‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 472 sur 607 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

NOTEIfS DC SIEUR DE BEAUMARCHAIS.

Je suppose d'abord qu'on a lu la dernière consultation du comte de la Blache ; et ma joie, en ce moment, est de penser qu'elle est dans les mains de tout le monde. Voici donc comment j'y réponds :

Je vous ai répété, sous toutes les formes possibles, monsieur le comte, que la loi n'admet point d'allégations ni de soupçons contre les engagements et les personnes; qu'elle proscrit avec indignation toutes ces insmuations de dol, de fraude et de surprise accumulées ' sans preuves; et surtout Todieux plaidoyer de celui qui

ne craint pas de dénigrer ouvertement, pourvu qu'il ne soit pas contraint d'accuser juridiquement.

Je TOUS ai répété que les clameurs d'un injuste héritier ne suffisent pas pour annuler les engagements du testateur, antérieurs à son droit, lorsque son intérêt est de ne les point remplir ; qu'il faut, pour les ébranler, une action directe et légalement intentée, au risque et péril de l'accusateur; que toute autre voie est un crime aux yeux de la loi, tient à la plus basse calomnie, et ne doit occuper les tribunaux que lorsqu'on les implore pour en obtenir la punition.

Lors donc que vous osez me faire soupçonner de Tinfâme lâcheté d'un faux, pourquoi n'osez- vous m'en accuser? PerGde adversaire ! ce n'est chez vous ni défaut d'inimitié ni d'envie de me nuire, et pour ceux qui vous connaissent bien, cette retenue de voire part suffirait seule pour montrer quel vous êtes, si je n'avais pas d'ailleurs des moyens victorieux pour le faire.

Laissons de côté la distinction des grades ou des rangs; laissons les petites ruses qu'elle enfante, .les productions sourdes qu'elle attire, les séductions de sociétés qu'elle occasionne. Si tout cela ne s'anéantissait pas devant les tribunaux, si les prérogatives du grade ou du crédit y pouvaient influer sur le juste cl l'injuste, un particulier dénué, s'y battant contre un noble, aurait toujours en face un ennemi plastronné.

Non qu'il faille oublier ce qu'on doit dans le monde aux rangs élevés! Il est juste, au contraire, que l'avantage de la naissance y soit le moins contesté de tous, parce que ce bienfait gratuit de l'hérédité, relatif aux exploits, qualités ou vertus des aïeux de celui qui le reçoit, ne peut aucunement blesser l'amour-propre de ceux auxquels il fut refusé; parce que si, dans une monarchie, on retranchait les rangs intermédiaires entre le peuple et le roi, il y aurait trop loin du monarque aux sujets : bientôt on n'y verrait qu'un despote et des esclaves, et le maintien d'une échelle graduée, du laboureur au potentat, intéresse également les hommes de tous les rangs, et peut-être est le plus ferme appui de la constitution monarchique.

Voilà ma profession de foi sur la noblesse. Mais comme il ne s'agit pas ici de décider lequel de nous est le plus ou le moins élevé, mais seulement lequel est un légataire injuste, ou bien un faux créancier; débiteur et créditeur, voilà nos seuls noms. Dépouillons donc de bonne foi ce qui nous sort de cette classe; écartons tout prestige, et discutons clairement.

Au seul aspect de nos prétentions réciproques, une réflexion s'offre d'abord à ceux qui n'ont pas étudié notre affaire : c'est qu'il est plus probable qu'un acte fait entre deux hommes reconnus sensés soit exact et vrai, qu'il ne l'est qu'un légataire universel soit juste et désintéressé. Vous pouvez bien nous accorder ce point : ce n'est pas là ce qui vous fera perdre votre procès.

II s'en présente encore une autre ; c'est qu'il parait étrange à chacun, malgré l'avidité connue des héritiers, qu'un homme pour lequel on dépouille une famille en tière de l'hérédité naturelle, et qui devient par ce bien-

MÉMOIRES

fait, possesseur exclusif d*un legs de quinze cent mille francs, respecte assez peu la mémoire de son bienfaiteur pour la traîner et la souiller pendant dix ans dans tous les tribunaux d*un royaume ; et cela pour ne pas payer une somme de quinze mille francs à. Tacquit de cette succession qui ne lui était pas due.

Passez-nous cette seconde encore; elle ne saurait vous nuire que dans Topinion des hommes, et ne fait rien non plus au jugement du procès.

Quelques personnes même ont été jusqu'à balancer M, entre deux plaideurs qui se disputent une somme aussi modique, il n*ctait pas plus probable qu*un héritier peu délicat s'obstinât à la refuser, au seul risque de passer pour une âme vile, étroite et rapace, qu'il ne Test qu'un créancier aisé s'acharne à la demander, armé d'un faux titre, au danger d'être puni comme le dernier des scélérats.

Huit ans de procédure sur un tel fait inspirant enfin la curiosité d'examiner les choses, on lit tous nos mémoires, et l'oij y voit qu'après avoir été traîtreusement dédiiré par tous les écrivains aux gages de mon adversaire, il y a longtemps que celle affaire a dû cesser pour moi d'être un procès d'argent. On y voit que je ne puis, sans déshonneur, me dispenser de le suivre et de le faire juger, quoiqu'il m'ait déjà coûté vingt fois plus qu'il ne doit me rendre.

Mais on y voit aussi que la fierté de mes répliques a dû donner un tel discrédit à mon adversaire, que se voyant poursuivi par le regard inquiet de tout ce qui l'entend nommer, et se sentant partout couvert de l'opprobre dont il a voulu me salir, le désespoir de son état doit l'engager d'épuiser toutes les chances possibles d'un débat inégal avant de s'avouer vaincu; qu'il vaut encore mieux pour lui se réserver de dire après coup : Les juges ont vu d'une façon, moi je vois de l'autre, que si, descendant à quelque traité conciliatoire, il justifiait par un dur accommodement faffreuse opinion que sa défense a donnée de son caractère.

Alors l'examinateur bien instruit sait au juste pourquoi nous plaidons, le comte de la Blache et moi.

Ce qu'il voit fort bien encore, en lisant l'écrit que je réfute, c'est que l'avocat, désolé de ne pouvoir offrir pour son client que des allégations sans preuves, et de n'opposer que des riens contre un acte inexpugnable, a cru devoir au moins noyer ces riens dans un tel océan de paroles, que le lecteur égaré pût supposer que, s'il n'entendait pas le raisonneur, il était possible, à toute rigueur, que le raisonneur s'entendît lui-même.

Mais ne prenez pas la peine de le suivre, et laissezm'en le soin, lectour. Dés le premier pas, je vois déjà que son argument tourne entièrement dans ce cercle vicieux.

Prenant partout pour accordé le seul point qui soit en débat, cet avocat s'enroue à vous crier ; L'acte du !•' avril 1770 est bien reconnu faux; donc telle quittance ou telle somme qu'on y porte au débit n'a pas été fournie. L'acte du 1" avril est faux; donc tel contrat qu'on y éteint n'est qu'une chimère. L'acte du t" avril

est faux; donc ce traité qu'on y résilie n*a jamais existé, etc.

Après avoir longtemps et pesamment raisonné, le triste orateur, se flattant que fennui des conséqaeoces a fait oublier le principe au lecteur, se retoome, et, semblable au serpent qui, se mordant la queue, accomplit le cercle emblématique, il renent sur luinnoènie, et vous dit vicieusement : Puisque j'ai prouvé que telle somme est fausse; que telle quittance est double emploi, que tel contrat est une chanson, que tel traité n'est qu'une chimère, on ne peut me refuser, messieurs, que l'acte qui contient autant d'articles prouvés faux ne soit évidemment faux, nul et frauduleux lui-même. — Et puis payez, beau légataire, votre avocat subtil ; il a bien convaincu vos juges et vos lecteurs!

Mais j'ai tort de le quereller : s'étant établi TOtre défenseur, il a dû n'employer que les arguments que vous lui fournissiez: tant pis pour vous s'ils sont mauvais; c'est votre affaire, et point du tout la sienne. Aussi, lorsqu'il se livre à son propre sens, y marche-l-il avec plus de circonspection : plus vos imputations deviennent graves, et moins il veut les prendre sur son compte.

Tant qu'il ne s'agit que de conjectures sur les prétendues erreurs, doubles et faux emplois, etc., que vous reprochez à cet acte; comme il sait bien que dix preuves négatives n'en détruisent pas une affirmative, et qu'à plus forte raison, contre un acte signé de deux hommes reconnus sensés, toutes les allégations du monde, dénuées de preuves, sont moins qu'un fétu, c'est sans scrupule qu'il erre avec vous dans le vague d'une foule d'objections contradictoires et plus futiles encore : il ne se croit pas compromis.

Mais lorsque, forcé d'abandonner ce vain badinage. il vous entend articuler que j'ai appliqué après coup de fausses lettres sur les feuilles de plusieurs réponses de M. Duverneij; alors, se refusant à présenter ces horreurs comme sa propre opinion, il veut qu'on sache absolument que c'est la vtMre seule qu'il rapporte.

Ainsi, lorsque, ayant imprimé plusieurs lettres ostensibles, de moi, trouvées sous le scellé de M. Duvemey, vous l'obligez à casser les vitres sur les autres; après vous en avoir fait sentir les conséquences, il poursuit en ces termes :

(Page A\ .) « Ces préliminaires établis, il a été expoié « aux soussignéx que, quand le sieur de Beaumarchais « écrivait pour demander un rendez-vous à M. Dnv«T- « ney, (\m ne croyait pas lui devoir beaucoup dé céré. « moiiie, etc.... on a ajouté que le sieur de Beaumar- « chais, ayant conservé quelques-unes de ces répon- « ses..., a fermé le projet de faire passer ces petits « écrits de M. Duvornoy comme des réponses à deslet- .( très qu'il a forgées, etc. »

(Page A'2.) : <'0N a encore dit aux soussignés, etc. Enfin « ON a mis sous les yeux des soussignés les copies figu- « rées de tous les écrits... qu'ON attribue au sieur de « Beaumarchais, etc. »

(Page ii.) « Le comte de la Blache observe qu'il e>t « étonnant que le sieur de Beaumarchais ail eu le cou-

MÉMOIRES

« rage de donner les billets de M. Duverney pour In « réponse à cette lettre, etc. »

(Page 51 .) « ON dit que tel était le premier état de ff ce billet ; que depuis on a ajouté, après ces mots, avant « midi, ceux-ci : voilà notre compte signé, etc. »

(Page 52.) € ON a dit aux êouêiignés que Taddition « après coup de ces quatre mots : voilà notre compte « signé, est palpable, etc.. ON a assuré les soussignés <« que, pour appliquer une date au mois d'avril, etc.. •

Toujours ON, et jamais nous.

Cest ainsi que Tavocat qui s*intitule les soussignés a cru devoir vous charger seul du poids de vos imputations criminelles, et vous ne tarderez pas à voir qu'il a bien fait ; personne que vous ne devant jouer, dans cette abominable farce que vous nommez défense, le r^le de calomniateur, dont je vais vous attacher à Tinslant l'écriteau.

Les prudents soussignés ont si bien prévu même à n quoi vous vous exposiez, que, pour tâcher de vous soustraire aux conséquences d'une pareille audace, après avoir souillé leur plume à m'imputer en votre nom le plus lâche des crimes, ils ont poussé leur honnête complaisance jusqu'à hasarder que Ton ne pouvait pas vous forcer de faire la preuve de vos imputations, quand même on les soutiendrait fausses.

