‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 3 sur 607 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Pierre- Augustin Caron, qui devait prendre à

* TÎngt-cinq ans le nom de Beaumarchais, naquit le

24 janvier 1752, dans une boutique d'horloger,

âtuéerue Saint-Denis, presque en face de la rue

à^ la Féronnerie.

La famille Caron venait de la Brie. Elle avait clé longtemps protestante. Le père, Thorloger Caron, transporta son domicile à Paris et se convertit au catholicisme. C'était à en juger par ce fu'on sait de lui, par quelques lettres qui nous res- Nr, par ce qu'en dit son fils, un homme bon, iKmnête, vertueux et religieux. Il eut dix enfants <iont six filles. Pierre-Augustin était le septième * eofant et le seul des garçons qui ne périt pas en hsige; il avait trois sœurs plus jeunes que lui. Cet intérieur de petite bourgeoisie, tel qu'il se rêrêle à nous dans les documents récemment publiés, fait honneur à ce temps-là. L'esprit de tous, des filles comme [des garçons, y est très-cultivé : toat le monde y écrit d'une manière très-agréable ; tOQt le monde s'y occupe beaucoup de littérature, le poésie et de musique. On aurait la main lieureue si, en prenant aujourd'hui une famille dans , le même milieu parisien, on y trouvait une éducation aussi liliérale, autant de goût et d*agré- ■ent.

Pierre-Augustin avait treize ans, lorsque son • fm interrompit ses études pour le consacrer tout mier à Thorlogerie, où il devint habile. A vingt IBS, le jeune Caron avait découvert le secret d'un MQTel échappement pour les montres. Un hor- It^er nommé Lepaute voulut s'approprier cette in-

VCBtiOQ.

Pierre-Augustin n'était pas de ceux qui se laissent aisément dépouiller. Il réclama avec énergie, et gagna cette première cause, le 4 mars 1754, devant l'Académie des sciences.

Il devient horloger du roi, il fait des montres pour madame de Pompadour, pour madame Victoire, etc., et, dès lors, paraît à Versailles. « Dés qu'il y parut, dit Gudin, les femmes furent frappées de sa taille sveltc et bien prise, de la régularité de ses traits, de son teint vif et animé, de son regard assuré, de cet air dominant qui semblait l'élever au-dessus de tout ce qui l'environnait, et enfin de celte ardeur involontaire qui s'animait en lui à leur aspect. »

Le jeune et séduisant horloger gagna le cœur de Marie-Madeleine Aubertin, épouse de M. Francquet, contrôleur clerc d'office de la maison du roi. Cette dame persuada à son mari, qui n'était pas vieux pourtant (il était âgé de 49 ans), mais qui était maladif, de céder sun emploi à Pierre-Augustin Caron, moyennant une rente viagère garantie par le père de ce dernier. C'est ce qui s'accomplit le 9 novembre 1755. Cet emploi de contrôleur clerc d'office n'était pas tout à fait une sinécure et exigeait un service à la cour.

M. Francquet mourut le 3 janvier 1756, et onze mois plus tard, le 22 novembre, le jeune Caron, H'^é de 23 ans, épousait la veuve qui avait 34 ans. C'est au commencement de 1757 qu'il ajouta pour la première fois à son nom celui de de Beaumarchais, emprunté, dit Gudin, à un très-petit fief appartenant a sa femme. Marie-Madeleine mourut le 30 septembre de la même année.

Beaumarchais était musicien, il jouait de la flûte et de la harpe. Ce dernier instrument avait été nouvellement mis à la mode. Mesdames de

\ni

NOTICE SLR BEAUMARCnAIS.

France, filles de Louis XY, eurent la fantaisie de l'apprendre et choisirent pour professeur ce jeune amateur, (ielui-ci ne tarda pas à s*insinuer auprès d'elles; il organisa des concerts de famille dont il était le principal virtuose. Il sn trouva ainsi introduit dans rmtimité de la famille rovale. Cette for-

tune lui attirait beaucoup de jalousie et d*envie. Gravement insulté et provoqué par un homme de cour, désigné sous le nom de chevalier des C..., il le tua en duel.

Iteaumarchais ménageait habilement sa position. Il évitait de solliciter quoi que ce fût, et attendait Toccasion d'utiliser son crédit. Elle se présenta bient()t. Pâris-Duverney, célèbre financier de l'époque, avait, dans sa vieillesse, fondé TÉcole Militaire. Il souhaitait vivement d'obtenir du roi une visite auK bAtiments construits à l'extrémité du champ de Mars. 11 désespérait presque de voir ce vœu exaucé, lorsque Beaumarchais se chargea de déterminer Mesdames à visiter les constructions et rétablissement. Il y réussit. Quelques jours après, Louis XV, stimulé par ses filles, vint à son tour visiter l'École Militaire, y assista aux exercices de la jeune noblesse et accepta une somptueuse collation. PAris-Duverney pleurait de joie.

Il en eut m\e roconnaissance extrême à son jeune ami, et promit de faire sa fortune. 11 lui donna d*abord un intérêt dans quelques-unes de ses opérations et rinitia aux affaires de finances. Beaumarchais acheta alors ce qu'on appelait une a savonnette ù vilain, » un brevet de secrétaire du roi, et se trouva gentilhomme. Duverney consentit à lui prêter cinq cent mille francs pour acquérir une des grandes malti ises des Eaux-et-Forêls devenue vacante. Mais les futurs collègues de Beaumarchais s'opposèrent à son admission, et il dut renoncer à cette charge. 11 se rabattit sur celle de lieutenant général des chasses aux baillia<4e et capitainerie de la varenne du Louvre, dont le duc de la Yallière était capitaine. C'était un office de judicature, en ce qui concernait les droits et les délits de chasse, qu'il remplit pendant vingt-deux ans, de 1703 à 1785.

