie, lorsqu'on est forcé de choisir entre elles.
Mon ouvrage est fort avancé, si j'ai réussi à convaincre mes lecteurs que le genre sérieux existe, qu'il est bon, qu'il offre un intérêt très-vif, une moralité directe et prcvfonde, et ne peut avoir qu'un langage, qui est celui de la nature ; qu'outi'e les avantages conununs avec les autres genres, il a de grandes beautés propres à lui seul ; que c'est une carrière neuve, où le génie peut prendre un essor étendu, puisqu'elle embrasse tous les états de la vie et toutes les situations de chaque état, où l'on peut de nouveau s'emparer avec succès des grands caractères de la comédie, qui sont à peu près épuisés sous leur titre propre ; enfin qu'il peut sortir de ce genre de spectacle imc. source abondante de plaisirs et de leçons pour la sociétA^Reste à savoir si j'ai rempli dins le drame, d* Eugénie tout ce que cet essai semble exiger de son auteur ; je suis loin de m'en flatter. La théorie de l'art peut être le fruit de l'étude et des réflexions ; mais l'exécution appartient au génie, qui ne s'apprend point.
Je n'ajouterais pas un mot de plus, si je n'avais aujourd'hui qu'à venger de sa chute un ouvrage tombé que j'aurais eu la faiblesse de croire bon. Mais il n'est peut-être pas indifférent d'assigner ici les véritables causes du succès d'une pièce, dont on a dit tant de mal en y pleurant de bonne grâce. Cette contradiction apparente a cela de bon, qu'elle ne peut faire la critique du drame sans faire en même temps l'éloge du genre, et c'est ce que je voulais surtout établir.
Un intérêt vif et soutenu, dit-on, a fait seul le succès à* Eugénie, D'accord ; mais cet intérêt n'est ni l'effet du hasard, ni celui d'une botitade heureuse, comme on m'a fait l'honneur de le penser; il est la conséquence naturelle de principes vrais, qui n'ont pas besoin, comme les modèles de convention, d'être aperçus pour être sentis, parce qu'ils sont puisés dans la nature, qui ne trompe pas plus les ignorants que les savants. En les analysant avec moi, le lecteur verra bien 'que si mon drame n'est pas mieux fait, c'est moins parce que j'ai marché en aveugle dans un pays perdu, que pour avoir mal exécuté ce que j'avais beaucoup combiné. Le drame lui-même suivra cette analyse ; ainsi mes moyens et mes fautes étant sous les yeux de tout le monde, et montrant que le bien appartient à la chose et le tial à moi seul, serviront également à ceux qui voudront
sayer de moissonner ce nouveau champ d'honneur.
Le sujet de mon drame est le désespoir où l'imprudence et la méchanceté d'autnii peuvent conduire une jeune personne innocente et vertueuse, dans l'acte le plus important de la vie humaine. J'ai chargé ce tableau d'incidents qui pouvaient encore en augmenter l'intérêt. Mais j'ai serré l'intrigue de telle sorte que le moins d'acteurs possible accomplissent tous les événements de ce jour, afin de réunir le double avantage, essentiel au genre .sérieux, d'être fort
^^jkns les choses, et simple dans la manière de les traiter.
W ai donné à tous mes personnages des caractères, non pris au hasard, ni propres à contraster ensemble (ce moyen, comme l'a très-bien prouvé M. Diderot, est petit, peu vrai, et convient tout au plus à la comédie gaie) ; mais je les ai choisis tels, qu'ils concourussent de la manière la plus naturelle à renforcer l'intérêt principal qui porte sur Eugénie : et combinant ensuite le jeu de tous ces caractères avec le fond de mon roman, j'ai trouvé, pour résultat, le fil de la conduite que chacun y devait tenir, et presque ses discours.
J'avais dit : Ce n'est pas assez que mon héroïne soit graduellement tourmentée dans cette soirée, jusqu'à l'excès de la douleur et du désespoir : je dois pour la rendre aussi intéressante qu'elle est malheureuse, en Caire un modèle de
^ raison, de noblesse, de dignité, de vertu , de douceur et de courage. Je veux qu'elle soit seule, et ne tire sa force que d'elle-même ; je vais donc tellement l'entourer, que son père, son amant, sa tante, son frère, et jusqu'aux étrangers, tout ce qui aura quelque relation avec cette victime dévorée, ne fasse pas un pas, ne dise pas un mot qui n'aggrave le malheur dont je veux l'accabler aujourd'hui.
