‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 442 sur 607 · MOYENS · texte numérisé non relu

MOYENS

Toute la question se réduit à un seul point. Les présents offerts à madame Goêzman ont-ils eu pour motif de gagner le suffrage de son mari, ou seulemeit d'obtenir des audiences qu'il refusait, el que le suppliant regardait comme très-nécessaires et trèsHoapff* tantes ? Au premier cas, le suppliant qui aurait consciti à faire ces préserits, et les agents intermédiaires parks mains desquels ils ont été faits, pourraient être nga^ dés comme répréhensibles. Au second! cas, il n*y a pv

MÉMOIRES

même de corps de délit, parce qu'aucune loi ne défend à un plaideur de voir son juge, et de solliciter des audiences par tous les moyens possibles.

Avant d'entrer dans la discussion des preuves que présente Tinstruclion, il y a un fait capital à éclaircir. Le suppliant a perpétuellement dit qu*il n'avait consenti aux présents qui ont été exigés pour lui faire obtenir des audiences de M. Goêzman, que parce que ce magistrat les lui avait persévéramment refusés. M. Goêzman dit au contraire, dans le mémoire de sa femme, et dans sa note imprimée, que le 2 avril il donna audience à M* Falconnet, l'un des conseils du suppliant ; et que le lendemain 5 avril, dans la matinée, il en donna une seconde au suppliant en personne. Il ajoute qu'il est faux que le suppliant ait été jusqu'à six fois chez lui les 1*' et 2 avril ; et, pour prouver ce fait, il cite la liste de son portier, sur laquelle, dit-il, le nom du suppliant n'est point inscrit ces jours-là.

Le suppliant soutient, au contraire, qu'il a fait, les 1*' et 2 avril, les six courses inutiles dont il a parlé dans sa déposition et dans ses mémoires ; qu'il est faux que le

2 avril. M* Falconnet ait eu audience de M. Goézman, et qu'il est également iaux que, le 3 au matin, ce magistrat ait donné audience au suppliant. Le fait concernant l'audience prétendue accordée à M* Falconnet est étranger au suppliant ; mais M* Falconnet le dénie formellement ; et ce qui rend très- suspecte l'allégation de M. Goézman sur cette audience, c'est son infidélité sur celle qu'il dit avoir donnée le lendemain 3, dans la matinée, au suppliant. 11 est de notoriété qu'alors le suppliant était au For-l'Ëvèque pour sa malheureuse affaire avec M. le duc de Chaulnes, et que le ministre ne lui avait permis de sortir pour solliciter son affaire qu'avec un garde qui lui fut donné pour l'accompagner partout où il

' irait, et le reconduire le soir en prison. Ce garde est le

sieur Santerre, dont la probité est connue, et qui a

( serment en justice. Si le suppliant avait été admis, le

3 avril dans la matinée, à l'audience de M. Goézman, le sieur Santerre l'y aurait accompagné; mais le sieur Santerre a déclaré et soutient affirmativement que ni lui ni le suppliant, qu'il ne quittait pas, n'ont point eu, le 5 avril, dans la matinée, d'audience de M. Goézman. Le fait de l'audience donnée le 3 avril au matin est donc de toute fausseté ; et si M. Goézman a été capable d*en imposer sur cette audience, comment peut-on l'en croire sur celle qu'il dit avoir accordée la veille à

; M* Falconnet ? Mendax in uno, mendax in omnibus : ce

sont les expressions de la loi.

Quant à la liste du portier, il est bien étonnant qu'on

ose présenter à la justice une pièce aussi méprisable. ^ Si le nom du suppliant ne se trouve pas sur cette liste • aux jours indiqués par M. Goézman, c'est que, pour

mieux faire connaître à ce magistrat tout l'empressé- , ment qu'il avait de le voir, il avait eu soin d'écrire de . petits billets qu'il laissait à sa porte, et par lesquels il ç demandait jour et heure pour une audience. Présu- ^ mera-t-on d'ailleurs que le suppliant, qui, suivant la } liste, avait été trois fois chez M. Goézman lors des plai-

doiries de la cause, et âans le temps qu'il n'était point son rapporteur*, eût négligé de lui rendre visite après que l'affaire eut été mise à son rapport ? Ënfm, ce qui tranche toute difficulté à cet égard, et ce qui renverse les inductions qu'on s'est efforcé de tirer de la liste du portier, c'est la déclaration de madame Goézman dans son récolement, où elle dit que le sieur le Jay la sollicitait pour obtenir des audiences de son mari pour le suppliant. Si M. Goézman eût accordé si facilement ces audiences, le suppliant n'aurait pas eu recours à des intermédiaires, et ces intermédiaires ne se seraient pas adressés à madame Goézman pour les obtenir. Le langage tenu par madame Goézman dans son récolement dément celui qu'on lui a fait tenir dans le mémoire distribué en son nom.

Mais, dit M. Goézman dans le mémoire de sa femme et dans sa note, les anciennes ordonnances interdisent aux juges toutes communications avec les parties plaidantes : le juge ne doit donc point les entendre ailleurs que dans son auditoire.

Le suppliant ne se serait jamais attendu qu'un magistrat qui se Vante • de marcher sur les traces des Pithou, des Mabillon, des Bignon, des Baluze et des Ducange, fit une application si fausse et si déplacée de nos ordonnances. 11 n'est pas vrai qu'elles interdisent aux juges toute communication avec les parties, mais seulement des fréquentations donijpourroiU être cau$ée$ vraiietnblables présomptions et suspicions de mal; tel est leur langage. Ce ne sont donc que les fréquentations et habitudes familières avec les parties qui sont interdites aux juges ; c'est sur ce principe que l'ordonnance de 1446, qui est une de celles citées par M. Goézman, défend, par l'article 6, aux juges de boire et de manger avec les parties plaidantes devant eux. Mais il est absurde de conclure de là que le juge, et surtout celui qui est rapporteur, doive refuser au plaideur la satisfaction de le voir et de lui expliquer son affaire ; il est plus absurde encore de dire que le rapporteur ne doit point entendre les parties ailleurs que dans son auditoire : il n'y a point d'auditoire pour les procès appointés et les causes mises en déhbéré; les parties, ne pouvant alors être entendues dans l'auditoire, sont obligées d'aller trouver le juge dans sa maison pour l'instruire. Cela s'est pratiqué de tout temps, dans tous les pays, dans tous les tribunaux, et cela se pratique journellement dans les causes mêmes qui se plaident à Taudience par le ministère d'avocats. Malgré la discussion qui s'en fait dans le lieu de l'auditoire, les juges ne refusent point aux parties la satisfaction de les recevoir chez eux et de les entendre : le suppliant a pour garant de celte vérité une partie des magistrats qui doivent juger le procès actuel ; ils ont eu la bonté de lui donner audience chez eux, et de l'entendre lors même des plaidoiries de sa cause ; et ils lui ont accordé la même grâce dans le temps qu'elle a été en délibéré.

< S, 26 et i7 mars.

* Pa^ 54 do mémoire de madame Goêiman.

MÉMOIRES

Les lois romaines ne défendaient point aux juges d'entendre les parties, mais seulement de vendre les audiences : non visio ipsa prœsidis cum prelio... S ne qui» prœsidum munus donumve caperet. Loi ff. de Officio prœsidis. Mais ces lois, loin d*inlerdire aux juges dVnlendre les parties, leur en prescrivaient robligalion; elles voulaient que Toreille du juge fût ouverle aux pauvres comme aux riches : œque aures judicantis pauperrimis ac divitibus rcserentur.

Comment, après des textes aussi précis, M. Goêzman peut-il invoquer la disposition des lois, pour autoriser le refus par lui fait obstinément d'accorder audience au suppliant?

Mais, dit-on, la cause ayant été amplement discutée lors des plaidoiries, M. Goézman n'avait pas besoin d*iiishiictiofa ooirrettes.

Le suppliant répond qu'il s*agissait dans la cause, non-seulement de sa fortune, mais de son honneur ; que son adversaire avait fait plaider aux audiences auxquelles, à cause de sa détention, il n'avait pu assister, une foule de faits aussi faux qu'injurieux, et entre autres sur des lettres écrites par le suppliant au sieur Duverney, et sur les réponses de celui-ci, qui prouvaient que ce respectable citoyen, cet homme si éclairé, si judicieux, avait discuté le compte, et n'en avait signé l'arrêté que dans la plus grande connaissance de cause. Il importait au suppliant* de faire connaître h son rapporteur toute la noirceur des calomnies qui avaient été débitées contre lui, il lui importait de lui faire voir ces lettres, de les lui faire lire les unes après les autres, de lui montrer que tout ce qu'on avait dit sur le format, sur le pli, était un tissu d'absurdités; et même que s'il y en avait une qui fût altérée, l'altération n'avait été faite que pendant que les pièces avaient été dans les mains de son adversaire, par la communication qui lui en avait été donnée de bonne foi. Le suppliant avait eu, au sujet de ces lettres, plusieurs conférences avec M. Dufour, son rapporteur aux requêtes de l'hôtel : il se flatte de l'avoir convaincu de leur sincérité. II voulait, il désirait ardenunent avoir aussi des conférences avec M. Goêzman, devenu son rapporteur en la grand'chanibre, pour lui démontrer, les lettres à la main, jusqu\^ quel point son adversaire en avait abusé à l'audience, et cependant M. Goèzman lui refusait tout entretien, tout rendez- vous.

Mais, dit-on encore, le suppliant ne s'est pas contenté de solliciter des audiences : il a donné de l'argent, il a fait des présents pour les obtenir, et les ordoimances le défendent expressément.

La réponse est simple et péremptoire. Ce sont les dons con-ompahles, les traités faits avec les juges sur le fait des procès, que les lois défendent aux parties. Mais nulle loi ne leur interdit de demander audience aux juges, et de solliciter ces audiences quand elles leur sont refusées. Le suppliant vient de faire voir combien il lui était important de voir son juge, et de l'instruire

' Lois vénales, Cod.

sur les imputations personnelles qui lui étaient (ailes; il désirait avoir un entretien avec lui; ce désir était 1^ gitime ; il serait injuste de lui en faire un crime, Le crime ne consiste que dans l'infraction de la loi;or, quelle est la loi qui défend aux parties de voir leon juges et de les solliciter? 11 n'y en a aucune. Si telfeM existait, elle serait sauvage et devrait èlre abolie, pus qu'encore une fois le juge, pour sa propre instrudioD, doit voir les parties et les entendre ? or il est pmnv que M. Goêzman avait refusé toute audience ao s^ phant les 1" et 2 avril.

Ce refus a fait recourir à toutes les Toîes possible pour se procurer cette audience désirée, et que le suppliant regardait comme indispensable. Le résultats toutes les démarches qui ont été faîtes a été que, sa» argent, on n'aurait point d'audience. Des agents into^ médiaires ont apprécié le sacrifice d*abord à cent kiois; ils ont ensuite demandé un bijou. Le suppliant n'a point Ml madame Goêzman ; il n*a fait ni fait faire de pacte avec elle ; il ignore personnellement si elle a rcepté l'or et le bijou; mais il sait, el les intermédbini savent comme lui, qu'il ne demsgidaît que des »diences, parce que tout son objet était d'instruire m rapporteur : ils l'ont tous déposé; madame GoênnaDfi elle-même attesté à la justice dans son récolement; de l'a répété dans son Supplément de mémoire. Si les intermédiaires ont rapporté, le jour de la perte do procès, les cent louis et la montre, ils en ont dcmné h raison, en déclarant que madame Goêzman arait ditqitf si le suppliant ne pouvait, avant le jugement, obleoir les audiences par elle promises, tout serait restitué. U suppliant n'a point été partie directe dans la négoôh tion ; on ne peut, pour lui faire un crime, lui snpposff une intention qu'il n'a jamais eue, celle de corroofit son juge; on le peut d'autant moins, que la femmeA? ce juge déclare elle-même que le suppliant ne loiafit fait demander que des audiences. Où est donc le crime? où est même le blâme? Est-ce du côte du sappCut, qui, contraint par une dure nécessité, a fait un sacrifia pour obtenir une chose juste qu'il demandait? ^» certes; mais il est entièrement du côté de ceux quioot exigé des présents, et qui ont mis un prix exorbitant à l'audience qui a été accordée. Le juge qui fait payeroK audience au plaideur est punissable ; mais le plaideff qui la paye, parce qu'il ne peut pas l'obtenir par muf autre voie, ne l'est point, parce qu'encore une fots,b demande par lui faite d'une audience est juste, el qœ jamais on n'est répréhensible lursqu^on fait des de* mandes justes. Malheur à ceux qui, pour les aooonkr, emploient de mauvaises voies! eux seuls mentent if blàine et la punition.

Aussi rien n'égale la sévérité de nos ordonnances sv ce point.

Celle de Pliilippe IV, de 1502. art. 13 «, défend m juges de rien prendre, même s'il leur était offert

Celle de Charles VU, du 28 octobre 4445, art. 6, W

' Conférence du CuesnoîSt

MÉMOIRES

défenses aux présidents et conseillers de prendre et recevoir par eux, leurs agents et familiers, aucun don et présent, sous quelque espèce que ce soit, de viande, tin ou autre chose.

Une seconde oixlonnance du même roi, de 1453, renouvelle la même disposition dans les termes les plus forts, art. 118: • Voulant obvier à rtm/i^no/ton de [>t>u, « et aux grandes esclandres et inconvénients qui pour « telle iniquité ou pervertissement de justice aviennent c souvent, défendons et prohibons à tous nos juges et • ofticiers, tant en notre cour de parlement qu'en « toutes autres cours de notre royaume, que nul ne « prenne et ne reçoive, par soi ou par autre directement « ou indirectement, dons corrompables..., sur peine de « privation de leurs offices ; et en outre voulons iceux « être punis suivant Texigence des cas et la qualité des « personnes, et tellement que ce soit exemple à tous. »

Et Tarticle 120 enjoint aux présidents des cours de faire diligente inquisition desdits cas, pour y donner provision convenable j et en faire punition sans dissimulation ou délai, et sans faveur ou exception de personne, sur peine d'encourir notre indignation, et d'en être punis.

Ces règlements, faits par les législateurs pour prévenir les abus dans Tadministration de la justice, ont été renouvelés par toutes les ordonnances postérieures * : ainsi les magistrats ne peuvent les ignorer. Les lois ne leur défendent pas seulement de rien recevoir des parties par eux-mêmes, mais encore par des personnes interposées, leurs gens ou familier s ^ directement ou indi^ rectement. Le suppliant ne va pas jusqu'à supposer que M. Goëzman ait eu connaissance des présents exigés par sa femme pour faire donner audience ; elle est néanmoins la personne interposée dont parlent les ordonnances, leurs gens ou familières. D'ailleurs il y a ici contre M. Goëzman la présomption de la loi qui porte : inUr proximas personas fraus facile prœsumitur. Si la fraude se présume facilement entre des personnes proches, combien, à plus forte rnison, doit-elle se présumer entre deux personnes étroitement unies par un lien sacré, qui vivent ensemble dans la plus grande intimité, qui ont la même habitation, la même table, le même lit, et qui ne doivent rien avoir de secret Fun pour Fautre ! M 'est-ce jkis ici le cas de dire : inter conrjunctas personas fraus multo facilius prœsumitur? }\si\Sy encore une fois, le suppliant n'entend point inculper II. Goëzman; tout son objet est de se défendre de Paccusation à laquelle sa dénonciation a donné lieu.

Maintenant que les faits ont été discutés et les princi}>es établis, il ne reste plus au suppliant qu'à mettre sous les yeux de la cour les preuves que fournit l'instruction : s'il en résulte qu'il n*a demandé et sollicité que des audiences, Taccusation en corruption de juge, intentée contre lui sur la dénonciation de M. Goëzman, sera démontrée fausse et calomnieuse.

* Article 10 de l'ordonnance de Charles Vlll, de 1495; article 36 de celle de Ix>ais XIl. de 1507; article S5 de celle de François I", de 1o55; article 19 de Tordonnance de Moulins de i:m6; article 43 de celle d'Orléans, de 1S60; article 114 de celle de Blois, de 1579.

Or, que disent les témoms T

La dame le Jay a déposé que madame Goëzman avait reçu cent louis pour une audience, et qu'elle en avait exigé et retenu quinze autres.

Le sieur Bertrand Dairolles n'a cessé de dire et de répéter, dans sa déposition et dans ses interrogatoires, que lorsqu'il s'adressa à la dame le Jay pour rengager à parler à M. Goëzman, il lui observa que ceux qui s'intéressaient pour le suppliant ne Im avaient parlé que d'audiences ; que ses sollicitations personnelles ne s'étendaient pas au delà ; que lorsqu'il eut fait deux rouleaux des cent louis, il les remit au sieur le Jay, en lui disant encore qu'on ne lui avait parlé que d'entrevues et d'audiences; qu'il ne se serait pas chargé de la com« mission, s'il y soupçonnait de la malhonnêteté.

Le sieur le Jay,. par la main duquel les cent louis et la montre ont été donnés, dit pareillement qu'il n'avait demandé autre chose à madame Goëzman qm eu audiences pour le suppliant.

Mais écoutons madame Goëzman elle-même; voici ce qu'elle a dit dam son récolement, dans lequel elle a toujoiurs persisté comme contenant vérité : Jamais le sieur le Jay ne m'a présenté d' argent pour gagner le suf» fragede mon mari, que l'on sait être incorruptible ; mais il sollicitait seulement des audiences auprès de moi pour le sieur de Beaumarchais.

Deux faits sont constatés par cette déclaration, que madame Goëzman a réitérée dans le supplément de mémoire qu'elle vient de distribuer. Le premier, que jamais le sieur le Jay ne lui a présenté de l'argent potlr gagner le suffrage de son mari (écartons donc ici toute idée de corruption) ; le second, que toutes les sollicita-^ ^ tiens du sieur le Jay se sont bornées à demander de:$ audiences pour le suppliant. Il n'était donc question que d'audiences, et non de séduction. Le suppliant n'entendait point gêner le suffrage de M. Goëzman, mais seulement le voir, et lui expliquer son affaire ; en lui demandant une audience, le suppliant ne lui demandait qu'un acte de justice.

Concluons donc que le suppliant n'a jamais demandé que des audiences ; que tout son objet était de voir son juge, pour l'instruire, et discuter avec lui l'arrêté de compte, les lettres et toutes les autres pièces, et repousser à ses yeux les traits envenimés de la (;^lomnie. Voilà le motif qui lui a fait désirer si ardemment de voir son rapporteur, motif aussi juste qu'honnête.

Mais ce qui n'est pas honnête, c'est tout ce qui s'est passé à l'occasion de la déclaration du sieur le Jay. Il est proiné au procès que M. Goëzman est l'auteur de cette déclaration ; qu'il a mandé le sieur le Jay chez lui ; qu'en sa présence il en a rédigé le projet, et qu'il la lui a ensuite dictée sur la minute qu'il en avait dressée. Madame Goëzman en convient elle-même dans son mémoire, page 23, en ces termes : Le sieur le Jay pria mon mari de lui arranger, dans la forme d'une décio' ration, les faits dont il venait de lui rendre compte; il fut en conséquence fait un brouillon, que mon mari corrigeaenpluiieurt endroits. Ce brouillon a donc été l'on*

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IJfureusfrn'-nt, la vérité sVst fait jour dan>rin>lrui> lion extraordinaire. Il e.it aujourd'hui déinoutré que It* suppliant et le sieur le Jay ironi fait aucunes tentatives pour |{a;(n4'r le suflra^^edi* 51. W'/man, inais seulement pour obtenir d«'S audieuce^ d«r lui. iMiiiander de> audieiiri's a s-on jii^e, le?» solliciter même pard<'S présents faits :i la femme pour les obtfuir du mari, quand il n%*sf j»as |K)Ssilde de les avoir autrement, n'est point un crime.

\a'. premierclief rraccii^atioii détniit, le second tombe de lui-uiêrne. Il n'est pas vrai que le suppliant ait injurié ni calffumié la per^^imne de M. fioëzman; il a srulemerit demandé à sa ffunue les quinze louis qu'elle a exigés pour le secrétaire, et qu'elle a retenus indumeutf au lieu de les lui remettre. Ces qiiin/e louis ne ]Miuvaient ;i aucun titre appartiMiirù madame Goëzman; elle devait donit l«*s rentlre. Ce n^est pas la faute du sup-

:iur.c =i II r«?f-mc:ff>n i* ces quiiue loois a (kaétu >- rt:r-"î : j -^cc ffè écrite», et i ijes propisfiÉ -z*.^ >!!':- y 1 >ii niiMn^ •!' Jniiité dios irudaiKtii 1 :n.- pré^'E.! '..«a* i.** prvfKK qu'elle ne doit il

<^ o.'Csi-ir^. \ '««CK3irms. il tous plaiviEfr :- .ir^-r :•* ?:2roiunt >ie fjcciisation intentée coitek| -.r:* r.r.>-r v^ i }rr>r€ «{ai interrieii'ln sera j^ni !'::• L-. ?• i;« il rr^r^r '{uel'iit le ^uppliaDtdel■a :r •!?-£ ai:L>:-fi- •.-••cfn» M. «k-rimaii, comme m ia rî T»:*? Um justice.

Si*jn€ : Ciiois ne BuriiioiB.

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ijCATRIÈME

MÉMOIRE A CONSULTEE

C03TKE

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La juf:ic«» •lu'on tous doit ïcniniF' ztr U focirté d'âne espccc «■ •-

iimvose.

• Lettre dm comte et It Mi* éat€€ de CrtmàkJ

■^>E l^4C>;.C \ LECK.- «fVOIRC», GAZETTES, LITTU* OOCMA

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Suivint 1.1 mandie ordinaire îles procès, un a-.'i ui*' ^«' dél'-nd sur les objets qui lui sont repro^ t.t s'en lient la : puur\u^qiril sorte d'intrigue, qn!^ bi*-nou mal dit. ^c^ amis ne s'en soucient guérefB^ nnH plus.

Il n'en e>t pas ainsi de ma cause, biiarre à Id dan< toute- -es parties. Non-seulement je suis foiwè plaid' r sur le fond des accusnlions, mais encore (lc<^ l«'n Ire la nature même de mes défenses.

|!> iiiioup de ^eiis irraves, en s'expliquant sur n^ é<rit-. ont trouvé que. dans une aflaire, où il allaita bonheur ou ilu malheur de ma vie, le sang-froid et ma ciinduile, la sérénité de mon âme, et la gaidê^ miui ton. annonçaient un défaut de sensibilité, pci propre à leur en iiispinT pour mes mallieurs. Tool sévère qu'est ce reproche, il a je ne sais quoi d'<M" ^'eant qui me touche, et m'engage à me justifier.

Mais qui a dit à ces personnes qu'il allait ici di bonheur ou du malheur de ma vie ? Comment saiM si je >uis faible au point de confier mon bonheur à b fortune ; ou sage a-îsez pour le faire dôptmdre unique im-nt de moi-même ? Parce qu'ils sont souvent trisifs au sein de la joie, ils rae reprochent d'être froid et traïKjuille au milieu du malheur! Pourquoi mettre sor le compte de l'insensibilité ce qui peut être en moi le ivsultat d'une philosopliic aussi noble dans ses eflbrt^ que douce eu ses effets ? Pour des gens très-graves, ^

HÉMOIHËS

lie n'est-i] pas un peu léger ? Je veux bien qu*ils

t que le courage qui fait tout braver, Tactivilé

il parer à tout, et la patience qui fait tout sup-

, ne rendent pas les outrages moins sensibles,

chagrins moins cuisants. Mais je me fais un

de leur rappeler que l'habitude du mal suffit

pour y résigner les créatures même les plus

en apparence.

femmes, dont le commerce est si charmant

semblent n'avoir été destinées qu'à répandre

urs sur notre vie, les femmes même nous don-

sans cesse la douce leçon de ce courage d'instinci,

philosophie pratique : formées par la nature,

Us fortes que les hommes, et soulTrant presque

^ cesse, elles ont une patience, une douceur, une

^^nité dans les maux, qui m'a toujours fait rougir de

tile, moi créature indocile, irascible, et qui prétends

Vhonneur de savoir me vaincre. Moins occupées de

"^ plaindre que de nous plaire, on les voit oublier leui-s

^OQfTrances pour ne songer qu'à nos plaisirs. 11 semble

lue notre estime et notre amour les dédommagent

tous leurs sacrifices.

Objet de mon culte en tout temps, ce sexe aimable

tU ki mon modèle. Il est impossible d'être plus mal-

keureux que moi sous toutes sortes d'aspects : mais

'en écrivant, je me sauve de moi-même pour m'occuper

de ceux qui pourront ni'estimer et me plaindre, si je

parviens à les instruire de mes maux sans les ennuyer

^de leur récit.

' Dès lors je suis comme Sosie ; ce n'est plus le moi soulTrant et malheureux qui prend la plume ; c'est un anlre moi courageux, ardent à réparer les pertes que la méchanceté m'a causées dans l'opinion de mes concitoyens, qui brûle d'intéresser les âmes sensibles, en peignant à grands traits l'iniquité de mes ennemis ; qui s'efforce d'exciter la curiosité des indifiérents, en ^payant un sujet aride. J'aspire à m'envelopper de la bieuTeillance pubhque, à en opposer la protection tutélaire à la haine de ceux qui me persécutent : enfin j^'oublie mes maux en écrivant, et suis comme un esclave qui ne sent plus le poids de ses chaînes, à l'instant qu'il voit compter l'argent de sa rançon.

D'ailleurs je me donne les airs d'avoir aussi ma philosophie ; et comme ce mémoire est moins l'examen sec et décharné d'une question rebattue, qu'une suite de réflexions sur mon état d'accusé, peut-être ne me saura4-on pas mauvais gré de montrer ici sur quel autre fondement j'établis la paix intérieure d'un homme si cruellement tourmenté, que cette paix parait factice aux uns, et du moins fort extraordinaire aux autres. Si r£tre bienfaisant qui veille à tout m'eût honoré de sa présence un jour, et m'eût dit : Je suis celui par qui tout est ; sans moi tu n*existerais point ; je te douai d'un corps sain et robuste; j*y plaçai l'àme la plus active? tu sais avec quelle profusion je versai la sensibilité dans ton cœur et la gaieté sur ton caractère : mais, pénétré que je te vois du boniieur de penser, de sentir, tu serais aussi trop heureux, si quelques cba-

grins ne balançaient pas cet état fortuné : ainsi tu vas être accablé sous des calamités sans nombre ; décliiré par mille ennemis; privé de ta liberté, de tes biens; accusé de rapines, de faux, d'imposture, de corruption, de calomnie; gémissant sous l'opprobre d'un procès criminel ; garrotté dans les liens d'un décret ; attaqué sur tous les points de ton existence par les plus absurdes on dit ; et ballotté longtemps au scrutin de Topinion publique, pour décider si tu n'es que le plus vil des hommes, ou seulement un honnête citoyen;

Je me serais prosterné, et j'aurais répondu: Être des êtres, je te dois tout, le bonheur d'exister, de penser et de sentir : je crois que tu nous as donné les biens et les maux en mesure égale ; je crois que ta justice a tout sagement compensé pour nous, et que la variété des peines et des plaisirs, des craintes et des espérances, est le vent frais qui met le navire en branle, et le fait avancer gaiement dans sa route.