Ils ont osé estimer que, si je soutenais opiniâtrement que tout le commerce entre M. Duverney et moi, que je présente, ainsi que les mots, voilà notre compte signé, étaient tels que je les prétends, vrais et justes, écrits par M. Duverney, le comte de la Blache ne powrait être forcé à une dénégation formelle, et que, quand j'aurais bien prouvé l'atrocité du comte de la Blache, il nen pourrait être tiré aucune conséquence fâcheuse contre ce seigneur, etc. Comme ils sont paternels ces bons soussignés! Il faut lire tout ce qu'ils en disent (page 53 et suivantes) : en vérité cela est trés-curieux.

Mais ce ton perpétuel de détiance des soussignés, tous ces ouï-dire et ces on dit, sur lesquels ils consultent, rejetant sur vous seul tout ce que leur plaidoyer a d'où, trageant, puisque c'est de vous seul qu'ils avouent tirer leurs fausses lumières, et non de leur propre conviction, il s'ensuit que tout ce qu'ils avancent à cet égard n'a pas plus de force et de valeur que si c'était vous seul qui ravanciez. Si ce gu'ON le^tr a dit n'est pas vrai, si ce quOy leur a exposé n'est qu'un mensonge absurde, ils n'en sont point garants : il n'y a donc en tout ceci que le comte de la Blache seul qui parle pour le comte de la Blache ; l'avocat consultant avoue partout n'être que l'humble voix qui nous transmet les dires et les actes sincères de ce seigneur aimable. ON nous a dit, ON nous a exposé.

Or, comme il est bien prouvé, monsieur le comte, par vos lettres que je produirai, par vos récits imprimés que je rapporterai, que de yolre aveu vous n'avez jamais su un mot de ce qui s'est passé entre votre bienfaiteur et moi ; que vous n'avez trouvé (selon vousmême encore) à son inventaire aucun renseignement sur nos relations particulières, laissant à part nos avo-

cats, je dis que vous seul méritez l'opprobre éternel dont je vais achever de vous couvrir à l'instant.

Une ancienne loi des Lombards, adoptée en France autrefois, portait que, si dans une hérédité quelqu'un se présentait avec une chartre ou titre que l'héritier arguât de faux, il fallait que ce dernier se battit pour prouver qu'il ne devait pas acquitter le titre. Les légataires de ce temps-là devaient trouver les épices du procès un peu chères : ils chicanaient moins. Mais lorsque ensuite il s'établit qu'on pourrait décider ces questions par le combat de deux champions, les légataires, moins gênés sur les épices, payèrent volontiers des épées qui ne menaçaient plus leurs poitrines : et maintenant qu^ils n'ont que des plumes à aiguiser, qu'il n*y a plus de versé que de l'encre, et d'effleuré que du parchemin, c'est un plaisir de voir comment les légataires processifs s'en redonnent par la plume de leurs soussignés '

Suivons donc ceux-ci, et fixons-nous à l'aveu solennel qu'ils font (page 40 de leur consultation), • que si les « lettres rapportées sont parvenues à M. Duverney, et « si à chacune d'elles il a fait la réponse qui est appli* « quée par le sieur de Beaumarchais, il s^ensuivra trèsf certainement que M. Duverney a eu la plus parfaite « connaissance de l'écrit du 1" avril ; qu'il a travaillé « lui-même à le former, à le corriger, à le mettre en i l'état où il est. Voilà le seul point auquel je mecramf ponne. >

De sorte que si je prouve, à la satisfaction du lecteur et des juges, la véracité de ce commerce, à mou tour il faut m'accorder qu'il ne restera rien de l'édifice hypothétique du comte de la Blache et des soussignés..

Mais par quelle suite de raisonnements ce comte de la Blache, que je ne nommerai plus Falcoz, parce que c'est son nom, et que son nom Tafllige, par quelle suite de raisonnements, disje, est-il parvenu à faire illusion à de graves avocats, à leur inspirer du soupçon sur la véracité de ces lettres ? Eux-mêmes vont nous l'apprendre dans leur longue consultation.

Le comte de la Blache leur a dit : car le mot on signifie toujours le comte de la Blache; et quoique cette dénomination ne soit pas en grand honneur parmi nous. on, ou le comte de la Blache, leur a dit que jamnis il n'y avait eu entre M. Duverney et moi aucun objet de relation et de correspondance étranger à la froide protection qu'il m'accordait : moins encore aucune ombre de familiarité, dont la supposition, leur a-t-on ajouté, serait flétrissante pour M. Duverney.

(Page 10.) fl Les lettres de M. Paris Duverney sont « honnêtes, mais sèches, et il n'y a pas une seule ex- « pression qui sente la familiarité, etc. •

(Page 11.) f On voit que depuis Pépoque de la prea mière recommandation en 1760, etc., il n'existe au- <c cune trace d'aucun autre objet de relation de corres- « pondance; encore moins existe-t-il quelque vestige « de familiarité, etc. »

(Page 13.) « Recommandé à M. Duverney, le sieur « de Beaumarchais en était accueilli honnêtement, mais M sans que jamais l'un ait autorisé l'autre à la moindre

MÉMOIRES

« familiarité. (Idem.) M. Duverney avait fait des dé- « marches pour le sieur de Beaumarchais, etc.; mais « jamais on n'a connu d'autre objet de liaison... Cepen- « dant récrit du 1*' avril 1770 suppose entre eux les « liaisons les plus intimes, des liaisons qui exigeaient € le secret le plus impénétrable, etc.. p

(Page 14, au bas.) « Elles (ces liaisonê) ne peuvent a trouver de confiance dans Fesprit de personne; il est « impossible d'en imaginer aucune qui ne soit démentie « par rage, la dignité, le caractère, les vues et les oc- « cupations de M. Paris Duverney. La supposition de (t ces liaisons est une fable ridicule à laquelle il est im- « possible de se prêter. »

D*où TON conclut que M. Paris Duverney n'a jamais en connaissance de l'écrit du 1" avril 1770, ni des lettres qui raccompagnent.

Vaillamment conclu, monsieur le comte de la Blache! puissamment raisonné, judiciosi subsignati ! ( Vid, Molière in recept. Med,)

Mais, judicieux soussignés! mdXs, seigneur héritier! si par hasard votre majeure était vicieuse; si Ton vous prouvait irrésistiblement que cette intime familiarité, que ces liaisons secrètes, et sur des objets mystérieux, n*ont jamais cessé d'exister entre les deux personnes que vous outragez gratuitement ?

Si d'un commerce de plus de six cents lettres, toujours écrites et répondues sur le même papier, qui toutes ont été brûlées, le bonheur du sieur de Beaumarchais lui en avait conservé des fragments assez clairs pour porter la conviction de cette familiarité dans tous esprits?

Et si ce Beaumarchais, à qui vous faites (p. 57) le défi le plus imprudent de produire quelque chose de ce commerce écrit et répondu sur le même papier, vous montrait tout à Theure assez de lettres familières et de billets mystérieux, étrangers à l'acte du 1*' avril, pour que l'analogie de la forme, du style et des envois vous forçât vous-mêmes à convenir que cette façon de correspondre était constamment établie entre M. Duverney et lui?

Et s'il en concluait à son tour que, puisqu'ON nie les lettres qui se rapportent à l'acte, ON doit nier aussi celles qui ne s'y rapportent pas; que si ON nie les unes et les autres, il faut qu'ON s'inscrive en faux contre toutes; et que si ON succombe dans cette inscription de faux, il est judicieux d'attacher à ON 6u des oreilles pour avoir si mal argumenté, ou un écriteau pour avoir si bien calomnié?

Que penseriez- vous, messieurs, de son petit argument?

Que diriez-vous alors de vos cinquante-huit pages d'injures, de vos raisonnements tortillés, de vos outrageantes imputations et de vos notions illuminées contre un acte inexpugnable que vous n'avez pu seulement effleurer ? Vous courberiez le chef, et ne diriez plus rien ! et c'est à quoi je vais vous réduire.

Pour première preuve d'une amitié bien tendre, et qui ne va pas sans une douce familiarité, je pourrais

rappeler au comte de la Blache que M. Daramey, par exemple, m'a prêté dans un seul jour cinq cent mille livres pour acheter une grande charge en quatre cent mille livres de rescriptions,etcent mille francs déposés chez Devoulges, son notaire, duquel le «ertificat est joint aux pièces.

Je pourrais ajouter qu'il m'a prêté cinquante-six mille livres sur ma charge de secrétaire du roi ; plus, quatre-vingt-trois mille livres de supplément pour former les cent trente-neuf mille francs de notre arrêté de compte ; plus, dans une autre occasion, pour deux cent mille livres de ses billets au porteur; et conclure homblement qu'un homme qui prête autant d^argent à un autre, ou croit avoir de grands engagements à remplir envers lui, ou lui a voué la plus solide amitié ; surtout si l'obligé n'est pas un assez grand capitaliste pour que tant de prêts soient solidement appuyés, et s'il n'y a de garant entre eux de la sûreté du prêt que la confiance de l'un en la probité de l'autre.

Mais non : je n'emploierai pas cette première preuve d'intimité; car ON pourrait me répondre qu'ON ne voit pas la nécessité de conclure qu'un homme en aime un autre et le considère, parce qu'il lui prête, en plusieurs fois, près d'un million sans sûretés. Laissons donc de côté cet adminicule de preuve qui ii^émeut pas encore le seigneur ON, et cherchons-en quelque autre à sa portée.

Mais si, pour infirmer les insinuations perpétuelles des soussignés, que le style dont M. Duverney se servait avec moi fut toujours froid, sec, jamais obligeant, souvent même assez dédaigneux , je commençais par leur montrer une réponse de ce grand citoyen, du 24 juin 1760, à ma lettre du 10 juin même année, qu'ON a tronquée (p. 7) en la citant, et je sais bien pourquoi ; \e choix de celte réponse, portant sur un objet cité par le sieur ON lui-même, paraîtrait, je pense, assez applicable à la question, surtout si cette réponse disait :

« J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous m'arei « fait l'honneur de m'écrire le 19 de ce mois. On ne « saurait être plus sensible que je le suis à tout ce que « vous voulez bien m'y dire d'obligeant, et je saisirai « avec bien du plaisir les occasions de vous en prouper « ma reconnaissance.

