‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 464 sur 607 · ARTICLE XII · texte numérisé non relu

ARTICLE XII

Toujours M. Duverney.

« Je promets et je tn engage de lui remettre, à sapw* « mière réquisition, la grosse en parchemin du conint « d quatre pour cent de sa charge de secrétaire du roii « comme m'ayant été remboursé avec tous les arrérage « jusqu'à ce jour. Plus, je ni engage de lui remettre W « ses reçus, billets, missives, etc., de toutes les sonutt* (( qu'il a touchées de moi, par moi, ou par un tiefs. « sous quelques formes que ces reconnaissances se ti*»- « vent, soit dans sa dette personnelle, soit pour les foe* « qu'il a touchés pour d'autres affaires^ et notaouB^

MÉMOIRES

f son billet au porteur du 19 août 1761, de vingt mille c livres, qui s'est égaré dans mes papiers. »

Celte convention, toute simple dans le temps de Farrèté de compte, est devenue d'une grande importance aujourd'hui, que M. Duverney est mort sans m'avoir rendu ni contrats, ni reçus, ni billets, ni aucun des titres que cet article détaille.

Mais par quelle étonnante subversion de principes, lorsque je les demande à mon adversaire, qui représente à cet égard M. Duverney, prétend-il se faire un titre contre moi de ce qu'il ne me les rend pas? Je ne les ai pas trouvés sous le scellé, dit-il ; donc ils n*ont jamais existé. Quelle équité ! quelle logique ! il n'en sortira pas.

Voici ma réponse : elle est plus conséquente.

M. Duverney, suivant la lettre de notre acte, s'était expressétnent engagé p^.r cet article, de me remettre tous ces titres à ma première réquisition : il a toujours différé, quoique je n'aie cessé de les lui demander pendant deux mois, mes lettres en font foi ; mais à son décès j'étais mourant moi-même à la campagne, je ne pus envoyer, moins encore aller chez lui ; il est mort sans mes les avoir remis.

Et ces titres, que je réclamais et réclame encore, sont les contrats de cinquante>six mille francs ; tous les reçus, billets ou reconnaissances de moi qui forment le complément de cinquanle-six à cent trente-neuf mille livres, c'est-à-dire environ quatre-vingt-deux mille livres qu'on me ferait payer quand on voudrait, si l'arrêt n'élait pas cassé. Plus, toutes mes reconnaissances d'argent reçu par lui pour ses affaires personnelles, et qu'on peut aussi me faire payer dans le même cas.

Ainsi voilà pour plus de cent mille livres de reçus ou billets de moi, qui sont disparus d'une façon bien étrange dans le secrétaire de M. Duverney à l'instant de sa mort. Que sont-ils devenus l

Pour éviter l'embarras de la discussion, mon adversaire tranche la question d'un seul mot. Ces titres n'ont jamais existé, dit-il. Et sa preuve est que, puisque les contrats se sont trouvés sous le scellé, le reste s'y fût trouvé de même s'il eût existé.

N'allons pas si vite, monsieur le comte : ceci n'est point du tout clair. L'acte du 1*' avril ne porte-t-il pas que je suis débiteur de cent trente-neuf mille livres ? Cet acte n'atleste-t-il pas que les titres en existent en contrats, reçuz, billets dans les mains de M. Duverney ?

Or, en nous présentant aujourd'hui des expéditions de contrats, dont la minute est chez un notaire, ce qui rendait leur soustraction inutile à celui qui enlevait tout le reste, prétendez-vous nous bien prouver que plus de cent mille francs de reçus ou billets de moi, qui étaient avec ces contrats chez M. Duverney, n'ont jamais existé T La seule chose que vous prouviez est qu'on s'est abstenu d'enlever de son secrétaire, à sa mort, tout ce qu'il était inutile d'en ôter. P;is davantage.

Et comme il m'est très-important de constater que îvais à M. Duverney beaucoup plus de cinquante-six

mille trois cents livres, parce qu'il m'est très«important de conserver le droit rigoureux d'en réclamer les titres, aux termes de notre acte, je ferai la preuve, et même légale, que M. Duverney m'a prêté, sur de simples reconnaissances, en un seul article, quarante-quatre mille livres en sus de cinquante-six mille, poui^m'aider à payer une maison que j'achetais ; je prouverai le reste avec la même évidence.

Et le comte de la Blache, qui m'a tant reproché partout d'avoir coûté plus de quatre cent mille livres à M. Duverney, aura beau se contredire assez étourdiment pour vouloir réduire au prêt de cinquante-six mille francs ces inunenses bienfaits sur lesquels il m'a tant injurié, il n'en sera pas moins prouvé que M. Duverney m'a prêté les cent trente-neuf mille francs spécifiés dans notre acte, et dont je réclame les titres acquittés. Que sont-ils donc devenus ces titres ? Voilà ce à quoi il faut répondre sans biaiser.