En 176i, se place son aventure avec Clavijo. Deuv de ses sœurs, dont l'une mariée avec un architecte, étjiient allées s'établir à Madrid. Un littérateur espagr.ol, Joseph Clavijo, s'éprilde la seconde et pi omit de l'épouser, puis refusa de ten»r sa promesse.

Ueaumaivhais accourt i\ Madrid, ménage d'abord une réconciliation entre les deux fiancés, se convainc do la mauvaise foi et de l'indignité de

Clavijo, le fait destituer de sa place de garde des Archives et chasser de la cour. Ce fut l'affaire d'un

mois.

Beaumarchais prolongea pendant près d^une année son séjour en Espagne. Spéculations et galanteries y partageaient son temps. Il y forma de nombreux et bizarres projets, voulut se faire fournisseur des vivres de toute larmée espagnole, entreprit d'approvisionner d'esclaves noirs différentes provinces d'Amérique, etc. Ces vastes projets échouèrent.

A son retour en France, Beaumarchais, âgé alors de 35 ans, travaille pour le théâtre. Le 29 janvier 1767, sa première pièce, le drame d^Eugénie, est représentée à la Comédie-Française. D'abord assez mal accueilli du public, ce drame se releva ensuite, grâce à des coupures et à des corrections, et obtint en définitive un succès assez flatteur et durable. I^ pièce, précédée d'un Essai sur le drame sérieux, où Beaumarchais dèyeloppe ses théories littéraires, fut imprimée et publiée en celte même année 1767.

Eugénie fut suivie, à trois ans d'intervalle, par les Deux Amis, ou le Négociant de Lyon, autre drame représenté à la Comédie-Française, le 13 janvier 1770. L'accueil fait a ce deuxième ouvrage fut froid ; il n'eut que onze repn'sentations. Beaumarchais se trompait sur sa vocation; il se croyait appelé à faire verger des larmes, et paraissait ignorer sa véritable veine comique et satirique.

Entre Eugénie et les Deux Amis, Beaumarchais s'était remarié à Geneviève-Madeleine Wattebled, jeune, belle et riche veuve d'un garde-général des Menus Plaisirs, nommé Lévesque. En société avec Pâris-Duverney, il avait acheté de l'État, et il exploitait une grande partie de la forêt deChinon. Il perdit sa deuxième femme le 20 novembre 1770; elle lui laissait un fils, qui mourut lui-même deux ans après sa mère, le 17 octobre 1772.

En 1770, le 17 juillet, mourut Pâris-Duvernev. le protecteur et l'associé de Beaumarchais. Le premier avril de cette année, Beaumarchais avait obtenu de lui un règlement de comptes fait double sous seing privé, par lequel Beaumarchais restitue à Duverney cent soixante mille francs de ses billets au porteur et consent à la résiliation de leur société pour l'exploitation de la forêt de Chinon; Duverney, de son cùlé, déclare Beaumarchais quitte envei^slui, reconnaît lui devoir quinze mille francs et s'oblige à lui prêter soixante-quinze mille francs pendant huit ans, sans intérêts.

NOTICE SUR BEAUMARCHAIS

Duverney laissait pour légataire universel un petit-neveu , le comte de la Blache, maréchal de camp, qui, après la mort de son grand-oncle, attaqua le règlement de comptes et on demanda Tannulation aux tribunaux. Engagé en octobre 1771, le procès fut gagné en première instance, aux requêtes de Tllùtel, par Beaumarcliais. Le comte de la Blache fit appel devant la Grand*chambre du parlement.

Sur cesentrefaitesyéclata la querelle de Beaumarchais avec le duc de Chaulnes, à propos d une demoiselle Mesnard, que ce duc entretenait. Le duc aTait introduit chez elle Beaumarchais, qu'elle trouva plus aimable que son « protecteur. » Un beau matin, le i I février 1775, le duc de Chaulnes se mit en tête de tuer son rival, et vint faire chez lui un esclandre dont on trouvera, dans la correspondance, le récit adressé par Beaumarchais au lieutenant de police.

Le tribunal des maréchaux de France fut saisi de l'affaire et envoya un garde à chacun des deux adversaires. Dans Tintervalle le duc de la Yrillière, ministre de la maison du roi, ordonna à Beaumarchais de garder les arrêts dans sa maison jusqu'à ce qu'il eût rendu compte de l'affaire au roi. Le tribunal des maréchaux appela successivement les deux parties devant lui. Le duc de Chaulnes fut envoyé par lettre de cachet au donjon de Vîncennes. Le tribunal déclara à Beaumarchais qu'il était libre. « Pour jouir de cette douce liberté, i il crut devoir en faire hommage au duc de la i^rillière.Ne le trouvant pas, il lui écrivit, dans la loge de son suisse, que, les maréchaux ayant levé ses arrêts, il venait lui demander s'il ne devait plus les garder. Il alla ensuite trouver M. de Sartines, préfet de police, qui l'assura qu'il était libre. Et Beaumarchais pensa dès lors pouvoir s'aventurer sur le pavé de Paris.

Le duc de la Vrillière, trouvant la conduite de Beaumarchais trop cavalière ou plutôt voulant faire la part plus égale entre les adversaires, envova à Beaumarcliais t une belle lettre sans caehet, appelée de cachet, » par laquelle celui-ci fut emprisonné au For-rÉvêque. Cette détention, sorrenant au milieu de son procès contre le comte de la Blache, fit le plus grand tort à Beaumarchais. Le comte de la Blache en profita pour le discréditer partout. Beaumarchais obtint à grand'ffriv.e du ministre la permission de sortir de prison pendant la journée, sous la conduite d'un agent de police, pour aller solliciter son procès. En vain il y déploya son activité accoutumée. Le

6 avril 1773, le parlement, sur le rapport du conseiller Goëzman, rendit un arrêt qui réformait celui de première instance et déclarait nul le règlement de comptes attaqué.