0 J'avais bien imaginé, monsieur, que vous seriez « content du mémoire de M. de..., etc. Je ne pense « pas que ce soit encore le moment de le produire et « de le rendre trop public ; et mon intention, que f f espère que vous approuverez, est de m'en tenir, « quant à présent, à le communiquer à un certain « nombre de personnes choisies, etc. Je ferai très-volon- « tiers usage de vos dispositions à le faire connaîtrez « à lui faire prendre faveur; et je vous prie d'en te- « cevoir d'avance tous mes remerciements. J'ai l'hon- « neur d'être, avec un très-parfait attachement, a votre, etc. •

« Signé : Paris-Duverney. j»

Et si, au bas de celte lettre, ON voyait écrit, de la

MEMOIRES

même main que le corps de la lettre, ces mots M. de Beauimrchais, qui prouveraient qu'elle me fut écrite, aurnis-je si mauvaise grâce d*en conclure qu'en 1760, temps auquel ON soutient que M. Duverney me conuaissait h peine, et quoique je fusse alors plus jeune de dix ans qu'en 1770, époque de notre arrêté de compte, M. Duverney, par dépit du profond mépris que les wtu- 9ignéê et le sieur 0;N affectent pour ma grande jeunesse ; que M. Duverney, dis-je, avait déjà tant d'estime et de considération pour moi, qu'il me mettait au nombre des personnes choisies auxquelles il confiait la Jecture et le jugement d'un mémoire qui lui importait, c qu'il avait bien imaginé que j'en serais content ; 4 qu'il espérait que j'approuverais ses vues à cet égard ; « ^ti'il ferait très-volontiers usage de mes dispositions « à lui faire prendre faveur ; gu'il me priait d'en rece- « voir d'avance tous ses remerciements ; gu il saisirait « avec bien du plaisir les occasions de me prouver sa c reconnaissance de tout ce que je voulais bien lui dire « d*obligeant; enfin, qu'on ne pouvait y être plus sen- « sible qu'il l'était, etc.. •

Ah ! ah ! messieurs, voici pourtant qui n'est ni froid, ni sec, ni dédaigneux : il y a plus ici que de l'eslinu et de la considération , on y va jusqu'à la reconnaissance.

Mais puisque vous avez bien voulu citer, quoiqu'en la nmtilant, ma lettre du 19 juin, à laquelle celle-ci ivpond, je voudrais qu'ON me fit le plaisir de la joindre au sac en original, afin que M. le rapporteur et les autres juges connaissent bien le ton qui régnait dés ce temps entre le vieillard dédaigneux et le jouvenceau dédaigné ; surtout qu'ils y voient auprès de qui je devais faire prendre faveur à ce mémoire chéri, et pourquoi M. Duverney croyait déjà me devoir tant de reçoitjtaiuance.

Cependant, comme on pourrait objecter que cette lettre est ostensible, et que tous ces témoignages publics de haute considération et de reconnaissance n'emportent pas la nécessité d'une amitié particulière et d'une liaison mystérieuse, je yeux bien encore laisser de côté in considération qu'il m'accordait publiquement, et chercher un morceau transitoire qui nous rapproche un peu des preuves d'un commerce très-familier. Nous joindrons cependant cette seconde pièce au procès.

J'ai retrouvé, je ne sais où, sous mon bureau, je crois, dans le seau des papiers inutiles, n'importe, un fragment de lettre déchirée : elle est de BI. Duverney ; l'écriture est de ses bureaux, et ce nom, 3/. de Beaumarchais, écrit de la même main au bas du papier, prouve encore que celle lettre m'était adressée.

J'avais apparemment proposé à BI. Duverney de lui envoyer ou de lui présenter quelqu'un : peut-êlre avaitil oublié de tenir sa porte ouverte à l'assignation donnée, et lui en avais-je fait un reproche auquel il répondait, puisque le fragment qui ine reste porte encore CCS mots : «... le voir chez moi ; mais je consens volontiers que TOUS lui teniez la parole que vous lui avez

donnée de l'y faire venir. J'ai l'honneur d'être trèsparfaitement... »

Très-parfaitement est sec, hiterrompt vivement le comte de la Blache. Fort sec, dit en écho son écrivain. Très-parfaitement est des plus secs en effet, disent gravement les soussignés, et point du tout obligeant. De plus, ce fragment, quoique d'une date inconnue, est certainement postérieur à la première lettre que vous avez citée. Donc, BI. Duverney avait déjà perdu cet attachement éphémère qu'un peu de poudre aux yeux lui avait d'abord inspiré pour vous. Très-parfaitement î rien de plus sec, en vérité.

— Ah !^ messieurs, que vous êles vifs ; puisque je cite ce fragment, il faut bien qu'il contienne autre chose que très-parfaitement.

Après très-parfaitement, votre très-humhte, etc., signé Paris Duverney, le commis qui a écrit et présenté la lettre à la signature se retii*e ; et M. Duverney, qui la relit, la trouvant, comme vous, messieurs, sans doute un peu trop sèche, y ajoute ces mots de sa main :

« Bla réponse vous surprendrait, si je ne vous disais pas que ma mémoire est quelquefois infidèle et que souvent je n'entends pas ce qu'on me dit. •

Voilà pourtant, messieurs, une espèce d'excuse d'avoir manqué le rendez-vous ! et celle excuse, il ne la fait pas ajouter pir son secrétaire ! et la sécheresse du style de bureau, celle du très-par faitetnent, il la corrige lui-même, dans un post-scriptum obligeant qu'il met, tout de sa main, au bas de la lettre! N'estce donc rien, à votre avis?

Bla foi, c'est peu de chose, dit avec ennui le comte de la Blache. — Presque rien, reprend l'écho : — Rien du tout, ajoutent ceux-ci. D'ailleurs, comment ce fragment prouverait-il qu'il y avait un commerce particulier entre BI. Duverney et vous ?

— Mon Dieu ! j'y vais venir ; et si ce post-scriptum ne le prouve pas encore, il est au moins la douce transition d'une correspondance ostensible et de main de secrétaire, au commerce libre et dégagé dont j'espère avant peu vous convaincre. Patience, messieurs, patience ! En attendant, encore une pièce inutile au sac.

J'avais écrit à M. Duverney que je partais pour Versailles ; et comme il était dans l'usage d'envoyer à la reine, à madame la dauphine, à Blesdames, les prémices de ses serres chaudes pour faire sa cour, et qu'indépendamment des autres soins que je prenais pour lui, je me cliargeais toujours d'offrir ces petits dons à la famille royale, il me répond, tout de sa main, ce qui ne lui arrivait jamais, comme ON sait fort bien, et comme ON Ta certifié aux soussignés :

« Je fis demander hier à mon jardinier, monsieur, s'il « avait des ananas ; mais il m'a fait dire ce malin qu'il c n'en aurait au plus tôt que dans huit jours. J'en suis « d'autant plus fâché, que j'aurais été fort aise de pro- « filer de celte petite occasion pour faire ma cour à ma- « dame la dauphine et à Blesdames, etc.. Signé: Paris f DuvuiNEY. • Et sur l'adresse : A M. de Beaumarchais, aussi de sa main.

MEMOIRES

Si celle réponse n'esl pas écrite sur le mtet papier de ma leltre, c'est que l'objet, n'étant pas imporfanl^ n'exigeait point cette précaution usitée entre nous dans les affaires secrètes : mais au moins sommes-nous entièrement sortis du commerce bureaurcatif.

Je suis, comme on voit, un bon petit jeune homme, qui fait bien les commissions de M. Duverney prés de la famille royale ; il me charge des fleurs et des fruits de son jardin : je les présente, il m'en sait bon gré ; il m'en remercie verbalement, il m'en écrit obligeamment, tout de sa main. Voilà déjà un petit mystère, nous avançons en preuves.

Pardieu ! si vous avancez, vous n'avancez, pas vite, me dit le comte de la Blache impatient, et je ne vois pas encore...

Et moi bien humblement, comme Panurge au marchand Dindenaut: Patience, ami, patience! Nous ne sommes plus à Paris, où vos imputations faisaient hausser les épaules à tout le monde par l'excès de leur ridicule, où tout ceci n'était que trop connu. Nous sommes dans Aix, devant des magistrats et un public trèspeu instruits du fond de notre affaire. Eh ! lorsque vous avez noyé dans cinquante-huit mortelles pages d'injures vos innocentes calomnies, ne puis- je à mon tour employer quelques feuillets à mes petites justifications? Patience, ami, patience ! et ne laissons pas manquer au sac une pièce de plus, très-inutile à l'acte du 1" avril. Enfin, comme j*allais et venais fort souvent de Paris à Versailles, et que je n'avais que deux ciievaux du carrosse, M. Duverney me propose, un beau jour, de m'en doimer deux autres, pour être mieux maichaniy me dit-il : car il pensait, comme le maréchal de Belle- Isle, qu'il ne faut que deux choses pour mener beaucoup d'affaires à la fois : du pain pour vivre, cl des chevaux pour courir. Il m'en proposa donc deux autres ; et moi, qui n'étais pas aussi fier avec lui que je le suis avec le seigneur ON qui me plaide, je les accepte ; et pour les faire prendre chez lui, je remets à mon cocher une leltre badine» dans laquelle on lit ces mots :

f MOKSIEDR,

« Je vous réitère mes actions de grâces de tous vos « bienfaits, et notamment du dernier, qui est le présent « de vos deux chevaux d'artillerie. Je les félicilerni « d'être vigoureux : car quoique je ne sois pas aussi « lourd qu'un canon, ils regagneront bien avec moi, « par la fréquence des courses, ce qu'ils auront perdu « de tirage sur la pesanteur spécifique du premier per- « sonnage. Je ne devais les faire prendre qu'à mon « retour de Versailles; mais j'ai réfléchi qu'il vaut « mieux qu'ils y aillent à pied en m'y menant, que moi « à pied en ne les y menant pas; parce que je vais faire p aller ceux que je destine pour la campagne en clic- « vaux de monture, etc., etc. »

Toute la lettre est de ce ton badin. Et M. Duvernev, qui ne se souciait pas qu'ON sût qu'il me faisait des présents de chevaux, parce que le sieur ON, alerte en fait d'héritage, avait les yeux ouverts sur l'écurie

comme sur la casselle ; M. Duverney, qui d*aiUeiirs avait ses raisons pour qu'un style aussi léger de ma pari ne pût tomber aux mains de nos espions, me répond œile fois, sur le même papier, de sa maio, tout à travers mon écriture, ces mots aussi simples que clairs... Messieurs/ WHilez-vous lire vousHOoéroes?... Voyons, voyons, dit rhértlier : voyons, dit Técnvain eu s'approcha nt : voyons donc à la ûu, disent les êotusignés en essuyant les verres de leurs lunettes.

« Pour essayer ces chevaux, ils sont aftès à l'Ecole « Militaire ; c'est pourquoi vous ne pouvex !•• avoir 4 qu'après-demain. »

— Et c'est bien là son écriture ! — Messieurs, vous vous en assurez, je vais joindre la pièce au procè», quoique inutile à l'acte du 1" avril 1770, qui allait fort bien sans ces deux chevaux.

Qu'est-ce donc, monsieur le comte? vous froncez le sourcil ; et votre joli minois boufTe de chérubin soufflant s'allonge et se rembrunit un peu ! Remettez-vous : ce n'est rien. Ne voyez-vous pas que dans cette lettre je lui rends des actions de grâces de ses bienfaits^ et que je la finis par le profond respect avec lequel je suis, etc. ? N'y voyez-vous pas encore avec quelle sécheresse il me répond ! et quoiqu'il me donne deux chevaux, voyez s'il. y met un seul mot de monsieur, le mcûndre petit compliment !