Pressé par cet argument, prétendez-vous que M. Du' verney m'a remis ces cent mille livres et plus de titres f Mais c'est ce que M. Duverney n'eût jamais fait, si une délibération déûnitive ne m'avait pas acquitté de ces 5ommes envers lui. Or il n'y a jamais eu entre nous d'autre libération réciproque et déûnitive que l'acte du 1*' avril 1770 ; et dans cet acte, M. Duverney ne me rend pas mes titres ; il s'oblige seulement de me les rendre à ma première réquisition : que sont-ils devenus ? Votre réponse n'y satisfait point, ou bien il faut en conclure que l'acte du 1*' avril est excellent.

M. Duverney les a-t-il brûlés conmie inutiles à mes intérêts, et de garde dangereuse pour ses secrets ? Mais c'est certainement ce qu'il n'aurait pas fait, s'il n'avait pas existé dans mes mains et dans les siennes un acte antérieur qui les annulât. On ne perd t)as de gaieté de cœur pour plus de cent mille livres de titres actifs contre son débiteur. Et cette seconde supposition prouve aussi nécessairement que la première l'existence et la légitimité de l'acte du 1*' avril 1770, ou bien elle laisse encore sans réponse mon éternelle question : Que sont devenus tous ces titres de créance que je réclame ?

ËnGn, M. Duverney n'a-t-il ni remis ni brûlé de son vivant ces reçus de moi montant à plus de cent mille livres, ils existent donc, en quelque endroit qu'ils soient. Mais pour le coup, s'ils sont disparus aussi étrangement, il ne saurait y avoir de supercherie de ma part. Vous ne direz pas que je me suis rendu invisible pour les aller enlever du secrétaire de M. Duverney pendant sa dernière maladie. J'étais mourant à la campagne ; et vous savez bien, monsieur le comte, que ce n'est pas moi qui me suis emparé de ses derniers mo- . ments.

Articuler positivement que vous les en avez ôtés, c'est ce que je ne ferai point ; car je ne sais ce qui en est : non que je ne le pusse avec bien plus de fondement que vous n'en mettez dans vos hoiuiêtes présomptions contre l'acte.

Car enfin il est de notoriété dans la familte d^

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U . Duverney que vous ne quilliez point sa chambre pendant sa dernière maladie.

U est de notoriété dans celte famille que, surmontant la douleur de perdre votre bienfaiteur, vous avez eu le sang-froid de laire lenir, le jour de sa mort, un notaire avec un acte à signer, enfermé quatre heures dans sa garde-robe, attendant un moment de demiconnaissance qui ne revint plus au malade.

Dans cette famille, il est constaté par vos aveux mômes que, surmontant l'amour filial, vous aviez destiné cet acte à passer sur votre tête les bienfaits qu'un oncle généreux avait placés sur celle de sa nièce, votre digne et respectable mère.

Et il est évident que, puisque vous avez tenté de faire une telle chose, vous étiez le maître absolu de l'intérieur de cette chambre.

Et mon père, à qui j'ai compté ce trait de votre amour filial, ne voulait pas absolument le croire.

El lorsqu'il s'y est vu forcé, il s'est écrié : Mon Dieu! que cette dame est malheureuêe ! Car mon pi^rc ignorait qu'elle eût un second fils aussi tendre et respectueux que l'ahié fut toujours dur envers elle.

Kt ce vieillard chéri s'est mis à pleurer de joie de ce que vous n'êtes pas son fils, ou de ce que son fils n'est

pas vous.

Et vous voyez bien que si l'on voulait sur ces données proposer un problème, il n'irait pas mal ainsi :

Un légataire universaire était maître absolu de la cliainbre du testateur mourant sans connaissance ; ce légataire était assez injuste pour vouloir dépouiller sa mère ; il avait assez de sang-froid pour oser le tenter en ces moments alTreux; il avait la liberté de faire entrer dans celle cliambreim notaire pour en faiiv signer secrètement l'acte au testateur. Dans le secrétaire du teslateur, auprès de son lit, étaient des titres dont il importait fort au légataire de dépouiller un sien ennemi. Ces titres nese sont pas trouvés sous le saille du testateur ai»rès sa mort. On demande qui l'on peut soupçonner de les avoir détournés. L'un n'exige qu'une grande probabilité pour solution.