J'avais dit encore : Ce n'est pas assez que la masse des incidents pèse sur celte infortunée : pour accroître le trouble et l'intérêt, je veux que la situation de tous les personnages
♦ soit continuellement en opposition avec leurs désirs et le caractère que je leur ai donné, et que révénement qui les rassemble ait toujours des aspects aussi douloureux que différents pour chacun d'eux. Ainsi Eugénie, toute remplie de sa faute, voudra la diminuer en l'avouant à son père ; elle en sera détournée par sa tante et son époux. Aussitôt qu'elle aura préféré son devoir à toute autre considération, des 'lumières affreuses, des incidents funestes suivront cet aveu, et la mettront avant la fin du drame en un tel état, que l'on ne puisse s'empêcher de trembler pour sa raison et pour sa vie.
Le comte de Clarendon, amoureux d'Eugénie, mais emporté par l'ambition,, désirera cacher sous des apparenrences trompeuses la perfidie que cette passion lui fait faire à sa maîtresse ; son amour prêt à le trahir, et les incidents de cette soirée, le mettront sans cesse au point d'être démasqué. Lorsque la tendresse, le repentir et l'honneur le ramèneront aux pieds d'Eugénie, il ne rencontrera partout que hauteurs, duretés et refus : ainsi sa situation, toiyours opposée à son caractère et à son intérêt, le troublera sans relâche d'un bout à l'autre du roman.
Le baron Hartley, bon père, mais homme violent, voudra faire approuver à madame Murer l'établissement qu'il a projeté pour Eugénie ; mais il ne trouvera dans sa fille que silence et douleur ; dans sa sœur, qu'aigreur et emportement. Aussitôt qu'il saura qu'Eugénie est femme du comte de Clarendon, aussitôt que son amour pour elle l'aura porté à lui pardonner son mariage, à le ratifier même, il apprendra que toyj n'est qu'une horrible fausseté ; furieux, il voudra se venger ; ses mesures seront rompues ; il confiera cette vengeance à son fils, l'événement dU combat le rendra plus malheureux qu'il n'éUiit. Ainsi, le faisant passer sans cesse de la colère à la douleur, et de la douleur au désespoir, j'aurai rempli à son égard la tâche que je me suis imposée sur tous les personnages.
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iine Morer, fière, -defspotiquc, imprudente, et croyant ou! fait pour assurer le bonheur de sa nièce, éproumr les soupçons d'Eugénie, par Téloignement obstiné firère. et par les discours peu mesurés du capitaine, atrariété mortifiante pour son orgueil. A peine l'aveu aie à son père, et la paix rétablie, auront-ils remis Mmr-propre à l'aise, que la certitude d'avoir été jouée Ta dans une fureur incroyable. Elle combinera sa , et s'en croira certaine; l'arrivée de son neveu ce nouvel édifice; enfin, l'état affreux d'Eugénie, roches de cette infortunée, et les siens propres, porla mort dans son âme ; plus malheureuse encore de )ir mérités, que de s'en voir accablée ! Charles, frère d'Eugénie, ne paraîtra qu'avec im i qui rient de lui sauver la vie, et auquel il se flatipoir bientôt d'autres obligations aussi importantes; instant il apprendra que cet honune a déshonoré et kcheroent sa sœur. L'honneur le forcera tout à la fois ngrat envers son bienfaiteur, de détester celui qu'il aller de toute son âme, et de sauver, contre son intérêt, Blre qu'il ne peut plus qu'avoir en 'horreur. Bientôt ra s'en venger d'une manière honorable ; le sort des tronapera son espoir. Il ne sera pas moins à plaindre autres : ainsi le trouble général se fortifiant par le rs des troubles particuliers, et l'événement principal it de plus en plus affreux pour tout le monde, t du drame pourra s'accroître jusqu'à un degré
ainsi que j'ai raisonné mon plan. Une autre cause aie, mais plus cachée, de l'intérêt de ce drame, est ion scrupulease que j'ai eue d'instruire le spectateur t respectif et des desseins de tous les personnages. I présent les auteurs avaient souvent pris autant de pour nous ménager des surprises passagères, que mis à taire précisément le contraire. Écrivain de feu, phe poète, à qui la naturra prodigué la sensibilité, i et [les lumières, célèbre Diderot, c'est vous qui le r arei lait une règle dramatique de ce moyen sûr et le rerouer l'âme des spectateurs. J'avais osé le prévoir » plan ; mais c'est la lecture de votre immortel ou> ifui m'a rassuré sur son effet. Je vous ai l'obligation ir osé faire la base de tout l'intérêt de mon drame. lit être plus adroitement mis en œuvre ; mais la faite l'application n'en prouve que mieux refticacité m.