Croyez-moi, monsieur le comte, il est bien consolant pour vous qu'ON puisse dire encore: M. DuTemeyj avait écrit, sur une feuille de papier, au sieur de Beaumarchais, ces mots : « Pour essayer ces chenaux, « ils sont allés à l'École Militaire ; c'est pourquoi vous « ne les pourrez avoir que demain. » Et nevoila-t-il pa^ que ce fripon de Beaumarchais, pour faire rapporter sa lettre à M. Duverney, laquelle évidemment ne saurait être une réponse, écrit après coup, sur la même page et feuille :

« Je vous remercie du présent de vos deux chevaux « d'artillerie... je vous supplie donc de vouloir bien • donner vos ordres pour qu'on les remelte à mon C4>- « cher... Donnez-moi les plus vigoureux, car ceui-Ià i< gagneront bien le dîner que les vôtres mangeront « toujours d^ivance, etc., etc. » Ah! le fripon* le fri* pon ! le dangereux fripon 1

— Quels cris ! quelle fureur ! Ah ! que vous è'.eh bouillant, rudânier et sans gêne avec les pauvres roturiers, monsieur le comte ! On voit bien que vous êtes de qualité! Patience! et puisque cela vouséchauiïe et ne suffit pas encore à votre conviction, allons au fait : sautons à pieds joints par-dessus toutes les transitions, et présentons une des lettres sur lesquelles on a prononcé ce terrible anathème (page 49) : « On peut « prédire, sans témérité, qu'il ne les joindra jamais au M procès, f

Pardonnez-moi, grand prophète ! je vais joindre la présente aux pièces du procès, quoiqu'elle ait trait à des objets que vous ne saurez jamais. Mais comme elle s'explique assez peu sur ces objets cadiés, qu'elle honore assez le cœur de mon ami respectable, et surtout

MEMOIRES

qu'elle prouve assez bien la douce l'amiliarité, la parfaile confiance el Tenlier versement de son âme dans la mienne, j'oserai Topposer à vos peu redoutables calomnies. Un léger fragment de ma lettre déchirée, je ne sais comment, n'ôtera rien au mérite de la réponse de M. Duverney. Voici ce que je lui écrivais :

c Je ne puis plus rien faire, mon ami ; j'ai suivi exac- « (ement ce que vous m'avez ordonné: il a touché « l'argent; mais tout cela ne le console pas; il veul « vous voir. Écrivez-moi quelque chose que je puisse « lui montrer ; comme vous voudrez. Ma foi, c'est un « homme de mérite, et digne de tout ce que vous faites « pour lui. Il a des ennemis puissants : mais, dans ce « moment surtout, il parait vouloir tout abandonner. « Je ne crois pas que ce soit votre avis. Savez-vous, «( MON AMI, que tout... serait perdu apparemment, etc. » Le reste manque...

— Eh quoi! monsieur de Beaumarchais, vous osez nous faire croire que vous avez écrit à un vieillard respectable de quatre-vingt-quatre ans : • Je n'y puis rien « faire, mon ami; savez-vous, mon ami, etc.. »

— Oui, messieurs, je l'ose...

— Vous, jeune homme! son maigre et dédaigné protégé ! — Oui, messieurs.

— Vous qui n'en étiez (page 13) < accueilli qu'avec « la distance qui devait être entre des personnes si « différentes, et sans que jamais l'un ait autorisé Tautre c à la moindre familiarité? t — Oui, messieurs.

— A cet homme respectable, dont (page 50) « Tex- « tréme disproportion d'âge, d'état, de condition, d'oc- « cupation ; dont tout enfin démontrait qu'il n'y avait • jamais eu la moindre familiarité entre vous et lui ! • — Oui, messieurs.

— A cet auguste vieillard : tandis que (page 55) « tous « ses billets de rendez-vous prouvent la sécheresse « avec laquelle il vous répondait, et dont il parait que 9 vous n'avez jamais reçu par écrit un seul mot d'honni iièteté ?» — Oui, messieurs, ne vous déplaise, à luimême.

— Et conunenl prouverez-vous une telle insolence, une telle absurdité ? — Sauf votre bon plaisir, messieurs, je la prouverai par la réponse de M. Duverney, de sa mah], sur le même papier, comme c'était notre usage en alfaires secrètes.

Voici donc la réponse de cet ami, à qui j'écrivais MON AMI. Je vous supplie, messieurs, de la bien retourner, commenter, tortionner, mais de ne pas vous épuiser dessus. Réservez vos forces pour quelques autres réponses plus extraordinaires encore, dont je veux gratifier le seigneur 0*N avant la fin de ce mémoire.

« Depuis quatre jours je ne dors presque point, mon « AMI. » (— Mon ami ! juste ciel ! à M. de Beaumarchais! Mon ami ! — Oui, oui, oui, messieurs, mon ami : mais laissez-moi donc lire!) «Je ne dors presque point, 0 MON ami; je mange fort peu. J'ai des peines dans « l'âme, plus fortes que ma raison. Un ami qui m'écrit « trois billets, auxquels je n'ai pas eu la force de ré- « pondre, est la cause de mou fâcheux état. 11 me

« mande que je le verrai pour parler de mes affaires et a des siennes... Il me demande des conseils; il veut « s'expatrier, tout abandonner. Le doit-il faire, oui ou « non ? Vos avis dictés par l'amitié pourraient guider « la route que doit tenir cet infortuné... Je crains « pour sa vie et pour sa tête... J'avoue que sa situa- « tion me pénétre de douleur... ayant, dans toutes « les actions de sa vie, exposé ses jours pour son « maître. Quelle récompense ! grands dieux ! brulez- « moi! » Et cette lettre, messieurs, je la joins encore au procès, quoique étrangère et fort inutile à l'acte du 1" avril, ainsi que toutes les autres.

— Mon ami! vos avis dictés par Vamiiié /... Brûle»» moi .'... qu'est-ce que tout cela signifie'^... Serait-il donc vrai, grand Dieu ! qu'il y eût un pareil commerce entre (page 11) • un honune accrédité... grave par caractère,

< et accoutumé, par la plus longue expérience, à l'ob-

< servation de la différence des procédés... et un

• homme de beaucoup d'esprit, jeune... sollicitant un « vieillard vénérable... et se renfennant par devoir et « par intérêt dans le respect qu'il lui devait ! t

— Hélas I oui, messieurs, il existait un pareil com« merce entre ces deux hommes ; et cela parce que l'honorable estime de l'un ne se mesurait pas sur la jeunesse de l'autre, et parce que le vénérable vieillard pensait qu'on devait accorder sa considération et sa confiance, non propter barbant, sed propter..., le mot qu'il vous plaira.

Mais qu'est-ce que tout cela fait ! n'avez-vous pas la ressource de vous inscrire en faux contre l'acte du 1" avril, contre les lettres qui s'y rapportent, contre celles qui ne s'y rapportent pas ; contre les lettres ostensibles, le commerce familier et les billets mystérieux dont je vais vous parler ? Quelque douloureux que cela soit, il faudra pourtant bien tout payer, ou finir par là.

Je sais ce qui vous retient, monsieur le comte : vous trouvez l'homme un peu cher à pendre, et votre indécision n'est ici qu'un débat entre la haine et l'avarice : car sans cela... mais c'est où je vous désire depuis un siècle, pour vous offrir la petite leçon de prudence et d'honnêteté dont vous avez si grand besoin. En atten*dant, joignons au sac, et surtout avançons.

Voici un autre billet plus mystérieux, quoique moins important, mais dont le voile est assez léger pour que l'œil de lynx du comte de la Blache, ou la double vue des SOUSSIGNÉS, perce au travers et devine qu'il s'agissait ici d'or et d'argent. J'écrivais à M. Duverney, mais sans monsieur ni vedette, sans respect, sans signature et même sans date i

< Il dit qu'il ne croit pas que les vins arrivent, et

• vous prie de vous arranger là-dessus : ils ont eu une « grande conférence avant-liier à votre sujet. Il nie « parait que tout est bien suivant vos désirs : mais ces « vins les inquiètent, et, sans les vins, il n'y aurait

• rien à faire, car tout ce monde est diablement altéré.

< Le mot de la demande est, dans le cas où les vins

< n'arriveraient pas, si vous y suppléerez. Je n'ai pas * f pu répondre, parce que cela dépend de vos forces

MÉMOIKKS.

« :èciiiérïlK^ H du d^T»; fi'iiit»T^t que vouà meltez â la € frtiisil^. Ile'ïl ni^-j^iaiffr qu»! \ous vous voyiez. »

— fct qu'est-ce que M. Luveriiey répondit à cet ainptiiZMjri de viril? nous dit déiiaigneuseiiieiit le comte d«ï la Blai:he ^n r^rlevaiit un peu les narines, et ^e balançant iur sou s\ii%t*. : ON est asaez curieux de le voir.

— Il a répondu, monsieur le comte, bur le niAmc papier, d*: &a main, une chose fort claire pour moi, quoique ar-^ez ol>scure [>our tout autre. La voici :

* 0)ie lei vîna arrivent ou n'arrivent pas, cela pa- « rail égal : on en trouvera toujours au beiiOin, soit « du liourgogne ou du Champagne : il laut attendre « encore la réponse. #

— Ouoi ! de .son écrilure ? — Vous |K)uvfZ en juger ; je pro^iuis la pièce. — Képondu sur le même papier?

— Avec l'empreinte de son cachet et du mien, en feigne que le hillet est rentré connue il était sorti. — Cela est bien étrange ! dit le comte de la Blache en se levant brusf|uement. — Cela est ainsi, dit le sieur de Beaumarchais en s*asseyant tranquillement. Mais laissons ce vin, et tirons-en d*une autre futaille; celui-ci aura quelque chose de plus piquant encore. C'est moi qui parle dans cette lettre, en prévenant toujours le lecteur qu'il doit regarder comme un chiffre tout ce qui devient inintelligible et sort du langage ordinaire.

Mais avant que d aller plus loin, j'observe que ce qui caractérise encore mieux le commerce libre et dégagé que nous avions ensemble est la remarque suivantt», (|ue je; prié le lecteur de vérilier après moi. C'est (|ue le répondant, cnlre nous deux, prenait toujours le slyle de celui qui écrivait K; premier, afin que, la même figure étant continuée, la réponse oiïril un siMis clair à celui qui devait la recevoir.

Ainsi, lors(|ue M. Duverney in'écrivaif, si pour mieux envcIop|)er ses idées, il déguisait son style et sa main sous le voile d'une femme écrivant à son ami, celte es|)éce de chiffre ou d'hiéro-^lyphe, si clair pour moi, devenait t(?llement obscur pour tout autre, que, lorsque j'avais ré|>ondu sur le même papier, d'un style analogue au sien, en supposant le commissionnaire intidéle ou négligent, il était impossible à tout aulre qu'a nous de devhier de quoi il s'agissait. Kt c'est, messieurs, par de tels moyens, avec des conmierees aiu.si déguisé.*-, que les politiques de tous les temps ont voilé les secrels de leurs correspondances inlimos aux curieux, aux espions, aux ennemis, et même aux légataires universels.

De ces lettres écrites en premier par M. Duverney, et répondues par moi sur le mênie papier, on sent bien que je n'en ai point, et le fait que j'expose en donne la raison ; elles étaient répondues sur le même papier. Mais si par hasard, après une conlla^ration crue générale, j'ai retrouvé quehpies fra;;nienls ou (|uel(|ues-unes de celles (pie je lui écrivais et auxcpielles il répondait de sa main, sur le même papier et dans notre «////c onV/i- /(i/ (connue nous l'appelions), ire>t-il pas évident qu'il en ré^ultera la même preuve en faveur du commerce particulier qui m'est contesté si bêtement? Ainsi, malgré l'opposition du comte de la Dlachc et la consulta-

tion des SOCS51G5ÉS, mon obserralion subsiste (oomne dit Dacier).

J'envoyais à M. Duverney uue petite lettre d'oK grande imjtortance; il fallait réfM)iise aussitôt; je m'enveloppais plus qu'à l'ordinaire en écriTant, parce que Foccasion était infininient grave. Je lui écrinis donc :

• Lis, ma petite, ce que je t^envoie, et dooneHiiM « ton sentiment là-dessus. Tu sens bien que dans me rf affaire de cette nature je ne puis rien décider sans toi.