S'il est écrit que je doive être exercé par toutes les traverses que ta rigueur m'.innonce, tu ne veux pas apparemment que je succombe à ces chagrins ; donnemoi la force de les repousser, d'en soutenir l'excès par des compensations ; et, malgré tant de maux, je ne cesserai de chanter tes louanges in cithara et deçàchorda.

Si mes malheurs doivent commencer par fattaque imprévue d'un légataire avide sur une créance légitime, sur un acte appuyé de l'estime réciproque et de l'équité des deux contractants, accorde-moi pour adversaire un homme avare, injuste, et reconnu pour tel ; de sorte que les honnêtes gens puissent s'indigner que celui qui, sans droit naturel, vient d'hériter de quinze cent mille francs, m'intente un horrible procès, et veuille me dépouiller de cinquante mille écus, pour éviter de me payer quinze mille francs au nom et sur la foi de l'engagement de son bienfaiteur.

Fais qu*aveuglé par la haine, il s'égare assez pour me supposer tous les crimes ; et que, m'accusant faussement, au tribunal du public, d* avoir osé compronieitie les noms les plus sacrés, il soit enfm couvert de honte, quand la nécessité de me justifier m*arracliera au silence le plus respectueux.

Fais qu'il soit assez maladroit pour pix)uver sa haison secrète avec mes ennemis, on écrivant contre moi dans Paris des lettres de Grenoble à celui qui l'aura aidé à me dépouiller de mes biens ; de façon que je n*aie qu'à poser les faits dans leur ordre naturel, pour être vengé de ce riche légataire par lui-même.

S'il est écrit qu'au milieu de cet orage je doive être outragé dans ma personne, emprisonné pour une querelle particulière;... s*il est écrit que l'usurpateur de mon bien profite de ma détention pour faire juger notre procès au parlement, et si je suis destiné de toute éternité à tomber à cette époque entre les mains d'un rapporteur inabordable; j'oserais désirer que fautorité, qui n'est jamais formaliste sur rien, le devint assez contre moi pour qu'il me fût interdit de sortir de prison pour solliciter ce rapporteur, sans être suivi d'un

MÉMOIRES

éloge que j*entends faire de mon courage ou de mon honnêteté.

Bi j*ajoule à cela les offres multipliées de secours et de services d'une foule d^honnèles gens, et les consolations particulières de Tamitié, vous conviendrez que l*exemple vivant d*une heureuse compensation du mal par le bien est ici joint aux enseignements de la plus douce philosophie :

. . . Sunt quoque gaudia luclus. Ovide.

Et les chagrins aussi sont mêlés de plaisir.

Quant au procès que je défends, indépendamment de la justice de ma cause, sur laquelle se fonde ma sécurité, je ne vois ici qu'un événement qui, tout bizaiTe qu'il est, mériterait peu d'arrêter les regards, sans la qualité, la quantité de mes ennemis, et sans mon courage à repousser leurs traits. Mais pour obtenir la justice que j^attends, je ne dois pas me lasser de discuter, en présence de mes juges, la seule question qui me soit vraiment personnelle dans le procès soumis au jugement de la cour:

Suiê-je un coriupteur, ou ne le suix-je pas?

Dans sa dénonciation, M. Goëzman a dit formellement que j'étais un corrupteur. Cette pièce est la seule contre laquelle j'aie à m'élever aujourd'hui, puisque c'est sur elle seule que le procès est établi ; mais le dénonciateur y déclare positivement qu'il n'est instruit du fait dont il m*accuse, que par le témoignage de sa femme.

Laissons dont la dénonciation de côté, pour ne plus nous occuper que de ce témoignage, unique et frêle appui d'un procès beaucoup trop fameux.

Mais la dame interrogée déclare, à son tour, que januitf le Jay ne lui a laissé d^argent pour corrompre son mari, qu'on sait bien être incorruptible; et quil ne lui marchandait que des audiences. C'est ainsi qu'en donnant dans son récolement le démenti le plus ferme à sa dédaration concertée, et à la dénonciation qui en est le fruit, cette dame anéantit encore une fois l'accusation de corruption portée contre moi; et tout est dit h cet égard, à moins qu'on ne trouve n la ranimer par les charges mêmes du procès.

Mais les interrogatoires de le Jay démentent la dénonciation du mari, et renforcent le récolement de la femme.

Mais les interrogatoires de Bertrand, mais ses mémoires, qu'il faut mettre en ligne décompte aujourd'hui, parce que, sortant d'une plume ennemie, ils doivent en être crus toutes les fois qu'ils s^expliquent en ma faveur ; c»:s interrogatoires, ces mémoires, en un mot tout ce qui nous est venu de la part du sacristain, confirment que jamais je n'ai voulu corrompre M. Goêzmnn l'incorruptible, et qu'on n'a jamais parlé, à lui sacristain, que d'entrevues et d'audiences.

Enfin toutes les dépositions renforcent ces aveux non suspects; tous les témoins conviennent que c'est avec la plus grande répugnance que je me suis prêté

à payer des audiences, dans le temps de ma j'avais le plus besoin d'argent et le moins de U pécuniaires.

Que reste-t-il donc au soutien de cette corr dont on a fait tant de bruit? Plus rien qu'un admi de présomption fondé sur l'énorme prix de deui écus pour une audience : mais le plus simple ex[ faire évanouir de nouveau ce fantôme.

Je demandais à grands cris dis audiences, et r comme je l'ai dit, pas plus d'espoir de les obtec d'argent pour les acheter. Un ami m'oflre cent le les confie à la prudence de ma sœur, qui, pai nieuse pour mes intérêts, parle d'abord de vin; louis, finit par en livrer cinquante, et s'en fût te si le sieur Bertrand, très-magnifique agent d*au( à qui rien ne coûtait en fouillant dans ma bours< me donner une preuve de zèle, n'eût été de so reprendre à le Jay les cinquante louis, ne fût dire à ma sœur : Quand on fait un présent^ il faire honnête, et ne lui eût par celte phrase arra autres cinquante louis. D'où Ton voit que, sans Be le porte-parole j et son zèle magnifique, le libn peut-être obtenu l'audience au prix des premie quante louis, et que les autres cinquante m'eusse à en solliciter une seconde, en cas de besoin.

Mais la première audience acquise au prix louis, il devint impossible d'aller au rabais pou conde. On n'offre pas une aigrette de verre à qi donné des boucles de brillants. Le prix des pr bontés d'une femme est au moins le taux de ce les suivent : c'est l'usage. Ainsi le défaut d'argent i forcé de recourir aux bijoux, comme c'est encore le lendemain de l'audience je remis au capitan ui tre valant cent autres louis, pour arracher une i audience.

Quant aux quinze louis exigés pour le secret ne sont en cette qualité sur le compte d'aucu dience; et l'on voit maintenant par quelle gi d'incidents la seule audience que j'aie obtenue, d'abord par mes amis moins de cinquante lou avoir l'air, en embrouillant les choses, d'avoir é deux mille écus.

L'audience du rapporteur ainsi rappelée à sa p estimation, le soupçon de corruption, fondé sui mité de son prix, tombe de soi-même ; et reman ce n'était encore là qu'une présomption, qui ei criminelle est sans force : il serait superflu de î ter plus longtemps.

Mais a-t-on fait de ma part une convention a dame Goëzman de me rendre mes cent louis, gagnais pas ma cause? Personne au procès n'i d'un pareil fait; Tunique madame Goëzman, ei de seul contradicteur, eût pu fonder ce reproc loin d'articuler qu'elle ait fait aucun pacte à ( avec le Jay, le seul aussi qui lui ait parlé, to défenses se réduisent à nier qu'elle ait reçu et à dire qu'on l'a glissé furtivement dans se de fleurs : ainsi le soupçon, qu'en donnant d<

HÉHOIHES.

pu avoir rintention de corrompre mon rapporteur, n*est ici qu'une vaine fumée, dissipée, comme on voit, par tous les vents de Thorizon : et c*esl ainsi que des détails insipidement nécessaires deviennent, malgré mes soins, nécessairement insipides, au grand dommage de Tindulgent lecteur.

Reste enfin pour dernière ressource à la haine, en faveur de la corruption, la misérable et fausse allégation de M. Goêzman, qui prétend m*avoir donné deux audiences en un jour, et deux autres à deux de mes amis ; et qui s'essoufîQe à faire entendre que quatre audiences accordées sans intérêt en (rois jours doivent faire soupçonner que mes sacrifices d^argent avaient un autre objet. Kn attendant qu'il prouve les quatre audiences, je lui soutiens, moi, que je n'en ai reçu qu une. Mais, malgré le témoignage d'un homme public et sermenté, du sieur Santerre, mon gardien, qui ne me quittait pas, la contradiction sur un fait aussi grave étant positive entre M. Goêzman et moi, la cour n'a pas négligé d'acquérir les lumières qu'une confrontation indiquée par la loi devait répandre sur l'affaire en général, et sur ce point en particulier. Elle apprendra bientôt comment, à cette occasion, mon digne rapporteur est sorti des mains de son humble client.

Les faits ainsi posés, discutés, approfondis, et les témoins, les accusés, les contradicteurs même détruisant àPenvi le système absurde de la corruption établi contre moi par M. Goêzman, il faut en revenir à cette autre question.

Lorsque le malheur des afl'aires jette un infortuné sous la dépendance d'un pareil juge, que doit-il faire? Refuser de tor ! On ne l'aborde pas autrement. En donner, et se plaindre de la vexation ! On peut se voir à l'instant accusé, décrété, prêt à périr. Entre deux extrémités, quel parti prendre? Voilà le vrai problème : mais, en bonne justice, je ne me crois pas plus obligé de le résoudre, que de relever sérieusement le reproche singulier de séduction que me fait madame Goêzman, dans son supplément divisé par première, seconde et troisième atrocité ; et le reproche plus singulier encore que beaucoup de gens me font de n'y avoir pas répondu dans mon dernier mémoire.

Vous avez osé (c'est madame Goêzman qui parle, p. 10), en présence du commissaire, du greffier, etc., me dire que je vous aurais, si je voulais, l'obiigation de n'être point enfermée par mon mari. Vous avez poussé Vimpudence plus loin encore : vous avez osé ajouter (pouripioi suis -je forcée de rapporter des propos aussi insolents qu'ils sont humiliants pour moi?), vous avez osé ajouter, dis je, que vous finiriez par vous faire écouter ; que vos soins ne me déplairaient pas un jour; que... Je n'ose achever Je nose vous qualifier.

Fi donc des points!... Il fallait oser, madame; il fallait achever, il fallait me qualifier. Que voulez-vous donc dire avec vos poiulï?... Vous mettez là de jolies rélicences dans vos mémoires... Je répondais à toutes vos injures par des compliments généraux, qu'il paraît qu'un amour-propre éveillé vous a fait prendre du bon ou du

mauvais côté, comme il vous plaira d'entendre : mais des points... Vous me feriez une belle réputalîonîQuene femme honnête voudrait jamais m'admettre, si je ne détruisais pas l'impression que vous donnei ici de mon cavalier respect pour les dames! Quelle femme osenit se croire en sûreté chez elle avec moi /quand elle penserait que la fenune de mon ennemi même, agitée, furibonde, et, critique à part, dénuée de ces grâces touchantes, de cette douceur qui fait le charme de son sexe, en plein greffe et devant le juge et le grefGer, a cooni des risques avec moi d'un genre à exiger des points..., et qu'elle se croit en droit de me traduire aujourd'hui en justice comme un audacfeux effronté, moi quin^étab devant elle alors qu'un très, très, très-modeste confronté: je m'en souviens bien.

// est atroce (dites- vous, page 1) que ce êédmdewt préparé au combat (le joli choix d'expressions!) jette m coup d'œil de compassion sur une femme timide; (b peste! quelle timidité!) qu'il triomphe de P avoir fait rougir, lui qui ne rougit jamais. Oh ! pour cela, madame, c'est bien pure malice à vous de dire que je ne rougi» jamais, moi qui, sans reproche, ai eu lu bonté de baisser les yeux pour vous deux ou trois fois, pendant que le greffier lisait les décentes raisons que tous aviet données de votre défaut de mémoire! A la Térilé je ne rougissais pas *, mais je faisais plus ; je voulais rougir pour vous en donner l'exemple : et je ne doute pas que M. de Chazal n'ait rendu compte à la cour du ton doux et poli dont j'ai répondu aux mâles injures d'une femme faible, et peu faite ^ par son inexpérience, pour entrer e» lice avec un séducteur adroit.

En vérité, madame, vous avez de si singulières expressions, qu'on dirait que vous y entendez finesse. Vue femme faible, et peu faite, par son inexpérience, pour entrer en lice avec un séducteur adroit! Mais cVst que, loin d'être une femme faible, vous étiez, madame, à ces confrontations, la femme forte, la véritable femme forte, provoquant, injuriant, maudissant, et parlant, parlant, parlant... Quanta votre inexpérience pour entrer en lice, voilà sur quoi, par exemple, il m'est impossible de prononcer, moi qui me suis toujours tenu dans le plus respectueux éloignemcnt de la lice. Avec un séducteur adroit ! 11 ne tiendrait qu'à moi de prendre encore cela pour un compliment, et de le rapporter à ce qu'on appelle proprement la séduction d'une femme : car si vous l'entendez du côlé de l'argent ijue moi, séducteur adroit, vous ai envoyé par Vadroit séducteur Bertrand, qui Fa remis à Vadroit séducteur le Jay, qui l'a remis, comme on suil y très-adroitement dans votre carton de fleurs, vous m'avouerez qu'il n'y a pas là de quoi se vanter d'une merveilleuse adresse en faii de séduction.

Quoi qu'il en soit, un seul exemple va mettre la cour en état de juger lequel des deux contondants est sorti de son caractère à ces confrontations. Il était dix heures du soir, nous touchions à la fin de la première séance: Homme atroce, me dites- vous (et j'en tremble enoore)r on vient de faire la lecture de mes interrogatoires, et «mk remettez à demain à y répofulre, pour avoir apparent-

MÉHOIRES.

ment le temps de disposer vos méchancetés; mais je vous . déclare, misérable, que si vous ne me faites pas sur-4e' champ, et sans y être préparé, une interpellation, vous ny serez plus admis demain matin.

kusA surpris de cette fiére provocation que du ton brave qui l'accompagnait : « Eh! d*où savez-vous, ma- «I dame, que je suis un homme atroce, un misérable ? « Je n*ai jamais eu 1 honneur» avant ce moment-ci, de « roe rencontrer avec vous. — Je le sais rfoà je le sais; - je rai entendu dire..,— X M. de la Blache sans doute '^ « — i4 tout le monde : cet hiver, au bal de V Opéra. — Il « était donc bien mal composé : en vous voyant, ma- « dame, je sens qu'il y avait mille choses plus agréables « à dire : et vous avouerez qu*on vous a tenu là de tristes *c propos de bal. Quoi qu*il en soit, vous voulez absolu- « menl une interpellation avant de nous quitter? II M faut vous satisfaire. Je vous interpelle donc, mada- « me, de nous dire à Tinstant, sans réfléchir et sans y « être préparée, pourquoi vous accusez, dans tous vos « interrogatoires, être âgée de trente ans, quand « votre visage, qui vous contredit, n*en montre que « dix-huit? • Je vous fis alors une profonde révérence pour sortir.

Malgré la colère que vous en montrez aujourd'hui, avouez-le, madame, cette atrocité vous offensa si peu, que, prenant votre éventail et votre manteau, vous me priâtes de vous donner la main pour rejoindre votre voilure : sans y chercher d*autre conséquence, je vous la présentais poliment, lorsque M. Frémyn, le meilleur des hommes, mais le plus inexorable des greffiei^, nous fit apercevoir que nous ne devions pas descendre du palais ensemble avec cet air d'intelligence peu décent pour Foccasion. Alors vous saluant de nouveau, je vous dis : « Eh bien ! madame, suis-je aussi atroce qu'on a « voulu vous le faire entendre? — Eh mais ! vous êtes au moins bien malin. — i Laissez donc, madame, les « injures grossières aux hommes ; elles gâtent toujours « la jolie bouche des femmes. » Un doux sourire, à ce compliment, rendit à la vôtre sa forme agréable, que Thumeur avait un peu altérée : et nous nous quittâmes.

Il faut pourtant convenir que tout cela n'est ni si meurtrier ni si atroce que madame Goëzman voudrait le faire entendre : et sur la vérité de ces faits, sur la frivolité des reproches de cette dame, j'invoque le témoignage du grave M. Frémyn : et, sans le peu d'importance du sujet, j'oserais bien invoquer celui de M. de Ghazal lui-même.

Et comme il faut que la bizarrerie éclate dans toutes les parties de ce fameux procès, après avoir eu besoin de très-grands efforts en me défendant, pour détruire l'importance d'une corruption qui n'a jamais existé, pour atténuer celle d'une séduction à laquelle je n'ai jamais .songé, je me vois forcé d'en employer de plus grands encore pour établir l'importance du crime de faux dans Incte de baptême, sur lequel j'ai dénoncé publiquement M. Goëzman, et pour montrer la liaison intime de cette dénonciation avec mes défenses.

.V entendre quelques personnes, je suis un méchant

homme, instrument servile de je ne sais quelle haine qui veut, dit-on, perdre M. Goëzman : et pour accréditer ces bruits, on feint d'oublier que ce n'est pas moi qui ai fomenté la querelle, que je n'ai point attaqué M. Goëzman ; on feint d'oublier que je suis accusé de corruption, de calomnie, et décrété depuis huit mois sur le dénoncé de ce magistrat; que c'est lui qui m'a forcé de me défendre, quoique j'eusse dit à M . de Sartines, à M. le premier président, et plus nettement encore au vertueux conciliateur Marin, que j'invitais mon rapporteur à me lai.sser tranquille, parce que, s'il s'obstinait à m'attaquer, jelui opposerais un courage sur lequel il ne comptait guère. On feint d'oublier que le propos de M. Goëzman, très-public alors, était qu'il me poursuivrait jusqu'aux enfers ; à quoi je répliquai : Puisqu'il le veut absolument, voyons donc lequel des deux y laissera l'autre.

Maintenant que l'action est bien engagée, on me voit porter en parant, serrer la mesure, et gagner du terrain sur l'adversaire ; pour m'inculper, on invoque à son secours la commis<»ration publique : vexât censura columbas. Tout ce qu'il a fait n'est, dit-on, que peccadilles; subornation de témoins, minutation d'écrits, faux dans les déclarations, dénonciation calomnieuse au parlement, tout cela n'est rien : dat veniam corvis.

Forcé de prouver à mon tour les faux de ses déclarations, ou de succomber, je montre que tel est son

usage.

Eh ! comment l'aurait-il négligé pour perdre un ennemi, lui qui n'a pas craint de commettre un faux au premier chef contre un malheureux enfant dont il s'était rendu le protecteur déclaré! Telle est l'analogie, la liaison intime et nécessaire entre le faux de mon rapporteur dans l'acte baptistaire, et le faux de mon rapporteur dans notre procès.

Mais ce faux du baptême est, dit-on, purement matériel, une misère qui ne mérite pas qu'on s'y arrête un moment : dai veniam corvis.

Laissons de côté ces jugements légers, ces absolutions cavalières, et montrons aux citoyens, justement alarmés de voir au parlement un pareil magistrat, que le faux du baptême est un des plus graves qui puissent se commettre contre la société *.

Quoique je le sente vivement, ma plume inégale et profane est peu propre à peindre l'irrévérence de celui qui, dans le saint lieu, se joue du premier et du plus grand des sacrements : j'aurai le respect de m'en taire : mais la double austérité d'une partie de mes juges, prêtres et magistrats, n'a pas besoin d'être inspirée pour s'armer contre une pareille profanation, et le délit de 11. Goëzman n'attaquant point le salut de l'enfant, mais son état civil, c'est ce deniier point seulement que je me permettrai de discuter.

• Croirait-on qu'on a potii^sé la démence jusqu'à faire l'apologie de ce faux danx une misérable gazeUe à la main, en date du 30 janvier dernier? Aucune peine ne peut élre prononcée contre un pareil nouvelliste, le bain froid et la saignée est le traitement qui lui convient.

MÉMOIRES

Pour rendre le baptême aussi utile à l'homme qu'il est indispensable au chrétien, la politique a joint à Pacte religieux le plus nécessaire au salut de tous Tacte civil le plus important à Texistence de chacun : le point de législation qui a confié au dépôt public le nom, V'd^e et Tétat des citoyens, est si utile et si grand, qu'il eût sans doute mérité d'appartenir au christianisme ; mais, il faut être vrai, nous en devons la reconnaissance au plus sage des païens, au grand Marc-Aurèlo, qui le premier ordonna que le nom, Vàge et Tétat des citoyens, attestés par des témoins, auxquels répondent nos parrains et marraines, fussent inscrits à Theure de la naissance sur un registre public ; qui fil déposer ce livre de vie dans le templi' de Saturne ; et qui en confia la garde aux prêtres du père de tous les dieux, du dieu du temps et de la durée ; du dieu enfin dont l'idée se rapproche le plus de la majesté que nous reconnaissons à TÊtre suprême.

J^gnore on quel siècle l'Église chrétienne adopta cet usage précieux à Thumanité : mais il faut croire que ce fut assez tard, puisque le baptême ne se donna longtemps qu'aux adultes, suivant l'avis de TertuUien et de quelques Pères de l'Église ; et souvent même à l'heure de la mort, par la persuasion que ce sacrement, effaçimt le péché originel, devait aussi laver de tous les autres péchés. Avant la réunion du procès-verbal au sacrement, chacun de ces actes séparés était également respectable aux hommes : la politique et la religion gagnèrent à les réunir, l'une de la sûreté pour les citoyens, Tautre de la considération pour ses ministres. II parait même que la double utilité dont ces derniers se sont rendus aux hommes par cette réunion est le vrai fondement de la dislance que l'opinion met entre les prêlros séculiers, chargés du dépôt de tous les actes importants de la vie, et les réguliers, qui ne sont chargés de rien.

Si donc rulilité fait tout le mérite des hommes et des choses, qu^on juge de quelle majesté devint le bnptème lorsque les deux points fondamentaux de tout bonheur furent rassemblés en un seul et même acte : sans le baptême on resta nul en ce monde, et l'on fut perdu pour jamais dans l'autre ; et c'est do cet acte si saint, si grand, si révéré, si nécessaire, que M. Goêzman^ homme éclairé, jurisconsulte, criminaliste, conseiller degrand'chambre du premier parlement de la nation, fait un badinage perfide et sacrilège ; il s'avance au temple de Dieu pour présenter au christianisme un nouveau-né, à la société un nouveau citoyen : il s'agit, pour ce magistrat, de constater légalement qu'un tel est fils d'un tel ; le père ne sait pas écrire, il ne peut rien pour assurer l'état civil de son enfant; la marraine est fille mineure, sa signature est sans force aux yeux de la loi ; reste pour unique ressource au malheureux enfant l'attestation de son parrain ; lui seul peut donner la sanction à son état; et ce faux protecteur ne rougit pas d'y signer un faux nom; au double faux d'un faux domicile, il joint le triple faux d'un faux état ; et par cet acte également barbare et peu sensé, celui qui devait assurer l'existence d'un citoyen se fait un jeu de la compro-

mettre. Dans Tétai où il met les choses, si cet enbn* veut un jour appartenir k quelqu^un, il faut qu'un arrà de la cour invoquant la notoriété, le réhabilite dans ses droits : sans cela, comment héritera-t-il? comment eontractera-t-il ! comment signera-t-il en sûreté Un M, fit d'un tel^ puisque, grâce à l'honnêteté de Louîs-Valentîn Goëzman, conseiller au parlement, quai Saint-Paol. Louis du Gravier, bourgeois de Paris, rue des Lions, n est qu'un être idéal et fantastique, qui ne peut constater rétat civil d'aucun être existant et réel?

Voilà le délit, voilà le crime ; voilà l'état de celui qui l'a commis. L'importance du cas, du lieu et de la personne est établie : en dénonçant le faux, j*en aiprouTt la liaison, l'intimité, l'identité, Tinhérenceà lacauseqoe je défends. J'ai montré de plus qu'il n'a pas tenu à ce faneste magistrat que je ne fusse écrasé sous le poids d'une accusation criminelle. J*ai démontré que la suggestion, la subornation, le faux, la cabale et rintrigw ont été, sans scrupule, employés contre moi. Et dans te combat à outrance, où il faut qu'un des deux périsse, des gens légers me blâment d'oser unir la dague i Tépée contre un ennemi sans pudeur qui me poursuit avecb flamme et le fer !

Jugeurs aussi légers que tranchants, je voudrais vws voir au point de balancer le plus pressant înlérètparde petites considérations; je voudrais vous yoîr en tête m adversaire aussi violemment soutenu que le mien: à si puissance formidable opposant votre dénûment, etTotn isolation à ses entours; n'ayant pour tout soutien que II bonté de votre cause, et votre courage à la défendre; et ranimant votre cœur par le seul espoir que le parlemeot prononcera sur les choses, et non sur les personnes, qu'il jugera leur délit sans avoir égard à leur crédit?

Aucun autre homme ne pouvait dénoncer M. Goémua pour ce fait, sans peut-être encourir le mépris qa'oi garde aux vils délateurs : mais moi, jeté loin de mon rw^ par la violence, n'ai-je pas dû le regagner à tout prix, même en expulsant du sien mon injuste adversaire? Tel de vous ose me blâmer, qui frémirait d'être obligé de se défendre à ma place, et qui, pour perdre l'ennemi, peutêtre accueillerait mille moyens offerts, que ma délicatesse m'a fait rejeter jusqu'à ce jour.

Mais quel intérêt ce magistrat avait- il à eommettreim pareil délit ? Qui a pu le pousser à cet acte insensé ? — Faul-il l'avouer, messieurs? soltise et défaut d'âme; deux vices également opposés à la dignité d'un magistrat.

La soltise nous jette en des embarras dont le défwt d'âme ne sait nous dégager que par des voies malhonnêtes.

Dans l'affaire qui me regarde, M. Goêzman, instruit de la faiblesse de sa femme, n'avait qu'à remettre au libraire ou même garder les quinze louis, à son choix, mais se taire sur cet événement : peut-être aurait-on tenu quelques propos; il n'en eût été ni plus ni moins pour sa ifputalion. Mais il ne sait, pour se tirer d'affaire, que suborner le Jay, fabri(iuer des déclarations, me dénoncer au parlement, entamer un procès ridicule, et le soutenir par des moyens infâmes : soUise et défaut d*âme.

HÉMOIRES.

Ce qui lui est arrivé là pour quinze louis lui fût également arrivé pour quinze francs. C*est justement Fhistoire du baptême ; il pouvait dire à cette petite fille Capelle, qu*il entretenait à huit louis par mois : Tu conçois bien, mon enfant, qu'il ne convient pas à un grave magistrat qui, pour te plaire, a mis un mur de séparation entre sa femme et lui*, mais dont la liaison avec toi doit Atre ignorée, d'aller courir le risque de voir publier un pareil compérage à la fin de 1772. Fais tenir cet enfant par qui tu voudras : j'en serai, pour l'obliger, le parrain lionoraire : voilà deux louis pour les frais de gésineeide baptême, et je prendrai soin du fillot. Tel est le manteau dont la prudence, au moins, devait couvrir sa faiblesse.

