TARARE, ACTE III, SCÈNE VI
Croyant entendre quelque bruit.
Nous faisions la ronde de nuit.
D'une soudaine frénésie Celte brute, à Tinstant saisie...
Peut-être a-t-il perdu l'esprit !
Nais il pleure, il crie, il s'agite, Parle, parle, parle si vite Qu'on n'entend rien de ce qu'il dit.
ATAR, d'un (od lemble.
11 parle, ce muet !
CALPIGI, plna troublé.
Que dis-je ?
Parler serait un beau prodige !
D'affreux sons inarticulés...
:ar lui prend le bra«. Tarare est sans mouTemenl, prosterné.
0 bizarre sort de ton maître !
Tu maudis quelquefois ton être...
Je venais, les sens agités, L'honorer de quelques bontés, Soupirer l'amour auprès d'elle.
A peine étais-je à ses côtés.
Elle s'échappe, la rebelle !
Je l'arrête et saisis sa main :
Tu n'as vu chez nulle mortelle. L'exemple d'un pareil dédain !
Farouche Ator, quelle est donc ton envie? Avant de me ravir l* honneur.
Il faudra nC arracher la vie L . .
Ses yeux pétillaient de fureur, rouche Atar !... son honneur !... la sauvage, Appelant la mort à grands cris...
Atar, enfin, a connu le mépris.
(Il tire son poignard.)
Vingt fois j'ai voulu, dans ma rage, Épargner moi-même à son bras...
Allons, Calpigi, suis mes pas !
CALPIGI, lui présente sa simarre.
Seigneur, prenez votre simarre.
ATAR
Rattache, avant, mon brodequin Sur le corps de cet Africain. . .
<U met son pied sur le corps de Tarare.)
Je sens que la fureur m'égare !
^n regarde Tarare.)
Malheureux Nègre, abject et nu, Au lieu d'un reptile inconnu Que du néant rien ne sépare, Que n'es-tu l'odieux Tarare !
Avec quel plaisir de ce flanc Ma main épuiserait le sang ! . . .
Si rinsoleiit pouvait jamais connaître
Quels dédains il vaut à son maître I... Et c'est pour cet indi^^ne objet, C'est pour lui seul, qu'elle me brave !... Calpigi, je forme un projet :
Coupons la têle à cet Esclave* Défigure-la tout à fait, Porte-la de ma part toi-même.
Dis-lui qu'en mes transports jaloux, Surprenant ici son époux...
(n tire le sabre de Calpigi.) CALPIGI l'arrête et l'éloigné de son ami.
De cet horrible stratagème, Ah ! mon maître, qu'espérez-vous!
Quand elle poun*ait s'y méprendre, En deviendrait-elle plus tendre ?
En l'inquiétant sur ses jours, Vous la ramènerez toujours.
ATAR, furieux,
La ramener!... j'adopte une autre idée :
Elle me croit l'àme enchantée ;
Montrons lui bien le peu de cas
Que je fais de ses vains appas.
Cette orgueilleuse a dédaigné son maître !
0 le plus charmant des projets 1
Je punis l'audace d'un traître Qui m'enleva le cœur de mes sujets,
Et j'avilis la superbe à jamais.
Calpigi !...
CALPIGI, troublé.
Quoi ! Seigneur !
ATAR
Jure-moi sur ton âme D'obéir.
CALPIGI, plus troublé.
Oui, Seigneur.
ATAR
Point de zèle indiscret ;
ATAR
Tout à l'heure.
CALPIGI, presque égaré.
A l'instant.
Prends-ikioi ce vil muet.
Conduit-le chez elle en secret.
Apprends-lui que ma tendre flamme
La donne à ce monstre pour femme.
Dis-lui bien que je fais serment Qu'elle n'aura jamais d'autre époux, d'autre amant.
Je veux que l'hymen s'accomplisse;
Et si l'orgueilleuse prétend
S'y dérober, prompte justice !
Qu'à son lit à l'instant conduit,
Avec elle il passe la nuit ;
Et qu'à tous les yeux exposée, Demain, de mon Sérail elle soit la risée! A présent, Calpigi, de moi je suis content. Toi, par tes signes, fais que cette brute apprenne
Le sort fortuné qui l'attend.
CALPIGI, tranquillisé*
Ah ! Seigneur, ce n'est pas la peine ; S'il ne parle pas» il entend.
ATAR
Accompagne ton Maitre à la garde prochaine.
(11 M retourne pour sortir.)