« J'emploie notre style oriental, à cause de la toù

< par laquelle je te fais parvenir ce bijou de lettre. Db « ton avis ! mais dis vite, car le rôt brûle. Adieu, mou

< amour. Je t'embrasse commç je t^aime. Je ne te fais • pas les amitiés de la Belle : ce qu*eUe t'écrit t*en dira « assez. »

— Ah! pour le coup, monsieur de Beaumarchais, vo» vous moquez de prétendre qu'une pareille extravaganoe ait pu jamais être envoyée à M. Duverney ! Vous, jeune homme, « qui ne vous êtes jamais présenté chez ht que « comme son redevable et comme son oblisçé (p. 13), i vous le tutoyez, vous l'appelez ma petite? Allez, veos mériteriez...

— DulcUerj soissiGïiés ! Allons doucement, rnoosiev le comte! Entendons-nous, messieurs ! Réellement voos êtes encore un peu jeunets sur les affaires dumondect de la politique.

Sans parler du temps présent, dont je ne dirai mot, et pour cause, qu'eussiez-vous donc (>ensé de notre l)on roi Henri IV et de ses secrétaires d État Viïferw et Puysieiu-f qui s'anmsaient, comme de grands enfant::, à tout détigurer dans le monde, en écrivant à la Bcdmf, ambassadeur de, France à Londres : à se nommer lui roi, le Cordelier; la reine d'Espagne, r Asperge ; le m de Pologne, la Saidcrcllc; le landgrave de liesse, fe (Chapon ; le royaume de Naples, la Tarte ; les puntain» anglais, les DvgoAtés; enfm, le consistoire de Rome, Ji hasse-vour, etc., etc.? Réellement vous êtes unpeujeonets, soussiytiés* !

Mais, avant de gronder le sieur de Beaumarchais, voyez la réponse de W. Duverney sur le même papier, de sa main, et du môme stijle oriental, ussuxi aussi de la douce liberté du tutoiement; et puis levez la férule après, ^i NOUS l'osez, sur le jeune homme d'autrefois : il n'est pas moins follet que celui d'à-présent que vous voulei cliàtior.

La voici cette réponse, qui certes renfermait un sen» liii'U éloigné de celui qu'elle offre aux sotusigriés:

« Je ne saurais comprendre comment on a conçu « cette idée, dont l'exécution passe mes lumières, ie K souhaite que ce soit un bien pour t\ maîtresse. H «< suftil qu'elle soit de to.n avis. Le mien serait dêpiifê « entre amant jaloux et fennne bien gardée. Je crois M qu il est dillicile de réussir. Je le brûle. »

' Vi(/. l.rl'ivs d<« Hcnii IV el «le MM. de ViUorui et do PuysrfM à M. Aiiloine I.* lèvre de la Pi» lerie, ambassadeur de FnBCCf* Angleterre, depuis ItiOG jusqu'en ICIl; in-lîJ% cdilion d'Amsterdam, 1775.

MËHOiRES.

Ma foi, je veux encore joindre au procès ce drôle de billet, afin que le comle de la Dlnche^it.Je plaisir de s*iDscrire en faux contre la pclite. — Non, monsieur, ce n'est pas contre /a pWi7e qu'on s'inscrira, c'est contre ▼olre billet lui-même. — Eh ! pourquoi ? — Parce que celui de M. Duverney ne peut être la réponse au vôtre, écrit sur le même papier : et pour le coup nous vous tenons. — Vous m'effrayez î — M. Duverney ne fmit-il I>as son billet par ces mots * Je le brûle? — Certainement. — Fort bien. Mais s'il a brûlé le vôtre, comment se trouve-t-il ici par accolade au sien? Vous nous expliquerez cela, si vous pouvez, quand il en sera question : nous vous donnons du temps pour y rêver. — Je n'en veux pas, messieurs. Débiteur aussi net qu'indulgent créancier, je vous dois une explication ; la voici :

Von billet commence par ces mois : « Lis, ma petite, « CB QUE JE t'envoie, ct donnc-moi ton sentiment là- « dessus, » et fmit par ceux-ci : « Je ne te fais pas les « amitiés de la Belle : ce qu'elle t'écrit t*en dira assez. » Or, ce que M. Duverney brûla, ce fut la lettre de la Belle, dont la mienne était le passeport. Il ne m'écrivit même que pour m'assurer... — Passons, passons, monsieur de Beaumarchais ! ce n'est pas cela que nous voulions dire: et nous avons tant d'autres preuves!...

— Avant de passer, messieurs, je vous ferai seulement observer que voilà plusieurs réponses de Duverney portant ces mots : Brûle-moi, je le brûle, etc. Ceci servira d'éclaircissement, si vous le permettez, au premier article de l'acte du 1*' avril, où je m'engage de rendre en mains propres trois papiers importants sous les n** 5, 9 et 62, ou de les brûler, s'ils ne me revenaient qu'après la mort de M. Duverney. Passons maintenant.

Eh bien, graves censeurs! très-liaut, trés-puissant et Irés-désinléressé légataire ! que dites-vous de tout ceci ? Ilalheureusement, dans un homme du caractère de V. Duverney, vous êtes forcés d'avouer qu'il faut au moins respecter ce qu'on ne peut comprendre : car d'aller s'attacher au sens littéral, en vérité, vous seriez beaucoup plus indécents que vous ne m'avez reproché de l'être ! Or, comme la question d'aujourd'hui n'est pas d'expliquer ce que voulaient dire tous ces chiffres, ces hiéroglyphes, mais seulement de constater, de bien prouver qu'il y avait deux commerces entre M. Duverney et Beaumarchais, l'un public, ostensible et simple, et tel que la différence des âges et des états le comportait ; et l'autre, non-seulement bien familier et sans façon, mais d'autant plus mystérieux et badin que l'objet en l'tait plus grave, et la perte des billets plus dangereuse : ne pensez-vous pas, comme moi, que j'ai porté )a preuve de ce fait aussi loin qu'elle peut aller?

J'ai d'autres billets encore, entendez-vous? J'en ai encore; mais en voila bien assez pour montrer combien peu SiMïsée, peu réfléchie, est la consultation dessous- ^ijnés, et combien plus audacieuse et sans vergogne est l'âme de celui qui me force im laver ainsi de ses calomnies, quoique tous ces écrib lui eussent passé sous

KAOJIAB&Ulfl.

les yeux longtemps avant qu'il fût question de ce procès entre nous.

D'après ce que vous venez de lire, ô défenseurs du comte de la Blache, jugez de quel mérite est à mes yeux votre grave commentaire (page 46 et 47) sur le dernier alinéa de ma lettre du 22 septembre 1769, où vous m'accablez du poids de votre sainte colère : la tirade est trop curieuse pour n'en pas régaler le lecteur.

« Enfin, l'indécence de la dernière partie de la lettre « est tellement révoltante, qu'elle suflira pour porter la « conviction, dans tous les cœurs honnêtes, que lalet-

• tre n'a point été faite pour parvenir à M. Duverney. « Dans son billet, celui-ci mandait : J'ai remis le billet

• doux à sa destination : le monde m^a empêché de le « faire lire ; on Va mis dans la poche, et on a promis « réponse dans deux jours. Il est sensible qu'un billet « doux envoyé à M. Duverney, pour le faire lire àquel- « qu'un, ne pouvait être que pour une personne dont « Te sieur de Beaumarchais sollicitait la protection ;

< mais comme il était essentiel à son roman de sup- « poser entre lui et M. Duverney la plus grande familia- « rite, il s'est porté à l'excès de mettre dans sa lettre :

< Ci-joint un billet doux, vous m'entendez ? Lisez, mon « ami, et dites que je ne suis pas un amant attentif. « Aussitôt arrivé, mes premiers vcettx sont pour lesplai- « sirs de la petite, etc.. »

Ici finit ma citation. Sublimes commentateurs ! qui vous êtes creusé si gratuitement le cerveau pour nous donner en consultation un chef-d'œuvre aussi long que celui d'un inconnu, quoique moins bon, puisqu'il faut tout dire, n'êtes-vous pas un peu honteux d'avoir été, comme des étourneaux, donner dans le piège ridicule que le seigneur OiN vous a tendu sur ce commerce familier? Vous lavera-t-il de la honte d'avoir été si grossièrement sa dupe, et d'avoir insulté un honnête homme à plaisir, sur sa périlleuse parole?

Comment ne vous est-il pas venu à l'esprit, en voyant dans la réponse de M. Duverney, du 22 septembre 1769, le mot étrange de billet doux écrit de sa main,. que le ieune Beaumarchais n'ayant pu conduire la plume du vieillard Duverney lorsqu'il répondait, puisque celui-ci consentait à puiser dans la lettre de l'autre l'expression figurée de billet doux, par laquelle j'avais désigné la lettre jointe à la mienne, il Tallait pourtant bien que cette expression follette, orientale, eût un sens mystérieux? Mais surtput comment n'y avez-vous pas reconnu la trace de la douce familiarité annon(^e entre les deux amis, puisque le plus âgé ne dédaignait pas, en répondant, d'user des mêmes tournures badines employées par le plus jeune ? Comment n'avez-vous pas vu cela ? J'en suis désolé ! Je vous croyais pfus forts d'intelligence et de conception.

Maintenant que vous en savez autant que moi sur la nature de ce commerce familier, je reprends ma question, et vous donne à mon tour un long temps pour y répondre. Que dites-vous de votre ennuyeux commentaire de cinquante-huit pages sur l'acte du 1*' avril, et

MÉMmIISES.

SaibûkUrt ^ot!% iibMWU^ de <;» jujâuyËj'iui.'etr.

Im ^ Ut </xiHi]t]tfiMi. c'-inl. «xj <iUai- tu ru^i*jt\jtiA Mit k5llr«t {«uuiiMsr^, d'^iMT tw/xn «îj«>r.l^. ;<R]I trMU}*^ Ve Vecteur* oe KjjmswxÈua yw dMii*t:r ie^ rcpwiM» de X. lAui«rb«n urotau: «crstet le» yrtuà^^. «I d« ii'ywÂr JMfUfî» cit^ i|u*ii;.r«& die» iz»e^ kllfe^, ^fvi« dwi^ ïor4r^ uiturel de k?ur il^k. MxoUexit au

Ibtt» qu'tiD at/tilio»; aai^î uub et puéril troopenil qoeiqa'oii?

T<rYez TOUMuécM:^ la piUnrable fizure que ^wiè faites dattit %iAré: ouaHÛUikm iysÊ^^t i^}f ea immia dumufjt pour ao biliet éml k pneuûer cette r^pwi«»e de Jl. Uuferoejr : t 11 Cuit m; toit airaot de rien ordoouer. Jjt f leiDpft e»t trop otHurt. * Et œliu-d, de mM. oomioe écrit le Mcood:

« FiwK|ue moa boo ami craint d'emplorer mki no- « Uire, À coitfe (U $eê nmlheureux efiiours, je raî^ coin- « rnander Facte au mien : s'il Tapprouve, iJ sera fait • demain au Mir, et on lui ytsrXerz tout de suite â si- « gner, etc.... • Le billet : « 11 faut se voir avant de « rien ordonner. Le temps est trop court, " ne serait-il pas bien inlnti^lligible, s'il n*e6t été précédé d'un autre aui|uel il répond? Et n'est-il pas, au contraire, la réponse naturelle d'un homme qui Teut examiner encore, et surtout insiMer en conversant sur son éloignement fiour un notaire? Voilà ce que je ne piâs vou^ pardonner, en ce que cela e?)t partial et de mauvaise foi.