Au lieu de cela (voici la sottise), mon rapporteur ne sait autre chose que d'aller in fiocchiy habit noir boutonné, cheveux longs bien poudrés, gants blancs et bouquet à la m:iin, menant sur le poing sa commère à Téglise; et là, pour accorder la décence et le plaisir (voici le défaut d'âme), mon rapporteur signe un faux nom, prend un faux état, donne un faux domicile, 6te l'existence à son filleul, et s'en revient gaiement bourrer de bonbons sa commère, s'al tabler au souper de famille, et faire à Tacconchée des promesses pour l'enfant, dont il est bien sûr d*éluder l'efTet à son gré quand sa fringale amoureuse sera passée. Et vous, ses bons amis, l'on est assez curieux de voir comment vous vous y prendrez pour excuser ses honnêtes plaisirs.

Sera-ce sur sa jeunesse? il a quarante-quatre ans passés ; sur son ignorance ? il se dit le Du Cange du siècle ; sur la frivolité de son état ? il est conseiller de grand chambre; sur la considération due à sa place? il Ta dégradée publiquement ; sur la légèreté d'un pareil faux ? je viens de prouver qu'il n'en est point de plus grave ; sera-ce sur son crédit? il s'est trop mal conduit pour en conserver ; sur le scandale de sa condamnation ? il Ta provoquée lui-même à grands cris; enfin sur l'honneur de la magistrature ? il est bien prouvé que cet honneur consiste à se défaire d'un homme qui l'a déshonorée.

Vous serez sans doute assez embarrassés à le tirer de là, à moins que le comte de la Blache n'ait encore une lettre de Grenoble toute prête au service de son rapporteur ; car ce n'est pas assez de parler ici ; la parole se perd avec Thaleine et se dissipe dans l'air : mais la plume! la plume légère du comte de la Blache serait, je l'avoue, d'un très-grand poids dans cette affaire. Ce juge, dirait-on, a fort bien jugé pour ce plaideur; à son tour ce plaideur a fort bien plaidé pour ce juge; tout cela est dans Tordre; entre les gens vertueux, la vie n'est qu'un commerce de bienfaits et de gratitude le plus louchant du monde.

Mais si vous êtes embarrassés, voici quelqu'un qui ne l'est pas moins que vous. C'est le grand Dertrand, qui depuis une heure est là, le cou tendu, l'œil en ariêt, la bouche ouverte, attendant son article, inquiet s'il arrivera bientôt ; et ce n'est pas sans sujet : en bonne guerre

* Voyex la note imprimée de M.Goèimaii.

il est dû réponse ferme et franche à son dernier mémoire: il ne l'attendra plus.

J'ai beau vouloir garder mon sérieux en parcourant ses écrits, le rire me prend dès la première page, et voilà ma gravité partie. N'est-ce pas aussi la plus plaisante chose du monde que ce grand sacristain, qui ne prend jamais ses épigraphes que dans son bréviaire à deux colonnes, parce que le français esl à côté du latin ; n'est-il pas, dis-je, bien plaisant qu'oubhant sa qualité de défenseur de M. Goêzman, le jour même que ce magistrat éprouve un second décret d'ajournement personnel, il s'avise de choisir, pour épigraphe à son supplément, un verset de psaume finissant par ces mots : Comprehensus est pecca-

tory ENFIN LE COUPABLE EST PRIS ?

Puisqu'il n'y a pas moyen de travailler sérieusement en prenant ce mémoire par le commencement, essayons de nous remonter au grave en commençant à le lire par la fm. U voilà retourné. Le premier objet qui me frappe à sa dernière page est un cartel bien imprimé, bien public, bien ridicule, et bien lâche; mais le plus risibleest que le grand cousin, craignant que son nom ne m'imprimât pas assez de terreur, a fait choix d'un compagnon d'armes qui prend le nom de Donnadieu, L'envoi d*un cartel signé Donnadieu / il y a de quoi faire expirer d'angoisses.

Mais consolez-vous, mes amis; ce n'est pas le véritable Donnadieu tenant une académie d'armes à Paris, homme estimable qui a trop de sens pour signer une bêtise, et trop d'honneur pour être le second d'une lâcheté Cet autre Donnadieu, mes amis, est une espèce d'avocat» sauf l'honneur de In profession.

Deux chiens, dit-on, naquirent d'une même lice, et furent nommés César, En grandissant, l'un devint chasseur valeureux, élancé, giboyant, guerroyant, et retint le nom de César par excellence. L'autre écourlé, trapu, fidèle au garde-manger, toujours sale, aboyant, écornifflant, avalant; et notre maître la Fontaine nous apprend que ce César de chien fut surnommé Laridon par les cuisiniers. Ainsi le second de Bertrand le duelliste s'ap pelle Donnadieu de Nopprat, pour le distinguer du Donnadieu par excellence.

Mais ce cartel m'a moins étonné qu'il ne m'a réjoui ; je m'y attendais. Madame Goézman, dans la première page de son supplément, chaussant l'éperon, passant le baudrier de son suisse au sacristain, et lui donnant l'accolade, en avait fait son chevalier Bertrand. Un bras vigoureux, disait-elle en me menaçant, vient d'arracher son masque, un homme vient de déchirer le voile. Je me repose sur son courage.,. Et enfin elle nous apprend que ce chevalier de bal, qui arrache des masques et déchire des voiles, est le sieur Dairolles. Étonnez-vous, après cela, de le voir, le jour du décret du mari, prendre pour devise : Comprehensus est peccator, porter les couleurs de sa dame, imprimer le placard et jeter la mitaine !

Si tout cartel imprimé n'était pas une lâche forfanterie et si lâche que le parlement, qui a lu comme moi celui du cousin, n'a pas seulement daigné charger le ministère public d'en informer, si lâcha que M. le procureur géoé-

'HHi

MÉMOIRES

rai a liî^ votilii ttui faire la ^Hcn de ne mettre aocane UniHftituré' â cMie lUrrirandade renforcée; si ce cartel, div-je, e6t riiériti; quelque répouM?, voici quelle eût été la mmme : Quand un mu^rrier a le ciurage de sauter seul k \nfTi\ d*uiM' gal/'fe plein/' de chevaliers, ce n'est pas pour i»*aniUMfr â y faire le coup de poing avec les lépreux de larlfirHjrme. De rn^me iri, me trouvant en tête une foule dVnnemis rroiicfs, fourréft, dignitaires: avant le choix de« romhattanis, irai-je exprès me commettre avec les 4rgou^inHdela troupe, ou hrùler une amorce de préféumci* avec le sacristain de la comfiagnie, tant en son nom rpie c/imme trom^iette de Narin-la-Gazet(e, et chevalier delà dame aux quinze louis?

Mais de quoi H*agil-il enfln ? car il faut faire justice à font lo monde.

Dans mon troisi/*me mémoire j'avais répondu (p. \\\ l\ la demande de quelques avances que le sieur Bertrand nn\i malhonnêtement réclamées : « Vous avez depuis « un an à moi deux efl'ets de cent louis chacun, vous « vont* payerez dessus, etc. »

Te sieur Dertrand, faisant de Tindigné dans son supplément t commence par nier mos deux effets de cent louis, en répondant (page 8) : Peut-on pousser Vimpu^ dmre plus loin, le cœur serré par r inspection de ces Uynes, etc. Sa réponse est fort longue, on y reviendra : puis, soutenant sa dénégation de la provocation la plus géiiéreiiHo, il rappelle la page 50 de mon second mémoire où j*ai dit :

Si la haine qui me poursuit a quelquefois altéré mon caracthe, que celui que f ai pu offenser dise de moi que je suis un homme malhonnête, fy consens ; mais qu'il ne dise pas que je suin un malhonnête homme ! car je jure que je le prendrai ii partie si je puis le découvrir, et le forcerai par la mie la plus courte à prouver son dire ou à se rétracter publiquement. A quoi il répond sans hésiliT, pago dernière : Kh bien ! M. de Beaumarchais, vous êtes un homme malhonnête et un malhonnête homme, et certainement vous ne prendrez pas la mie la plus courte. — Eh pourquoi donc, cousin, ne la prendrui-je pas ? C'est pourtant ce que je vais faire à l'instant.

Il est vrai que. \\o\\v forcer litTtrand r honnête homme ft se rétracttT, je n'ai pas fait battre la caisse à sa porte pour offels égarés, connue un gaillard ressentiment eût \\\\ me rinspiivr. Il est vrai (pie je n'ai pas dénoncé le rarlol de Bertrand, le tjênéreu^r, au ministère pulilic, connue IxMucoup d'honnêtes gens, qui ne voient pas si clair qiio iium dans mes ;)ftairt*s, s'eiupivssaient de nie le iMïustMlliT. Il est encore vrai que je n'ai [kis s;uiglé un ro»ip «l'épée dans la cuisse h Bertrand le vaillafd, r;uUe d'avoir hnmvé chez lui du cœur à penser, comme quelques plaisants Font répandu dans le monde. Mais il u'iMi :) pas marché plus roide un instant (tour cela ; car déN le lendemain, pivnant pour hénuit d'annes le hraxe huissiorqui vléreud uu^ meubles. j*ai fait sommer «^ mou tour le oapilan. par un cartel timbré, de se rendre eu champ cliv> dans lu salle des consuls de Paris, où maître B«*noist. UHm pr\Knireur. et le sieur Mention.

qoi lui avait remis mes deux eflèCs de oent looîs, il y i plus d*un an, l'ont Taineroeot attendu deux jours de suite.

En ennemi prudent, le cheralier Bertrand a faûié prendre deux défauts contre lui ; mais an tnmiéBe cartel, sentant bien que faute de répondre on alliille condamner à me payer la somme de deux cents knii, il est venu enfin aux consuls en hante personne ; et là, le sieur Mention ayant réclamé les deux efleCs de ool louis qu'il lui avait remis de ma part, en tel temps, pour en poursuivre le payement» et maître Beooist rayant sommé de déclarer s*il conTenait atoîr reçi lesdits effets, ou s*il persistait à les nier comme fl Tavait fait dans son mémoire ; alors, de ce ton de onh frérie avec lequel, en mentant le jour de son interrogatoire aux pieds de la cour, il avait pris le ciel d k crucifix à témoin de la vérité de set discours^ emporté par l'enthousiasme de sa dernière productiou» il dit (p. i" de son supplément): Ennemi du menmm^ elé r artifice., y puissent ma candeur et ma nncériU me fèm des protecteurs de mes juges! (P. 8.) Qu*un kùmmeéi bien est malheureux, d*être livré à la fureur dTam |Nrvers! Mais les deux cents louis de M. de Beaumardiaii!

— (P. 9.) Un homme audacieux marche à la lueur iTn flambeau qui V égare, il court après une chimère et inrf entraîner un (grand) innocent dans Pabime ak m heàtt va le plonger, — Entendez-vous par là que le sieur de Beaumarchais ne vous ait pas remis les deux effets qi'il redemande? ~ (P. 10.) Il n'a connu ni la houle ni la périls des moyens dont il se servait ; et sa méchaneeU % ressemblé au tonnerre, qui ne cesse d'être à craindre qse lorsquil est tombé, — Oui ; mais tout cela ne dois apprend pas si vous avez ou non les deux effets de cent louis? — (P. 15.) Le plus lâche des homme* ose, «w Mil front d airain, attaquer et mon cœur, et mon e^rit, et mon âme .. // assure avec impudence des faits fax et défigurés. — Quoi ! monsieur, vous niei que vous ayez les deux effets de cent louis?— (P. 11.) Commeié jugC't-on des motifs des hommes par leurs actions ? (P. 171 Prenez le flambeau de la haine, et portez-^e dans tms les replis de ma vie, je vous défie de me trouver en itfaut. — 11 n'est ici besoin de haine ni de flambeau pour prouver que vous retenez deux effets de cent louis qui ne vous appartiennent pas. — (P. 9.) Est-ce là la wutrcke de r innocence ? agit-elle ainsi par des souterrains et iti détours, et se permet-elle d'aussi bas artifices? (El p. 15. i: Im vérité na-t-elle pas toujours présidé à tout ce qsf /(Il dit : la probité à tout ce que j'ai fait ? — Mais il n'j a pas plus de vérité à nier des billets au porteur, qoand on les a reçus, qu'il n'y a de probité à les garder.- ([*, 17.) Ainsi les méchants rejettent sur le compte d'ss homme de bien les perfidies dont ils se rendent coupaklet.

— Vous voudriez faire croire à ces messieurs que je ne les ai pas remis ? Quel homme ètes-TOus dooc ? — P. 17.) -Ifc roiVi, en peu de mots, tel que je sms.U

mabafulonnc à la pente naturelle de mon caractère: Is dmiture en est la base... et je sais que la camtewét mon âme est int^^rruptihle.

MÉMOIRES

Alors le sieur Mention, se fâchant tout de bon, rappelant tous les fails et discours relatifs à la remise des deux efîets« lui dit : C'est moi-même qui vous les ai portés chez vous ; et si vous les niez, je vous accuse en mon nom d*en imposer à la justice. — (P. 15.) Les magisiraU que vous outragez, par V audace avec laquelle vous comptez sur leur indulgence^ respectent les lois. les mcturs, rintérêt public ; ils puniront le calomniateur. — Calomniateur vous-même ; et je sais bien le moyen de vous forcer à nous rendre nos deux effets de cent louis. — (P. iG.) Écoutez, monsieur, votre façon de penser est celle d'un homme qui ne connaît pas le prix de la candeur, de r honnêteté et de la pudeur; de cette pureté, de cette innocence, de cette droiture d'intention enfin, qui toutes réunies forment un si bel ensemble, qu'il ne peut s'exprimer que par le mot de vertu : ainsi ce que vous dites ne me fait aucune sensation.

Alors M*6ornaut, procureur du sieur Bertrand, prenant la parole, dit tout haut : Messieurs, mon client embrouille les choses fort mal à propos ; j'ai les deux billets au porteur, appartenant au sieur de Beaumarcliais, qui m'ont été remis par ledit sieur Bertrand ; et j'offre de les rendre à l'instant, si l'on me paye les frais de poursuites que j'ai faites sur ces billets contre leur débiteur, au nom et par ordre dudit sieur Bertrand. -^ Mais pourquoi donc, dit le sieur Mention, les a-t-il niés si crûment, si malhonnêtement dans son dernier mémoire? — Messieurs, reprit Bertrand, je ne les ai pas niés tout à fait dans ce mémoire ; il est vrai que je me suis écrié sur leur demande (p. 18) : Peut-on pousser llmpudence plus loin /Mais ce n'est pas là une négation formelle ; et si vous vous donnez In peine de lire vousmêmes, messieurs, vous verrez que non-seulement ma réponse est équivoque, mais encore amphigourique.

Voici l'équivoque : Peut-on pousser Vimpudence plus loin ! le cœur serré par la seule inspection de ces lignes, je suis forcé à en détourner les yeux pour conserver la présence d'esprit nécessaire à la continuation de mon récit.

Voici l'amphigouri ? 0 vérité ! tout se tait à ton nom ; je n entends quêta voix : cest une satisfaction, une sérénité dont l'âme jouit après l'avoir prononcé. Sauve-moi, pendant le cours de ma vie, les occasions de feindre et de dissimuler... Il me semble qtCon ne peut pas être malheureux lorsqu'on a toujours été vrai. — Vous avez raison, cela est très-amphigourique ; mais tout le monde n'en a pas moins cru qu'une pareille logomachie était un démenti formel donné par un esprit tortu, mais compagnon d'un cœur droit et indigné. Pourquoi donc avez-vous induit le public en erreur sur ce fait important? — (Page 17.) Messieurs, j'ai cru que tous les hommes aimaient le bien, qu'ils ne se défiaient point du mal, et qu'ils ne soupçonnaient jamais le vice. — Mais si la demande juridique n'eût pas été appuyée de preuves testimoniales aussi fortes, le sieur de Beaumarchais n* ayant pas de reconnaissance de vous, nonvciiloiiient on croirait encore que je ne vous avais pas remis les deux effets de cent louis, mais il y a grande

apparence que vous les auriez gardés puisque vous avez lai.ssé prendre deux déf<iuts, avant de répondre à la demande qu'il vous en faisait juridiquement. — (P. 17.) Je sais, messieurs, que je ne suis pas exempt de faiblesses ; mais jamais je ne serai ni fowbe, ni faux, ni vicieux ; et puisque je suis convaincu devant la justice, par mon procureur même, d'avoir reçu les deux billets au porteur, je vais les rendre; en faisant mes petites réserves pour les petites sommes, petits frais, petits courtages, et autres menus gains qui peuvent m'être dus par le sieur de Beaumarchais. Et à Tinstant est sorti le jugement dont voici l'extrait :

« Les juges et consuls, etc., salut... Savoir faisons qu'entre le sieur Caron de Beaumarchais, etc., demandeur et comparant par Benoist, fondé de procuration, et assisté de Jacques- Pierre Mention, d'une part ; et le sieur Bertrand DairoUes, etc., défendeur et comparant en personne, de l'autre. Par le demandeur (Beaumarchais) a été dit qu'il aurait fait assigner le défendeur à comparoir, etc. , pour se voir condamner, et par corps, à rendre et remettre au demandeur deux effets de 2,533 livres chacun, à lui confiés par le demandeur pour lui en procurer le payement... sinon, etc. Et par le défendeur (BeHrand) a été dit... qu'il nous représente lesdits billets, etc. A quoi, par ledit demandeur, a été répliqué qu'il requiert acte de ce qu'encore que le défendeur ayant, dans le supplément de son mémoire (p. 18), répondu, en éludant le point de fait de la remise et de la possession desdits billets ; il convient actuellement devant nous que lesdits billets lui ont été remis ; en conséquence, il requiert que les dits billets lui soient rendus, etc. Nous, parties ouïes, lecture faite, avons donné et donnons acte... de la remise à l'instant faite au demandeur, es mains du sieur Mention, son secrétaire, des deux billets dont est question, etc. Mandons à nos huissiers, audienciers, etc. Donné à Paris, le mercredi 12* jour de janvier 1774. Signé, scellé, etc.

Voilà comment, prenant à partie celui qui m'avait dit que j'étais un malhonnête homme, je l'ai forcé par la voie la plus courte à se rétracter publiquement; voilà comment, sans coup férir, j'ai mis à fin, par ma sagesse et prudhomie, la fameuse aventure du cartel du grand Bertrand, trompette de Marin-la-Gazette, et soi-disant chevalier de la dame aux quinze louis.

Parturient montes, nateetur ridieulus mus.

Ces deux maudits effets de cent louis étaient précisément nichés dans la moitié paralysée de la cervelle du grand cousin : il ne s'en souvenait plus. Je ne parlerai pas ici de quelques autres oublis du même genre, parce qu'ils me sont étrangers, et ne sont encore livrés qu'à l'œil vigilant de la police.

11 est certain que toutes les affaires d'éclat commencent par être dites à l'oreille de M. de Sartines, juge et conseil de paix dans la capitale ; mais lorsque l'espèce de dictature, qu'il exerce toujours avec succès sur les objets pressants, a cessé, lorsque le ministère de confiance a fuit place à la rigueur des formes juridiques,

MEMOIRES

bi^n d^ genf vont citant i tort et a (ravers ce que N. *le Sartines a dit et fait pour arrêter les proçrés du mal : certains de n*ètre pas démentis par ce ma.isirat, que des considérations majeur*^ ou l'inlt^r^ des familles eifipMR'nt toujours de s'expliquer, et dont la discrétion reconnue serait la première vertu , si son zète pour le liien pulilic ne méritait pas un éloge encore plus distingué : ce qui retid toutes ces citations indécentes et malhonnêtes. Et c>st moins Toubli do Bertrand qui me suggère cette obs-rrvation, que l'interrogaloire de M. fioT'zman, où cet autre ac:usé. pour se couvrir d'un nom rr^pecté, cite sans cesse M. de Sartines. Maïs quel rapport peut-il y avoir entre le magistrat vigilant dont l<* cabinet est ouvert à toute la France, et M. GoT'zman, qui rcnfonnait la clef du sien au fond de la liourse de Ka fennuf? J'aurai lieu de relever vertement cette licence <le citer, lorsque je renilrai compte de ma confrontation avec M. Goèznian <.

Quant au sieur Bertrand, je n*ai plus à le poursuivre que comme faux témoin, alimenté, suborné, soudoyé par Marin, ci autre» /ferMnneu re»f}ectablei, pour oublier la vérité ; car s'il ne se souvenait pas qu*il eût :i moi deux billets très-réels, en revanche il se souvient fort bien que j*ai reçu de M. Goèzman, le samedi Ti avril au matin, une audience qui n*a jamais existé, sur laquelle il a oflVrt son faux témoignage à ce magistrat, chez lui, chez Marin, et chez M. le président de Nicolaî, s'il en faut croire M. Goèzman à son interrogatoire. Ce qui prouve de plus eu plus que la conduite du cousin tient à l'état singulier de son cerveau, miroir fidèle de tout ce qui lui sert, faux ou vrai, mais absorbant parfait de tout et* <|iii peut lui nuire.

I/intcrrogatoire de .M. (io<*znian prouve encore ce que j'ai dit plusieurs fois, que ces messieurs s'assemblent très-souvent pour aviser aux moyens de me perdre, l'our le seul faux témoignage de Bertrand, je vois déjà trois asseiublé(»s : chez M. Goi'zman, où étaient Bertrand et autre» pernoune» respectable»; chez Marin, où se trouvèrent M. (îoëzman, Bertrand, et autre» })er»onne» respectable» ; chez M. de Nicolai on se trouvèrent Bertrand, M. (îoëzman, et autre» personne» respectables; tous lesquels ont fait preuve de leur bonne intention pour moi.

Le jour même que le supplément du sieur Bertrand parut, le hasard nous rassembla au greffe criminel, lui, moi, le Jay et madame Goèzruan que j'aurais dû nommer la première : mais en ce moment aucun de nous ne songeait à rire de la mine de son voisin. Occupés tous de l'interrogatoire que nous allions subir aux pieds de la cour, chacun pensait à son affaire ; et ce n'était pas sans raison.

Uuehiues per.sonnes regardent cet acte important connue une chose de tonne, uniquement autorisée par l'usage; mais donner l'usage pour motif d'une action est bien expliquer eonuneni on a continué, mais non pourquoi l'on a couuneneè à l'adopter.

* Otif conrn>ntation oiU i^t«'' lo snjotd'un cinquirmc iiirmoire. l.e JngoinaiU intervint trop tùt ; ce m«^inoire ne (iit point fait.

I Ce seul mot Tiiaa^ annooce que le motif qui Ut

interroger le millième accusé derant la ooor est le

; même par lequel on interrogea le premier qui le fii

! ainsi : reste donc toujours pour base de cet iolefngh

toire l'imporlanoe dont il est dans une instruction «riminelle. et son influence majeure sur le jugement^ le suit de près : et celte importance est telle, qn^iiii ds premiers magistrats du parlement m''a confié que, te une alfaire aussi grave qfue difficile, son opinioa ■ s'était décidée qu'à cette époque du procès.

Si donc la publicité d'un tel interrogatoire deurt tous les juges est un bien : en cpiel sens une plusgnade publicité pourrait-elle être un mal ? ITest-il pas é^ aux magistrats, qui sont froiils sur la question a jo^ff. qu'on ignore ou connaisse ce qu'ils ont dennadé? L'accusé seul est intéressé qu*on sache ou ne sache ps ce qu'il a répondu. Mais comme il n*y a que la sottis ou l'hypocrisie qui aient intérêt à cacher leurs démarches, et que je tâche d'éviter Tune autant que je déteste l'autre, je dirai comment on m'a iotemor, comment j*ai répondu, tout ce que j'ai dit, bien m mal ; ne voulant pas plus déguiser mes torts dans ce procès, que ce qui peut paraître louable dans ma coaduite.

Le gazetier d'Utrecht, qui se donne des libertés n tout genre sur cette affaire, et qui tient ses artidrf Paris de Marin, suppose, dans sa gazette du 17 januer. une conversation entre M le premier présidente! mei. et croit me donner pour un audacieux personnage, et publiant une de mes prétendues réponses à ce magistnl.

(Certainement si quelque homme en place m'honorât de ses conseils m'avait dit (ce que le gazetier met dus la bouche de M. le premier président) : « Quel besoîD « avez-vous d'instruire le public en celte affaire! esl-fl * voire juge? Et quel autre intérêt met-il à tout ceci < que celui d'une vaine curiosité? » je n*aurais pas cni m'ècarler de mon devoir en lui répondant avec modestie: Celte affaire, monsieur, intéresse un membre du parlement ; et je ne ferai point à mon siècle l'injure de le croire assez avili pour êfre indifférent sur ce qin louche ses magistrats. I^ nation, à la vérité, n'est pas assise sur les bancs de ceux qui prononceront ; mais son œil m^yeslueux plane sur l'assemblée. C'est donc toujours un Irès-grand bien de l'instruire ; car si elle n'est jamais le juge des particuliers, elle est en tout temps le juge des juges : et loin que cette assertion, que j'ai déjà osé imprimer en d'autres ternies, soit un manque de respect à la magistrature, je sens vivement qu'elle doil être aussi chère aux bons magistrats que redoutjible aux mî\uvais.

Kh ! quel homme aisé voudrait, pour le plus modique honoraire, faire le métier cruel de se lever à cinq heures pour aller au palais tous les jours s'occup«r, sous (les formes prescrites, d'intérêts qui ne sont jamais les siens ; d'éprouver snns cesse l'ennui de rimportunité, le dégoût des sollicitations, le bavardage des plaideurs, la monotonie des audiences, la fatigue des délibérations I et la contention d'esprit nécessaire aux prononcés des

MÉMOIRES

arrêts, s'il ne se croyait pas payé de cette \ie laborieuse et pénible par Testime et la considération publique? Et cette estime, monsieur, est-elle autre chose qu*un jugement qui n'est même aussi flatteur pour les bons magistrats qu'en raison de sa rigueur excessive contre les mauvais?

Peut-être serait-il à désirer que la jurisprudence criminelle de France eût adopté T usage anglais d'instruire publiquement les procès criminels.

Le seul mal qui pût en résulter serait de soustraire quelquefois un coupable au châtiment mérité; mais combien d'innocents Tusage cx)ntraire a-t-il fait périr ! Dsins i ordre civil, sauver un coupable est un léger inconvénient ; supplicier un innocent fait frémir la nature : c*est le plus effrayant des malheurs.

Je ne pousserai pas plus loin ce parallèle : il n'est pas de mon ressort. Peut-être un jour oserai-je exposer arec respect le fruit de mes réflexions à cet égard, persuadé que chaque citoyen doit à l'État le tribut de ses Tues patriotiques, en échange de la protection que le prince lui accorde, et des agréments dont la société le fait jouir.

Voilà quelle eût été ma réponse. Le gazetier Marin peut bien envenimer, engourdir tout ce qu*il touche ; c'est une torpille : mon devoir à moi, c'est de rendre h m<»s idées le vrai sens, quand l'ignorance ou la malignité les ont défigurées.

Posant donc pour principe que le plus ou moins de publicité de l'interrogatoire aux pieds de la cour importe à l'accusé seulement, deux autres considérations d'un grand poids à mes yeux me déterminent à suivre mon projet à cet égard.

i* Je dois aux offlciers qui ont assisté à l'instruction de ce procès, d'anéantir l'imputation que mes adversaires leur ont faite dans leurs défenses, de m'en avoir communiqué les' pièces pour écrire les miennes. Et rien n'y est plus propre que de donner au parlement qui m'a interrogé cette preuve de la fldélité de ma mémoire.