Le 8 mai, le duc de la Vrillière rend enfin la liberté complète au prisonnier. Beaumarchais a peint dans ses Mémoires la situation critique où il se trouvait en ce moment : « Précipité, dit-il, du plus agréable état dont peut jouir un particulier, dans l'abjection et le malheur, je me faisais honte et pitié à moi-même. »

Un incident de son procès allait lui permettre de reprendre tous ses avantages. Pour obtenir audience du juge rapporteur, Beaumarchais avait fait un présent à la femme de ce juge ; il lui avait donné cent louis et une montre enrichie de dia* mants d'une valeur égale, plus quinze louis en argent blanc, censés destinés à un secrétaire. 11 était convenu que si Beaumarchais perdait son procès, la dame restituerait ces présents. Le procès étant perdu, la dame Goézman renvoya les cent louis et la montre, mais garda les quinze louis.

Beaumarchais les lui réclama. La dame nia les avoir reçus, cl le juge Goëzman dénonça Beaumarchais au parlement comme coupable d'avoir (alomnié la femme d'un juge après avoir vainement essayé de la corrompre et de corrompre par elle son mari. Beaumarchais en appela à l'opinion publique dans ces brillants faclums qui lui valurent une soudaine popularité. 11 faut remarquer que le parlement dont Goëzman faisait partie était celui que le chancelier Maupeou avait substitué à l'ancien parlement aboli et exilé, et que ce parlement était fort mal vu de la nation, qui saisit avidement toutes les . plaisanteries qui Tatteignaient. Beaumarchais ne vengeait pas seulement sa propre injure, mais indirectement il vengeait aussi l'injure de tous. C'est ce qui, outre leur vivacité, leur gaieté, leur éloquence, explique l'émotion que ses Hémoires excitèrent. Ce fut un enthousiasme général : « Quel homme ! s'écriait Voltaire après les avoir lus; il réunit tout, la plaisanterie, le sérieux, la raison, la gaieté, la force, le touchant, tous les genres d'éloquence, et il n'en recherche aucun, et il confond tous ses adversaires, et il donne des leçons à ses juges. Sa naïveté m'enchante ; je lui pardonne ses imprudences et ses pétulances. » Voltaire entend sans doute le mot naïveté dans le sens de verve naturelle et d'esprit abondant et spontané, car la naïveté, au sens où nous l'entendons de nos jours,

NOTICE SUR BEAUMARCHAIS

avait peu de droits à figurer parmi les attributs de Beaumarcliais.

Du mois d'août 1775 jusqu'en février 1774, il tint la France attentive ù sa cause. Le 26 février 1774, le parlement, après une délibération qui dura de cinq heures du matin à près de neufheuresdusoir, condamna madame Goëzman a[i\blûme et à la restitution des quinze louis pour élre distrifaués aux pauvres ; son mari fut mis hors de cour, sentence équivalant au blilme pour un magistrat et qui le forçait à quitter sa charge. Bcnumarchals futcondamiié également au blâme, ce qui entraînait une déchéance civique ; en outre, ses Mémoires devaient être brûlés, comme] injurieux, scandaleux el diffamatoires, par la main du bourreau.

On connaît le triomphe que cette condamnation valut à Beaumarchais : « tout Paris * se f^Jisant inscrire chez le condamné, et les princes du sang lui donnant des fêles comme « à un grand citoyen. »

Louis XV, le jugeant sur l'énergie et l'habileté qu'il venait de déployer dans l'aflaire Goëzman, crut avoir besoin de lui pour une mission secrète. Un aventurier, Thoveneau de Morande, menaçait de publier h Londres, sous ce titre : Mémoires secrets d'une femme jnibiitjm^unù biographie c^'nique de madame Du Barry. Beaumarchais fut chargé de s'aboucher avec ce pamphlétaire, d'acheter son silence et la destruction du libelle. Il y réussit promptement, raccourt à Versailles, y trouve Louis XV mourant {mai 1 774). Les avantages qu'il espérait tirer de sa mission lui échappent ; son zèle a été dépensé en pure- perle.

C'est CG que Beaumarchais ne souffre pas. Il court trouver M. de Sartincs et lui raconte qu'une brochure intitulée : Avis important h la bratwke espagnole sur ses droits à la couronne de France à défaut d'héritiet; se prépare ù Londres contre la jeune reine Marie-Antoinetlc d'Autriche. L'auteur est inconnu, mais la publication en est connéc à un juif italien nommé Guillaume Ângelucci, qui, h Londres, se fait appeler William Atkinson.

Beaumarchais persuade le ministre ; en juin 1774, il repart pour l'Angleterre. 11 avait demandé un ordre signé de la main du roi ; ce n'était pas l'usage dans les missions de ce geiue ; on le lui avait refusé; mais, arrivé à Londres, Beaumarchais crie que la France, la reine, et M. de Sartincs sont perdus s'i| n'obtient ce billet, qu'il dicte lui-

même. On le lui envoie enfin, et Beaumarchais fait faire une boîte d'or dans laquelle il enfenne l'autographe royal et qu'il suspend à son cou. Grâce à ce talisman, tout marche admirablement. Le juif Angt'Iucci livre, moyennant 35,000 francs, les 4,000 evemplaires de la brochure, qui soiit brûlés au milieu des cliamps, à mi-chemin entre Londres et Oiford.

Une autre édition préparée à Amsterdam nécessite la même opération. Tout à coup Beaumarchais apprend que le juif italien est parti brusquement, nanti des mauvaises feuilles du pamphlet brûlé, qu'il va faire réimprimer' i Nuremberg. Il se précipite « comme un lion > ftsa poursuite i travers l'Allemagne. Nous reproduisons ici un extrait du Mémoire adressé par Beanmarcbaîs au roi Louis XVI le 15 octobre 1774:

Plus j'approchais de Nuremberg et plus j'examinais avec soin tous les gens que j'atteignais en voilure, à cheval, à pied.