ïrt, dès qu'on sait qu'Eugénie est enceinte ; qu'elle et n'e?t pas la femme de Clarendon ; qu'il doit en ' me autre demain ; que le frère de cette infortunée mdres secrètement et peut arriver d'un moment à
que son père ignore tout, et va peut-être l'appreniBstant , on pn''Voit qu'une catastrophe affreuse sera
du premier coup de lumière qui éclairera les périt. Alors le moindre mot qui tend à les tirer de l'ignoà ils sont les uns à l'égard des autres, jette le spec- Ibrs un trouble dont il est surpris lui-même. Comme er qu'iU ignorent est toiyoui-s présent à ses yeux, père ou craint longtemps avant eux, il approuve ou mr conduite. Il voudrait avertir celle-ci, arrêter ce- Tai vu d«*s gens sensibles et naïfs, aux roprésenta-
eette pièce, s'i'crier, dans les instants où Eugénie trahie, est en pleine sécurité : Ah! la pauvre malt! Dans crux' où le lord élude les questions qu'on
échappe aux soupçons, et emporte l'estime et l'a- • ceux qu'il trompe, je les ai entendus crier : Va-Ven^
! La vérité qui presse arrache ces exclamations , et voilà l'éloge qui plaît à l'auteur et le
)nét fmmUU, représenté en 1758.
paye de ses peines. L'on doit surtout remarquer que les morceaux qui ont déchiré l'âme dans cette pièce ne sont ni des phrases plus fortes, ni des choses imprévues ; ils n'offrent que l'expression simple et >Taie de la nature â l'instant d'une crise d'autant plus pt'nible pour le spectateur, qu'il l'a vue se former lentement sous ses yeux, et par des moyens communs et faibles en apparence. Ceux qui liront Eugénie dans le véritable esprit où ce drame a été composé sentiront souvent que l'auteur a plus réfléchi qu'on ne croit, lorsqu'il a préféré de dire plus en peu de mots , que mieux en beaucoup de paroles. Alors le premier acte, qu'ils avaient peut-être trouvé long et froid, lem* paraîtra si nécessaire, qu'il serait impossible de prendre le moindre intt*rôt aux autres, si l'on n'avait pas va celui-là. C'est lui qui nous incorpore à cette malheureuse famille, et nous fait prendre, sans nous en apercevoir, un rôle d'ami dans la pièce. Plus il y a de choses fortes ou extraordinaires dans un drame, et plus on doit les racheter par" des incidents communs, qui seuls fondent la vérité. (C'est encore M. Diderot qui dit cela.) Que ne dit-il pas, cet homme étonnant ! Tout ce qu'on peut penser de vrai, de philosophique et d'excellent sur l'art dramatique, il l'a renfermé dans le quart d'un in-douze. J'aimerais mieux avoir fait cet ouvrage... Revenons au mien.
Aprèa avoir décidé le caractère et la conduite de chaque personnage, j'ai cherché s'il y avait quelque principe certain pour les faire parler convenablement à leur rôle. Dans un plan bien disposé, le fond des choses à dire est toujours donné par celui des choses à faire ; mais le ton de chacun n'en reste pas moins subordonné au génie et aux lumières de l'auteur, qui peut se tromper, soit en voyant mal ces rapports qu'il a dû combiner, soit en exécutant faiblement ce qu'il â bien préconçu. J'ai dit : Ceux qu'un grand intérêt occupe ne recherchent point leurs phrases, ils sont simples comme la nature ; lorscju'ils se passionnent, ils peuvent devenir fort<<, énergiques, mais ils n'ont jamais ce qu'on appelle dans le monde de l'esprit. J'écrirai donc le fond du drame le plus simplement qu'il me sera possible. Le seul Clarendon pourra montrer de l'esprit, c'est-à-dire de l'affectation, quand il voudra tromper; lorsqu'il sera de bonne foi, il n'aura dans la bouche que les choses naturelles et fortes que je trouverais dans mon cœur si j'étais à sa place.