^ J'aime à rendre à la cour Ihommage public de rétonnement où cet interrogatoire m'a jeté. Mille bruits scandaleux et relatifs à des affaires antérieures m'avaient fait croire que ces interrogatoires se faisaient avec un éclat, un tumulte, un désordre capables d'effrayer l'innocent le plus intrépide. Si l'on en croyait ces bruits, il semblait que la cabale et l'intrigue attendissent ce moment pour triompher de la froide équité des bons juges, et du trouble d'esprit des malheureux opprimés. Jamais, je dois le dire, la religion, tout auguste qu'elle ost dans ses cérémonies, ne m'a rien présenté de plus noble, mais en même temps de plus consolant, que le Ion, la forme et l'ensemble de ce majestueux interrogatoire.

Le t22 décembre donc, vers les 7 heures du soir, toutes les chambres assemblées, je fus appelé pour être interrogé à la barre de la cour. En ce moment je travaillais au greffe à un précis de l'affaire, que je voulais présenter le lendemain à tous les magistrats,

lorsqu'ils entreraient au palais pour me juger. Mon travail avait encore un objet plus intérieur, celui d'examiner le soir chez moi ce que j'avais écrit au grefle, pour juger si, dans une position si nouvelle, j'avais conservé le sang-froid nécessaire à un résumé aussi sérieux. Une des choses que j'ai le plus constamment étudiées est de maîtriser mon âme dans les occasions fortes: le courage de se rompre ainsi m'a toujours paru l'un des plus nobles efforts dont un homme de sens pût se glorifier à ses yeux.

Mais qu'il y a loin encore d'attendre un événement à se voir forcé d'en soutenir le spectacle, ou d'y figurer soi-même ! En approchant du lieu de la séance, un grand bruit de voix confuses me frappait sans m'émouvoir; mais j'avoue qu'en y entrant, un mot latin prononcé plusieurs fois à haute voix par le greffier qui me devançait, et le profond silence qui suivit ce mot, m'en imposa excessivement : Âdesty adesl : Il est présent, voici l'accusé, renfermez vos sentiments sur son compte. Adesi ! ce mot me sonnera longtemps à l'oreille. A l'instant je fus conduit à la barre de la cour.

À l'aspect d'une salle qui ressemble à un temple, au peu de lumières qui la rendaient auguste et sombre, à la majesté d'une assemblée de soixante magistrats uniformément vêtus, et tous les yeux fixés sur moi, je fus saisi du plus profond respect, et (faut-il avouer une faiblesse?) la seule bougie qui fût sur une table où s'appuyait M. Doë deCombault, rapporteur, éclairant le visage d'un conseiller au parlement accoté sur la même table, de M. Gin, en un mot, je le crus, par la place où je le voyais, chargé spécialement de m'interroger, et je me sentis le cœur subitement resserré, comme si une goutte de sang figé fût tombée dessus, et en eût arrêté le mouvement. Je me rappelle bien que, surmontant cette faiblesse par une secousse interne assez violente, je crus n'avoir porté mon âme qu'au degré de l'équilibre ; mais j'ai eu lieu de juger depuis, en m'examinant mieux, qu'elle avait été jetée fort loin au delà du but. Mais je m'étais trompé sur M. Gin : ce fut M. le premier président qui m'interrogea sur mon nom, sur mon âge et mes qualités; son air de bonté, le son d'une voix qui jusqu'alors ne m'avait fait entendre que des choses obligeantes, me rendit une partie de ma sérénité.

« N'avez-vous pas eu, continua-t-il, un procès contre

< le comte de la Blache, sur le délibéré duquel M. Goêz-

< man étant nommé votre rapporteur, vous avez cher- « ché à le voir chez lui, par plusieurs courses réité- « rées î •

Ma réponse ayant un peu d'étendue, M. le premier président médit : « Soyez concis, monsieur; répondez

< oui ou non à tout ce qu'on vous demande. » Alors il me fit deux ou trois questions fort simples, qui n'exigeaient de moi aucune explication, et je me renfermai dans l'ordre qu'il m'avait prescrit; mais ce magistrat m'ayant interrogé d'une manière plus composée, et l'ardeur de répondre m'écartant du profond respect dû à M. le premier président, et plus occupé du fond de mes idées que de la manière de les rendre, j'articulai vive-

MÉMOIRES

ment : « Monsieur, la question n'est pas bien posée pour i que je réponde ofii ou II07I. »

A l'instant il sVIeva un murmure de défaveur contre moi, qui me punit de mon indiscrétion ; je sentis ma faute ; et voulant m*en relever sur-le-champ : * Si mon expression, messieurs, parait déplacée à la cour, je la supplie déconsidérer que je ne puis avoir ici Tintention de manquer de respect à M. le premier président ; jela supplie d'avoir la bonté de s'arrêter uniquement au sens que je donne à mon idée, peut-être m:il rendue. Je ne puis répondre par ozii ou non, comme on me Ta ordonné, qu'à une question fort simple, et non lorsqu'elle est complexe comme celle-ci, M. le premier président me demande :

H'avez-vom pas remis ou fait remet tre à le Jay une somme de cent louis, pour cire présentée à madame Goèznum, dans la vue de gagner le suffrage de son mari?

Si je dis oui, j'avoue la corruption ; si je dis non, je nie le sacrifice. Or, je supplie la cour de me pardonner si j'observe que sur les interrogats de cette nature il m'est impossible de me renfermer dans la concision qui m'est recommandée ; une réponse obscure tournerait contre moi, et la cour n*a pas intention de me tendre rlos pièges. »

Il est certain qu'en ce moment je n'eus que des grâces à rendre à la cour, et surtout à M. le premier président, de la bonté d'oublier l'espèce de roideur que contenait ma première réponse ; et je saisis cette nouvelle occasion d'en témoigner aujourd'hui ma reconnaissance à tous les magistrats qui m'écoutaient alors.

Je divisai donc la denicUide; et ramenant la question à son principe : L'accusation de corruption sur laquelle je me défends, messieurs, n'est fondée que sur la dénonciation de M. Go4^zman, qui n'est elle-même appuyée que sur un oui-dire de sa femme; mais cette accusée n'a-t-ellepas déclaré, dans ses récolementetsupplément, que le Jay ne lui avait jamais demandé que des audiences? I^ Jay n'a-t-ilpas toujours dit à ses interrogatoires que Bertrand ne l'avait chargé que de solliciter des audiences? Celui-ci n'est-il pas convenu partout que ma sœur ne lui avait parlé que d'entrevues et d'audiences ? Mes deux sœurs, les sieurs de la Ghàteigneraie, dr Miron et Santerre n'ont-ils pas tous déposé que l'impatience qui m'avait porté malgré mes répugnances à faire un sacrifice d'argent ne venait que de l'impossibilité d'avoir autrement des audiences? Or, quand je me fonde avec droit sur la dénonciation de H. Goezman pour l'accuser de m'avoir calomnié, en me taxant de corruption, pourrait-on user de cette même pièce contre moi pour établir que j'ai voulu le corrompre?

Les deux propositions contraires ne pouvant être \Taies en même temps, prouver par toutes les pièces du procès que M. Goezman a suborné le Jay, en suggérant, minutant et dictant ses déclarations, et m'a calomnié dans sa dénonciation, n'est-ce pas détruire le fantôme absurde, insoutenable, d'une intention de corrompre, qui, quand elle eût existé, devient nulle au procès, puisque rien au monde n'en peut fournir de preuve lé-

gale, et qu'en affaire criaiinelle tout est de fait,etriei de présomption? ramenant ensuite ce plaidoyer ib question qui m'a été faite par M. le premier présidai, jt réponds : Oui, j'ai donné de l'argent pour obtenir ds audiences de M. Goezman; et iVo/i, je n'en ai pasdaié pour le corrompre. C'est aussi trop l'avilir que de sipp»ser que j'aie cru ce magistrat rorniptibley et campSk au misérable prix de vingt-cinq ou cinquante louis, qv ma sœur avait jugés suffisants pour le soio dont dk était chargée. Je supplie la cour de ne point perdre df vue cette réflexion en jugeant le procès.

Lorsque je finissais ma réponse, je me sentis noloiment tiraillé par une crampe à la jambe, qui ne mepomit pas de poursuivre. Je suppliai la cour de Touloirbia suspendre un moment la séance, forcé de convenir qv je souffrais incroyablement. A l'instant, le ton de rhimnnité, de la bonté, de l'intérêt, succéda, dans bbaiche de tout le monde, à l'austère majesté d*un intenogatoire ; et je fus vivement touché de Tindulgence nK laquelle Messieurs m'ordonnèrent unanimement de m'asscoir sur un banc des avocats, et me pmnirat d'étendre ma jambe douloureuse sur un autre banc if ne rapporte ici cette légère circonstance que ponr détruire, par l'exposé le plus vrai, les bruits qui serêpndirent le soir même dans Paris, qu'on m'avait lait a« palais des questions si foudroyantes, que je m'enclâs trouvé mal, et avais été longtemps sans connaissantt. Après un peu d'intervalle, M. le premier président reprît la parole, et me dit ;

— « Vous convenez donc que vous avez donné eeiî « louis pour avoir audience? >•

— Oui, monseigneur.

— « Vous convenez qu'une audience vous a été »cordée? »

— Oui, monseigneur.

— a Vous convenez que madame Goezman vousaftit « remettre volontairement les cent louis? »•

— Oui, monseigneur. A toutes ces questions, comme on voit, les réponses les plus simples de ma part.

— « Mais si mndame Goezman ne vous eût pas fait « rendre vos cent louis, les eussiez-vous exigés d'elle?'

— Pardon, monseigneur, si j'observe que ce que j'aurais fait est étranger à la cause, et que c'est seulement de ce que j'ai lait qu'il s'agit. Cependant voici ma réponse. Je crois fermement que j'aurais eu le droit de me plaindre; car je n'avais pas demandé une audience, mais des audiences; et j'espère que la cour, en rendant M. Goezman partie au procès, voudra bien me donner l'occasion de le confondre sur la fausseté des audiences qu'il prétend que mes amis ou moi avons reçues de lui. Je n'avais donc pas demandé une seule audience, mai* des audiences; et le prix de cent louis, dans mon idée, ayant plus de rapport à l'état de la personne qui m'obligeait qu'à la nature du service qui m'était rendu, je me serais sans doute plaint à la dame du peu de délicatesse de son procédé; mais je crois pourtant que j'aurais fini par lui laisser les cent louis.

— « Puisque vous lui auriez laissé les cent louis

MÉHOIRtiS.

« pourquoi donc lui avez-vous redemandé les quinze c louis? 11 y a ici contradiction dans votre con- « duite. »

— 11 n*y en a point, uionsei^eur; j'aurais pu laisser lt*s cent louis à madame Goêzman, quoiqu'elle les eût mal acquis ; parce que j'avais consenti qu'on les lui remit pour elle-même : et j'ai cru devoir lui redemander les quinze louis, parce qu'elle les avait eiigés pour un secrétaire auquel ils n'ont pas été remis. L'argent manq[iiant sa destination doit être rendu à celui qui ne Ta donné que pour un usage indiqué. Hors de cet usage prescrit, toute autre destination à lui inconnue est un vol, une escroquerie; aussi la malhonnêteté du moyen que cette dame avait employé pour s'approprier mes quinze louis me parut-elle mériter la petite leçon que je lui donnai par ma lettre du 21 avril, mais lettre secrète, et tournée de façon à ôler à la dame l'envie de la publier ; aussi n*est-ce pas ma fautes!, par l'imprudence de mes ennemis, la leçon est devenue publique. En un m<it, tel homme veut bien donner cent louis, qui ne veut pas être dupé de quinze; et j'avoue à la cour que je suis cet

tbommc-là.

Après ma réponse, )1. le premier président réfléchit un moment ; puis il me demanda :

— « Comment ce Bertrand Dairolles, qui était votre c ami, est-il devenu subitement votre ennemi ? »

— Monseigneur, il me semble que ceci ne touche pas le fond de la question sur laquelle je subis interrogatoire.

— « J'ai droit, monsieur, de vous interroger sur la ) « fm, sur le commencement, le fond ou les accessoires

i du procès, à ma volonté. »

— Ce n'est pas, monseigneur, pour contester un droit, très-respecté, que j'observe ; mais seulement pour faire remarquera la cour que, dans la partie de l'interrogatoire qui se rapporte à la corruption, je suis accusé, et qu'en tout le reste je suis accusateur ; ce qui doit mettre une très-grande différence dans ma façon de répondre, et me fair^ sortir, pour éclaircir les faits, de la concision, qui m'a été prescrite, sans que la cour s'en trouve offensée.

— « Répondez comme vous Tentendrez : mais soyez • bref. »

— Messieurs, je n'étais point l'ami de ce Bertrand Dairolles, mais seulement sa connaissance : aujourd'hui je ne suis point son ennemi, mais seulement son accusateur. L*amitié et l'inimitié supposent dans leur objet une importance qu'on ne peut pas attacher à l'homme dont il s'agit; créature faible, et toujours entraînée par le plus misérable intérêt ; froid à mon égard tant qu'il n'a pas cédé à l'impulsion de Marin ; ayant fait depuis le mal sans scrupule, quand cette impulsion s'est fortifiée par je ne sais quel espoir de fortune. Avec les esprits de cette trempe on n'y fait pas tant de façon ; l'appât le plus grossier les fait mordre, et les tire de leur élément. Je prouverais bien, si je voulais, comment en trèspeu de temps ce Bertrand est devenu un fort malhonnête honune ; mais je déclare que je n'ai pas contre lui

la moindre animosité. Il n*y a dans tout cela que Marin qui en mérite.

« Pourquoi donc êtes-vous devenu Tennomide Marin, « dont vous aviez été l'ami jusqu'alors? »

— Monseigneur, tant que Marin ne m'a pas fait de mal, je me suis tenu à son égard dans les termes de la politesse ordinaire. Il censurait mes pièces de théâtre ; il prétend aujourd'hui qu'il les corrigeait, qu'il h s faisait même ; il n'y a que mes mémoires sur lesquels il ne prétend rien.. Mais il n'y a pas là de quoi se brouiller ; cela prouve seulement que le censeur Marin veut avoir en tout l'air d'une importance au delà de ses pouvoirs : son bonheur est de paraître tout savoir, tout faire et tout arranger. Il conseille la magistrature, il dirige les opérations du ministère, il refait les ouvrages des auteurs, il est de tous les conseils, entre dans tous les cabinets; sa fureur est d'être pour quelque chose dans tout ce qui se fait : c'est l'omms/iomo, la mouche du coche ; il bourdonne et tourne et sue pour les chevaux qui tirent, et se donne la gloire de tous les événements où il n'est pas prouvé qu'on l'a forcé de se taire. Dans cette querelle il a jugé qu'il y aurait pour lui plus de profit à servir le magistrat qu'à défendre le particulier. Le parti pris par un tel homme, on sent que les moyens sont comptés pour rien. L'habitude de mal faire lui a peutêtre même ôté la conscience du mal qu'il me faisait. Je ne le hais pas non plus ; et si tout le monde l'estimait aussi juste que moi, il y a longtemps que pour toute peine on l'aurait réduit à Tinaction et au silence, seul vrai tourment des gens de son caractère.

Il s'éleva dans l'assemblée un murmure qui me parut être celui d'un sourire universel.

M. le premier président, s'adressant alors à la cour, demanda si quelqu'un avait des questions à me faire ; et M. Doé de Combault, rapporteur, prit la parole :

« Quel jour avez-vous remis à le Jay la montre enri- « chie de diamants? »

— Monsieur, c'est le dimanche 4 avril, lendemain du jour où j'ai obtenu la seule audience qui m'ait été donnée.

— « Prenez garde, monsieur, si ce n'est pas plutôt « le samedi 3, avant l'audience obtenue : rappelez-vous « bien. »

— Je sens, monsieur, toute l'importance de votre question. Si j'ai donné la montre avant l'audience, on peut croire que j'ai plutôt eu dessein, en accumulant les présents, d'exciter la cupidité de ceux dont je voulais gagner le suffrai;e, que de payer successivement des audiences : mais j'ai la mémoire très-fraiche sur ce fait. La montre n'a été par moi remise à Bertrand pour être remise à le Jay pour être remise à madame Goêzman, que le dimanche 4 avril, à défaut de cent autres louis que je n'avais pas, et sur les difficultés que mes amis et moi aperçûmes d'obtenir une autre audience sans de nouveaux sacrifices.

— < Mais le libraire déclare qu'il a reçu la montre le « samedi; qu'elle a passé une nuit chez lui. »

— Monsieur, le libraire a tort. Si cette montre est

MÉHOIUES.

restée chez lui (ce que j*ignore), ce ne peut-être à la rigueur que la nuil du dimanche au lundi. Je ne sais pas ce qui sVst dit de la paît d'autrui; mais delà mienne, messieurs, vous ne trouverez jamais d'obscurité dans mes réponses, ni de contradiction dans ma conduite. Je déclare que je n'ai remis la montre à Bertrand que le dimanche au matin.

Alors, il se fit un bruit dans rassemblée; chacun disait : Oui, oui ! c'est le dimanche ; et telle est la dernière déclaration de le Jay.

La séance paraissait finie, lorsqu'un des Messieurs des enquêtes, élevant la voix, médit de la manière du monde la plus polie ;

— « Monsieur de Beaumarchais, répondez à ce que je tf vais vous dire : Vous êtes un homme instruit, et vous connaissez les lois de la morale. •

~~ Messieurs, la morale est le principe de toutes les actions de Thomme en société ; il n*est permis à personne de les ignorer.

— « Répondez donc exactement. Dans la persuasion tf où vous paraissez être que votre rapporteur était d'ac- « cord avec sa femme sur les sommes qui devaient vous « acquérir son suffrage, si son rapport en votre faveur « eût fait sortir un arrêt à votre avantage, auriez-vous « cru en homme délicat pouvoir profiter du bénéfice de « c^t arrêt? »

— Je vous demande pardon, monsieur, si j'observe que votre question, étrangère à la cause, me parait seulement un cas de conscience. Ce n'est pas pour éluder d'y répondre que je fais cette remarque, mais seulement pour que la cour ne soit pas étonnée si je divise la question, et ne la fais rentrer dans l'espèce de celles auxquelles je dois répondre comme accusé, qu'après y avoir répondu comme moraliste.

Si j'avais eu, monsieur, l'intention de corrompre M. Goêzraan, en faisant un sacrifice d'argent, il est certain que son suffrage acheté m'ayant rendu l'arrêt favorable, je n'aurais pas pu délicatement profiter d'un arrêt qui m'eût été, dans ce cas-là, que le fruit de ma propre séduction.

Mais voici pourquoi la question me paraît hors de la cause : c'est qu'un homme assez délicat pour refuser le bénéfice d'un arrêt obtenu par des voies malhonnêtes n'aurait pu l'être en même temps assez peu pour tenter de corrompre un rapporteur ; et que celui qui aurait acheté le samedi le suffrage du rapporteur ne serait pas devenu subitement assez scrupuleux pour restituer le lundi le produit de cet arrêt. Mais si vous me demandez : « .Mon- « sieur, lorsque vous avez payé des audiences de votre « rapporteur, si vous aviez su que le mari fût du secret, « auriez-vous cru le gain du procès légitime? j» En qualité d'accusé, je réponds à cette question toute simple, et qui a un rapport direct au procès, que n'ayant en effet jamais entendu que payer des audiences, quand j'aurais été convaincu que M. Goëzman était d'accord avec sa femme et quand ces audiences m'auraient coûté trois, quatre, cinq cents louis, j'aurais sans scrupule profité du bénéfice d'un arrêt qui ne m'eût adjugé que le prix du

plus légitime arrêté de compte et ne m*eût fait gagner qu'un procès imperdable. J'aurais seulement troDvéles audiences du rapporteur un peu chères.

— « Mais puisque vous croyiez votre cause si simple < qu'elle était absolument imperdable, quel besoin pen- « siez-vous donc tant avoir d^instruire votre nppor- « teur? »

— Le voici, monsieur : si j*avais pu me flatter qae Ton s'occupât uniquement au palais du fond de la qatrtion, qui, dégagée de tous les accessoires dont moa adversaire la chargeait, n'eût jamais mérité d^en fonner une, je n'aurais pas fait au parlement et à mon rapporteur l'injure de croire qu'on s^arréiât une minute va misérables défenses de mon adversaire; inais j'avais trop éprouvé qu'en feignant de plaider au civil la discussÎM d'un arrêté de compte, son avocat ne plaidait en efl^ que des moyens d'inscription de faux : de sorte que, par cette ruse odieuse, mon ennemi gagnait de me rendre odieux, sans courir le risque des terribles Gondamutions à quoi s'exposent ceux quiusentderinscriptioode faux contre un acte légitime. Aussi n*était-ce pas le fond du procès que je voulais instruire diei le rappu^ teur, c'était les horribles impressions du comte delà Bbche et de M* Gaillard que je voulais détruire^ Cv qae faisait à ma cause qu'il parût étonnant à M. GoèOMi, comme il me le dit, que M. Duvemey m*eûl piélê 200,000 livres en ces billets au porteur, puisque d» l'acte qui les atteste je n'en demande pas le pajerneat, et qu'ils ont été rendus et reçus en nature? Ce n*ct8t donc que pour en tirer des inductions défavorables entre moi qu'on faisait ces objections, El pourquoi ?répeidis-je à M. Cor>zman : « Vous serez bien plus sorpiis. monsieur, si je vous prouve légalement que M. Duvenei m'a prêté en un seul jour 500,000 livres : de pareils services supposent un attachement sans bornes, oa de grands intérêts à ménager : et l'homme qui en oblige ■ autre avec de tels moyens croit sans doute avoir d'eiodlentes raisons pour le faire ? »> Je n'avais pas besoin m* plus de prouver au procès ce prêt de 560,000 lints. puisqu'il n'en est pas question dans notre acte, et qn'ik ont été rendus longtemps avant qu'il fût rédigé.

De quoi donc s'agissait-il pour moi chez le rapporteiiH De prouver qu'il y avait eu des liaisons d'intérêt et d*»" mitié, aussi longues qu'intimes, entre M. DuTefuejf <* moi, et que l'arrêté de compte le plus exact avait le fondement le plus légitime : il me fallait plaider l'histoftque de ces liaisons, que mon ennemi s^efTorçaitde bt^ passer pour des chimères; il m'importait de les étabfr par des instructions, que mon respect pour la niêiDoiit du plus honorable citoyen ne m'avait pas permis de neitre dans la bouche de mon avocat ; non qu'elles ne fnsseat à la gloire de mon ami, mais parce qu'elles tenaieoli des considérations majeures, et qui exigeaient de ■> part la plus grande circonspection : de sorte que, s* inquiétude sur la vraie question à juger (la tatiiUli^

* M. Gaillard, avocat, qu'il faut bien se garder deconft*^ avec M. Gaillard, de rAcadêinic française, de qui nous ivotf ^ morceaux de littérature très^loquents.

HÉHOIKES.

acte entre majeurs), je ne Tétais pas sur ]*opinion que mon adversaire avait donnée de tnoi, qui présentais cet acte : et voilà pourquoi, monsieur, il m^était aussi important d'instruire mon rapporteur, qu*inutile de le corrompre ; voila pourquoi j*ai payé des audiences qu'on me refusait, et n'ai pas acheté un suffrage qui m'était dû à toute sorte de titres : tel a été le principe de ma conduite en celte affaire.

Il semblait alors que la cour n'eût plus rien à me demander, lorsqu'un autre de Messieurs des enquêtes me dit du ton le plus grave, et même un peu austère :

— « M. de Beaumarchais, êtes- vous Fauteur d'un écrit « intitulé Supplément au Mémoire à consulter, etc. ? »

— Je pense, monsieur, que mon aveu ne fait rien du tout pour ou contre le parti que la cour entend prendre relativement à ces mémoires.

~ i Répondez-moi, monsieur de Beaumarchais, d'une , « façon nette et sans biaiser. »

— Messieurs, la cour sait bien la peine que j'ai jour- ^ nellement à faire signer la plus simple requête : forcé

d'abord de présenter à H. lo premier président une re-

^ qaéle extrajudiciaire pour obtenir un ordre exprés à un

1^ avocat titulaire de m'en signer une juridique, tous me

refusant leur ministère contre un conseiller de la cour;

. l'on m'a vu souvent revenir jusqu'à quatre fois à la charge

sans rien obtenir : et cela est au point que ma réquête

d'atténuation a été envoyée à tous Messieurs sans qu'elle

^ fût signée, ce dont je leur ai demandé pardon, dans

une note à la fin de mon dernier mémoire. Cette diffi-

calté de trouver des défenseurs, sur laquelle il serait à

désirer que la cour prit un parti certain (car enfin je ne

suis pas ce qu'on appelle en Angleterre ex-lex, hors la

loi) ; cette difOculté, je l'ai éprouvée de même sur mes

* écrits : de sorte qu'à défaut de conseils, de consultants,

et surtout d'une bonne plume pour me défendre, je ne

suis trouvé forcé d'en employer une mauvaise» qui est la

mienne.

— « Monsieur de Beaumarchais, êtes-vous l'auteur « d'un écrit intitulé Addition au Supplément du M^ m moire à consulter, etc. ?

— Monsieur, si c'est un nouveau crime, vous voyez le coupable : il n'y a pas trente heures que j'y travaillais encore.

Le magistrat cessa de parler, et M. le premier président m'ordonna de me retirer ; je demandai la permismon de faire une observation à la cour.

— « Vous êtes ici pour répondre, et non pour obser- « Ter, me dit M. le premier président.

— Monseigneur, je crois avoir rempli le vœu de la cour à cet égard, puisqu'elle cesse de m'interroger ; mais cet interrogatoire lui-même étant destiné à éclaircir quelques faits du procès sur lesquels la cour étaif Incertaine, ne puis-je en profiter pour porter la lumière sor un fait des plus graves! C'est en quoi consiste robsenration que je demande la liberté de faire à la cour.

— fl Je vous ai déjà dit qu'un accusé n'arait pas le € droit d'observer. »

— Aussi, monseigneur, n'est-ce pas comme accusé que je désire observer, mais en qualité d'accusateur ; et j'ose assurer la cour que mon observation est d'une telle importance, que, si Ton passait au jugement définitif de l'affaire avant de m'avoir entendu, l'arrêt ne serait peut-être pas injuste au fond; mais au moins serait-il irrégulier dans la forme.

La cour eut la bonté de me permettre de parler.

Mon observation avait pour objet l'histoire d'un dfner, pendant lequel, selon le sieur Bertrand, quatre conseillers avaient trahi devant lui le secret du parlement, en s'expliquant sur le parti violent que la cour entendait prendre contre le Jay, ledit Bertrand et moi, qui avions, ajoutait-on, voulu flétrir la vertu du plus intégre magistrat, M. Goêzman. J'essayai d'établir qu'il importait à l'honneur de la magistrature, autant qu'à ma propre sûreté, que ce fait fût éclairci, chaque magistrat pouvant craindre, à bon droit, qu'on ne le soupçonnât d'être un des quatre ennemis qui s'étaient expliqués aussi indiscrètement sur mon compte, et dont les voix pouvaient faire pencher contre moi la balance d'un jugement formidable. « Et cet indigne soupçon, messieurs, qui doit blesser tous les membres de cette auguste assemblée, ne peut cesser que par une addition d'information, dans laquelle le sieur Bertrand, interrogé de nouveau, sera forcé de s'expliquer : car si tout ce procès m'a été intenté sur le seul soupçon qu'un magistrat était compromis par des bruits vagues et publics, avec combien plus de raison la cour doit-elle ordonner d'informer sur une grave imputation faite devant dix témoins, contre quatre de ses membres qu'on refuse de nonmier! Dans le cas où cette imputation serait calomnieuse de la part de Bertrand, ce qui me parait à moi très-probable, il est essentiel que la cour apprenne par l'instigation de quel fourbe adroit un fourbe maladroit est venu calomnier devant moi quatre magistrats, uniquement pour tâcher de m'effrayer, et me porter à quelques fausses démarches. »

Mon plaidoyer s'étendit à d'autres branches de l'affaire, et je conclus, tant sur le fait de l'audience que M. Goêzman prétend m'avoir donnée le samedi matin 3 avril, que sur celui du diner des quatre conseillers, à ce qu'il plût à la cour me permettre de lui présenter requête tendante à obtenir une addition d'information.