Quoi qu'il en soit de celte solution, si ces titres, à la levée des scellés, ne se sonl point trouvés dans le secrétaire, celui qui les en a ôlés est celui-là mi*me qui s'est enn»aré du double de l'acte, du traité des bois résilié et biffé, du contrat en brevet de soixante mille livres, et de trois quittances de vmgt mille, de dix-liuil mille et de neuf niille cinq cents livres. Le loul devait y être ensemble : et n'est-ce pas là le cas ou jamais de dire : h fccit cuiprodest? Celui-là le lil, à qui il importail de le faire. Mais comme on n'aurait écarté tous ces litres que pour comballre l'acte avec plus d'avantage, par l'obscurité que cette disparition répandrail sur ces clauses, il faut avouer (fue celte explication adoptée produirait loul juste un effet contraire, imisqu'elle supposerait nécessairement existant dans le secrétaire cet acte qu'on voulait obscurcir, annihiler, dif.amer, en se permettant la souslrattion des titres qui l'auraient rendu inexpugnable. El voilà que je commence à nélre

plus si en peine de ce que sont deTenus tous ces titrai que je réclame, et même tous ceux que je ne rédase point.

Enfin, sous quelque aspect qu'on envisage la dispirition de plus de cent mille livres en titres actiis antre moi, attestés par l'acte du i*' avril, dés qu'il esto«stantqueje devais cent trente-neuf mille livres, dés qil est constant que leurs litres existaient, soit qu'on Tadle que M. Duverney me les ait remis, soit qu*il les aitMlés comme inutiles, soit qu'on les ait enlevés de soa»crétaire à sa mort, leur non-existence au scellé pronc invinciblement et nécessairement la véracité de Fielf du i*' avril entre N. Duverney et moi.'

Résumons. J'ai droit de réclamer ces contnts, et» reconnaissances, cette foule de pièces qui peuvent ne nuire en des mains étrangères. Je vous iesàaank armé d'un titre, et vous me faites un tort de ce qae vous ne me les rendez pas. Et, de ce que vous ne me la rendez pas, vous en concluez vicieusement qu*ils n*0Bt jamais existé ! Puis, faisant de cette conclusion viciaBe le principe d'une autre conclusion plus vicieuse encot, vous ajoutez : Ces titres n*ont jamais existé; dooc, l'acte qui lesjatteste et les réclame est chimériiiiie cl frauduleux.

Mais si vous parveniez à faire confirmer rtrrèl{ff qui fait frémir à penser), lorsqu'un jour vous viendrai me demander le payement de ces cent mille Une, qu'aurais-je à vous répondre? Quoi! que vous avez tflrt de me les présenter à payer, parce que vous avez m* tenu en plaidant que ces titres n'existaient pasT

A la vérité, me diriez-vous, ils n*existaient ps m scellé; mais je les retrouve entre les mains de M. icL à qui M. Duverney les avait confiés : vous les devis, vous les avez avoués; enûn les voici : Pacte qui enpo^ tait Tacquitlement est annulé ; donc il faut les payer.

Je vo;is jure, monsieur le comte, que je ne ^épliqll^ rais pas un mot, tant ce raisonnement me semUend juste : aussi n'est-ce pas vous alors qui auriez tort ci* vers moi, mais bien l'arrêt d'annulement.

Ainsi désarmé, dépouillé, blessé deux fois paroe arme à deux tranchants, après avoir payé cent mifie francs à M. Duveniey, j'aurais perdu mon procès, pute que les .litres n'en existaient pas au scellé; et k procès perdu, je serais tenu de les payer à son légiUirc une seconde fois, parce que ces titres existaient ailleiff- Êles-vous bien résolu maintenant de presser la coollrmation de l'arrêt? voilà pourtant ce qui en résultenii contre moi.

ARTICLB Xlli.

Toujours M. Duverney qui parle.

« Plus, je m'engage à lui rendre toutes les lettres. «( jiapiers, sollicitations, etc., que la famille royale Di .< tuiles ou fait faire pour lui, et qu'il appelle ses lettre «« de noblesse. »

Vous vous êtes bien gardé, monsiem le comte, ^ produire au procès ces pK'cieuses sollicitations qui ^ fondé rattachement de M. Duverney pour moi. Vomiitf

raint qu'on ne vit, dans les recommandations les plus ressantes, la source d*une amitié sur laquelle vous ouliez répandre un nuage funeste à mon existence et la mémoire de votre bienfaiteur. Mais vous me lesrenrez toutes; car /en ai des copies, cl elles ont été insntoriées : une lettre de Fexécuteur testamentaire me atteste Vous aviez intérêt à les taire : vous n*en avez en dit nulle part ; et c'est le seul point de tous vos laidoyers où vous ayez été conséquent.