Enfin, à trois heures après midi, traversant la forêt de Neuclistadl par le plus beau solei) du monde, dans un endroit clair-semé de sapins, je vois un homme i cheval qui suivait la roule. Enarançant je distingue une redingote bleue, anglaise, une perruque ronde, un chapeau anglais ; je crois reconnaitre mon homme.

Lui, d'aussi loin qu'il aperçoit une chaise, soit qu'il reconnût la mienne qu'il avait vue en Hollande, soit que la seule frayeur d'être vu dans cette route le porlit 1 s'en écarter, il entre dans le bois au pas de son cbevd, pt lorsque ma chaise est arrivée à l'endroit du chemin où il l'a quitté, il en était dêjï à plus de cent pas dans le bois. Mais je l'avais reconnu. Je fais arréler nu

Marche toujours, diS'je au postillon, j'ai un bt»M, je Mit le rejoindre. Je saule à terre, et me vmli aux ti'ousses du fuyard. Il se retourne, me voit courir el se met ^u galop à travers bois. Je redouble de vitesse pour le rejoindre. A mesure que le bois s'épaissit, je gagne du terraiu sur t'hommeà clieval. Eufiu les pins deviennent si serrés qu'il ne peut presque plus avancer. Je saute à lui, je le prends par la botte et je le jette en bas sur le cAlé. Là, mon pistolet sur la goi^e i

( Mailre fripon, lui dis-je, l'instant est arrivé où tu vas payer toutes tes infamies. • S'il edt vu le dii^le, il n'eût pas été plus étourdi. Dans son troulde, il veut s'excuser. H jure qu'il ignore ce que je puis lui reprocher. • Je vais à Venise, dit-il, me repentir toute ma vie de tous avoir écoulé. Vous m'arei fait perdre ma forluue.

— Uallieureux ! tu cours à Nurembei^ Taire une édition secrète de l'ouvrage que je t'ai pajé si cher, i 11 le nie : je lui fais vuider ses poches à l'instant. • Retourne [a Tiilisc devant moi, lui dis-je, cl si j'y trouva

NOTICE SUR BEAUMARCHAIS

an seol feuillet de l^ouvrage qui m'appartient d*aprés noire marché, je te brûle la cervelle. § En ouvrant sa valise il me dit : ■ Tai, monsieur, quelques méchants exemplaires de ce petit livre que je gardais pour ma satisfaction personnelle; mais je vous jure que je ne fooJais rien faire imprimer à Nureiriberg. »

Pendant qu'il fouillait sa valise, je conçois le projet de Tamadouer de façon à l'attirer à Nuremberg, où mon intention était de le faire arrêter à quelque titre que ce fût.

Bientôt je trouve dans le porteau-manteau les exemplaires quMl avait sauvés lors de la conflagration de rourrage à Londres, avec beaucoup de feuilles d'é- (miives.

Cet homme tremblait de tout son cœur. Je jurais de tonte la force du mien. Je m'empare à l'instant de tout ce qui est relatif à louvrage, et vuidant ensuite son portefeuille, où je trouve les deux lettres de change de cent louis chacune que je lui avais données de surgratification à Amsterdam :

« Pour celles-ci, lui dis-je, mon cher fripon, elles sont bien à moi : je crois pouvoir reprendre une gratiication dont nous n'étions pas convenue, et que tu as si peu méritée. »

Je trouTe ensuite que des huit cents Hvres sterling en lettres de moi, il en avait encore pour cinq cents livres, c Celles-ci, dis-je, sont à loi ; quoique j'aie l'air id de te dépouiller à force ouverte, je ne suis pas un folear de grand chemin. Moyennant ce que je tiens actaeileoienl, je regarde l'ouvrage comme absolument détroit. » Alors je reprends mes lettres de change et je M en remets fidèlement la valeur en effets de banque pnMique. Et masquant mon projet, j'ajoute d'un ton bencoop plus modéré quHl n'avait lieu de s'y atteodre :

t Actnellenient, galant homme, j'ai ce que je voubis; je rebrousse chemin et reprends la route de Pruce. A vous permis d'aller vous rafraîchir à Nurcmbof 00 de vous rendre droit à Venise. Je ne vous fais jocm tort en reprenant ma gratification, qui payera les frtts dn voyage que vous m'occasionnez. 11 y a grande apparence que nous ne nous reverrons jamais, à moins ifoe l'envie de vous faire pendre ne vous ramène imprioier quelque libelle à Londres. Avec le titre que notre oarché me donne contre vous, ce sera une chose hmaM faite : et je vous y attendrai quand vous

ie qoitle cet homme et je me remets à courir du t da cbemin, autant que je puis m'orienter.

d^ longtemps marché, lorsqu'un brigand d^on long couteau...

Beaunurchais raconte alors la fameuse histoire de brigands qu'il avait déjà racontée dans sa lettre âH. R****. Il s*est trouvé en face d'un homme

« îiif p. «36.

armé d'un long coutelas, qui lui a demandé la bourse ou la vie. 11 a reçu un coup de couteau qui heureusement a frappé la boite d'or où est l'autographe royal ; la boite a élé rayée, et l'arme, remontant, l'a blessé au meiUon. 11 se relève, par un effort désespéré désarme son adversaire ; mais un second assaillant s'élance sur lui, et l'issue de la lutte va lui devenir funeste, lorsque son laquais et son cocher, étonnés de ne point le voir revenir, accourent. Leur vue met en fuite les agresseurs. Il regagne sa chaise de poste. Le Mémoire déjà cité continue de la sorte :