M. le premier président me demanda « pourquoi je < n avais pas parlé de ces objets dans ma requête d'at- « ténuationî •

— Par la raison, monseigneur, que dans cette requête j'assignais comme accusé, dont je dépouille en ce moment le caractère, pour revêtir à la barre de la cour celui d'accusateur.

M. le premier président me dit alors, avec la plus grande bonté, que la cour verrait le cas qu'elle devait faire de mes observations; et qu'elle me permettait de lui présenter requête à ce sujet. Je témoignai ma reconnaissance, et je me retirai, soutenu par le digne M'Fremyn, l'un des greffiers criminels; car ma jambe me faisait un mal excessif.

MÉMOIRES

Bien persuadé que la cour ne rendrait le lendemain qu un arrêt interlocutoire, qui mettrait M. Goézman en cause, j*abandonnai le précis que j'avais fait au greffe, pour m'occuper toute la nuit de ma nouvelle requête ; et j'attendis le jour avec autant de sécurité que d'inapatience. Continuons mon récit : il n*y a rien de petit dans cette affaire.

Dès le malin je fus au parquet solliciter M. le procureur général de me nommer un avocat titulaire. Tant d*importunités me paraissent fatiguer excessivement ce magistrat ; mais je lui demande pardon si je ne me lasse point d'invoquer sa louable exactitude en une affaire où tout le monde me parle beaucoup de prudence, et semble n'avancer que malgré soi. Enfin, je le suppliai si instamment d'enjoindre à un titulaire de signer celte nouvelle requête, que je réussis à la faire présenter aux chambres assemblées, pendant qu'on était aux opinions.

Bien des gens me trouvaient ïn\\ rudenl de rester au palais le jour qu'il devait sortir uii jugement dans mon affaire ; mais j'en appelle à tous les bons esprits, la confiance avec laquelle j'attendais ce jugement n'est-elle pas la plus haute marque de respect que je puisse donner à la cour? et plus les gens peu éclairés supposaient de ciibale et d'intrigue en ce moment au palais, plus ma confiance dans le tribunal qui méjugeait démontrait quelle opinion j'avais de son intégrité.

L'événement n*a pas tardé à justifier mes espérances. Non adversaire M. Goëzman, qui, la veille, avait été décnHé d'ajournement personnel, pour le faux commis par lui sur les registres de baptême, a été une seconde fois décrété d'ajournement personnel relativement à notre procès; et j'ai pu goûti r d'avance la joie que j'aurais un jour de conlondre, à la confrontation, celui qui n'a pas craint d'imprimer qu'il m'avait donné quatre audiences, lorsqu'il est prouvé que je n'en aurais pas mémo obtenu une seule, sans l'or que j'y sacrifiai. Et quelle audience encore !

Mon premier soin fut de suivre M. le premier président, pour lui rendre mes actions de grâces. Je revenais, plein de mon objet, chercher mon avocat, lorsqu'à la croisière des quatre galeries du palais je vis venir de loin une file de magistrats, entourés de gardes ; je me rangeai sur le côté, laissant entre ces messieurs et Hioi assez d'espace pour qu'il fût à l'instant rempli de gens de toute espèce, attirés par la curiosité du spectacle. J'étais confondu dans la foule et sur les derniers rangs, mon chapeau à la main, très-modestement, et tellement occupé de l'arrêt qui venait d'être rendu, que je ne vis aucun des magistrats qui paîii>aient: aussi fus-je très-surpris lors^jue M. le président de Nicolaï, qui marchait à la tète, et déjà en avant de plus de dix pas, se retournant, dit à quelqu'un de sa suite, en me montrant du doigt et nie désii^nant par mon nonj : « Exempt, faites sortir cet homme, Beaumarchais, là ; « faites-le retirer: il n'est ici que pour me braver. » On sait avec quelle arJeur les subalternes exécutent de pareils ordres. « Hetirez-vous ; sortez; point de raisons;

« M. le président l'ordonne. » Un second accourt à l'appui du premier ; je me vois durement poussé, pressé de sortir, du geste et de la voix, et toi^ours au nom de M. le président : le public m'entourait. • Je ne sorti tirai point ^dis-je aux hommes bleus); je suis ici dav « une salle appartenant au roi, destinée à senrir de re- « fuge aux plaideurs; j'y suis à ma place le jour de im «( jugement, et M. le président sort de la sienne pour « m'en chasser. Mais je prends la nation à témoin de « l'outrage qui m'est fait devant elle, et dont je Tais à « l'instant porter ma plainte au ministère public. •

Au lieu de me retirer je remonte au parquet, où, suivi par la foule et tout chaud d'indignation, je dis à M. le procureur général : Je vous supplie, monsioir, de recevoir ma plainte. M. le président de Nicobî, oubliant le respect qu'il doit au roi, à son propre état, au droit des citoyens, à l'auguste compagnie à la tête de laiiuelle il avait l'honneur de marcher, sans égard pour le temps, le heu ni les personnes, vient de me faire oih tiager par les gardes de sa suite, au milieu du poUk, que son action scandalise. Mon plaidoyer fut aussi boidlant que rapide; et M. le procureur général, ne pouiaal refuser de m'entendre, me dit, après avoir un peu rèié: Avez-\ous des témoins d'un fait si extraordinaire?' Mille, monsieur. — Je ne puis vous empêcher de pré^ senter votre requête à la cour : mais surtout soja pradent. — Monsieur, il y a huit mois que je le suis: il n Imit mois que je dévore par respect les insultes publiques que me fait en toute occasion M. le président 3*colaï ; mais mon silence le fait enCn aller si loinà dhi égard, qu'il n'y a plus moyen de m'en taire.

A l'instant je rentre dans la grand^salle, où, inV dressaiit à toutes les personnes qui m'environnaient, je dis : «( Messieurs, il n'y a pas un de vous qui n'ait n ce qui vient de m'arriver; j'espère que tous ne wt refuserez pas d'en déposer lorsqu'il en sera question. • Plusieurs voix s'élevèrent à- la fois : ¥ AÎlez , alki « chez vous, monsieur; vous y trouverez une liste ée « cent témoins. » Dès le même jour, en effet, je reçs le nom d'une foule d'honnêtes gt^us.

Mais M. le président de Nicolaî, pour rcgeter sur mi le blâme de sa vivacité, répand, dit-on, que je kù a tiré la langue en lui faisant la grimace.

Eh ! monsieur le président, il me semble que dafi mes défenses je n'ai pas trop l'air d*un grimacier, d que leur dure francliise annonce plutôt un caractère Mp ferme, que celui d'un plat saltimbanque. Est-ce àm entre nous une guerre de collège, où des grimace « payent par des coups de {M)ingsî Et des intérêts signes se traitent-ils avec d'aussi puérils moyens que ceuxq>^ vous me prêtez?

Dites, dites, monsieur, qu'outré de l'arrêt du paritmcnt, qui venait de décréter une seconde fois xffi^ ami M. Goëzman, et vous en prenant à moi de n'avoir pu rester dans l'assemblée pour vous y opposer, k^ avez fait tomber sur un innocent toute la colère^ vous causait le décret d'un coupable : et s'il faut ti^ avouer, monsieur, lorsque vous avei donné ToiAc'

MÉHOIKES.

ni t'y

Texempt de me chasser du palais, où je voudrais n'être jamais enlré, votre physionomie, assez douce pour l'ordinaire, était en feu ; les yeux hors la tète, et les cheveux hérissés comme Galchas, vous aviez plutôt Tair d*un prêtre emporté qui ordonne un sacrifice, que du chef d*une compagnie respectable allant faire un acte de bienfaisance en faveur des prisonniers.

Depuis ce moment, comptant pour peu cet outrage non mérité, je ne me pressais point de réclamer mon droit de citoyen offensé, lorsque j'ai appris pour quel insolent et grimacier personnage vous voulez encore me faire passer.

Et parce que le hasard m'a fait, peu de temps après, me rencontrer à quelques places de vous au parquet de la Comédie italienne, vous avez dit tout haut, à la buvette du palais, que je vous avais de nouveau provoqué de clignotements et de grimaces, et que vous en aviez demandé justice au roi. Nais il sera prouvé, par le témoignage de tous ceux qui m'ont vu ce jour même au , spectacle, que je n'y ai pas levé les yeux sur vous ; et qu'à l'instant du ballet, où les bancs de devant se sont dégarnis de monde, j'ai passé sur Tun d'eux, dans la crainte que mon voisinage ne vous déplût, ou mit quelque embarras à votre sortie.

Et comme si un homme en valait moins parce que TOUS l'avez beaucoup outragé, j'apprends que vous comblez par vos discours la multitude d'insultes publiques que vous m'avez faites depuis un an. Tant de partialité, de procédés si offensants, me forcent de revenir à la charge, et de supplier encore une fois le parlement qu'il me commette un avocat titulaire, pour signer ma requête en forme de plainte contre vous.

On m'assure que je ne l'obtiendrai pas ; mais cela ne peut être. En posant ainsi des bornes arbitraires à tout, en étendant ou resserrant les droits de chacun au gré des considérations particulières, que resterait-il de certain? Les tribunaux ne connaîtraient plus l'étendue de leur ressort, ni les citoyens celle de leur liberté. Le désordre et la confusion servant de base à tout, le despotisme oriental serait moins dangereux qu'une pareille anarchie. Si, au lieu d'être froids sur les contestations, comme la loi dont ils sont les organes, les magistrats, plus animés de Tesprit de corps que de celui de justice qu'ils nous doivent, foulaient aux pieds le droit des citoyens ; ou le système d'une telle législation serait mau- Tsis, ou il faudrait un tribunal supérieur aux cours souveraines, auquel chaque citoyen eût droit de porter sa juste plainte.

Je mets ici de côté mon ressentiment particulier. Toute cette affaire est devenue trop grave pour la renfermer dans les bornes individuelles. Mais est-il donc indifférent à la nation que, sous le régne d'un prince équitable, il puisse tomber dans Tesprit d'un magistrat qu'un pouvoir sans bornes est le premier droit de sa place? qu*il a celui de cabaler, d'intriguer, de solliciter ooTertement peur un de ses confrères, au mépris des ordonnances, et d'abuser du respect qu'on porte à sa simarre, pour déchirer partout l'adversaire de son

BCAUlABOUIt.

ami? et parce que le plus juste arrêt viendrait de décréter une seconde fois cet ami, qu'il peut abuser du moment de la plus auguste fonction pour faire outrager publiquement un citoyen par ses gardes? El surtout comment ce magistrat, à qui l'on doit supposer un cœur doux, un esprit pacifique (puisqu'il a déposé l'étendard de la guerre, qui tire son droit de la force, pour arborer le drapeau de la justice, qui ne tient son pouvoir que des lois), se trompe au point de croire qu'il peut traiter les sujets du roi, étant président, comme il dut traiter ses ennemis, étant colonel ; porter l'esprit militaire au barreau, les abus du commandement jusque dans l'administration de la justice ; enfm abuser, pour troubler l'ordre public, de moyens mêmes établis par la loi pour la faire respecter ?

Mais posons la thèse en sens contraire, et supposons un moment qu'un citoyen eût été assez fou pour insulter ce magistrat dans ses fonctions. A l'instant une punition rigoureuse eût fait un exemple éclatant du malheureux insensé. Cependant son action isolée importait-elle à la chose publique, comme la conduite d'un magistrat, entre les mains duquel sont tous les jours l'honneur, la fortune, ou la vie des citoyens? Eh! comment espérer du respect pour les droits d'autrui, de celui qui ne saurait pas respecter l'auguste emploi dont il serait lui-même honoré?

L'outrage du citoyen au magistrat, puni sur-le-champ, ne peut donc tirer à conséquence pour personne; au lieu que l'outrage public du magistrat au citoyen importe à toute la nation ? car, ou cette licence est l'effet de la corruption générale, ou rien n'est plus propre à l'engendrer bientôt; et si l'offense faite à un particulier parait un petit mal en soi, l'oubli de l'ordre et de la justice, de la part d'un magistrat, peut devenir la source de mille abus effrayants. La nation n'est pas juge en cette affaire ; mais elle s'y rend partie dans ma personne; et ma cause est celle de tous les citoyens.

Je prends avec autant de justice que de plaisir le nom de citoyen partout où je parle de moi dans cette affaire; ce nom est doux à ma bouche et flatteur à mon oreille. Hommes simples dans la société, sujets heureux d'un excellent, monarque, chacun de nous, Français, a l'honneur d'être citoyen dans les tribunaux ; c'est là seulement où nous pouvons soutenir les droits de l'égalité. Ils y sont même tellement respectés, que le souverain ne croit pas au-dessous de lui d'y soumettre les siens contre nous, et de s'y laisser condamner à notre avantage sur tous les points qui lui seraient justement contestés. Ainsi le Dieu terrible, enveloppé d'un nuage et tempérant son éclat, ne dédaigna pas autrefois de disputer contre Moïse, et de céder même à son serviteur.

Et lorsque mon souverain, mon seul maître, mon roi permet qu'on plaide contre lui dans les tribunaux établis par lui-même, je ne pourrais obtenir, contre un officier de ces mêmes tribunaux, la permission d'informer et d'y poursuivre la juste réparation d'un outrage public et non mérité I Oui, je ne l'obtiendrai par la seule force de mon droit et de mes raisons. Nous ne sommes plus

dans ce siècle où l'on fit un crime à la maréchale d'Ancre d'civoir bien raisonné; dans ces temps su|)orstitieux où Tempire de Galigaî conduisait une âme forte au bûcher. Je suis soumis aux lois de mon pays ; je paye avec joie le tribut de mes facultés à mon prince : en revanche il ne refusera pas sa protection pour ma personne, et sa justice pour mes droits offensés.

En tout ceci, monsieur, je suis bien loin d'attaquer la noblesse et les dignités qui sont en vous renseigne des vertus de vos ancêtres; j'ose au contraire vous demander compte de cette vertu qui doit être en vous renseigne de la noblesse et des dignités qu'ils vous ont transmises.

Mais je m'aperçois que tant d'ardeur à vous poursuivre affligerait tout un corps respectable, et désobligerait les chefs du parlement. Est-ce égard pour votre famille, et noble et toujours chère à la nation ? Je partage avec eux cette honorable considération. Est-ce attachement pour votre personne? je déclare volontiers que mon respect pour vous marche à côté de ce tendre intérêt. Est-ce inquiétude pour le désagrément qui peut résulter de ma poursuite? Eh bien ! monsieur, j'y renonce, persuadé que la haine qui vous égare en ce moment fera place à des sentiments plus justes, quand l'événement vous aura convaincu que je ne fais ici que soutenir les droits d'une défense légitime.

A la vérité, si j'avais l'honneur d'être M. de Nicoiaï, je serais bien mécontent de ne devoir ma tranquillité qu'aux respectueux égards d'un offensé pour ma famille ou pour le vœu de ma compagnie; et j'aurais la hauteur de vouloir réparer un tel outrage, ne fût-ce que pour enlever à mon inférieur l'honneur de Toublier ou de me le pardonner. Chacun a de l'ainour-propre à sa manière ; et pour moi, telle eût été ma fierté.

Pour conserver l'avantage que vous voulez bien m'abandonner, mon»<ieur, je renonce donc avccplaisirà ma poursuite, en vous assurant qu'il n'a jamais entré un seul mouvement de haine ou de vengeance dans tout ce que j'ai fait contre vous.

Je vais plus loin à votre éj^ard : je trouve, dans un excès que vous blâmez sûrement vous-même, sinon sa propre excuse, au moins l'apologie du sentiment qui vous y a conduit : et si j'ai désiré que vous ne fussiez pas mon juge, c'est qu'un ami ardent et passionné est rarement un juge impartial, et que votre amitié pour Bl. Goëzman pouvait tourner contre moi dans Tacle important d'un jugement, où toute abnégation de soi-même est la première loi qu'un magistrat doit s'im])oser,

Si la fermeté de cet article est prise en mauvaise part et si mes ennemis domuMit ce courage de publier mes sentiments sur des points aussi délicats, pour un dessein formé de dépriser pied à pied le tribunal qui doit me juger, j'opposerai ma confiance et mon respect reconnus à l'odieusi; intention qui m'est ici prêtée.

J'opposerai i'éloge public que j'ai constamment fait de MM. Doé deCombaultet deChazal, commissaires ra|)porleurs de ce procès, que je ne connais que par la marche exacte et pure de leur instruction, au blâme

public que je n'ai pas craint de répandre sur X. Goâman en une occasion semblable.

A la nécessité de relever un trait peu réfléchi de M. le président de Mcolaî, j'opposerai Faction nupunime et généreuse de M. le président de la Briffe, qn, sans aucun autre motif que l'amour du bien, sacfifie sans faste, à la délivrance des prisonniers, les i3,000fr. dont la grandeur du roi couvre les dépenses dn prrsdent qui tient la chambre des vacations. Ou me crirat cent fois : M. delà Briffe est l'ami de M. Gociman, qw je le suppHerais encore de rester au rang de mes juges : l'amour des hommes, celui de l'ordre et celui de la jas^ tice ont tous la même base dans le cœur d'an homme vertueux.

A l'obstination que je ne puis approuver dans quelques magistrats, de vouloir absolument rester parmi mes juges avec un cœur trop plein d'attachement pour mon adversaire et de haine pour mol, /opposerai b pureté délicate avec laquelle )!M. Quirot, Désirât, etphsieurs autres conseillers, se sont récusés volontairemal sur le léger soupçon que l'opinion qu'ib ont de M. Goêzman avait pu percer dans le public.

Enfin, à la chaleur avec laquelle on dit que quelques membres du parlement voudraient disculper ï. Goôman, j'opposerai le nombre infini de magistrats généreux qui, ne faisant point consister la gloire d'un corps illustre dans le soutien d'un membre gangrené, préféreront d'en purger leur compagnie, sous le risqne de quelque inconvénient passager, à la faiblesse de le supporter au milieu d'eux, s'il n'est pas jugé digne dj rester.

Voilà ma profession de foi relativement à mes juges; et je ne fais point parade ici de sentiments équivoques^ j'ai pesé tout, avant de m'expliquer. Tout magistrat, dit-on, doit être jugé par ses pairs. Mais les ofnciersd*oi autre parlement sont également les pairs de M. Goêzinv: mais ses amis n'auraient pas la douleur de le condamner, et les miens peut-être auraient quelques inquiétudes de moins. Loin de moi toute frayeur insultante ! je fais profession ouverte de la plus grande confiancr dans le parlement de Paris; jamais respect ne fut phis entier, ni plus sainement motivé : les opinions pour et contre ici ne (ont rien. Voilà des faits : je leur dois b sécurité de mon attente, et le courage d'un travail aussi pénible (jue celui que j'ai entrepris ; je leurdob la force de vaincre mes dégoûts en passant d'an objet dont la discussion élevait mon cœur, à de misérables tracasseries qui le font soulever. De tous les travaux dllercule, celui de nettoyer les établesd'Augîas était le plus aisé sans doute, et iron fut pas moins celui qui l'irrita davantage. Ramenons les choses à des couipanisons plus justes, plus voisines de ma faiblesse.

Après avoir détourné la tête et les yeux d'une mé* decine, repoussé vingt fois la main qui la présente, un enfiuit, malgré sa n'pugnance, finit pourtant par l'avaler, et même à grands flots, i»our en être plus tôt quitte: et moi aussi je suis un grand enfant ; voilà je ne ssùi combien de fois que je prends la plume pour faire ^a^

ticle Mann, et la remets dans l*encrier. A quoi bon ces délais ? Malgré la nausée, il faut toujours y venir. Allons donc, une bonne résolution, et unissons, quitte à se rincer la bouche après en avoir parlé.

— Nais à quoi donc répliquez-vous ? il n*a pas répondu à votre addition. — A quoi je réplique? PTest-ce donc rien que ces requêtes au parlement, et ses galettes à la main, et ses gazettes à la bouche, et les lettres infâmes qu'il fait trotter par la ville, et les articles Parié de la gazette d'Utrecht ? — Hais ces nouvelles à la main, cette gazette étrangère, ne sont pas de lui. — Elles en sont ; et voici mes preuves.

Premièrement, Tarticle de ce procès y est toujours mal fait, lourdement ruminé, pesamment écrit: vous conviendrez que c*est là déjà une forte présomption contre Marin. Ihuxièmement, cet article dit toujours beaucoup de mal de moi : ma preuve se renforce contre Marin. Troisièmement, l'article dit toujours du bien de Marin, vante à Texcès la noblesse et la beauté de son style, la distinction avec laquelle il remplit les places qui lui ont été confiées : la preuve est complète ; il n> a plus moyen d*en douter : c'est Marin qui fait Tarticle, puisque l'article dit du bien de Marin.

Ressassons donc un peu celui de la gazette dTtrecht du 4 janvier, puisqu'il sert de supplément aux mémoires de Marin.

• Le sieur de Beaumarchais, en attendant la sentence que le parlement lui prépare. » Une sentence du parlement ! c'est Marin, vous dis-je. Si notre affaire eût été consulaire, comme celle du grand cousin, il n'eût pas manqué d'écrire : en attendant V arrêt que les comuU^ etc. C'est Marin, c'est Marin, conmie ce n'est pas moi.

Mais qui a dit au sieur Marin que le parlement me préparait une sentence , pendant qu'il est de notoriété que je poursuis un jugement contre M. et madame Goêzmami, concussionnaires et calomniateurs, contre Marin la Bourse, et Bertrand la Main-d'œuvre, l'un suborneur, et l'autre suborné? « Le sieur de B... vient de publier « un troisième mémoire qui, par le fiel qui y est mêlé,

• mérite le nom de libelle. » Remarquez, en passant, que ce n'est point du tout sur les reproches mérités que je fais à ï. et madame Goëzman, au comte de la Blache, à Bertrand, Baculard et consorts, que Marin se fâche contre mes mémoires : regardant le mal d'autrui comme un songe, et ne s*occupant dans la gaiclte que de l'intérêt du gazetier, voyez comment il s'explique ici : • Ses mémoires ipéritent le nom de libelle, puis- « qu'il s'efforce d'y diffamer un homme de lettres € (M. Marin). § Marin le gazetier, homme de lettres !... comme un facteur de la petite poste : « qui a toujours « rempli avec distinction les places qui lui ont été con-

# fiées par le gouvernement. » Avec distinction ! cette distinction de Marin me rappelle un propos que le jacobin Affinati, dans son bouquin intitulé le Monde sens dessus dessous par les menées du diable, fait tenir à Dieui pariant au pécheur Adam : • De toutes mes créatures, « vous seul avez forfait. Avancez, maraud, que je vous < timbre au front, que je tous distingue, »

Avancez, Marin ; suivons votre article. « Quoique Ton « puisse lire les mémoires du sieur de Beaumarchais c qu'avec mépris, il s'en est cependant vendu plus de f dix mille exemplaires en deux jours. » Je n'entends pas cette phrase ; elle sera toujours louche à moins d'y restituer quelques mots oubliés à l'impression. Pour qu'elle ait le sens commun, voici comment elle a dû être faite : c Quoique l'on (ne) puisse In^d lès mémoires c du sieur de Beaumarchais qu'avec ttiêpm {pour Ma-' c rin), il s'en est cependant vendu plus de dix mille c exemplaires en deux jours. § Cela est clair, voilà qui s'entend ; car le mépris que mes mémoires auraient inspiré pour moi les eût laisser moisir au grenier du libraire, au lieu que le mépris dont ils ont couvert Marin a rendu tout le monde avide de les lire : U «Vn est vendu plus de dix mille en deux jours, ou bien : Mal* gré le dégoût qu'on avait d'entendre parler de Marin dans ces mémoires, t7 s'en est cependant vendu, etc. Cette version est bonne aussi, mais les gens de lettres préfèrent la première, comme plus sûre et plus naturelle : « Quoiqu'on ne puisse lire les mémoires du sieur « de Beaumarchais qu'avec mépris pour Marin, il s'en c est cependant vendu dix mille exemplaires en deux • jours. » On y rêverait cent ans, que voilà le vrai sens de la phrase, ou elle n'en a aucun. Mais pourquoi répètent-ils tous sans cesse que je fais vendre mes mémoires, et m'entends à ce sujet avec Ruault, libraire, rue de la Harpe, pour débiter mes sottises ? Les ingrats qu'ils sont ! ils décrient mon affaire de finance, comme s'ils n'y avaient pas un bon intérêt. £t si je faisais pas vendre mes mémoires, qui donc ferait vendre les leurs ? Mais le sieur Marin étant irréprochable... Vous voyez bien, lecteur, qu'il n'y a que Marin au monde qui puisse écrire de pareils contes sur Marin, c II va le poursuivre au criminel, pour obtenir une réparation éclatante de c toutes les calomnies du sieur de Beaumarchais. §

Cela va bien. Marin avait déjà dit, dans sa requête im« primée, qu'en le montrant au doigt j'avais insulté la majesté du trône, berné le gouvernement, injurié la magistrature, bravé les tribunaux, outragé les citoyens : car:

Qui méprise Marin n*estiroe point son roi, Et n'a, selon Marin, ni Dieu, ni foi, ni loi.

Mais gardez-vous bien d'en croire ce monsieur «là ; à son compte, il n'y aurait pas un seul bon Français dans la capitale.

Puis ayant rappelé, d'après moi, toutes ses friperies de mémoires, de littérature, de censures, de nouvelles, d'affaires, de courtage (condamnation passée sur Vcspionnage, puisqu'il n'en dit mot), d'usure, d intrigue, etc., quatre pages dét cxtera, il avait prié la cour de lui permettre de faire informer des faits énoncés dans mes mémoires. Mais trouvant bientôt qu'il était trop dange^ reux pour lui de laisser informer, il s'était retranché à demander à la cour que, sans autre examen, et attendu, disait-il, que ce ne sont que des calommes atroces, elle ordonnât que mes mémoires fussent déclarés faux et

HÉBfOlRËS.

calomnieux f défenses de récidiver, et dommages-intérêts applicables à œuvres pies, etc.

Mais moi qui prétends à Hionneur de soutenir tout ce que j*ai avancé, de ces manières de conclure imaginées par Uarin, j'ai adopté la première ; et, par ma requête en réponse à la sienne, j*ai supplié la cour, avec lui ou sans lui, d'ordonner qu'il fût informé sur les faits et les imputations contenues dans mon mémoire contre ledit Marin.