Seulement à la page 45 de votre dernier mémoire, •rsque vous voulez établir qu'en 1701 je n'avais pu lacer soixante mille livres à dix pour cent sur M. Du- *niey, vous glissez bien insidieusement une prétendue, lirase d'un de mes billets, daté de juillet 1762, c'est-àire d'un an après, où vous me faites écrire ces mots : 9ur sortir du malheur opiniâtre qui me poursuit,., et lusen concluez que je n'avais rien, puisque j'étais si alheureux.

Citateur fidèle, toujours de bonne foi, montrez-le me aux juges ce billet où j'écrivais les mots que ^us citez ! ils verront de quelle main respectable est

billet; ils verront de quel endroit il est daté ; ils ver- •nt qu'il porte cette phrase : Nom voudrions bien qu'il U sortir enfin du malheur opiniâtre qui le poursuit, et >n qui me poursuit !

Alors se rappelant que mes augustes bienfaitrices saient bien que M. Duverney s'était obligé de me faire oir un intérêt dans les vivres de Flandre, et de ne voir pu, qu'il m'avait prêté cinq cent mille livres pour quérir une charge qu'on m'avait enlevée, et que tous i efTorts de la plus puissante protection ne m'avaient rvi qu'à me procurer les modiques fonds dont M. Durney me faisait depuis un an la rente à dix pour cent,

concluront que ce billet, plein de bonté, de grâce

d'intérêt, ne prouve pas en 1762 que je n'eusse int placé une somme en 1761, mais que beaucoup snbrls généreux en ma faveur n'avaient eu depuis auin succès.

Alors, pour échapper unmoment au dégoût d'une disssion aussi triste, ils réfléchiront avec moi que, dans tnaiheur opiniâtre qui me poursuivait et m'empêchait

réussir à rien, j'étais pourtant la plus fortunée créane du monde, puisque, d'un côté, ce qu'il y avait de is grand, de plus vertueux et de plus auguste en ance ne dédaignait pas de me recommander en termes ssi pressants à. VI. Duverney, et que, de l'autre, le plus ^e ami avait la bonté de s'affliger de ne pouvoir m'acher malgré tous ses efforts, au malheur opiniâtre qui * poursuivait.

Ainsi toujours pauvre et baltu des événements, marant sans arriver, toujours prés d'être riche et ne l'ént jamais, mais ma reconnaissance l'emportant sur mes agrins, j'étais screm, j'étais gai, tranquille, et, s'il at l'avouer, bien plus heureux de tant devoir qu'inforné (le ne rien avoir.

Telle a toujours été ma vie. Souvent désolé, mais touurs consolé, je me suis moins affecté de mes pertes i*occupé de leurs dédommagements.

kClOlAftOUlS.

Aujourd'hui même que je crois avoir éprouvé plus de malheurs qu'il n'en faut pour lasser la patience de douze infortunés, je suis d'un sang-froid qui va jusqu'à donner de l'humeur à mes ennemis. Ils ne me trouvent pas assez à plaindre, parce qu'il me reste encore du courage; ils voudraient me voir les yeux caves, le visage abattu, Tair bien morne et bien désolé.

Depuis quatre ans, à la vérité, je me suis vu malaisé, maltraité, mal attaqué, mal dénigré, mal jugé, mal dénoncé, mal blâmé, mal assassiné ; j'ai perdu ma fortune et ma santé; tous mes biens sont encore saisis, et je plaide pour les ravoir, ce qui achève le tableau.

Biais enfm, comme il est bien prouvé que tout ce qu'on m'a fait, on me Ta fait tout de travers, cela est-il donc sans ressource ! Mes ennemis, pour m'avoir déchiré, m'ont-ils accablé? Le funeste arrêt qui a tenté de me flétrir y est-il donc parvenu ? Les brigands qui m ont poignardé cet automne empêchent-ils que je ne sois au monde? Le comle Falcoz a-t-il bien gagné son indigne procès ? Sera-ce un lourd mémoire, une plate épigramme ou une mauvaise clianson qui me mettront au désespoir? N'ai-je aucune espérance de rentrer dans mes possessions? Xe vit-on pas longtemps avec une mauvaise santé? Ne suis-je pas occupé à me pourvoir contre cet arrêt du blâme ? EnGn la tourbe de mes ennemis est-elle donc si triomphante? Eh ! messieurs, au lieu de vous dépiter de ce que je ne suis pas plus malheureux, rougissez, en comparant votre sort au mien, de n'être pas plus heureux vous-mêmes 1

A mon égard, depuis longtemps je sais bien que vivre c'est combattre; et je m'en désolerais peut-être, si je ne sentais en revanche que combattre c'est vivre.

Ce petit repos vous a-t-il délassé, lecteur? Pour moi. Je me sens mieux. Remettons-nous en marche. Le chemin est pénible, escarpé ; mais l'honneur est au bout. Il y a longtemps que ceci n'est plus pour moi un procès d'argent.

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