Réfléchissant mûrement à ce que j'avais à faire, je m'enveloppe la tête et la main de langes sanglants et je me fais conduire à Nuremberg où je me rends chez le bourgmestre. Cet instant me parait être le chefd'œuvre de ma conduite en toute cette affaire. Là, au lieu de donner le signalement exact des voleurs qui m'avaient poignardé, je donne au bourgmestre celui du juif que j avais tant d'intérêt de faire arrêter, c Monsieur, lui dis-je, si un petit homme basané, portant un air funeste, des yeux couverts, un long nez, la mine d'un juif, une redingote bleue, anglaise, avec une perruque blonde sur des cheveux noirs, monté sur un cheval bai-dair, arrive en cette ville, soit qu'il dise à la porte se nommer Guillaume Amjelucci, William AlkinsoHy ou qu'il se donne un autre nom ; sur ce portrait, je vous prie, monsieur, au nom de Timpératrice-reine, de faire arrêter cet homme à l'instant, sans lui faire aucune question, de le mettre au secret, et de donner avis à l'impératrice par un courrier très-expéditif que riiomme dont M. de Ronac (c'est le nom de guerre que Beaumarchais avait adopté), dangereusement blessé, a donné le signalement, est arrêté. Vous sentez, monsieur, que si, après ce que j'ai l'honneur de vous dire, on trouvait ensuite cet homme dans votre ville sans être arrêté, vous en répondriez très-sérieusement à rimpératrice, et je vais, malgré mes blessures, prévenir à Vienne des précautions que j'ai prises à Nuremberg à ce sujet. »

Beaumarchais peut donc dire qu'il a risqué sa vie pour le service de son roi. Il ne lui luissc pas ignorer, du reste, les souffrances que son dévouement lui coûte :

A l'instant de mon départ, je me sentis suffoquer ; et après des angoisses mortelles, je vomis beaucoup de sang. Tout le monde en fut effrayé. Moi j'en conclus que de la blessure qui m'avait crevé le menton et la joue, il s'était échippé en dedans du sang que j'avais avalé, et dont la crudité, en me chargeant l'estomac, avait provoqué ie vomissement... Le cahotement de la chaise eut bientôt rouvert mes plaies... La douleur de mes blessures devint si vive et mes étouffements devin-

NOTICE SUR BEAUMARCHAIS

rent si fréquents, que ne pouvant plus soutenir la chaise, je me fis conduire au Danube par la voie la plus courte. J'y achetai un bateau dans lequel on embarqua ma chaise et moi J'avais six rameurs ; mais le vent étant toujours contraire, je fus près de cir\q jours sur le fleuve. Enfin j'arrivai à Vienne, sinon mieux portant, au moins plus calme et moins souffrant qu*à mon départ de Nuremberg.

Quelle reconnaissance, quelle récompense un tel zèle ne nérilail-il pas, non-seulement de la part du roi de France, mais encore de la part de rimpèratrice Marie-Thérèse, puisque c'est dans rinlérôt de la reine sa fille qu'il vient de courir ces dangers! C'est vers l'impératrice qu'il se dilige d'abord en remontant le Danube. Arrivé à Vienne, il sollicite une audience qui lui est accordée. Au lieu des actions de grâces qu'il attend, il est mis en prison.

On peut lire le récit de sa mésaventure dans l'extrait de son rapport reproduit ci-après dans la correspondance*. Mais il ne dit pas le mot de l'énigme. Ce mot n'a été révélé que récemment par M. Alfred d'Arnelh , qui Ta arraché aux archives de la police autrichienne. 11 résulte des documents exhumés par cet historien que tout le récit de cette aventure romanesque est imaginaire, que ce n'est qu'un roman héroï-comique sorti du cerveau trop fécond du futur auteur de Figaro, Il s'est trouvé qu'après la scène du bois, le postillon étonné de voir son voyageur blessé légèrement, mais blessé, avait fait spontanément une déposition-devant l'officier du bailliage ; il croit avoir eu affaire à un fou et juge à propos d'avertir la justice de ce que celui-ci a fait et dit de bizarre et d'excentrique.

En entrant dans le bois, le voyageur s'est levé pour prendre dans le coffre de la banquette quelque chose comme une trousse de toilette, d'où il a tiré un miroir et un rasoir ; puis il est descendu tenant un jonc d'Espagne à la main, et enjoignant au conducteur de continuer à marcher au pas. Une demi-heure après, le voyageur est revenu, la main enveloppé d'un mouchoir blanc. 11 a dit qu'il avait rencontré des brigands; mais rien ne lui manquait et riep, sur sa personne, n'indiquait qu'il lui fût arrivé quelque chose. Ce n'est qu'en entrant en ville que le déposant a remarqué un peu de sang au cou du voyageur et sur le mouchoir. Le voyageur a déclaré alors qu'on avait tiré siur lui ; mais le déposant n'a vu dans le bois au-

« Yoy. p 643.

cune autre personne que trois compagnons charpentiers et n'a entendu aucun bruit.

Le prince de Kaunitz, premier ministre impérial, informations prises, écrit en France, accusant Beaumarchais ou de Ronac d'avoir lui-même fabriqué le libelle, d'avoir inventé Angelucci, d'avoir imaginé les brigands et de s'être (ait luimême les coupures qu'il donnait pour des blessures.

M. de Sartines tire Beaumarchais de ce mauvais pas. Il présente à Vienne cet agent comme a un homme léger, étourdi, vrai cerveau brûlé. » Il obtient sa mise en liberté, et Beaumarchais s'empresse, comme on le pense bien, de revenir en France. Quant au juif Angelucci ou Atkinson, on n'entendit plus jamais parler de lui, non plus qu'on n'avait jamais ouï parler de lui auparavant, ce personnage n'ayant laissé de trace de son passage en ce monde que dans les lettres et rapports de Beaumarchais.

Celle étrange mystification ne paraît pas avoir été trop mal prise en France. Le compte des dépenses et des déboursés de Beaumarchais fut réglé à soixante-douze mille francs, ce qui est déjà un beau denier pour une telle campagne. Peutêtre ne voulut-on point admettre aussi complètement qu'on l'affirmait à Vienne le caractère fictif de toute l'affaire et refusa t-on de croire qu'on avait été si complètement dupé. Ou bien Beaumarchais semblait-il assez redoutable pour qu'oft jugeât à propos de passer sur cette audacieuse équipée? Toujours est-il que le gouvernement ne lui tint pas rancune, et que bientôt il l'employa de nouveau à une de ces missions pour lesquelles il n'était besoin d'agents trop scrupuleux.