Pour réclamer à cet égard la vigilance du ministère public, il me suffirait de mon intérêt personnel ; mais ici l'intérêt de l'Ëtat et de la société doivent fixer encore plus l'attention de messieurs les gens du roi. Li police, aussi exacte que patriotique en cette grave occasion, n'aura certainement point de secrets pour la cour, elle lui ouvrira ses registres; et c^est à la faveur des renseignements qu'on y puisera, que le parlement et la nation seront en état de prononcer si l'intérêt public et particulier ne sont pas ici combinés le plus heureusement du monde pour démasquer le précepteur Marin, et pour renvoyer ledit précepteur à Torgucde la CiotatS d'où il est descendu si mal à propos. •

Et si dans les informations qu'on ferait contre Fami Marin, qui m'a voulu faire passer pour l'auteur de la..., on découvrait par hasard que l'ami était un zélé distributeur de la ..! Au reste, ce n'aurait été qu'une des branches ordinaires de son commerce ; car il faut savoir que lami confisquant par état tous les livres défendus, ne les en a toujours vendus que plus cher aux amateurs.

Quelqu'un m'arrête ici, qui me dit: Prenez garde, ce n'est pas Marin, c'est Bertrand qui, dans son mémoire, a voulu vous faire passer pour l'auteur de la... Eh! messieurs, ne savcz-vous pas que les mémoires du grand cousin ne sont que des envelopper de gazelles, et qu'ici le sacristain et l'organiste s'entendent comme larrons pour sauver le publiciste ?

Ah ! monsieur Marin, que vous êtes loin aujourd'hui de cet heureux temps où, la tête rase et nue, en long habit de lin, symbole de votre innocence, vous enchantiez toute laCiotat par la gentillesse de vos fredons sur l'orgue, ou la claire mélodie de vos chants au lutrin ! Si quelque prophète arabe abordant sur la côte, et vous voyant un si joli enfant... de chœur, vous eût dit : c Petit abbé, prenez bien garde à vous, mon ami ; ayez toujours la crainte de Dieu devant les yeux, mon enfant; sinon, vous deviendrez un jour...» tout ce que vous êtes devenu enfin ; ne vous seriez-vous pas écrié, dans votre tunique de lin, comme un autre Joas :

Dieu, qui voyez mon trouble et mon affliction, Détournez loin de moi sa malédiction ; Et ne souffrez jamais qu'elle soit accomplie I Faites que Marin meure avant qu'il vous oublie 1

11 a bien changé le Marin ! Et voyez comme le mal gagne et se propage, quand on néglige de l'arrêter dans

* La (Uotat. petite ville de Provence, où le petit Varin fredom nait pour de petits gages, sur un petit orgue dans une petite paroisse.

son principe ! Ce Marin qui d'abord, pour toute volupté,

Quelquefois é Taulel Présentait au vicaire ou Voffrande cra le sel,

quitte la jaquette et les galoches, ne fait qn'ni saut de l'orgue au préceptorat, à la censure, ai secrétariat, enfin à la gazette; et Toilà mon Mario les bras retroussés jusqu'au coude, et péchant le nul en eau trouble : il en dit hautement tant quMl veol, il en fait sourdement tant qu'il peut ; il arrête d'un ofiiê les réputations qu'il déchire de l'autre: censures, gazettes étrangères, nouvelles à la main, à la bouche, à la presse ; journaux, petites feuilles, lettres courantes, fabriquées, supposées, distribuées, etc., etc., enoon quatre pages d'et cœtera ; tout est à son usage. Écrifaio éloquent, censeur habile, gazetier véridique, journalier de pamphlets ; s'il marche, il rampe comnoe un serpot; s'il s'élève, il tombe comme un crapaud. EnGn, setnl nant, gravissant, et par sauts et par bonds, toi^oursle ventre à terre, il a tant fait par ses journées, qa'enfii nous avons vu de nos jours le corsaire allant â YersaîDSf tiré à quatre chevaux sur la route, portant pour armoiria aux panneaux de son carrosse, dans un cartel en font de buffet d'orgues, une Renommée en champ de ganles, les ailes coupées, la tête en bas, raclant de la tn» pette marine ; et pour support une figure dégoàtée, représentant l'Europe : le tout embrassé d'une sorti' nelle doublée de gazettes, et surmontée d'un booMl carré, avec celte légende à la houppe : Qucs a-co liifl!

Mais, entraîné par mon sujet, je m^aperçois qoeffliblie cette gazette d*Utrecht que je commentais; puisa y songeant mieux, je m'aperçois que j'ai fort bkoU de Toublier : tout cela est si mal pensé, si mal éoi qu'on me saura gré de l'avoir laissée là. J'ai qod|B chose de mieux sous la main : toute espèce de gtfHr n est que du Marin ordinaire, au lieu que Tmci dol superflu, pour les amateurs de noirceurs.

Depuis douze ou quinze jours. Marin fait 'courir pr la ville une lettre d'un soi-disant ambassadeur à lui, dans laquelle on sup|>osc que j'ai conuab pays étranger des crimes dignes du dernier Les uns mettent la scène en Italie, d'autres la poffl en Angleterre; les commis de Marin, les sieurs ài^ et Mercier y en racontant ce prétendu délit, ont attflié, devant neuf ou dix témoins qui le certifieront, qo'i fls occasion mon procès m'avait été commencé; qoesiJB n'eusse pris promp.ement la fuite, j'aurais été ^o^

Le (ameux Bertrand, en faisant circuler la lettR» prétend qu'elle est signée d'un ambassadeur d*Es|iifBe et de cinq ou six personnes de considération ; c'est n triomphe, une joie, une liesse parmi ces messieurs,^ ne se conçoit pas. Chacun court, s'évertue, se t9^ chez Marin, qui régale tout l'enfer, taille despl^K^ empoisonnées, remplit les cornets de liel, échaufrl* esprits par un verre de bitume et met les démoBi* travail : et de tout cela doit sortir un long el sapfl^ article pour le mémoire de Marin, qui, à ce sujet, i^

MÉMOIRES

pris, dit-on, cent rames de papier chez Bougy, et les a envoyées à son imprimeur.

Et voilà encore les pauvres honnêtes gens de la ville qui disent, comme à la liste de la portière : • Jamais, jamais Beaumarchais ne se tirera de sa lettre d*£spagne. Cela est sans réplique ; voilà des faits, des témoignages, des signatures : on a écrit pour avoir les pièces justiûcatives, et cette anecdote est son coup de grâce. §

Mes amis s'inquiètent pour moi, s'agitent, cherchent la lettre de toute part. Enfln, hier au soir, 13 janvier 1774, on m'en a remis une copie, et je tiens dans mes mains ce chef-d'œuvre. Avant de l'imprimer, j'ai commencé par déposer au greffe de la cour celte copie telle qu'on me Ta remise; et, par ma requête au parlement en réponse à celle de Marin, je supplie la cour d'ordonner qu'il soit informé sur la lettre, ain^i que sur autres faits et gestes du gazetier.

Copie exacte de l'écrit soi-disant envoyé à Marin y et qui m'a été remis de la part d'un de ses amis, qui le cer^ tifiera s*il est entendu sur ce fait.

Après toutes les horreurs que le sieur Caron a vomies contre vous, monsieur, et contre tout le nr.onde> je crois que vous voulez le faire repentir; il a l'insolence de vous défier de parler ; il faut qu'il soit, comme on dit, fou : cela m'a plus révolté que tout le reste ; et comme en vous vengeant vous nous vengerez aussi, et autant pour punir un scélérat que pour faire plaisir à tant d'offensés, il faut le prendre par où il ne s'attend pas. Il croit être |en sûreté parce qu'il a pu, dans ce pays ici, cacher sa méchanceté sous des apparences qui le tireraient toujours de nos reproches ; il dit partout qu'il fera repentir le premier qui l'attaquera dans sa conduite : peut-être a-t-il raison pour ce qui regarde la France ; mais le misérable, il ne croit pas qu'il y a des gens instruits de ses coquineries en Espagne. Mais moi, j'y étais, tous mes amis et mes parents y sont encore, et la preuve est au bout ici. Il avait sa sœur^ maîtresse du seigneur Joseph Clavio, à Madrid, garde des archives de la couronne, mon parent, qui s'en dégoûta par mauvaise conduite. Son frère vint dans l'espérance de faire épouser malgré lui sa sœur à mon parent, qui, le U mai 1764, rendit une plainte que le sieur Caron, dit Beaumarchais, était venu à six heures du matin, s'était fait introduire sous un faux nom chez M. Portugais, chef des bureaux d'État, où il logeait ; et qu'ayant fermé la porte et présenté un pistolet, lui avait fait signer une promesse de mariage dans son lit, sous peine de le tuer s'il bronchait : c'est bien pis que ce qu'il dit de M. Goêzman. Et comme chez nous les présents sont une preuve qu'on veut épouser, il s'était fait en même temps donner des bijoux, des pièces d'or étrangères, enfin pour près de 8,000 livres conune présents de noces faits de bon gré. Là-dessus il y eut ordre, sur la plainte de mon parent à M. le marquis de Robion, commandant de Madrid, de faire mettre le fripon au cachot, qui se sauva chez l'ambassadeur de France : mais quand il faillit rendre les bijoux, il dit que son laquais les avait

volés et garda tout comme un gueux, déshonoré par cette friponnerie ; et puis après, pour rendre au seigneur Clavio le tour qu'il lui avait joué, il fut chercher une femme de chambre, que Clavio avait entretenue avant sa sœur ; il donne de l'argent à cette fille pour présenter à la justice des lettres de mon parent. Il prétendit que c'était des promesses de mariage, et comme on est trés-rigoureux chez nous sur ce cas, en attendant que tout fût clair, on arrêta mon parent, qui eut bientôt prouvé et fait avouer à la fille que le fripon avait remué cette corde. Enfin, pour couronner tout, il finit par tenir la banque un soir chez l'ambassadeur de Russie, avec des cartes arrangées, et gagna près de cent mille livres la nuit : l'ambassadeur le fit chasser ; on se plaignit à M. d'Ossun, qui lui ordonna de sortir d'Espagne vite, où il laissa tout, habit, linge, pour s'en aller bien vite à cheval ; il aurait été pourrir en cachot, et ce n'est pas là des contes. J'ai écrit pour avoir la preuve et lever la plainte de mon parent, qui est publique pour faits de violence et friponnerie ; il a fait un conte différent du vrai en France ; mais vous aurez plus de témoins qu'il en faut, parce qu^ayant chez lui le vrai, dans le temps qu'on a fait inventaire chez lui, il a voulu arracher les papiers à la justice qui les a lus malgré lui, et tous l'ont connu pour ce qu'il est ; faites-en ce qu'il vous plaira, vous ou M. Goêzman. Voilà pour le payer du baptême, qui est une chose très-innocente. Une femme qui était son amie, vous entendez, là-bas, veut bien conter les choses comme lui, quand ils en parlent ; mais nous avons. Dieu merci, toutes les preuves, les lettres, et tout. Il vous défie ; eh bien ! défiez-le de se justifier sur sa coquinerie d'Espagne, sur sa sœur; et s'il ose parler, comme il ne dira que des mensonges, il sera pris ; nous fondrons tous sur lui, comme pour instruire de tout contre un si grand imposteur ; et une fois bien démasqué là-dessus, il faut qu'il s'enfuie tout le reste de sa vie. Il n'y a rien qui vaille ça ; et M. Portugais et M. Lianos et M. Pachico, et autres personnes du conseil du roi, à Madrid, tous amis de mon parent, donneront leur attestation, et on fournira tout au parlement, on peut en être sur. S'il n'avait pas été protégé par M. d'Ossun avant que l'ambassadeur sût la vérité, jamais il n'aurait revu le jour ; M. d'Ossun s'en est bien repenti après l'affaire du jeu. Il l'a écrit aux Darnes^ c'est la vraie cause secrète qu'elles n'ont plus voulu que le fripon approchât d'elles à Versailles ; mais voilà ce qu'on ne dit pas tout haut. Encore un petit moment, je suis avec bien de l'empressement et à votre service et celui de tous les honnêtes gens qui sont les ennemis de ce fripon-là.

Monsieur,

Votre très- humble et obéissant serviteur.

Voulez-vous m'envoyer votre mémoire et autres par mon laquais ? Je les ferai passer à Madrid par le premier courrier ; ça fera plaisir à tout le monde.

Celte misérable lettre n'est point signée, ou parce que l'original lui-même est anonyme, ou parce qu'on n'a pas

HÉMOIRES.

voulu, en me l'envoyant, mettre le nom de celui qui l'avait écrite, dans la crainte de mes recherches. Les uns disent qu'elle est d'un ambassadeur, les autres d'un homme venu d'Espagne avec M. le comte d'Âranda ; d'autres, qu'elle est signée d'un gentilhomme arrivé depuis peu. Jamais gentilhomme n'a écrit de ce style. Quoi qu'il en soit, en attendant que ce gentilhomme de cuisine ou de gazette fasse venir ses preuves d'Espagne et les fournisse tt Marin pour en guirlander son mémoire, voici ma réponse à la lettre échappée du tripot.

Quelques notions confuses d'une querelle d'éclat que j'eus en 1764 à Madrid ont fait sans doute espérer à mes ennemis qu'ils pourraient établir une nouvelle diffamation sur cette aventure ignorée en France et sur laquelle il resterait au moins des soupçons affreux contre moi, de quelque façon que j'entreprisse de m'en justifier après dix ans de silence, et à quatre cents lieues de l'endroit de la scène.

Et moi, pressé de relever des faits aussi graves, je vais tout uniment ouvrir les mémoires de mon voyage d'Espagne en 1764, et donner, en 1774, à ce fragment de ma vie, une publicité qu'il ne devait jamais avoir.

Dans un événement aussi extraordinaire que celui dont je vais rendre compte, tout ne peut être à mon avantage ; et, quoi que je fasse, il me sera toujours reproché par les uns d'avoir mis trop de fierté dans ma conduite ; par les autres, cette fierté sera peut-être appelée arrogance : mais un jour mieux connu, et toutes mes actions se servant d'appui, l'on finira par trouver que je n'ai mis k celle-ci ni dureté ni arrogance, mais seulement une fermeté d'âme que l'orgueil de bien faire a quelquefois exaltée.

S'il se mêle un peu d'amour-propre à faire le bien, cet amour-propre est de la plus noble espèce. Loin de le regarder comme un mal, et sans nous donner pour meilleurs que nous ne sommes en effet, il faut avouer que le bonheur d'être estimable tient beaucoup à l'honneur d'être estimé. Rois, sujets, grands et petits, tous sont affamés de la considération publique. Heureux celui qui ne Ta jamais perdue ! Plus heureux mille fois celui qui, n'ayant pas mérité de la perdre, a pu enfin la recouvrer ! C'est à quoi je travaille nuit et jour.

Je remercie mes ennemis de la sévère inquisition qu'ils établissent sur ma vie. Cette liberté dans les procès a au moins cela de bon, que la crainte d'être diffamé à la première querelle peut retenir dans le devoir nombre de gens dont les principes ne sont pas assez certains. Je rends grâces à ces messieurs des occasions qu'ils me fournissent sans cesse de me justifier; mais je prie le lecteur de se souvenir que, quelque extraordinaire que lui paraisse ce qu'il va lire, ma précédente réponse au comte de la Blache, sur l'incroyable fait des lettres supposées de Mesdames, n'offre rien de plus évident ni de plus respectable que les preuves dont j'appuierai cette étonnante narration.

AXRÉB 1764.

Fragment de mon voyage d'Espagne.

Depuis quelques années j'avais eu le boz m'envelopper de toute ma famille. L'union, h reconnaissance étaient la récompense contini sacrifices que cet entour exigeait, et me conso l'injure extérieure que des méchants faisaient à mes sentiments.

De cinq sœurs que j'avais, deux, confiées jeunesse par mon père à l'un de ses corres] d'Espagne, ne m'avaient laissé d'elles qu'un faible et doux, quelquefois ranimé par leur coi dance.

En février 1764, mon père reçoit de sa fi une lettre pleine d'amertume, dont Toici la sul

• Ma sœur vient d'être outragée par un hom accrédité que dangereux. Deux fois, à l'instan pouser, il a manqué de parole et s'est brus retiré, sans daigner même excuser sa conduite. sibilité de ma sœur offensée Fa jetée dans ui mort dont il y a beaucoup d'apparence que ne cuverons pas; tous ses nerfs se sont retirés, { six jours elle ne parle plus.

« Le déshonneur que cet événement verse nous a plongés dans une retraite profonde, où nuit et jour, en prodiguant à cette infortunée solations que je ne suis pas en état de preix moi-môme.

« Tout Madrid sait que ma sœur n'a rien à s cher.

a Si mon frère avait assez de crédit pour m recommander à M. l'ambasscideur de France, Se lence mettrait à nous protéger une bonté de pré qui arrêterait tout le mal qu'un perfide nous fa sa conduite et par ses menaces, etc.. »

Mon père vient me trouver à Versailles, el met, en pleurant, la lettre de sa fille. # Voj « fils, ce que vous pouvez pour ces deux infoi « elles ne sont pas moins vos sœurs que les a

Je me sentis aussi ému que lui au récit de la situation de ma sœur. « Hélas! mon père, h quelle espèce de recommandation puis-je obtei elles? qu'irai-je demander? Qui sait si elles n donné lieu, par quelques fautes qu'elles nous < à la honte qui les couvre aujourd*hui? — J'oabl prit mon père, de vous montrer plusieurs lel notre ambassadeur à votre sœur aînée, qui an la plus haute estime pour l'une et pour Tautre.

Je lisais ces lettres, elles me rassuraient; et la ] « Elles ne sont pas moins vos sœurs que les ai me frappant jusqu'au fond du cœur :« Ne pleure dis-je à mon père; je prends un parti qui pc étonner, mais qui me parait le plus certain, coi plus sage, »

Ma sœur aînée indique plusieurs personnes i tables qui déposeront, dit-elle, à son frère à h la bonne conduite et de la vertu de sa sceur. k

MÉMOIRES

les voir ; et si leur témoignage est aussi honorable que celui de M. Tambassadeur de France, je demande un congé, je pars ; et, ne prenant conseil que de la prudence et de ma sensibilité, je les vengerai d'un traître, ou je les ramène à Paris partager avec vous ma modique fortune.

Le succès de mes informations m'échauffe le cœur; alors sans autre délai je reviens à Versailles apprendre à mes augustes protectrices qu'une affaire aussi douloureuse que pressée exige ma présence à Madrid, et me force de suspendre toute espèce de service auprès d'elles.

Étonnées d'un départ aussi brusque, leur bonté respectable va jusqu à vouloir être instruites de la. nature de ce nouveau malheur. Je montre la lettre de ma scL'ur aînée : « Partez, et soyez sage, » fut Thonorable encouragement que je reçus des princesses. • Ce que « vous entreprenez est bien, et vous ne manquerez « pas d'appui en Espagne, si votre conduite est raison- « nable. •

Mes apprêts furent bientôt faits. Je craignais de ne pas arriver assez tôt pour sauver la vie à ma pauvre saur. Les plus fortes recommandations auprès de notre ambassadeur me furent prodiguées, et devinrent Tineslimable prix de quatre ans de soins employés à Tamusement de Mesdames.

A rinstant de mon départ je reçois la commission de négocier en Espagne une affaire très-intéressante au commerce de France. M. Duvemey, touché du motif de mon voyage, m'embrasse et me dit : « Allez, mon fils, « sauvez la vie à votre sœur. Quant à l'affaire dont vous' « êtes chargé, quelque intérêt que vous y preniez, souvem nei-vous que je suis votre appui : je l'ai promis publim quement à la famille royale, et je ne manquerai ja-

• mais à un engagement aussi sacré. Je m'en rapporte m à vos lumières ; voilà pour deux cent mille francs de

• billets au porteur que je vous remets pour augmenter

• votre consistance personnelle par un crédit de cette « étendue sur moi. »

Je pars, et vais nuit et jour de Paris à Madrid. Un négociant français, feignant d'avoir affaire à Bayonne, mais engagé secrètement par ma famille de m'accom- |iagner et de veiller à ma sûreté, m'avait demandé une place dans ma chaise.

J'arrive à Madrid le 18 mai 1764, à onze heures du malin. J'étais attendu depuis quelques jours; je trouvai mes sœurs entourées de leurs amis, à qui la chaleur de ma résolution avait donné le désir de me connaître.

A peine les premières larmes sont-elles épanchées, que m'adressanl à mes sœurs : « Ne soyez pas étonnées, leur dis-je, si j'emploie ce premier moment pour apprendre l'exacte vérité de votre malheureuse aventure; je prie les honnêtes gens qui m'environnent, et que je n*garde comme mes amis, puisqu'ils sont les vôtres, de ne pas vous passer la plus légère inexactitude. Pour ▼ous servir avec succès, il faut que je sois fidèlement instruit. »

Le compte fut exact et long. A ce récit, la sensibilité de tout le monde justifiant la mienne, j'embrassai ma jeune sœur, et lui dis : • A présent que je sais tout, mon enfant, sois en repos; je vois avec plaisir que tu n'aimes plus cet homme-là; ma conduite en devient plus aisée; dites-moi seulement où je puis le trouver à Madrid. » Chacun élève sa voix, et me conseille de commencer par aller à Aranjuez voir M. l'ambassadeur, dont la prudence consommée devait diriger mes démarches dans une affaire aussi épineuse, notre ennemi étant excessivement soutenu par les relations que sa place lui donnait avec des gens fort puissants. Je ne devais rien hasarder à Madrid avant d'avoir eu l'honneur d'entretenir Son Excellence à Aranjuez.

• Cela va bien, mes amis, car je vous regarde tous comme tels; procurez-moi seulement une voiture de route, et demain je vais saluer M. l'ambassadeur à la cour. Mais ne trouvez pas mauvais que je prenne, avant de le voir, quelques instructions essentielles à mon projet; la seule chose en laquelle vous puissiez tous me ser-vir est de garder le secret sur mon arrivée jusqu'à mon retour d 'Aranjuez. »

Je fais tirer promptement un habit de mes malles, et m'ajustant à la hâte, je me fais indiquer la demeure de don Joseph Clavico*, garde des archives de la couronne, et j'y cours ; il était sorti : l'on m'apprend l'endroit où je puis le rencontrer; et dans le salon même d'une dame chez laquelle il était, je lui dis, sans me faire connaître, qu'arrivé de France le jour même, et chargé de quelques commissions pour lui, je lui demandais la permission de l'entretenir le plus tôt possible. 11 me remit au lendemain matin à neuf heures, en m*invitant au chocolat, que j'acceptai pour moi et pour le négociant français qui m'accompagnait.

Le lendemain 19 mai> j'étais chez lui à huit heures et demie; je le trouvai dans une maison splendide qu'il me dit appartenir à don Antonio Portuguès, l'un des chefs les plus estimés des bureaux du ministère, et tellement son ami, qu'en son absence il usait librement de sa maison comme de la sienne propre.

• Je suis chargé, monsieur, lui dis-je, par une so-

• ciété de gens de lettres, d'établir, dans toutes les villes

• où je passerai, une correspondance littéraire avec les « hommes les plus savants du pays. Comme aucun Este pagnol n'écrit mieux que l'auteur des feuilles appelées « le Pensador*, à qui j'ai l'honneur de parier, et que « son mérite littéraire a fait même assez distinguer du

• roi pour qu'il lui confiât la garde d'une de ses archives,

• j'ai cru ne pouvoir mieux servir mes amis qu'en les c liant avec un homme de votre mérite. •

Je le. vis enchanté de ma proposition. Pour mieux connaître à quel homme j'avais affaire, je le laissai longtemps discourir sur les avantages que les diverses nations pouvaient tirer de pareilles correspondances. Il me caressait de l'œil, il avait le ton affectueux; il

« Ce root, qui s'écrit Clavijo, se prononce à peu près Clarico: je le fais imprimer ainsi pour la facilité t\e la lecture. ■ En nran^i», le Penseur.

MÉMOIRES

parlait comme un ange, et rayonnait de gloire et de plaisir.

Au milieu de sa joie, il me demande à mon tour quelle affaire me conduisait en Espagne ; heureux, disait-il, s'il pouvait m*y être de quelque utilité.— « J'ac- « cepte avec reconnaissance des offres aussi flatteuses, c et n^aurai point, monsieur, de secrets pour Vous. »

Alors, voulant le jeter dans un embarras dont la fin seule de mon discours devait le tirer, je lui présentai de nouveau mon ami. « Monsieur, lui dis-je, n^est pas tout à fait étranger à ce que je vais vous dire, et ne sera pas de trop à notre conversation. » Cet exorde le fît regarder mon ami avec beaucoup de curiosité.

« Un négociant français, chargé de famille et d'une c fortune assez bornée, avait beaucoup de correspon- « danls en Espagne. Un des plus riches, passant à Paris « il y a neuf ou dix ans, lui fît cette proposition : Don- « nez-moi deux de vos fîlles, que je les emmène à « Bladrid ; elles s'établiront chez moi, garçon âgé, « sans famille; elles feront le bonheur de mes vieux « jours, et succéderont au plus riche établissement de « l'Espagne. »

« L'aînée, déjà mariée, et une de ses sœurs, lui « furent confîées. En faveur de cet établissement, leur « père se chargea d'entretenir celte nouvelle maison « de Madrid de toutes les marchandises de France « qu on lui demanderait.

« Deux ans après, le correspondant mourut, et laissa

• les Françaises sans aucun bienfait, dans l'embarras « de soutenir toutes seules une maison de commerce. « Malgré ce peu d'aisance, une bonne conduite et les « grâces de leur esprit leur conservèrent une foule d'a- « mis qui s'empressèrent à augmenter leur «crédit et «( leurs affaires. 0 (Ici je vis Clavico redoubler d'attention.)

« A peu près dans ce même temps, un jeune homme, « natif des îles Canaries, s'était fait présenter dans

• la maison » (toute sa gaieté s'évanouit à ces mots, qui le désignaient). « Malgré son peu de fortune, les « dames lui voyant une grande ardeur pour l'étude de « la langue française et des sciences, lui avaient faci- « lité les moyens d'y faire des progrès rapides.

« Plein du désir de se faire connaître, il forme en- « fîn le projet de donner à la ville de Madrid le plaisir, « tout nouveau pour la nation, de lire une feuille pétt riodique dans le genre du Spectateur anglais; il re- « çoit de ses amis des encouragements et des secours « de toute nature. On ne doute point qu'une pareille u entreprise n'ait le plus grand succès : alors, animé « par l'espérance de réussir à se faire un nom, il ose « se proposer ouvertement pour épouser la plus jeune « des Françaises.

« Commencez, lui dit l'aînée, par réussir ; et lorsque M quelque emploi, faveur de la cour, ou tel autre « moyen de subsister honorablement, vous aura donné « le droit de songer à ma sœur, si elle vous préfère à « d'autres prétendants, je ne vous refuserai pas mon « consentement. » (Il s'agitait étrangement sur son

siège en m'écoutant; et moi, sans faire sraiblantde m'en apercevoir, je poursuivis ainsi :)

« La plus jeune, touchée du mérite de rhomme qm • la recherchait, refuse divers partis avantageux qn « s'offraient pour elle; et, préférant d'attoidre que « celui qui l'aimait depuis quatre ans eût rempli les « vues de fortune que tous ses amis osaient espérer « pour lui, l'encourage à donner sa première feniOe « philosophique, sous le titre imposant du Pemador. 1 (Ici je vis mon homme prêt à se trouver mal.)

a L'ouvrage (continuai-je avec un froid glacé) eil « un succès prodigieux : le roi même, amusé de oA\t « charmante production, donna des marques publiques « de bienveillance à l'auteur. On lui promît le premier « emploi honorable qui vaquerait. Alors il écarta tous « les prétendants à sa maîtresse par une rechercbr « absolument publique. Le mariage ne se retardait qof « par l'attente de l'emploi qu'on avait promis à l'an- « teur des feuilles. Enfin, au bout de six ans ifatteDie n d'une part, de soin et d'assiduités de Tautre, Ym- « ploi parut, et l'homme s'enfuit. » (Ici riiommefilu soupir involontaire ; et s'en apercevant lui-même, i en rougit de confusion. Je remarquais tout sans cesser de parler.)