Aux premiers actes, Eugénie sera noble, tendre et modeste dans ses discours ; ensuite touchante dans la douleur, et presque muette dans le désespoir, comme toutes les âmes extrêment sensibles. L'excès du malheur lui fera-t-il regarder la mort comme un refuge désirable et certain, alors son style, aussi exalté que son âme, sera modelé sur sa situation, et un peu plus grand que nature.
Le baron, homme juste et simple dans ses mœurs, en aura constamment la toumure et le style ; mais aussitôt qu'une forte passion l'animera, il jettera feu et flamme, et de ce brasier sortiront des choses vraies, brûlantes et inattendues.
1/î ton de madame Murer sera le plus constant de tous. Le fond de son caractère étant de ne douter de rien, la bonti'», l'aigiTur, la conU'adiction, la fureur, en un mot tout ce qu'elle dira portera l'empreinte de l'orgueil, qui est toiyoui*s aussi confiant et supcrlMî en paroles qu'imprudent et maladroit en actions.
Sir Cliarles doit être uni, reconnaissant dans sa première scène avec le comte de Clarendon ; furieux, hoi-s de hii, mais sublime s'il se peut, lorsque des ressentiments légitimes l'arracheront à sa tranquillité.
Si l'on me blâme d'avoir écrit ce drame trop simplement, j'avoue que je suis inexcusable, car je me suis donné beaucoup de peine pour l'écrire ainsi. Telle réponse qui parait
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m^gligée a été substituée à une réplique plus travaillée qu'on y voyait d*abord. Mais qu'il est diflïcilc d'être simple ! Je me rappelle à ce sujet une lecture que je fis de l'ouvrage, il y a deux ou trois ans, à plusieurs gens de lettres. Après l'avoir attentivement écouté, l'un d'eux me dit avec une franchise estimable, qui fut un coup de lumière pour moi : € Voulei-vous imprimer ce drame, ou le faire jouer? - Pourquoi? — C'est qu'il est bien différent d'écrire pour être lu, ou d'écrire pour être parlé. Si vous le destinez à l'impression, n'y touchez pas, il va bien. Si vous voulez le faire jouer un jour, montez-moi sur cet arbre si bien taillé, si touffu, si fleuri ; effeuillez, arradiez tout ce qui montre la main du jardinier. La nature ne met dans ses productions ni cet apprêt, ni cette profusion. Ayez la vertu d'être moins élégant, vous en serez plus vrai. » Je n'hésitai pas. Avec plus de génie, je me serais rendu plus simple encore, san^f cesser d'être intéressant. Hais quand. le style plat, aussi voisin du
naïf en poésie que le pauvre Test du simple en sculpture, m'aurait trompé ; quand il me ferait échouer dix fois de suite, je m'accuserais, sans cesser de croire que le genre sérieux et touchant doit être écrit très-simplement.
Voilà les principes sur lesquels j'ai composé le drame d'Eugénie. Cette analyse du plan me parait donner les véritables raisons de l'intérêt que la pièce a inspiré. La lecture de rou\Tage qui suit cet exposé, montrant combien l'exécution est restée au-dessous du projet, justifiera de même les critiques qu'on en a faites. Eugénie cessera d'être un problème pour beaucoup de gens, qui ne conçoivent pas encore comment l'enthousiasme et le dédain ont pu, dans le même temps, partager le public sur le même objet. A l'égard de ceux qui, sans examen comme sans appel, ont jugé la pièce absolument détestable, peut-être seront-ils à bon droit soupçonnés d'être hors d'état d'en juger une plus mauvaise encore.
EUGÉNIE
DRAME EN CINQ ACrîS ET EN PROSE
EK»BSEXt£, pour la première F0I5, SUR LB THÉÂTRE DE LA COXÉDIE-FRANÇAISE, LE 29 JANVIER 1767.
Une seule démarche hasardée m'a mise à la merci de tout le monde.
{Eugénie, acte III, scène iv.)
PCRSONNAQES actcum
HARTLEY. père d'Eugénie M. PniTiLi.E*.
OHTB M CLARENDON. amant d'Eugénie,
a épooi M. Ceilicocrt.
lURER. Unie d'Eugénie Xad. Pr<tilli.
I, fille du baron Mlle Dolicht.
ILES, frère d'Eugénie M. VelIki.
T, capitaine de haut-hord, ami du ba-
M. GftAlfDTAL
ralet de chambre du comte de Claren- M. AcciR.
Teroroe de chambre d'Eugénie Mlle Faxier.
premier laquais de madame Murer. . M. Feulib.
TMmMageM mueU. Des valets armés.