Ici r.'ivo<:al'Commeniaire ;ijoute (p<<ge 40; : ^ De plus, f ces mol» : avant fie rien ordonner, ne peuvent pa» se 4 rapporter â un compte. * — Vous avez raison, sei;;neur licencié ! Mais ils se rapportent fort bien â un acte qu'on veut commander à un notaire.

« l'ar quelle raisofi, ajoute encore le licencié, M. buf verney aurait-il craint son notaire? » (p. 49, à la suite.) — Il l'aurait craint, bachelier, par des raisons que j'expliqu<'rai plus loin, en mettant au jour les ruiCi du comte de la Hlache ; et je vous promets de n'y pas oublier ce (|ui parait vous agiter en ce moment.

Et celte autre réponse de M. buveiney à mon billet du 0 mai 1770 n'a-t-ellc pas bonne mine â rtre citée par vous comme firemiên; lettre? Je ne le puin, par des rai^ êtmt que je vou» dirai. Je ne h; puis,.. Quoi? Ton avait donc demandé ({Uelque chose? Et si M. Du verney ne ])0uv.'iit remellrc encore au parleur len contrats reçus ou billetiêollirilt^s dans ma missive du même jour, sa réponS4! nVtait-ellc. pas aussi simple (pie naturelle? Je ne te puis, par des raisons (pie je vous dirai. — Tout cela ne détruit pas mes conjeclures, dit le comte de la Hlache : Is ferit cui prodest : voilà mou raisonnement. 11 flsl savant, votre raisonnement ! ne veut-il pas dire : Celui-là fit le billet, à (|ui le billet devait i)rotiler? — Fort bien.

gib ï<nàÀmSiiTWi k vunkiir vdk

i*J>r^ *XTAi d'aouiit-. «etei qui

F'jtt \*érn Uttm merâ. a •in»^

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moMacar * la rèfumi* ! V ^M«»

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imisqw: cbkcu m,ftlrt i«a scaeDoe. i

en M de Imps «d tam^a ut oéyart fHK «■

ceia ontt Lôeo hem* ptoahàare.

^jf^poiâàsà^ û loat«s les WUres q^e^e Tiens iTiilii ir De MAt pas rècjk&>eiil ks rèpemats. â oeBes mqaeig }e préleais qu'dks répODdeot sar le ^mèmt faftet^ i faut avouer an moâns qn'eilcs aiMI JesrfyimMi â yglyg tbose de idm pour 1. bureriXT.

0 judicieux. inlésTe lêsalaîre, c^esl v«ss qae f roge : vous qui avez trooré ptosârars leCtres de moi dans soo secrétaire, et qui les t sv«i làsùhs^ avec tant de scmpole ! toqs y aurei tu sans liali miiji toutes celles qui m'oot valu le$ ivf<ûii:«s qœ je pKsente ? et pour gagner Totre caoâe en arsaoBl nés kltrès de faux, b moindre ctiose qoe tous ruéyâft fm est de nous montrer les véritables.

11 serait bien étonnant qoe. sur une foule de lettr» importantes écrites par moi dont j*ai produit les réponses, vous n'eussiez trouvé dans le bureaii qoe doB ou trois billets qui n'ont aucun rapport an sien, etqii par là n'eu servent que mieux à prooTer qo^il v anit deux commerces entre nous, iniépendants randeFaBtre : le premier marchant gravement, simplement, nob ne disant rien parce que la voie qui le faisait parveair était publique, et dangereuse aux secrets ; et de cdle nature sont les trois lettres que vous citez ; rautiY.sans protocole, sans gène, et tel que je le prouve, écrit ri réiKindu sur le même papier tant dans les lettres qui se rapportent â l'acte du 1*' avril, que dans celles qai ne s'y rapportent pas.

Montrez>nous-les donc toutes ces lettres auxquellesb foule des réponses de M. thiverney sont applicables! alors je vous donne quittance, et je m^avoue vaincu, (^la estil net ?

En 17(51, j'ai acheté une charge de cinq cent mille livres ; en 170*2, une autre de soixante-dix mille hvivs; en 1703, une maison de soixante mille livres, elc. Oa j'avais de l'argent pour les payer, et alors je n'étais pa> ce jeune homme altéré de fortune que vous dites; ou je n'avais pas d'argent, et quelqu'un m'en a prêté. Clierchez dans l'univers un seul homme, autre que M. Duverney, qui m'ait alors obligé de cent francs, amenez-lemoi ; je vous donne quittance, et je m'avoue vaincu. (À»la va-l-il bien encore ?

Lorî>(|ue j'avoue que M. Duverney m'a prélé plus de huit cent mille livres, lorsque vous-même avez imprimé ces mots dans de premiers mémoires que vous n'ostf plus produire : • La fortune de Al. Duverney était un «( butin que le sieur de Beaumarchais croyait lui appar- « tenir; » que ne profitez-vous de mon offre ? Ou je doi?

iMÉHOIRËS.

ces sommes considérables, ou je !(î payées. Si je les dois encore, montrez-en les titres : si je les ai payées par un autre arrangement, montrez-en les traces : et sur ces traces ou sur ces titres, je vous donne quittance, et je m'avoue vaincu. Suis-je honnête et franc, à votre avis ? A vous à parler, mon ennemi ! car c'est bien tout, je crois.

— Comment ! tout. Et ces trois lettres des 8 février, 4 juin et il octobre i7C9, sur lesquelles vous passez à vol d'oiseau ; ce certiQcat si fort du médecin, qui contredit votre leltre du 7 juillet 1770, et surtout celte date du mercredi 9 mai 1770, appliquée sur Tindicalion samedi il, de M. Duverney, que nous vous avons si ingénieusement reprochée (pag. 51, 52 et 53), et sur laquelle, à vrai dire, nous avons fondé tout le gain de notre cau^e, vous l'oubliez donc? vous la laissez à part sans oser y toucher? Quand on a tort, on est toujours pris par quelque endroit.

— Vous avez raison, messieurs, quant aux trois lettres ostensibles de 1769 ; aussi n'est-ce pas par oubli que je les écarte en ce moment, mais pour en orner la seconde partie de ce mémoire, intitulée : les Ruses du comte de la Blache.

Je devrais bien y porter aussi ma réponse au certificat mendié du médecin, car c'est là sa vraie place : mais puisque j'y suis invité, autant vaut-il que je Texpédie.

Le médecin vous a donc certifié que dix jours avant sa mort, M. Duverney, gaillard et dispos, ne ressentait ni chagrin ni incommodité ? Comme je crois plus à la bonhomie du docteur qu'à la vôtre, ce n'est pas lui que j'interroge : il a pu se tromper sur le physique, ignorer le moral, et voir mal en tout. Biais vous qui passiez la vie en faction dans sa chambre, vos yeux attachés sur ses yeux, à piper l'héritage, à le hûter par vos désirs, comment ignoriez-vous ce que sa famille, ses commis, ses valets, tout le monde enfin savait chez lui, que c'est moins la vieillesse qui Ta emporté qu'un violent chagrin qui l'a tué? Comment pouvez-vous l'ignorer, vous, puisque je le savais, moi ; puisque ma lettre, à laquelle il répond le 7 juillet 1770, fixe la nature de ses peines, et lui rappelle qu'il me les a coudées peu de jours avant?

En effet, je l'ai vu si désolé, si furieux, dans notre dernière entrevue, le 5 ou 4 juillet, quoique ses gens et les miens eussent été forcés de in enlever de ma voiture et de me porter dans son cabinet, parce que j'étais mourant moi-même ; il pouvait si peu se modérer en me parlant, qu'après avoir passé deux heures à iif efforcer de le calmer, j'emportai Taffl'euse certitude que ce chagrin le metlrail autombe;iu.

Voilà ce qui me lit presser, par ma lettre du 7, le retour de mes papiers et de mes fonds ; ce qui me fit ajouter, quoique très-peu en étal d'écrire : •< Comment

• va vutre santé? surtout comment va voire tète? Vous

• savez bien que je n'approuve pas l'excessif chagrin

• que vous avez pris de ce dernier tracas. Mon ami,

• cette École Militaire vous tuera I Si vous êtes content

« de ce que le roi a reçu votre mémoire, quMmporte

• ce que pense le ministre de la route que vous avez « prise pour cela? Madame... était tout aussi bonne « qu'une autre. A l'égard de la colère de M..., mon bon « ami, quand on a fait le bien tonte sa vie, et que l'on « a quatre-vingt-quatre ans de vertus et de travaux sur « la tète, on est bien grandi Voilà mon avis; donnez- « moi de vos nouvelles. »

L'infortuné répond sur le même papier à mon affaire, et finit ainsi sa lettre : « Je suis toujours au même état; « il ne se changera qu'avec de la (latience ; cinq ou six

• jours de lit. Mon bras se sent du changement de « temps. Ma tête est si pleihe de ma malheureuse AF-

• FAIRE, que je KE SUIS PLUS MaItRE DE MA TRARQUILLll^*

• Je compte vous voir à votre retour. • Soixante heures après il e4 alité par ce chagrin, comme il l'avait prévu ; dans moins de six jours le malheureux homme est sous la tombe : et un insidieux héritier, contre ma lettre, contre la réponse de M. Duverney, contre la notoriété publique, et contre sa conscience (à la vérité qu'il foule aux pieds sans scrupule), vient donner le démenti le plus absurde au chagrin, à la souffrance, à la mort du vieillard !

M. Duverney m'écrit : Je suis incommodé y ma tête est trop pleine, etc. Il meurt presque en l'écrivant ; et parce que son héritier se portait bien, était joyeux quand il mourait de chagrin, cet héritier veut que l'on croie sur sa parole. Il ira jusqu'à vouloir nous persuader que le malade ne savait pas ce qu'il disait en écrivant : Je souf^ fre.

Au reste, monsieur le comte, sur ces mots de sader^ nière lettre : Mon bras se sent du changement de temps, ce n'est pas assez qu'un docte médecin, à votre réquisition, lui donne un démenti sur sa douleur passagère au bras ; il n'y a ici d'effleuré, par le certificat du docteur, que cette moitié de l'aveu du vieillard, mon bras se sent...; et quoique le médecin dût mieux savoir, sans contredit, que le malade, si ce malade souffrait ou non, je ne me rends pas que vous n'ayez joint à son certificat celui d'un faiseur de baromètres, qui, démentant ce reste de la phrase... du changement de temps, nous atteste aussi que le hiercure, à cette époque, n'a pas varié d'un degré dans le tube. Alors il faudra bien avouer» malgré nous, que la lettre de M. Duverney, la mienne^ son chagrin, sa maladie, sa mort même, ne sont que des chimères ! Mais comment avez-vous oublié le faiseur de baromètres? vous, l'homme aux certifi'*ats, l'homme aux ruses, aux précautions d'avance! N'êtes-vous donc plus le véritable Fa/cos ? Réellement vous vous négligez un peu sur ce procès-là.