«( L'affaire avait tix)p éclaté pour qu^on pût en mir « le dénoûment avec indifférence. Les dames avaient c pris une maison capable de contenir deux ménages; « les bans étaient publiés. L'outrage indignait tous ks « amis communs qui s'employèrent eifîcaGemeot i « venger cette insulte : H. l'ambassadeur de Fraoa « s'en mêla : mais lorsque cet homme apprit que ks « Françaises employaient les protections nuûoffB <i contre lui, craignant un crédit qui pouvait remerstr « le sien, et détruire en un moment sa fortune oifi- « santé, il vint se jeter aux pieds de sa maîtresse irritée. « A son tour il employa tous ses amis pour la ramenff; « et comme la colère d'une femme trahie n*est presqv a jamais que de l'nmour déguisé, tout se raccommoà. « les préparatifs d'hymen recommencèrent, les bitf « se publièrent de nouveau, Ton devait s'épouser ditf (( trois jours. La réconciliation avait fait autant de M c que la rupture. En partant pour Saint-ndeCbose.M tf il allait demander à son ministre la permission dese « marier : Mes amis, dit-il, conservez-moi le oftV « chancelant de ma maîtresse jusqu'à ce que je rerieoiie «< du Sitio real; et disposez toutes choses de t»ç^ « (|u'en arrivant je puisse aller au temple avec elle. Malgré l'horrible état où mon récit le mettait, iiu^ tain encore si je racontais une histoire étrangère à lOBi, ce Clavico regardait de temps à temps mon ami, M le sang-froid ne l'instruisait pas plus que le imen. In je renforçai ma voix en le fixant, et je continuai :

« U revient en effet de la cour le surlendemain ;iDai$i u au lieu de conduire sa victime à l'autel, il fait dire i « rinfortunée (}u'il change d'avis une seconde fois, d <( ne l'épousera point. Les amis indignés courait i « rinstant chez lui; l'insolent ne garde plus aucun o^ n nagement, ci les défie tous de lui nuire, en leur *•

MÉMOIRES

sant que si les Françaises cherchaient à le tourmenter, elles prissent garde à leur tour qu'il ne les perdit pour toujours dans un pays où elles étaient sans appui.

« A cette nouvelle, la jeune Française tomba dans un étal de convulsions qui fit craindre pour sa vie. Au fort de leur désolation, Talnée écrivit en France Toutrage public qui leur avait été fait; ce récit émut le cœur de leur frère au point que, demandant aussitôt un congé pour venir éclaircir une affaire aussi embrouillée, il n*a fait qu'un saul de Paris à Madrid ; et ce frère, c'eit moi, qui ai tout quitté, patrie, devoirs, famille, état, plaisirs, pour venir venger en Espagne une sœur innocente et malheureuse ; c'est moi qui viens, armé du bon droit et de la fermeté, démasquer un traître, écrire en traits de sang son âme sur son visage; et ce traître, c'est vous, » Qu'on se forme le tableau de cet homme étonné, stupéfait de ma harangue, à qui la surprise ouvre la bouche et y fait expirer la parole glacée; qu'on voie cette physionomie radieuse, épanouie sous mes éloges, se rembrunir par degrés, ses yeux s'éteindre, ses traits s*alIonger, son teint se plomber.

Il voulut balbutier quelques justifications. — • Ne m'interrompez pas, monsieur ; vous n'avez rien à me dire et beaucoup à entendre de moi. Pour commencer, ayez la bonté de déclarer devant monsieur, qui est exprés venu de France avec moi, si par quelque manque de foi, légèreté, faiblesse, aigreur ou quelque autre vice que ce soit, ma sœur a mérité le double outrage que vous avez eu la cruauté de lui faire publiquement. — Non, monsieur; je reconnais dona Maria voire sœur pour une demoiselle pleine d'esprit, de grâces et de vertus. — Vous a-t-elle donné quelque sujet de vous plaindre d'elle depuis que vous la connaissez?— Jamais j jamais, — Eh! pourquoi donc, monstre que vous êtes (lui dis-je en me levant), avez-vous eu la barbarie de la traîner à la mort, uniquement parce que son cœur vous préférait à dix autres plus honnêtes et plus riches que vous? — Ah! monsieur^ ce sont des instigations, des conseils : si roiis saviez,,, — Cela suffit. »

Alors me retournant vers mon ami: « Vous avez entendu la justification de ma sœur, allez la publier. Ce qui me reste à dire à monsieur n'exige plus de témoins. » Mon ami sort; Clavico, bien plus étonné, se lève à son tour ; je le fais rasseoir.

— • A présent, monsieur, que nous sommes seuls, m voici quel est mon projet, et j'espère que vous l'ap- • prouverez.

« Il convient également à vos arrangements et aux « miens que vous n'épousiez pas ma sœur ; et vous senm ici que je ne viens pas ici faire le personnage d'un « frère de comédie, qui veut que sa sœur se marie : m mais vous avez outragé à plaisir une femme d'hon- « neur, parce que vous l'avez crue sans soutien en pays « étranger; ce procédé est celui d'un malhonnête • homme et d'un lâche. Vous allez donc commencer

• par reconnaître, de votre main, en pleine liberté, « toutes vos portes ouvertes et vos gens dans cette « salle, qui ne nous entendront point parce que nous

• parlerons français, que vous êtes un homme abomi-

• nable qui avez trompé, trahi, outragé ma sœur sans « aucun sujet; et, votre déclaration dans mes mains, je

• pars pour Aranjuez, où est mon ambassadeur; je lui

• montre l'écrit, je le fais ensuite imprimer; après-de- « main la cour et la ville en seront inondées : j'ai des

• appuis considérables ici, du temps et de l'argent, « tout sera employé à vous faire perdre votre place, à c vous poursuivre de toute manière et sans relâche, « jusqu'à ce que le ressentiment de ma sœur apaisé

• m'arrête, et me dise : Holà ! •

Je ne ferai point une telle déclaration, me dit Clavico d'une voix altérée. — « le le crois, car peut-être, à tf votre place, ne la ferai s-je pas non plus. Mais voici le « revers de la médaille : écrivez ou n*écrivez pas; de ce « moment je reste avec vous, je ne vous quitte plus ; « je vais partout où vous irez, jusqu*à ce que, impa- « tienté d'un pareil voisinage, vous soyez venu vous dé« « livrer de moi derrière Buen Retiro*, Si je suis plus « heureux que vous, monsieur, sans voir mon ambas- « sadeur, sans parler à personne ici, je prends ma « sœur mourante entre mes bras, je la mets dans ma « voiture, et je m'en retourne en France avec elle. Si « au contraire le sort vous favorise, tout est dit pour « moi, j'ai fait mon testament avant de partir; vous « aurez eu tous les avantages sur nous : permis à vous « alors de rire à nos dépens. Faites monter le déjeu- « ner. " •

Je sonne librement : un laquais entre, apporte le chocolat. Pendant que je prends ma tasse, mon hooune absorbé se promène en silence, rêve profondément, prend son parti tout de suite, et me dit :

« Monsieur de Beaumarchais, écoutez-moi. Rien au « monde ne peut excuser ma conduite envers made-

• moiselle votre sœur. L'ambition m'a perdu ; mais si « j'eusse prévu que dona Maria eût un frère comme « vous, loin de la regarder comme une étrangère isolée,

• j'aurais conclu que les plus grands avantages devaient « suivre notre union. Vous venez de me pénétrer de la « plus haute estime, et je me mets à vos pieds pour « vous supplier de travaillera réparer, s'il est possible, « tous les maux que j'ai faits à votre sœur. Rendez-la-

• moi, monsieur; et je me croirai trop heureux d'ob- « tenir de vous ma femme et le pardon de tous mes c crimes. — 11 n'est plus temps, ma sœur ne vous « aime plus : faites seulement la déclaration, c'est tout « ce que j*exige de vous; et trouvez bon après qu'en « ennemi déclaré je venge ma sœur au gré de son reste sentiment. »

Il fit beaucoup de façons, et sur le style dont je l'exigeais, et sur ce que je voulais qu'elle fût toute de sa main, et sur ce que j'insistais à ce que les domestiques fussent présents pendant qu'il écrirait : mais comme

* L'ancien palais des rois d'Espagne, à Madrid.

MÉMOIRES

ralternative était pressante, et qu il lui restait encore je ne sais quel espoir de ramener une femme qui Tavait aimé, sa fierté se soumit à écrire la déclaration suivante, que je lui dictais en me promenant dans Te^^péce de galerie où nous étions.

Déclaration dont fai VoriginaL

• Je soussigné Joseph Glavijo, garde d*une des ar- « chives de la couronne, reconnais qu*avoir été reçu « avec bonté dans la maison de madame Guilbert, j*ai « trompé mademoiselle Caron, sa sœur, par la promesse « d*honneur, mille fois réitérée, de Tépouser, à laquelle « j*ai manqué, sans qu'aucune faute ou faiblesse de sa « part ait pu servir de prétexte ou d'excuse à mon

• manque de foi ; qu'au contraire la sagesse de cette c demoiselle, pour qui j'ai le plus profond respect, a

• toujours été pure et sans tache. Je reconnais que par

• ma conduite, la légèreté de mes discours, et par Tin-

• terprétation qu'on a pu y donner, j'ai ouvertement « outragé cette vertueuse demoiselle, à laquelle je de- « mande pardon, par cet écrit lait librement et de c ma pleine volonté, quoique je me reconnaisse tout à « fait indigne de Toblenir ; lui promettant toute autre

• espèce de réparation qu'elle pourra désirer, si celle- « ci ne lui convient pas. Fait à Madrid, et écrit tout de « ma main, en présence de son frère, le 19 mai i7G4.

« Signé Joseph Glavuo. »

Je prends le papier, et lui dis en le quittant : « Je ne suis point un lâche ennemi, monsieur : c'est sans ménagement que je vais venger ma sœur, je vous en ai prévenu. Tenez-vous bien pour averti de l'usage cruel que je vais faire de l'arme que vous m'avez fournie. — Monsieur, je crois parler au plus offensé, mais au plus généreux des hommes; avant de me diftamer, accurdez-moi le moment de tenter un effort pour ramener encore une fois dona Maria ; c'est dans cet unique espoir que j'ai écrit la réparation que vous emportez : mais avant de me présenter, j'ai résolu de charger quelqu'un de plaider ma cause auprès d'elle ; et ce quelqu'un, c'est vous. — Je n'en ferai rien. — Au moins vous lui direz le repentir amer que vous avez aperçu en moi. Je borne à cela toutes mes sollicitations. A votre refus, je cliargerai quelque autre de me mettre à ses pieds. » Je le lui promis.

Le retour de mon ami chez ma sœur avait porté falarme dans tous les esprits. En arrivant, je trouvai les femmes éplorées et les hommes très-inquiets ; mais au compte que je rendis de ma séance, à la vue de la déclaration, les cris de joie, les embrassements succédèrent aux larmes ; chacun ouvrait un avis différent : les uns opinaient à perdre Clavijo, les autres penchaient à lui pardonner ; d'autres s'en rapportaient à ma prudence, et tout le monde parlait à la fois. Mais ma sœur de s'écrier : yoHy jamais Jamais je n'ai entendrai parler. Courez, mon frère, à Aranjuez : allez voir M. r ambassadeur, et dans tout ceci gouvernez-vous par ses conseils.

Avant de partir pour la cour, j'écrivis à CUv^o que ma sœur n'avait pas voulu entendre un seul mot en sa faveur, et que je m'en tenais au projet de la venger et de le perdre. 11 me fit prier de le voir avant mon départ et je me rendis librement chez lui. Après mille imprécations contre lui-même, toutes ses prières se bornèrent à obtenir de moi qu'il allât pendant mon absence, avec un ami commun, parler à ma sœur aînée, et que je ne rendisse son déshonneur public qu'à mon reCoor, s'il n'avait pas obtenu son pardon. Je partis pour Aranjuez.

M. le marquis d'Ossun, notre ambassadeur, aussi respectable qu'obligeant, après m'avoir marqué tout l'intérét qu'il prenait à moi, en faveur des augustes reconimandationsqui lui étaient parvenues de France, me dit:— « La première preuve de mon amitié, monsieur, est devou prévenir que votre voyage en Espagne estdelademién inutilité quant à l'objet de venger votre sœur; Fhomiw qui l'a insultée deux fois par sa retraite inopinée n'eil jamais osé se rendre aussi coupable, s'il ne se fût ps$ cru puissnnunent soutenu. Quel est votre dessein! espérez-vous lui faire épouser votre sœur ? — Non, iiiodsieur, je ne le veux pas ; mais je prétends le déshonorer. — Et comment? » Je lui fis le récit de mon entrem avec Clavijo, qu'il ne crut qu'en lisant son écrit que je lui présentai.

« Eh bien ! monsieur, me dit cet homme respedaUe, un peu étonné de mon action, je change d'avis i Tîbstant. Celui qui a tellement avancé les aflaires en desx heures, est fait pour les terminer heureusement. L*» bition avait éloigné Clavijo de mademoiselle voire soeori l'ambition, la terreur ou l'amour le lui ramènent Im à quelque titre qu'il revienne, le moins d'éclat qa'ii puisse faire en pareille occasion est toujours le nùent Je ne vous cache pas que cet homme c^st fait pour aUff loin, et, sous ce point de vue, c'est peut-être un parti très-avantageux. A votre place, je vaincrais ma SŒursv ses répugnances, et profitant du repentir de Chrrgo,K les marierais promptement. — Comment, monsieur, ui lâche ? — Il n'est un lâche que s'il ne revient pas et bonne foi. Mais ce point accordé, ce n'est qu*nn amat repentant. Au reste, voilà mon avis ; je vous invite àk suivre, et même je vous en saurai gré, par des considérations que je ne puis vous expliquer. •

Je revins à Madrid un peu troublé des conseils de M. le marquis d'Ossun. A mon arrivée, j'appris que Qivijo était venu, accompagné de quelques amis conmiiiiSt se jeter aux pieds de mes sœurs; que la plus ieiiiie,i son arrivée, s'était enfuie dans sa chambre, et n'anJt plus voulu reparaître, et l'on me dit qu'il avait cdKi beaucoup d'espérance de cette colère fugitive. J'en coeclus à mon tour qu'il connaissait bien les femiiM^ douces et sensibles créatures, qu'un peu d'audace, ib^ lée de repentir, trouble à coup sûr étrangement,- Btf dont le cœur ému n'en reste pas moins disposé en i<veur de l'humble audacieux qui gémit à leurs pieds.

Depuis mon retour d* Aranjuez, ce Clavijo désin i* voir tous les jours, me rechercha^ m'enchinli f

MÉMOIRES

son esprit» ses connaissances, et surtout par la noble confiance qu'il paraissait avoir en ma médiation. Je le servais de bonne foi ; nos amis se joignaient à moi ; mais le profond respect que ma pauvre sœur paraissait avoir pour mes décisions me rendait trés-circonspect à son égard : c'était son bonheur et non sa fortune que je désirais ; c'était son cœur et non sa main que je voulais forcer.

Le 25 mai, Clavijo se retira brusquement du logis de M. Portuguès, et fut se réfugier au quartier des Invalides, chez un officier de sa connaissance. Cette retraite précipitée ne m*inspira d'abord aucun ombrage, quoiqu'elle me parût singulière. Je courus au quartier ; il allégua pour motif de celte retraite que M. Portuguès, étant un des plus opposés à son mariage, il comptait me donner la plus haute preuve de la sincérité de son retour, en quittant la maison d'un si puissant ennemi de ma sœur. Cela me parut si probable et si délicat, que je lui sus un gré infini de sa retraite aux Invalides.

Le 36 mai, j'en reçus la lettre suivante :

Copie de la lettre de Cuvico, dont f ai V original,

m Je me suis expliqué, monsieur, d'une manière trés- « précise, sur la ferme intention où je suis de réparer m les chagrins que j'ai causés involontairement à madem moiselle Caron ; je lui offre de nouveau de l'épouser,

• si les malentendus passés ne lui ont pas donné trop

• d'éloignement pour moi. Mes propositions sont très-

• sincères. Toute ma conduite et mes démarches ten- « dent uniquement à regagner son cœur, et mon bon- « beur dépendra du succès de mes soins ; je prends « donc la liberté de vous sommer de la parole que vous « ni*avei donnée, de vous rendre le médiateur de cette

heureuse réconciliation. Je sais qu'un galant homme s*tionore en s'humiliant devant une femme qu'il a offensée ; et que tel qui croit s'avilir en demandant excuse à un homme, a bonne grâce de reconnaître ses torts aux yeux d'une personne de l'autre sexe. C'est donc en connaissance de cause que j'agis dans toute cette affaire. L'assurance libre et franche que je vous ai donnée, monsieur, et la démarche que j'ai faite pendant votre voyage d'Aranjuez auprès de mademoiselle Totre sœur, peuvent me faire un certain tort dans Tesprit des personnes qui ignorent la pureté de mes intentions : mais j'espère que par un exposé Adèle de la vérité, vous me ferei la grâce d'instruire conrenablement tous ceux que l'ignorance ou la malignité ont fait tomber dans l'erreur à mon égard. S'il ■ m*était possible de quitter Madrid sans un ordre ex- « près de mon chef, je partirais sur-le-champ, pour m aller à Aranjuez lui demander son approbation ; mais « j'attends encore de votre amitié que vous prendrez « le soin vous-même de lui faire part des vues légitimes « et honnêtes que j'ai sur mademoiselle votre sœur, et • dont cette lettre vous réitère l'assurance ; la promp* « titude de cette démarche est, selon mon cœur, la « plus grande marque que vous puissiez me donner du « retour que je vous demande pour l'estime parfaite et

c le véritable attachement avec lequel j*ai l'honneur

« d'être, monsieur, votre, etc.

• Signé Clivuo.

• 96 mai 1764. »

A la lecture de cette lettre, que je faisais devant mes sœurs, la plus jeune fondit en larmes. Je l'embrassai de toute mon Ame : • Eh bien ! mon enfant, tu l'aimes « encore ; tu en es bien honteuse, n'est-ce pas ? je le « vois. Mais va, tu n'en es pas moins une honnête, une

• excellente fille; et puisque ton ressentiment tire à sa

• fin, laisse-le s'éteindre dans les larmes du pardon ; c elles sont bien douces après celles de la colère. C'est « un monstre (syoutai-je en riant) que ce Clavgo,

• comme la plupart des hommes ; mais, mon enfant, « tel qu'il est, je me joins à M. le marquis d'Ossun c pour te conseiller de lui pardonner. J'aimerais mieux c pour lui qu'il se fût battu ; j'aime mieux pour toi c qu'il ne l'ait pas fait. »

Mon bavardage la fit sourire au milieu de ses larmes ; et je pris ce charmant confiit pour un consentement tacite aux vues de M. l'ambassadeur. Je courus chercher mon homme, à qui je dis bien qu'il était cent fois plus heureux qu'il ne le méritait ; il en convint avec une bonne foi qui finit par nous charmer tous: il arriva tremblant chez ma sœur. On enveloppa la pauvre troublée, qui, rougissant moitié honte et moitié plaisir, laissa échapper enfin avec un soupir son consentement à tout ce que nous allions faire pour Tenchalner de nouveau.

Dans son enchantement, Clav^o prit la clef de mon secrétaire, et fut écrire le papier suivant, qu'il signa, et qu'il apporta, le genou en terre, à signer à sa maitresse, devant MM. Laugier, secrétaire d'ambassade de Pologne ; Gazan, consul d'Espagne à Bayonne ; Devignes, chanoine de Perpignan ; Durocher, premier chirurgien de la reine-mère ; Durand et Perrier, négociants français ; don Firmin de Salsedo, contador de la trésorerie du roi ; de Bievardi, gentilhonmie italien ; Boca, officier des gardes flamandes, et autres. Chacun joignit ses instances aux miennes, et Ton arracha, par-dessus le consentement verbal, la signature de ma pauvre sœur, qui ne sachant plus où mettre sa tète, de confusion, vint se jeter dans mes bras en pleurant, et m'assurant tout bas qu'en vérité j'étais un homme dur et sans pitié pour elle.

Copie exacte de Vécrit de la tnain de Clavijo, tigni de lui et de ma icntr, dont j'ai Voriginal.

• Nous soussignés Joseph Clavyo, et Marie-Louise

• Caron, avons renouvelé, par ce présent écrit, les « promesses mille et mille fois réitérées que nous nous

• sommes faites de n'être jamais l'un qu'à l'autre, et

• nous nous engageons de sanctifier ces promesses par « le sacrement de mariage le plus tôt qu'il sera pos-

• sible : en foi de quoi nous avons fait et signé cet écrit

fl entre nous.

' « Signé : Mamb-Louise Caron ,

« et Joisni Clavuo. §

lËlOlKEic

l^til ^ mm^ ^iHM h Mir^ft if*Hi uvm tu» b ^wt 4'VA u tUHiv<»in ««IbHMtMHtfwr. «i ;i^ ymrrj» y^or Irak-

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h uum niifur ï Madrid, Je Irouiaî chez moi la lettre MiîfaiiU; du Èt^tteitr Clavijo :

6V/pi> if la lettre dont fat Voriçinal.

« Sttm, twm%\mTf Tindigne billet qui s*est répandu \ f dan» le [mblic, lant à la cour qu'à la Yille : mon lion- « rieur y e<»t outragé de la manière la plus sanglanle, « et je î\it%ti pas voir même la lumière, tandis qu'on « aura de s\ liasses idées d(; mon caractère el de mon « honneur. Je vous prie, monsieur, très-instamment « de faire voir le billet que j'ai signé, et d*en donner « de«( ciipies. Kn attendant que le monde se désabuse,

• prndant quelque$ joun il îiest pan convenable de nom

• voir : nu contraire, cela pourrait produire un mauvais

• efr<*l, pt Ton croirait que ce malheureux papier est le « véritahle, el que celui qui paraîtrait à sa place n*était

• qu*imn composition faite après coup. Imaginez, mon- « i»i<Mir, (laiiH quelle désolation doit me mettre un pareil « outrage, et croycz-nioi, monsieur, votre, etc.

« Signé: (Ilavijo. »

Il avait joint ii sn h'ttre une déclaration fausse, gigniilesipie, ahoiiiinahle, et qui était tout entière de son écrit un».

J(^ pris ini peu d'humeur de la conclusion que tirait Olaviju de cet indigne papier, hi courus lui en faire les plu*i tendres reproches; je le trouvai cuuché. Partie de hOM effet» étant re.stée chez M. Portuguès, je lui envoyai hur-i(M'hnm)) du linge de toute es|M>ci'. à changer, et poui' le consoler du chagrin où cet écrit fabriqué paniiHNait h* plonger, je lui promis <|u'à son rétablissenu*nt je le mènerais partout avec moi connue mon frère et eonnue un homme honor«'d»le, (*n rassurant que je

fRt

ii/t au «pnr <t ^ lîaibauiâL gfliij m i *&* msBerar. a ma iirvifticiiw. câei &s- ^ V^ iiitur» içiifî&ifiifK- de!. Cdb iadU 'pt crsi-^MCitat : < Bm aoii- Ooî &-^ <■ T ( f •èiiC •^i BHB Keoaris ï r«ari Tas «fte T -f picnBrit «de ygi'fcirg

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f qflKC T«ttî <1|f «rPEZ tilk£(-cilK|

m fMcraToîrdesrabottftet raddesbtÎMucCdeséeBtf tdVK ^ France; h tùik iwila lai en fûne piéanf, « tWt les reccTFi de- voire main ptes asrëoUenal »- « ojre que de b uÂnik^. •

Ion ami accepta le< bijoox cl denlelles. m^g^ak de h peine à croire, dil-il. qn'oo en Irooiil d'ansa htm foôl a Madrid ; mais qiiek|iies io^taoces que je loi fisse, ii ftiiisA i'arsent, que je remportai.

Le lendemain, joor de rAscensîoo. un Tslel nêtis on qnart dX$pagnol indien que j'avais pris à Bafonne, d qui la veille avait été me cbertber de l'or oordonnêdM mon banquier, me vola mes cent q[oadmples, ma bovse, toutes les pièces d'argenterie de mon nécessaire qjni n'étaient pas apparentes, un carton de dentelles à omi usage, tous mes bas de soie, et quelques Testes d*élflfle d'or, le tout valant à peu près quinze mille Innés, H prit la fuite.

Je fus sur-le-champ chez le cominandani de Madrid faire ma plainte, et je demeurai un peu surpris de Pair glacé dont elle fut accueillie. On sera moins êtoooê dans un moment que je ne le fus alors moi-même; réiiigme va bientôt se débrouiller.

Cet accident ne m'empêcha pas de donner tous mes soins à mon ami malade; je lui reprochai doucement ma perte, en lui disant, que s*il eût accepté mes offres la veille au soir, il m*eût fait grand plaisir, et m*etit empêché d'être volé. Mon ami m'assura que ce petit malheur était irréparable, parce que ce valet, qui avait sûrement pris la roule de Cadix, serait parti avec la flotte avant qu'on Peut attrapé. J'en écrivis à M. l'ambassadeur, et ne m'en occupai plus.

Les jours suivants se passèrent en soins assidus de ma part, et en témoignages de la plus tendre reconnaissance de celle de Clavijo. Mais le 5 juin, étant vena pour le voir à Tordinaire au quartier des Invalides, j'appris avec surprise que mon ami avait encore bnisquement délogé.

Changer de gile une seconde fois sans m'en donner avis me parut, je l'avoue, très-extraordinaire. Je le fis chercher dans tous les hôtels garnis de Madrid, et l'ayant enfin trouvé rue Saint-Louis, je lui témoign» mon étonnement avec un peu moins de douceur que la première fois; mais il m'avoua qu'ayant été instruit qu'on avait reproché à son ami de partager avec uo

HËMOIRLS.

étranger un logement de quartier que le roi ne lui donnait que pour lui seul, sans consulter Tembarras, ni sa sanlé, ni Theure indue, il avait cru devoir quitter à rinslanl Tappartement de son ami. Il fallut bien approuver sa délicatesse, mais je le grondai obligeamment de n*é(re pas venu prendre un logement dans la maison de ma sœur; je voulais même Ty conduire à l'inslant. Il me serra les mains avec reconnaissance, et m'objecta que, venant de prendre médecine, il ne s'exposerait pas à sortir de chez lui, cet usage étant celui de tous les Espagnols.

Le lendemain il refusa, sous le même prétexte, mes ofTres réitérées de venir chez ma sœur. Alors nos amis commencèrent à secouer la tète, à concevoir des soupçons; mais ils me paraissaient encore plus absurdes que malhonnêtes. Â quoi bon des feintes avec moi? Le contrat était fait; il ne put être signé de plusieurs jours, à cause de ces impatientantes purgeriet. En Espagne, me disait-on, tout acte est nul lorsqu'il se trouve daté du jour qu'un des contractants a pris médecine : chaque pays, chaque usage.