Un aventurier, le chevalier d'Éon, ancien capitaine de dragons, qui se faisait passer pour une femme, avait entre les mains des papiers d'État, qu'il ne voulait lâcher qu'à des conditions fort onéreuses. Beaumarchais s'entremet pour amen r un accord entre le gouvernement français cl cet intrigant. Le ministre, M. de Vergennes, appuie l'initiative de Beaumarchais, l'admet comme négociateur, et, lorsque celui-ci a conclu une transaction avec la soi disant amazone, le ministre le complimente et déclare que Sa Majesté a été trèssatisfaite de l'intelligence et de la dextérité déployées par lui en celle occasion.

Beaumarchais conquérait, à cette époque, son principal litre littéraire. 11 faisait jouer le Barbier

NOTICE SUR BEAUMARCHAIS

• àSénlk, Composé en 1772, sous forme d'opèracMniqae, refusé au Théâtrc^Italien, il ^vait été transformé par son auteur en comédie et reçu an Théâtre-Français. II allait être joué en fé- Tiier 1773, lorsque survint l'altercation de Beaumardttis et du duc de Chaulnes; il fut encore interdit m 1774, sous prétexte qu'il renfermait des aliosions au procès Goëzman. Il fut enfin représeule le 23 février 1775. Allongée d'un acte, farcie

' de scènes inutiles et de grosses plaisanteries, la pièce subit, le jeudi, un échec complet, tiais aussitM remaniée, refondue en quatre actes, allégée et tnnsformée, elle se releva le dimanche, et les silkls de la veille se changèrent en applaudissements. Elle fut imprimée la même année avec la cnieuse et ironique préface : c Lettre modérée sv h chute et la critique du Barbier de SertUf. •

Beiumarchais connaissait l'art de la réclame qui fouette le succès ; il savait stimuler Tattention paUiqiie par des malices. Il aimait le bruit, le tapage. Il était 09eur et guerroyant. 11 résolut de praidre en main la cause des auteurs dramatiques trés-iacriûée alors au théâtre. Entamée après la trente-deuxième représentation du Barbier, Tafbire dora bien des années. Les droits des auteurs neoreot définitivement gain de cause que devant rissemblée constituante. On trouvera l'exposé de ces longs débats dans le Compte rendu aux au- Inn dramatiques ^

Ses procès à lui n'étaient pas encore terminés, b? jugement rendu contre Beaumarchais, en faveur du comte de la Blache , fut cassé par un <rr^ du Grand Conseil, à la fin de 1775, et Taf- Wfc renvoyée devant le parlement de Provence. L année suivante, Beaumarchais obtint haut la <uin l'annulation de la sentence de blâme portée contre lui et sa réhabilitation par arrêt solennel reodu le 6 septembre 1776. Enfin, la question principale fut tranchée à Aix, au mois de juillet '778. L'arrêt du parlement de Provence déboute, eo dernier ressort, le comte de la Blache de toutes b» demandes et prétentions.

Beaumarchais était devenu un homme éC^Aai in partibus. Il avait réussi à se faire un rôle politi'jue qui, pour n*èlre pas officiel, n'en était pas héi/wi con^idérable. On sait que la guerre avait êilaté entre TAngleterre et les colonies d'Amérique. Envoyé à Londres avec la mission ostensible de ^a^se^Jbler des piastres espagnoles pour le

Vfj. {oges 5j9-e00.

service de noscolonies, il se renseignait en réalité et renseignait secrètement le roi et les ministres sur les affaires américaines. Il insistait très-vivement pour que la France envoyât des secours secrets aux Américains. 11 se proposait pour cette opération politico-mercantile. 11 finit par se faire accepter. Il devint l'agent d'une grande entreprise commerciale qui, avec le concours dissimulé du gouvernement français et du gouvernement espagnol, expédiait aux Américains des armes, des munitions, des objets d équipement et tout ce qui leur était nécessaire pour soutenir la lutte. 11 reçut, le iO juin 1776, un million 'du gouvernement pour commencer cette entreprise dont la raison sociale était : Roderigue Hortalez et 0;

Les trois premiers navires envoyés par Beaumarchais arrivèrent en Amérique au conunencement de la campagne de 1777. Cette année-là une subvention de trois millions lui fut accordée. Son œuvre se développa el prit des proportions extraordinaires. Nous le voyons, au mois de décembre 1778, annoncer le départ de douze voiles, à la tète desquelles était un vaisseau à trois ponts, de soixante canons, baptisé le Fier Boderigue.

L'indépendance des États-Unis fut reconnue par la France, le 15 mars 1778. Beaumarchais y avait poussé de toute son ardeur, comme on le voit, dans ses rapports et dans ses Mémoires, et en particulier dans son Mémoire du 26 octobre 1777 *. 11 prit part à la guerre qui s'ensuivit.

Le Fier Boderigue eut son poste à la bataille de la Grenade, gagnée par l'amiral d'Estaing contre l'amiral anglais Biron. Beaumarchais, lui, combattit de la plume. Il écrivit contre l'Angleterre et publia en 1779 les Observations sur le Mémoire justificatif de la cour de Londres^, II y commit une erreur qui souleva de vives récriminations. 11 y affirmait que, dans le traité de 1763 qui avait mis fin à la guerre de Sept Ans, un article secret accordait à l'Angleterre le droit de limiter le nombre des vaisseaux français. Les anciens ministres de Louis XV et le duc de Choiseul principalement réclamèrent, demandèrent la suppression motivée de la brochure, mais on se contenta d'une simple rectification.