Quant à l'erreur d'indication et non pas de date, que M. Duverney a faite en répondant à m^ lettre du 9 mai 1770, je croyais qu'après avoir si bien, si clairement fondé la vérité des lettres familières qui se rapportent à l'acte du i*' avril, par leur suite et leur parfaite analogie avec celles qui ne s'y rapportent pas, je pouvais me dispenser d'abuser de votre indulgence, en .défendant une légère erreur de désignation faite par M. Du-

MÉMOIRES

verney, el non par inoi-mèine. Mats puisque vous n*êtes pas faligué de lu'écouter, je vais joindre à la preuve analogique la preuve irrésistible d'un fier argument ; et puisque c'est tout de bon que ce fait vous parait grave, il faut s'y arrêter. En effet, j'ai vu que vous aviez fait corner tous les exemplaires de votre mémoire en cet endroit pour qu'on le remarquât.

Le comte de la Blache a fait, dit-il, une découverte absolument décisive pour le gain de son procès. 11 s'est aperçu qu'en réponse à l'un de mes billets, daté du 9 mai 1770, et finissant par ces mots : « A quand donc « la bonne fortune ? Je suis tous les jours à Tordre « comme un mousquetaire. Je ne le puis ni demain, ni « vendredi, » ce qui constate d'abord que mon billet fut écrit le mercredi 9 mai 1770. 11 a découvert, dis-je, que M. Duverney m'a répondu sur le même papier, au lieu de samedi 12, ces mots : « Samedi 11, à huit heures du soir, ou dimanche à la même heure. » Et, tout joyeux de sa trouvaille, il emploie une page et demie à tirer d'une légère erreur de M. Duverney la juste induction que sa réponse ne saurait s'appliquer à mon billet du 9 mat, mais qu'elle appartient à une lettre écrite le 8 février 17G9 ; et voici comment il raisonne. En vérilé cela est aussi lumineux que judicieux.

Le sieur de Beaumarchais, composant après coup, dans son cabinet, une prétendue lettre écrite pour cadrer à la réponse laite depuis longtemps par M. Duverney, a cru de bonne foi que, le samedi désigné étant le 11 mai» il n'avait qu'à mettre sur le sien : Ce 9 mai; que par là sa lettre semblerait antérieure de deux jours à celui qu' était indiqué pour rendez-vous. « Malheureusement il « n'a pas été consulter i'almanach de l'année 1770, car « il y aurait vu que, dans le mois de mai 1770, il n'y « avait pas de samedi qui fût le 11, etc. » (Page 55.)

Je n'affaiblis pas l'objection, comme on voit ; au contraire, je la rends plus claire, en la débarrassant de cet entorlillage de style qui fait de tout ce mémoire un ambigu si lourd et si difficile à comprendre.

Mais prenez garde, avocat ! vous vous fourvoyez. Il ne iallait pas accorder au fripon pour qui vous me donnez, que malheureusement il n'a pas été consulter I'almanach de iannée 1770. Par cet aveu maladroit, vous lui passez gain de cause entier! Voyez vous-même.

Ces termes de mon billet : Je ne le puis ni demain, ni vendredi, prouvent clairement que je l'aurais écrit comme envoyé le mercredi. Si je Tavais composé après coup, et sa7is I'almanach de l'année, à l'aspect de ces mois, samedi il d'un billet dont je voulais abuser, j'aurais dit, en comptant par mes doigis et rélrograd;uit à mesure, samedi \\, vendredi \0, jeudi 9, et j'aurais dalé mon faux billet du mercredi 8 //m/. Mon erreur alors appuyant celle du billet Duverney, j'étais pris comme un sot; Ciir deux hommes en s'écrivanl ne font p;is, chacun de leur côlé, Terreur de reculer d'un jour la vraie date de leur lettre ; une pareille fortuite devient trop improbable.

Mais il n'en va pas ainsi, mon cher ! j'ai daté du 9 mai. Le corps de mon billet prouve qu'il fut écrit \e mercredi;

et Vabnanach de 1 770, que malheureuêemeni je n'ai pa* constUté, nous montre que ce mercredi était le 9 mai. Donc, pour me supposer faussaire, vous deviez, ô avocat! renonçant à votre majeure, établir au contraire que j'avais Valmatiach sous les yeux en appliquant le billet après coup. Donc vous ne savez ce que vous voulez eo assurant que je ne l'avais pas ; donc vous n'avez encore rien prouvé. Voilà pour une : essayons l'inverse à présent.

J'avais donc ïalmanach sous les yeux en composant mon infamie ? Mais si je l'ai consulté pour dater aussi juste du mercredi 9, comment n'aurais-je pas vu d'un coup d'œil que si mercredi était le 9 mai, le samedi suivant ne pouvait être le M , puisqu'il y a trois jours pleins entre eux : qu'ainsi je ne devais pas, en datant mercredi 9, user d'un billet indiquant samedi il pour essayer d'enlever au pauvre comte de la Blache quinze mille francs sur son pauvre legs de quinze cent mille francs.

S'il est probable que M. uvemey, donnant rapidement un rendez-vous demand it pu se tromper en désig ant samedi 11, au lieu de samedi 12 (car sa légère erreur est de désignation future), il n'est nullement probable que M. de Beaumarchais, enfermé dans son cabinet, et consultant à froid un almanach de Vannée pour dater son faux billet si juste du mercredi 9, ait eu la gillerie, la sottise, d'appliquer sa date à côté de samedi 11, qui lui crevait les yeux.

Et ne voilà-t-il pas que, pour me dénoncer faussaire, il vous faut aussi renoncer à la seconde hypothèse, que j'avais ïalmanach sous les yeux, quand je connus si bien que ce mercredi était le 9, ou que ce 9 était un mercredi? Donc, pour me faire une aussi sotte insulte, il faut commencer par dévorer l'étrange et double ab>u> dite de ne pouvoir poser en principe, ni que /avais F almanach sous les yeux, ni que je ne l'avais pas ; ce qui fait crouler tout votre édilice, et ramène à la seule iàk possible, naturelle et vraie, que Taspect des choses présente. M. de Beaumarchais écrit \^ mercredi 9 mai 1710, à M. Duverney : « A quand la bonne fortune ?.... Je ne « le puis ni demain ni vendredi ; tous les autres jours « sont à mon bon ami ; » et M. Duverney, voyant que M. de Beaumarchais ne peut venir ni demain ^ftfdi ui vendredi, lui assigne un rendez-vous légèrement pour samedi ou dimanche; et au lieu de mettre samedi M, il se trompe, et met samedi 1 1, à huit heures du soir, ou dimanche ci la même heure.

Cela est-il cKiir? et lorsque vous m'avez dit, flatteur que vous êtes (pnge 11), que j'étais un jeune homme (U beaucoup d'esprit, ne nie faisiez-vous donc ce compliment que pour tomber ensuite dans la contradiction risibie de m'accuser partout de n'avoir fait que des bêtises? Voilà pourtant de quelle force vous argumentez dans toute la plénitude de vos cinquanle-liuit pages, funeste raisonneur. A la vérilé, cela devrait ne me rien faire ; mais vous me forcez à devenir aussi ennuyeux que vous, pour réfuter clairement vos affreuses inepties : voilà ce que je ne puis vous pardonner.

MÉMOIRES

— Hé bien ! monsieur de Beauimrchais, quand vous devriez vous irriter davantage, nous ne pouvons nous empêcher d'observer encore, sur votre analogie, que lous les billets répondus par M. Duverney, et qui se rapportent à Pacte du 1" avril, sont plus secs, plus décharnés, plus dénués de bonté, de familiarité, que ceux qui lui sont étrangers. Comment cela se fait-il? Ëtiezvous brouillés ? peu d'accord enfre vous ? quoi donc ?

— Ha ! ha ! messieurs, c'est que je ne les ai pas tous produits ces billets : quoique, en honneur, le comte de la Rlache les eût tous vus avant le procès; mais indépendamment de ceux que je n'ai plus, parce qu'il y en eut beaucoup de brûlés ou déchirés avant l'explication et In clef que je viens de donner, j'aurais craint que le ton badin et mystérieux qui régne en quelques-uns de ceux qui me restent, interprété malignement par vous, ne nuisit à la mémoire du plus respectable des hommes. Mais rien ne devant me retenir, après avoir tout éclairci, je ne crains plus devons montrer... celui-ci, par exemple, qui, daté du 15 juin 1770, est postérieure la signature de Tacte du 1" avril, et qui, malgré son badinage, s'y relate en toutes ses parties. Puisque j'ai la demande et la réponse, on sent assez que c'est moi qui écrivis le premier.

« Ce 15 juin 1770.

« Un peu de notre style oriental pour égayer la matière. Comment se porte la cnèRR petite? H y a longtemps que nous nous sommes embrassés. Nous sommes de drôles d'amants ! nous n'osons nous voir, parce que nous avons des parents qui font la mine : mais nous nous aimons toujours. Ah çà, ma petite, je vous ai rendu lettres et portraits ; voudriez-vous bien faire de même! à la fm je me fâcherai. Autre article : depuis la grande pancarte, cette pancarte qui fait que de très-enchevètrés que nous étions, nous ne sommes presque plus rien l'un à Tautre, j'ai eu affaire avec quelques fleuristes qui commencent à me presser pour les fleurs que je leur ai promises. La petite sait bien que. dans l'origine, le mot fleurette srgniOait une jolie petite monnaie, et que compter fleurette aux femmes était leur bailler de l'or; ce qui a tant plu à ce sexe pompant, qu'il a voulu que le mot restât au figuré dans le galant dictionnaire.

• Je voudrais donc que iJi petite me comptât fleurette - sur l'article de la balance de la grande pancarte, et

• qu'elle m'en composât un beau bouquet : les fleurs

• jaunes sont d'un usage plus commode. Ces jolies fleurs « jaunes à face royale, que nous avons fait tant trotter « pour le service de la petite autrefois! ,.. Je ne la taxe « pas pour la grosseur du bouquet ; je connais sa galan-

• terie. Mais lundi est le jour de la fête où ce bouquet « doit passer aux fleuristes. La petite veut-elle bien dire « quand je pourrai envoyer chez elle? p

J'ai rapporté cette lettre badine en entier, parce qu'à travers le voile et la frivolité de son style, on ne laisse pas d'y reconnaître tous les objets de l'acte sérieux du 1*' avril précédent, et ceux dont les autres billets sont

remplis. On y voit que les leUreu et porlraiU rendue, les autres redemandés, sont tous les titres remis par moi et ceux promis par M. Duverney; que la grande pancarte qui fait quedetrès-enchevHrés.eXc, est l'acte du 1" avril. Alors, compter fleurette sur l'article de la balance de la grande pancarte, n'a plus besoin d'explication. Ces jolies fleurs jaunes que nous avons tant fait trotter autrefois pour le service de la petite, n'en ont pas besoin non plus. Rien enfln n'est si clair, si sérieux, quoique si badin, que cette lettre.

Elle présente encore à nos juges un aspect plus satisfaiâant pour moi : c'est que, ne pouvant évidemment se rapporter qu'aux objets graves et consignés dans Pacte du 1" avril 1770, elle se reflète à son tour avantageusement sur les lettres étrangères à l'acte que j'ai citées, et forme la preuve la plus forte que le sens littéral de toutes ces lettres badines n'est qu'un masque ou le dO' mino sous lequel deux hommes d'État iraient se concerter mystérieusement au bal de l'Opéra.