Ma sœur tremblait de nouveau; c'était par de semblables délais que cet homme les avait déjà deux fois conduites â des dénouements affreux. Je lui imposais silence avec amertume ; cependant le soupçon se glissait dans mon cœur. Pour m'en délivrer tout à fait, le 7 juiu , jour pris enfin pour signer le contrat, j'envoyai chercher d'autorité le notaire apostolique.

Mais quelle fut ma surprise lorsque cet homme me dit qu'il allait faire signer au seigneur Glavijo une déclaration bien contraire à mes vues ! qu'il avait reçu la veille une opposition au mariage de ma sœur, par une jeune personne qui prétendait avoir une promesse de Clavijo, datée de 1755; de neuf années avant l'époque où nous étions, 1764!

Je m'informe vite du nom de l'opposante. Le notaire m'apprend que c'était una dueha (fille de chambre). IIumilié, furieux, je cours chez l'indigne Glavijo.

€ Cette promesse de mariage vient de vous, lui dis-je; « elle a été fabriquée hier. Vous êtes un homme abo- « minable, auquel je ne voudrais pas donner ma sœur « pour tous les trésors de l'Inde. Mais ce soir je pars « pour Aranjuez; je rends compte à M. de Grimaldi de m votre infamie ; et loin de m'opposer pour ma sœur, à « la prétention de votre dueha^ je demande pour uni- « que vengeance qu'on vous la fasse épouser sur-le- « champ. Je lui servirai de père, je lui payerai sa dot, m et lui prodiguerai tous mes secours pour qu'elle vous « poursuive jusqu'à l'autel. Alors, pris dans votre piège, « vous serez dé!»honoré, et je serai vengé. »

— • Mon cher frère, mon ami, me dit-il, suspendez m vos ressentiments et votre voyage jusqu'à demain, je « n'ai nulle part à cette noirceur. A la vérité, dans un « délire amoureux, je fis cette promesse autrefois à la « dtÊeha de madame Portuguès, qui était jolie, mais qui • depuis notre rupture ne m'en a jamais reparlé. Ce m sont les ennemis de doua llaria votre sœur, qui font 4 agir cette fille : mais croyez, mon ami, que le désîs-

« tement de la malheureuse est l'affaire de quelques • pistoles d'or. Je vous conduirai ce soir chez un ce- « lèbre avocat, que j'engagerai même à vous accompac gner à Aranjuez, et nous aviserons ensemble, avant « que vous partiez, aux moyens de parer à ce nouvel « obstacle, beaucoup moins important que votre vivacité « ne vous le fait craindre. Mettez-moi aux pieds de dofia « Maria votre sœur, que je fais vœu d'aimer toute ma c vie, ainsi que vous, et ne manquez pas de vous rendre « ici ce soir à huit heures précises. »

L'amertume était dans mon'cœuret l'indécision dans ma tête. Je n'écoutais pourtant pas encore les pronostics affreux que l'on répandait : il était possible que j'eusse été joué par un fripon; mais quel était son but? Ne pouvant le deviner, n'en voyant même aucun qui fût raisonnable, je suspendais mon jugement, quoique l'effroi eût déjà gagné tout ce qui m'environnait. Je me rends à huit heures chez cet étrange mortel, accompagné des sieurs Perrier et Durand. A peine étions-nous descendus de voiture, que la maltresse de la maison vint au-devant de nous, et me dit : Le seigneur Glavijo est délogé depuis une heure, on ignore où il est allé.

Frappé de cette nouvelle, et voulant en douter encore, je monte à la chambre qu'il avait occupée; je -ne trouve plus aucuns de ses effets : mon cœur se serra de nouveau. De retour chez moi, j'envoyai six personnes courir toute la ville pour me découvrir le traître, ê quelque prix que ce fût; mais convaicu de sa trahison, je m'écriais encore : A quoi bon ces noirceurs? Je n'y concevais rien, lorsqu'un courrier de M. l'ambassadeur, arrivant d'Araojuez, me remit une lettre de Son Excellence, en me disant qu'elle était très-pressée. Je l'ai conservée, et vais la transcrire ici.

Leltre de M. Vambassadewr de France dont f ai Vori-»

ginaL

A Araiijues, le 7 juiu 1761.

« M. de Robiou, monsieur, commandant de Madrid, « vient de passer chez moi pour m'apprendre que le c sieur Glavijo s'était retiré dans un quartier des Invac lides et avait déclaré qu'il y prenait asile contre les « violences qu'il craignait de votre part; attendu que « vouê V aviez forcé dam sa propre maison, il y a quel-

• ques jours, le pistolet sur la gorge, à signer un billet « par lequel il s'était engagé à épouser mademoiselle « votre sœur. Il serait inutile que je vous communi- « quasse ici ce que je pense sur un aussi mauvais pro- « cédé. Mais vous concevez aisément que, quelque honnête

• et droite qu'ait été votre conduite dans cette affaire, « on pourrait y donner une tournure dont les consé* « quences seraient aussi désagréables que fâcheuses « pour vous. Ainsi je vous conseille de demeurer en- « tièrement tranquille en paroles, en écrits et en ac- « lions, jusqu'à ce que je vous aie vu, ou ici, si vous « revenez promptement, ou à Madrid, où je retoumo- « rai le 12.

MÉMOIRES

• J*ai l'honneur d'èlre, avec une parfaite considéra- « tion, monsieur, votre, e(c.

« Signé : OssuN. »

Cette nouvelle fut un coup de foudre pour moi.

Quoi ! cet homme qui depuis quinze jours me pressait dans ses bras, ce monstre qui m'avait écrit dix lettres pleines de tendresse, m'avait sollicité publiquement de lui donner ma sœur, était venu dix fois manger chez elle à la face de tout Madrid ; il avait fait une plainte au criminel contre moi pour cause de violence, et me poursuivait sourdement ! Je ne me connaissais plus.

Un officier des gardes wallonnes entre à l'instant et me dit : « Monsieur de Beaumarchais, vous n'avez pas un moment à perdre : sauvez-vous ou demain matin vous serez arrêté dans votre lit ; l'ordre est donné ; je viens vous en prévenir. Votre homme est un monstre ; il a soulevé contre vous tous les esprits et vous a conduit de promesses en promesses pour se rendre votre accusateur public. Fuyez, fuyez à l'instant, ou, renfermé dans un cachot, vous n'avez plus ni protection ni défense. »

Moi, fuir! me sauver! plutôt périr. Ne me parlez plus, mes amis; ayez-moi seulement une voiture de route à six mules pour demain quatre heures du matin, et laissez-moi me recueillir jusqu'à mon départ pour Aranjue^

Je me renfermai : j'avais l'esprit troublé, le cœur dans un étau ; rien ne pouvait calmer cette agitation. Je me jetai dans un fauteuil, où je restai près de deux heures dans un vide absolu d'idées et de résolutions.

Ce repos fatigant m'ayant enfin rendu à moi-même, je me rappelai que cet homme, depuis la date de sa plainte pour fait de violence, s'était promené publiquement avec moi dans mon carrosse, m'avait écrit dix lettres tendres, m'avait chargé spécialement de sa demande auprès du ministre devant vingt personnes. Je me jette à mon bureau, j'y broche, avec toute la mpidité d'un homme eîi pleine fièvre, le journal exact de ma conduite depuis mon arrivée à Madrid : noms, dates, discours, tout se peint à ma mémoire, tout est fixé sous ma plume. J'écrivais encore à cinq heures du matin, lorsqu'on m'avertit que ma voiture m'attend et que l'inquiétude de mes amis ne leur permet pas de me laisser plus longtemps à moi-même. Je monte en carrosse sans m'informer si quelqu'un me suit, sans savoir si j'étais présentable : une espèce d'ivresse me rendait sourd à tout ce qui n'était pas mon objet, : mais on avait pourvu, sans me le dire, au nécessaire de mon voyage. Quelques amis m'offrent de m'accompagner. « Je veux être seul, leur dis-je ; je n'ai pas trop de douze heures de solitude pour calmer mes sens. • Et je partis pour Aranjuez.

M. l'ambassadeur était au palais quand j'arrivai au Siiio real ; je ne le vis qu'à onze heures du soir, à son retour. « Vous avez bien fait de venir sui^Ie-champ, me « dit-il ; je n'étais rien moins que tranquille sur vous : « depuis quinze jours, votre homme a gagné toutes

« les avenues du palais. Sans moi, tous étiez perdu, « arrêté, et peut-être conduit au Preêtdio *. J'ai couru « chez M. de Grimaldi : je réponds, lui ai-je dit, de la « sagesse et de la bonne conduite de M. de Beaumarchais « en toute affaire, comme de la mienne propre. Cest « un homme d'honneur, qui n'a fait que ce que vous « et moi eussions fait à sa place : Je l'ai suivi depuis <c son arrivée. Faites retirer Tordre de rarrêter, je vous « prie : ceci est le comble de l'atrocité de la part de son

• adversaire. » Je vous crois, m'a répondu V. de Grimaldi, mais je ne suis le mailre que de êuspendre wi moment : tout le monde est armé contre lui; qu'il parU à V instant pour la France, on fermera les yeux sur m fuite,

« Ainsi, monsieur, partez, il n'y a pas un moment à

• perdre ; on vous enverra vos effets en France : vous « avez six mules à vos ordres. A tout prix, dés demam « matin, reprenez la route de France : je ne pounrais « vous servir contre le soulèvement général, contre des « ordres si précis, et je serais désolé qu'il vous arrivât « malheur en ce pays ; partez. »

En l'écoutant je ne pleurais pas, mais par intervalle il me tombait des yeux de grosses gouttes d'eau que le resserrement universel y amassait. J'étais stupide et muet. M. l'ambassadeur attendri, plein de bopté, prévenant toutes mes objections par Taveu libre et franc que j'avais raison, ne m'en disait pas moins qu'il fallait céder à la nécessité, et fuir un malheur certain.

Et de quoi me punirait-on, monsieur, puisque vousmême convenez que j'ai raison sur tous les points? Le roi fera-t-il arrêter un homme innocent et grièvement outragé? Comment imaginer que celui qui peut tout préféi^éra le mal quand il connaît le bien ? — t Eh! « monsieur, l'ordre du roi s'obtient, s'exécute, et le « mal est fait avant qu'on soit détrompé. Les rois sont «t justes-, mais on intrigue autour d'eux sans qu'ils le « sachent; et de vils intérêts, des ressentiments qu'on « n'ose avouer, n'en sont pas moins souvent la source « de tout le mal qui se fait. Partez, monsieur ; une fob « arrêté, personne ici ne prenant intérêt à vous, on

• finirait par conclure que, puisqu'on vous punit, il se

• peut que vous ayez tort ; et bientiftt d'autres événe- « ments feraient oublier le vôtre, car la légèreté du « public est partout un des plus fermes appuis de l'in- « justice. Partez, vous dis-je, partez. » — Mais, monsieur, dans l'état où je suis où voulez-vous que j'aille? — « Votre tête se trouble à l'excès, monsieur de Beau- « mardiais ; évitez un mal présent, et songez que vous « ne rencontrerez peut-être pas deux fois en votre vie « l'occasion de placer des réflexions si douloureuses « pour l'humanité ; vous ne serez peut-être jamais

• outragé par un homme plus puissant que vous ; vous « ne courrez peut-être jamais une seconde fois le risque « d'aller en prison pour avoir été, contre un fou, pru- « dent, ferme et raisonnable ; ou si un pareil malheur « vous arrivait en France, un homme au milieu de sa

* Prison pcrpélucUc à Cran ou Geuta» sur les côtes d'Afrique.

MÉMOIRES

« patrie a mille moyens de faire valoir son droit qui

• lui manquent ailleurs. On traite moins bien un étran-

• ger sans appui qu'un citoyen domicilié, qu^un père « de famille, comme vous Tètes, au milieu de tous ses « parents. » — Eh ! monsieur, que diront les miens ! Que penseront en France mes augustes protectrices, qui, m'ayant vu persécuté autour d*elles, ont pu juger au moins que je ne méritais pas le mal qu'on disait de moi ? Elles croiront que mon honnêteté n'était qu'un masque tombé à la première occasion que j*ai cru trouver de mal faire impunément. — « Allez, monsieur, « j'écrirai en France et Ton m'en croira sur ma pa-

• rôle. I» — El ma sœur, monsieur ! ma malheureuse sœur? ma sœur qui n'est pas plus coupable que moi? — • Songez à vous. Ton pourvoira au reste. » — Ah ! dieux ! dieux I Ce serait là le fruit de mon voyage en Espagne ! Mais partez, parlez, était le mot dont' M. d'Ossun ne sortait plus. Si j'avais besoin d'argent, il m'en offrait avec toute la générosité de son caractère. — Monsieur, j'en ai : mille louis dans ma bourse et deux cent mille francs dans mon portefeuille me donneront le moyen de poursuivre un si sanglant outrage. — « Non, « monsieur, je n'y consens pas; vous m'êtes recom- « mandé ; partez, je vous en prie ; je vous le conseille ; « et j'irai plus loin même s'il le faut. • — Je ne vous entends plus, monsieur ; pardon, je ne vous entends plus. Et dans le trouble où j'étais, je courus m'enfoncer dans les allées sombres du parc d'Âranjuez, j*y passai la nuit dans une agitation inexprimable.

Le lendemain matin, bien raffermi, bien obstiné, bien résolu de périr ou d'être vengé, je vais au lever de M. de Grimaldi, ministre d'Ëtat. J'attendais dans son salon, lorsque j'entendis prononcer plusieurs fois le nom de M. Whal. Cet homme respectable, qui n'avait quitté le ministère que pour mettre un intervalle de repos entre la vie et la mort, était logé dans la maison de M. de Grimaldi. Je l'apprends, et sur-le-champ je me fais annoncer chez lui comme un étranger qui a les choses les plus importantes à lui communiquer. Il me fait entrer : et la plus noble figure rassurant mon cœur agité : « Monsieur, lui dis-je, je n'ai point d'autre titre à vos bienfaits que celui d'être Français et outragé : vous êtes né vousHnème en France, où vous eûtes du service ; depuis, vous avez passé dans ce pays par tous les grades de l'illustration militaire et politique; mais tous ces titres me donnent moins la confiance de recourir à vous que la véritable grandeur avec laquelle vous avez remis volontairement au roi le dangereux ministère des Indes, dont vous êtes sorti les mains pures, lorsqu'un autre eût pu y entasser des milliards. Avec l'estime de la nation, vous êtes resté l'ami du roi : c'est le nom dont il vous honore sans cesse. Eh bien ! monsieur, il vous reste une belle action à faire, elle est digne de vous ; et c'est un Français au désespoir qui compte sur le secours d'un homme aussi vertueux.

— Vous êtes Français, monsieur, me dit-il : c'est un beau titre auprès de moi, j'ai toujours chéri la France, et voudrais pouvoir reconnaître en vous tous les bons

traitements que j*y ai reçus. Mais vous tremblez, votre âme est hors d'elle, asseyez-vous et dites-moi vos peines ; elles sont affreuses, sans doute, si elles égalent le trouble où je vous vois. » Il défend à l'instant sa porte ; et moi, dans un état inexprimable de crainte et d'espérance, je lui demande la permission de lire le journal exact de ma conduite depuis le jour de mon arrivée à Madrid : vous y suivrez mieux le fil des événements que dans une narration désordonnée, que j'entreprendrais vainement de vous faire.

Je lus mon mémoire. M. Wahl me calmait de temps en temps, en me recommandant de lire moins vite pour qu'il m'entendit mieux, et m'assurant vite qu'il prenait le plus vif intérêt à ma narration. A mesure que les événements passaient, je lui mettais à la main les écrits, es lettres, toutes les pièces justificatives. Mais lorsque e vins h la plainte criminelle, à l'ordre de me mettre au cachot, suspendu seulement par M. de Grimaldi, h a prière de notre ambassadeur, au conseil qu'il m'avait donné de partir, auquel je ne lui cachais pas que e résistais, déterminé à périr ou à obtenir justice du roi, il fait un cri, se lève, et m'embrassant tendrement: Sans doute le roi vous fera justice, et vous avez raison d'y compter. M. l'ambassadeur, malgré sa bonté pour vous, est forcé de consulter ici la prudence de son état ; mais moi je vais servir votre vengeance de toute influence du. mien. Non, monsieur, il ne sera pas dit qu'un brave Français ait quitté sa iiatrie, ses protecteurs, ses affaires , ses plaisirs, qu'il ait fait quatre cents lieues pour secourir une sœur honnête et malheureuse, qu'en fuyant de ce pays il remporte dans son cœur, de la généreuse nation espagnole, l'abominable idée que les étrangers n'obtiennent chez elle aucune justice. Je vous servirai de père en cette occasion comme vous en avez servi à votre sœur. C'est moi qui ai donné au roi ce Clavijo: je suis coupable de tous ses crimes. Eh ! dieux ! que les gens en place sont malheureux de ne pouvoir ^rutcr avec assez de soin tous les hommes qu'ils emploient, et de s'entourer, sans le savoir, de fripons, dont les infamies leur sont trop souvent imputées ! Ceci, monsieur, est d'autant plus important pour moi que ce Clavijo, ayant conmiencé par faire une espèce de feuille ou gazette, et se trouvant, par ses fonctions, rapproché du ministère, eût pu parvenir un jour à des emplois plus considérables ; et moi je n'aurais fais présent à mon roi que d'un scélérat 1 On excuse un ministre de s'être trompé sur le choix d'un indigne sujet ; mais sit6t qu'il le voit marqué du sceau de la réprobation publique, il se doit à lui-même de le chasser à l'instant. J'en vais donner l'exemple à tous les ministres qui me suivront. • 11 sonne. Il fait mettre des chevaux, il me conduit au palais; en attendant M. de Grimaldi, qu'il avait fait prévenir, ce généreux protecteur entre chez le roi, s'accuse du crime de mon lâche adversaire, a la générosité d'en demander pardon. Il avait sollicité son avancement avec ardeur, il met plus d'sirdeur encore à solliciter sa chute.

MO

MÉMOIRES

M. de Grimaldi arrive ; les deux ministres me font entrer, je me prosterne. « Lisez votre mémoire, me dit M. ^Vhahl avec chaleur, il n y a pas d'Ame honnête qui n'en doive être touchée comme je l'ai été moi-même. » J'avais le cœur élevé à sa plus haute région ; je le sentais battre avec force dans ma poitrine, et me livrant à ce qu'on pourrait appeler Téloquence du moment, je rendis avec force et rapidité tout ce qu'on vient délire. Alors le roi, suffisamment instruit, ordonna que Clavijo perdit son emploi, et fût à jamais chassé de ses bureaux.

Ames honnêtes et sensibles, croyez-vous qu'il y eût des expressions pour l'étal où je me trouvais ? Je balbutiais les mots de respect, de reconnaissance ; et cette âme, entraînée naguère presque au degré de la férocité contre son ennemi, passant à l'extrémité opposée, alla jusqu'à bénir le malheureux dont la noirceur leur avait procuré le noble et précieux avantage qu'il venait d'obtenir aux pieds du trône.

Pour comble de bontés, le monarque envoya chez M. l'ambassadeur de France, où je dînais, donner l'ordre au Français à qui il venait de rendre une justice si éclatante, de lui faire parvenir le journal exact de ce qui avait été lu et jugé au palais. M. l'ambassadeur, aussi touché que moi, me donna trois de ses secrétaires, qui, de leur part, y mettant une bienveillance patriotique, copièrent en peu d'heures mon journal avec les pièces justificatives ; et le tout fut porté par M. l'ambassadeur au roi, qui ne dédaigna pas dire qu'il garderait cet ouvrage, et même de s'informer avec bonté si le Français était satisfait.

Telle est la justice que j'ai obtenue en Espagne dans une querelle où j'étais en quelque façon l'agresseur. Mon cœur se serre en pensant que depuis, en France, étant offensé... Telles sont les preuves authentiques H respectables sur lesquelles s'appuie le compte exact que Tanimosité vient de me forcer de rendre de ma conduite en cette occasion, l'une des plus importantes de ma vie. J'ai osé nommer, sans leur aveu, le prince magnanime qui s'est plu à me faire justice, les généreux ministres qui y ont coopéré, le très-rcspccté marquis d'Ossun, notre ambassadeur, mon inestimable protecteur M. Whal, et toutes les personnes qui ont contribué à ma justification.

Au milieu d'une nation étrangère, je n'ai rencontré que grandeur, générosité, noble intérêt, service ardent, justice éclatante; et je n*aurais pas attendu dix ans à publier la reconnaissance que je garderai toute ma vie à la généreuse nation espagnole, si j'avais pu la faire éclater sans y mêler le récit d'un événement personnel qui ne pouvait intéresser que mes parents et moi.

Je revins à Madrid, où tous les Français s'empressèrent de renouveler à ma pauvre sœur les témoignages de leur ancienne amitié. A la nouvelle de la perte de son emploi, qui se répandit partout, mon lâche ennemi, certain d'être arrêté, se sauva chez les capucins, d'où il ni'écrivi une longue lettre pour implorer ma commisération. U avait raison d'y compter, je ne le haïssais plus.

je n'ai même jamais haï personne. Nais dans celte lettre, ce qui m' étonna davantage, fut l'assurance avec laquelle il se tait sur sa plainte criminelle contre moi, se flattant apparemment que je l'ignorais encore. 11 s*y déM seulement d'avoir provoqué l'opposition de la diifMi, à laquelle il attribue mon ressentiment. Voici sa ktlre avec ma réponse en notes, telle que je la lui eoTopi.

Copie de la lettre de Clavijo.

Depuis mercredi que j'ai reçu, monsieur, la nouvelle de la privation de mon emploi * , j'ai été dans des accès de fièvre les plus violents jusqu'à ce moment, où, malgré ma faiblesse et mon abattement, je prends la plume pour vous remercier des bontés que vous avez eues pour moi. Non, je n'aurais jamais cru cela de tous. Tous aviez raison de ne pas répondre à mes lettres ; on n'a rien à dire aux gens que l'on veut perdre sans ressource*. Eh bien! monsieur, êles-vous satisfait! Ces dames le sont-elles ? Jouissez, jouissez tous de votre vengeance. Mais sur qui tombe-t-elle cette Tengemce! Sur un homme que vous aimiez, qui a suivi eo tout aveuglément vos volontés, sur un homme enGn qui vous aime encore malgré tout ce qui s*est passé'. Ah ! moosieur, j'en ap))elle à votre cœur : ou il m*a trompé, ou il est incapable d'un procédé pareil. Mais comment pouvez- vous avoir sévi contre moi sans constater mon crime? Et quel est-il ce crime*? Une flUe, par ellemême ou à la persuasion de quelque furieux et à mon insu, se présente contre moi. Je n'ai pas la moifidR part à celte affaire, et Ton me croit Fauteur de cette nouvelle scène'! On parait en fureur contre moi; on m'accable d'injures, malgré ma faiblesse et ma maladie; et quand le chagrin de cet événement laisse à mon cerveau déjà affaibli par plus de trente jours de fièvre et de diète, à peine la faculté de penser, on mctourmeole, on ne croit pas à ma justification; on no veut pasméne m'écouler, ni convenir des moyens que Je propose ponr arranger cette cruelle affaire. Au contraire, on part pour Aranjuez, pour aller déshonorer et perdre entiê^^ ment un homme que l'on dit aimer avec passion*; oat pable ou non, n'importe. Eh ! se donne-t*on la peine de l'examiner avec loisir?

Cependant cet homme accablé sous le poids de sa m»: ladie et de ses violents chagrins, abandonné à lai-mèoe. dans ce cruel état, vous écrit à Aranjuez, et pour vons prouver son innocence ^, fait faire des démardies auprès de l'opposante pour la faire désister de sa prétention. Il n'y avait que ce moyen pour finir tout d'an coup ; il vous répète à ce sujet ce quMl vous avait dit id lui-même ; il vous prie surtout de suspendre lesdèaol^ ches que pouvait vous dicter le ressentiment qui von$

* C'est un malhrur que vous vous êtes attiré.

* D«» quelles lettres parlex-vous ?

' Vous m'aimez, monstre que vous êtes? Et voi lâches im^ tures? et votre plainte i'urtivc et calomnieuse?

* Une plainte d'assassinat.

^ Il s'af;it bien de celte flllc! quand il existe une |4aintrairoa depuis Iroib semaines.

<* Oui, malheureux, je vous aimais, et c'est ma honte. ^ Et la plainte I la plainte I

conduisait*. Chaque pas que tous alliet faire était un poignard que vous lui enfonciez dans le cœur, et chaque blessure était incurable'.

Hoi, victime des caprices du sort, el comptant sur foire prudence et sur la bonté de votre cœur, quoique sans réponse de votre part, je n'allribuab votre silence qu'au hasard, et je m'empressai par une seconde lettre de vous rendre compte des espérances dont on me Hatlail au sujet de l'opposante, lesquelles sont justes*.

Malgré votre silence, j'allais, monsieur, vous récrire, quand la nouvelle de la privalion de mon emploi me replongea lout de suite dans les accès de fièvre dont je ne sors qu'à présent'.

Ah ! monsieur, quavei-vous fait ! N'aurei-vous pas à vous reprocher éternel leinenl d'avoir sacrifié légèrement un homme qui vous appartenait, et dans le temps même qu'il allait devenir votre Irère'T Quelques égarements passés pouvaient-ils vous faire croire aussi lègèronent, et sur des apparences! Hais dans quelles circonstances encore se présenlail-il ce prétendu crime ! Oui, monseur, je le répète el je le dirai à la face de l'univers, je n'ai aucune part à la démarche de l'opposante; el depuis ma réconciliation avec vos dames, je n'ai point changé*, et je délie qui que ce soit au monde de me prouver que depuis celle époque j'aie rien dit ni écril de contraire à l'inlention où j'étais etoù je suis encore, malgré tout ce qui m'est arrivé, de terminer mon mariage avec mademoiselle votre soeur '.

La privation de mon eiuploi n'y fait rien. Le roi et le ministre, mieui informés, me rendront la justice qui m'est due*. Personoe au monde n'a rien à me reprocher. Si j'ai eu des torts vis-à-vis mademoiselle droa, je les ai réparés par mon retour ' ; hors de IS je n'ai i rougir d'aucune action de ma vie. Or j'espère de la clémence de mon souverain qu'il daignera me faire rendre mon emploi quand il saura mon innocence '". Puis-je espérer de vous, monsieur, à qui elle constera parfaitement quand vous le voudrez, que vous. ne vous opposeret point à ma jusIilîcationT Elle doit vous intéresser autant que moi-même".

Je vous remets ci-joint copie des deui lettres que je TOUS écrivis à iranjuei. Je commence même à douter que vous lesayiez reçues". Ouï, je crois connaître voire cœur ; il ne m'aurait pas sacrifié si cruellement s'il avait pu seulement se douter de mon innocence. Je sens encore de la salisfaclion à vous justifier dans mon

' D«i lettres à Aranjucif i mai f ImiMislcur inilidivill ' Se le croii ; mtii c'ttl de boDle qu'il fiut iiioarir.

• Vous! mon frère I Je li tuerii plutâl.

• i'piit4n pousser 11 louHierie |i1us loin! El mes liolcncet c [listulet que Je loiu li présenta I et ceUe plainte que v vblieiî

' Uue je tous ai forcé de coniricler le pistolet à la main.

• lli tous l'ont rendue en van* chasanl.

' En la mrlUnt A la mari une traisiëmr fois. ■■ iHin innocence f l'innorencé de Claiijo I

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