Sous le rapport financier, l'opération de Beaumarchais eut nécessairement d'impénétrables obscurités. C'était une eau trouble aussi large que l'océan Atlantique. Jamais l'auteur de Figaro, adorateur de Plutus, poursuivant la fortune à tra-

• Voy. p. 650.

" Voy. p. 495.

NOTICE suit BEAUMARCHAIS.

vers toul, n'avait pu rêver qu'on lui ferait h partie aussi belle. Le congrès des États-Unis lui opposa cependant des dilficultés. Jusqu'à la fin de sa vie, Beaumarchais exerça des réclamations contreeui.Ilessaya vainement d'obtenir un règlemetil de comptes. Ses Iiéritiere continuèrent les mêmes instances. Ce ne fut qu'en 1855 qu'ils reçurent liuit cent mille francs, au lieu de deui millions deux cent quaire-vingt mille francs qu'ils demandaient et de quatre millions que demandait Beaumarchais.

Beaumarchais ne laissait pas que de s'être considérablement enrichi dans cetteaffaire. Il était lancé dans beaucoup d'entreprises et de spéculations : établissement d'une caisse d'escompte, association avec les frères Périer pour la pompe à feu de Chaillot. 11 faut mettre à part, entre toutes ces opérations, la fondation d'une imprimerie à Keht, pour l'impression des œuvres complètes de Voltaire. Les premiers volumes parurent en 1785 el le dernier en 1790.

En même temps qu'il recevait tie fortes indemnités pour la perle de ses vaisseaux dans la guerre (deux miUions deux cent soixante-quinze mille six cent vingt-cinq livres), il était consulté parles ministres sur les questions d'intérêt général. 11 utilisait son crédit pour beaucoup de monde, se faisait de nombreux obligés. 11 était arrivé, sinon à la considération qu'il n'obtint jamais, du moins à une réelle influence. C'est ce qui explique qu'il réussit à faire représenter le Mariage de Figaro.

Le Mariage de Figaro, écrit par l'auleur dès 1778, reçu au Théâtre-Français dans les derniers mois de 1781, fut, après une longue résistance de la cour, après mille obstacles patiemment et énergiquement surmontés, représenté le mardi 27 avril 1784. Itien ne manqua à la solennité et à l'éclat de cette première représentation, qui fut un véritable événement.

• C'a êlé sans doute aujourd'hui, disent les Mémoires tecreîx, pour le sieur de Deaumarcliais, qui aime si Tort le bruitel le scandale, une grande satisfaction de traîner à sa suite non-seulement les amateurs et curieux ordinaires, mais loule la cour, mais les princes du sang, mais les princes de la famille royale; de recevoir quarante lettres en une heure de gens de toute espèce qui le sollicitaient pour avoir des billets d'autPur et lui servir de battoir»; de voir madame la duchesse de Bourlran envoyer dès onze heures des valets de pied, au guichet, attendre la distribution des billets indiquée pour quatre heures seulement ; de voir des cordons bleus confondus

dans la foule, se coudoyant, se pressant avec les savoyards, aGn d'en avoir ; de voir des femmes de qualité, oubliant loule décence el toute pudeur, s'enfermer dan les loges des actrices, dés le malin, y dtner et se mettre sous leur protection, dans l'espoir d'entrer les premières ; de voir enfin la garde dispersée, des portes enfoR* cées, des grilles de fer même n'y pouvant n'sisler, fi brisées sous les efforts des assaillants. •

• Plus d'une duchesse, dit Grimm, s'est estimée, ce jour-là, trop heureuse de trouver dans les balcons, où les femmes comme il faut ne se placent guère, un méchant petit tabouret à cAté de mesdames Dutbé, Carline et compagnie. •

• Trois cents personnes, dit La Harpe, ont dîné à la Comédie dans les loges des acteurs pour être plus sûres d'avoir des places, el, à l'ouverture des bureaux, la presse a été si grande, que trois personnes ont été étouffées. C'est une de plus que pour Scudéry... La premt^^ représentation a étr- fort tumultueuse, OMnme on peut se l'imaginer, et si eitraordinairement longue, qu'on n'est sorti du spectacle qu'à dix heuret, quoiqu'il n'y eût pas de petite pièce ; car la comédie de Beaumarchais remplit le spectacle entier, ce qui est même une Sorte de nouveauté de plus, i

Au milieu des nombreuses polémiques soulevées par cette comédie, Beaumanhaîs ècrini, en réponse aux auteurs du Journal de Paris, cette phrase : ii Quand J'ai Au vaincre lions et tigres pour faire jouer une comédie, pensez-vous, après son succès, me réduire, ainsi qu'une servante hollandaise, à battre l'osier tous les matins sur l'insecte vil de la nuil*? )>lt croyait n'avoir affaire qu'aux rédacteurs habituels du journal. Hais le comte de Provence se cachait derrière eux. Fort irrité du Ion de cette polémique, le frère du roi persuada h Louis XVI que, par ces mots de lions et de tigres, Beaumarchais avait voulu désigner le roi et les ministres, qui s'étaient opposés è la reprèsenlàlion de la pièce. Le roi donna l'ordre d'enfermer Beaumarchais à la prison de Saint-Lazare, où l'on mettait aloi's les fils de famille liber- # tins, les prêtres scandaleux, les adolescents dépravés.

l/arreslation eut lieu dans la nuit du lundi? mars 1785. Beaumarchais resta cinq jours en prison. Uîs en libellé, il s'enferma chez lui, déclarant qu'il ne sortirait pas jusqu'à ce qu'on lui eût rendu hautement justice. Il composa un Mémoire justificatif. M. de Calonne, sur l'ordre du roi, lui écrivit une lettre pour le féliciter de la modération avec laquelle était rédigé ce Ué-

< Voy. toute la réponse, p. S91

NOTICE suit BËAUHAItCIlAIS.

moire. Beaumarchais fut inscrit pour une pension de cent livres sur la cassette du roi ; c'était une réparation. Les représentations du Mariage de Figaro, interrompues à la soixante-treizième reprirent leur cours.

La comédie de la Folle^ journée ou le Mariage de Figaro fut publiée dans les premiers mois de l'année i785, en deux éditions, l'une imprimée à Paris, Vautre à Kchl. La préface, dont Suard se plaignit, fut cause de quelques nouvelles difficultés, bientôt levées. Beaumarchais était, en ce moment, à Tapogée de sa puissance.

il en put bientôt pressentir le déclin. En fé- Trier i787, on répandit dans Paris une brochure iotitulée : c Mémoire sur une question d'adultère, de séduction et de diffamation pour le sieur Komman contre la dame Kornman son épouse, le sieur Daudet de Jossan, le sieur Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais et M. Lenoir, conseiller d*État, ancien lieutenant général de police. » Cette brochure était l'œuvre de Tavocat Bergasse. Enfermée pour adultère, madame Kornman avait été mise en liberté par Tinfluence de Beaumarchais el du lieutenant de police Lenoir. Une violente polémique s'éleva et dura deux ans. Un arrêt du parlement, du 2 avril i789, supprima les Hémoires de Bergasse comme faux, injurieux et calomnieux, le condamna à mille livres de dommages et intérêts envers Beaumarchais, condamna Kornman aux mêmes peines et le déclara non recevable dans sa plainte en adultère contre sa femme et Daudet de Jossan. L'arrêt justifiait complètement Beaumarchais, mais l'opinion publique lui fut cette fois défavorable et n'accueillit sa victoire que par des murmures.

Au moment même où l'auteur de Pigaro était anailli par le factumde Bergasse, il faisait représenter à rOpéra, le 8 juin 1787, le ballet de Tarare^ dont Salieri,* élève favori de Gluck, avait fait la musique. Écouté avec attention. Tarare fut joué vingt-six fois dans le cours de cette année, ce qui suffît alors à dénoter une vogue assez soutenue.

Beaumarchais s'était marié une troisième fois, le H mars i786, h Marie-Thérèse-Émilie Willermawla, et il avait de ce mariage une fille nommée Eugénie, qu'il aimait tendrement.

La résolution le surprit occupé à faire bâtir, en

face de la Bastille, une magnifique maison avec un vaste jardin, où il alla s'installer vers 1790, et fut exposé à de graves périls pendant les événements qui s'accomplissaient.

Au milieu des inquiétudes que ces événements redoublaient chaque jour, il écrivit son drame de la Mère coupable.» Achevé en janvier 1791, lu et reçu en février à la Comédie-Française, ce drame, à la suite d'une discussion entre l'auteur et le théâtre, fut transporté au nouveau théâtre du Marais, rue de la Couture-Sainte-Catherine, où il fut représenté le 26 juin 1792, avec un succès modéré. 11 eut quinze représentations jusqu'au

10 août. Beprise en 1797 par les Comédiens français, à la salle de la rue Feydeau, cette pièce réussit grâce à une exécution parfaite; et ce fut à la suite de cette reprise que Beaumarchais donna la véritable édition originale de sa pièce, en désavouant les éditions antérieures.

Poussé par le besoin de faire acte de patriotisme, Beaumarchais s'embarqua dans une opération politique et commerciale comme celles qui lui avaient si bien réussi dans la guerre de l'indépendance américaine. Au commencement de 1792, il se chargea de faire venir en France soixante mille fusils provenant du désarmement des Pays-Bas et retenus en Hollande.

11 part pour la Hollande afin d'y traiter cette affaire. U y apprend qu'il est décrété d'accusation.

11 se rend à Londres, y rédige un Mémoire contre son dénonciateur Lecointre, revient à Paris, repart pour la Hollande avec le titre de commissaire de la république chargé d'une mission secrète à l'étranger, et en même temps il est porté sur la liste des émigrés. Sa femme et sa fille sont jetées en prison el ne recouvrent la liberté qu'après le 9 thermidor.

Réfugié à Hambourg, il tombe dans une profojide détresse, qui, il est vrai, ne dura qu'un instant. Les soixante mille fusils finirent par être confisqués par le gouvernement anglais, en juin 1795. Sa fortune était, pendant ce temps-là, dilapidée en France par les agents du Trésor. Il fut obligé d'attendre, pour rentrer dans son pays, qu'il eût été rayé de la liste des émigrés. Il ne le fut que sous le Directoire et revint à Paris, le 5 juillet 1796.

U y maria sa fille Eugénie, et chercha à remë« dier au délabrement de sa fortune. Un premier règlement de compte entre Beaumarchais el l'État constitua le premier créancier de neuf cent quatre-vingt-dix-sept mille huit cent soixante-quinze francs (janvier 1798); un second le fit repasser

NOTICE SUR BEAUMARCHAIS

à Tétat de débiteur de cinq cent mille francs. On voit que la balance avait des oscillations singulières. Ses dernières années se passèrent dans ces conflits.

Le 18 mai 1799, Beaumarchais fut trouvé mort dans son lit, à l'âge de soixante-sept ans et trois mois; il avait été frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante.

Beaumarchais offre une des physionomies les plus caractéristiques de la seconde moitié du dixhuitième siècle. Aimant le bruit et la fortune, libre dans ses mœurs, bienfaisant avec ostenta*

tion, révolutionnaire qui ne prévoyait guère où il allait et que la Révolution déconcerta fort, plus spéculateur, entrepreneur, faiseur d'affaires que littérateur, patriote et philanthrope à la condition d'en tirer profit et popularité, bon homme au demeurant, et, comme dit l'Anglais Carlyle, un brillant spécimen de l'esprit français, il a exercé une action considérable sur son époque, et a laissé après lui une lignée facile à reconnaître, qui a reproduit ses défauts, et même ses qualités.

sans égaler son génie.

Louis HOLAND.

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