—Tout cela va fort bien, monsieur de Beaumarchais. Mais cette lettre et l'induction que vous en tirez ne peuvent avoir de force et de valeur, selon vos expressions mêmes, se refléter avantageusement sur les autres lettres, et les enchaîner toutes aux liaisons qui ont fondé l'acte du 1*' avril, qu'en supposant que la réponse de M. Duverney serait autre chose qu'un rendez-vous tout sec, et qu'il s'y avouerait, par exemple, être la petite k qui vous demandez si librement des fleurs jaunes,

— Très-volontiers, messieurs. Voyons si M. Duverney, blessé de mon ton leste et libre, en a pris un plus sec, plus sévère et plus réprimant, dans sa réponse écrite sur le même papier, de sa main; la voici mot pour mot :

« Soyez demain à neuf heures du matin chez la pe- « tite ; elle vous offrira le bouquet de la fête de lundi. « Ce n'est pas sans peine que l'on a rassemblé les pleurs « les plus rares dans le moment présent.

Rapprochons maintenant la lettre et la réponse; ou plutôt laissons les réflexions. Graves éplucheursl si cette pièce vous embarrasse aujourd'hui, vous la parfllerez tout à votre aise ; car je la joins aux autres pièces du procès, quoique tout cela soit, comme je l'ai dit, fort inutile au soutien ou au débat de l'acte inexpugna* ble du 1*' avril 1770. Nais c'est vous qui m*y forcez; et je ne veux rien vous laisser à désirer.

— Une seule question seulement, monsieur de Beaumarchais, sur ce billet. Fûtes-vous chez la petite le lendemain? — Non pas ce jour-là, ni les suivants, judicieux questionneur. — Et pourquoi donc? devant y prendre de l'argent et des papiers ; cela n'était-il pas très-intéressant pour vous? — Certainement, mon cher monsieur; mais par malheur ce fut le 15 même, à huit heures du soir, que je tombai si dangereusement malade d'une flcvre absorbante, et qui m'a tenu plus de deux mois au lit, tant à la ville qu'à ma maison de Pantin, comme cela est authentique à Paris. L'on sent bien que je ne pouvais donner une pareille commission à personne : c'est ce qui fit que, trois jours après, tour-

MÉMOIRES

mente de l'idée que M. Duverney devait être bien surpris de ne ra*avoir pas tu, je lui écrivis de mon lit le billet suivant :

« r>» 18 juin 1770.

f M. de Beaumarchais, qui est dans son lit avec une « fiévre que l'on qualifie de spasmodique (c'est le terme

• de M. Tronchin), a l'honneur d*en donner avis à

• M. Duverney. C'est ce qui Ta empêché d'aller rappeler « au souvenir et à la bonté de M. Duverney qu'il doit

• lui remettre des papiers importants, lesquels, à vrai

• dire, feraient grand plaisir au pauvre malade. » Je souffrais : mon ton était simple et jçrave. Un laquais

de ma femme portait ma lettre. Or ce n'était ni le temps de badiner, ni celui d'être sec dans la réponse; un ton familier même y eût été déplacé, puisque je ne l'avais pas pris dans le mien, .\ussi le bon, rhonnêle, le judicieux, le respectable M. Duverney prend-il, en me répondant, le ton sérieux de l'intérêt le plus vif.

< Votre santé m'inquiète, monsieur; faites-m'en don- « ner des nouvelles tous les jours, jusqu'à ce que je « puisse vous voir, ce que je désire ardemment. »

On ne peut pas s'empêcher d'être un peu frappé de ces mots dans un billet sérieux, ce que je désire ardemment, à l'instant où je suis malade, en me priant de lui faire donner de mes nouvelles tous les jours, quand on a lu dans la consultation du comte de la Blache (page 55) < que j^miais le sieur de Beaumarchais n'en a « reçu un seul mot d'honnêteté par écril. »

— Mais peut-être aussi ce billet n'est-il pas pour vous?— Pardonnez-moi, messieurs, il est pour moi, répondu de sa main, sur le même papier; et quoiqHe le mien fût plié, cacheté par moi, en simple billet, même sans adresse, il me l'a renvoyé sous eaveloppe, avec cette adresse de sa main : A monsieur de Beaumarchais, à Paris; cacheté de ses armes.

— Tout cela parait sans réplique, monsieur : cependant il nous reste encore un scrupule. Toutes les réponses de M. Duverney, écrites au haut d'une page ou d'une feuille, nous paraissent offrir une si j,Tande facilité à l'abus qu'on pouvait en avoir fait, qu'avec les insinuations du comte de la Blache, notis avons éié, ma foi. plus qu'à demi persuadés que vos billets étaient appliqués après coup sur ces prétendues réponses...

— Avec voire permission, messieurs, il n'est pas vrai que toutes les réponses de M. Duverney soient écrites au haut des pages ou des feuilles: elles sont, d'un sens, de l'autre, à côté, dessus, derrière, sur le même ou sur le second feuillet, elc...

— Oui, mais il n'y en a pas une seule écrite d'une façon irrésistible, et qui porte la con\iction dans Tâme que ce qui semble vous répondre est invinciblement la réponse à votre lettre. Ouoi! pas un seul billet de M. Duverney qui soit placé, par exemple, imniédiatement audessous de votre écriture à vous, de façon quM soit impossible à l'homme le plus difficile, en le voyant, d'imaginer que M. Duverney eût choisi, pour vous adresser quelques mots, le milieu ou les deux tiers de la paye.

et vous eût laissé au^essus de son billet une grande place blanche pour y appliquer le vôtre après coop! Comme une telle façon d'écrire un premier billet scrât absolument improbable, en le voyant sernr de réponse au vôtre écrit dessus, il n'y aurait plus de moyen de douter que le vôtre n'eût été écrit le premier, et que celui de M. Duverney ne fût la vraie réponse, à laquelle nous n'hésiterions plus de nous rendre; et c'est akrs seulement que nos doutes sur un commerce libre entre vous deux, toujours répondu sur le même pcipier, seraient levés : alors la puissante analogie que vons invoquez serait dans toute sa force, et nous laisserait sans réplique.

— En vérité, messieurs, ne doutez pas que dans plas de six cents lettres ou billets brûlés par moi, il ne s'en trouvât quelques-uns écrits et répondus comme voos le désirez. .Mais dans ceux qui me restent, et qu'on m'a forcé très-inutilement de produire au soutien d'un acte qui n'avait nul besoin de soutien, s'il ne s'en IronTe pas d'écrits ainsi, c'est par la raison, ou que mes billets remplissaient toute la première page, oa que, detant replier la lettre qu'il me renvoyait, afin que son cachet ne tombât pas sur la place déchirée parle mien, M. Doverney a presque toujours retourné le feuillet ou le papier pour me répondre. Que sais-je? et comment pourrais-je expliquer la bizarrerie de pareilles for* tuités ?

— C'est pourtant cela seul qui pourrait nous convaincre.

— Eh ! monsieur l'avocat-virgule, à quel misérable point illage attachez-vous votre prétendue conviction? Quand on se rend si minutieux sur les preuves, on n'a guère envie d'être convaincu!

Cependant voyons... Comme je veux essayer devons complaire en tout, je vais joindre aux pièces du procès encore un billet à sa réponse, à la vt'rité très-inutile i l'acte du 1" avjll, mais au moins propre à vous satisfaire. Je l'ai par hasard dans les mains, et il remplit si bien toutes les conditions par vous exigées, que j'espère après cela que vous me laisserez tranquille. Il est sais date, et se rapporte à des envois d'argent qui regardaient personnellement M. Duverney. Je lui écrivais: « Vous avez oublié, ma chère amie, de donner vos a ordres au petit bonh' mme, et tout est resté là. Je ne « puis pourtant pas tarder davantage. Si vous voulei « dire à mon commissionnaire ce qu'il doit faire, je « vous saurai un gré infitii de celte complaisance, et je « vous en remercierai demain au soir. En vérité, je ne « puis reculer uion envoi. Samedi matin. »

— Toujours ma chère amie ? Ma chère amie à M. Duverney ! on ne s'accoutume pas à cela.

— Hé! certainement, moucher! Comment cela voa> émeut-il encore? Le but de ma complaisance, en vous montrant ce billet, n'est pas de réveiller la question du style, et de rebàcher dix fois pour en justifier le figuré, mais de vous faire échec et mat sur les pointilleuses preuves exigées par vous d'un commerce écrit et repondu sur le même papier, mais répondu si certaine-

MÉMOIRES

ment à mes billets écrits, qu'il n'y ait plus moyen de dire non.

Examinez donc bien celui-ci, ces deux écritures, sa forme, son papier, ses déchirures, ses plis, ses cachets, et surtout brûlez-vous les yeux sur la place de la réponse. Elle est de la main de M. Duverney répondant à ma chère amie,, écrite sur la même page que mon billet, immédiatement au-dessous de mon écriture, du même sens, aux trois quarts de la page, vers le bas ; et ce billet ne contient que ces mots *

« Je n'ai pas vu le petit ; demain je vous arrange- • rai. »

Certes, messieurs, s'il a choisi cette place exprés pour m'écrire quatre mots bien respectueusement aux trois quarts de la page, et qu'il ait laissé au-dessus tout le roste en papier blanc, afin que je pusse en abuser au lK>ut de dix ans contre son légataire, il était aussi ridicule ce jour-là qu'il fut stupide le jour qu'il mit, diton, sa signature et la date fixe du 1^' avril 1770 au bas du second verso d'une grande feuille de papier à la Telliére: ce qui m'eût laissé quatre pages de grand blanc où j'aurais pu placer, non une créance détaillée de quinze mille livres, mais bien une en trois cents articles de quinze cent mille livres, et qui eût absorbé l'hé- . ritage!

Et le comte de la Blache, qui vous a fait écrire et goussigner tant d'injurieuses absurdités, messieurs, avait pourtant vu toutes ces lettres longtemps avant le commencement du procès.

— Oh ! monsieur de Beaumarchais, voilà trop de fois aussi que vous répétez que le comte de la Blache avait TU toutes ces lettres avant le procès! Il faut vous fermer Kl bouche au moins sur cet objet, en vous prouvant qu'il n'en connaissait rien lorsqu'il vous fit sommer de déclarer de quelle main était l'écriture de l'acte du 1" avril, puisqu'il nous a fait imprimer (page 16 de notre consultation) : • Naturellement il dut naître des inquiétudes,

• des soupçons; mille idées durent se présenter à l'es- « prit (du comte de la Blache) : tout annonçait une c œuvre mystérieuse, une entreprise aussi hardie que « profondément méditée. Mais comment la pénétrer?

• comment la démasquer? Le comte de la Blache essaya

• de tirer quelques lumières du sieur Beaumarchais

• lui même : le 25 septembre 187i, il le fit sommer de

• déclarer, etc. •

— Et c'est le comte de la Blache qui vous fait imprimer de si belles choses? — Le comte de la Blache luimême. — Et c'était le 25 septembre 1771 qu'il avait tant d'inquiétude et de désir d'obtenir ses éclaircissements de moi? — Le 25 septembre 1771 .

— Bonnes gens que vous êtes, vous ne savez pas encore votre Falcoz par cœur ! Apprenez donc, avocats candides et naïfs, ou qui Teignez de l'être, que dix mois avant l'époque du 25 septembre 1771, et six mois avant qu'il fût seulement question de procès entre le légataire et moi, ce seigneur avait vu chez M' Mommet, mon notaire, rue Montmartre, à Paris, l'acte du 1" avril, tous les lettres qui s'y rapportent, et même beaucoup de

celles qui ne s'y rapportent pas; que, loin de désirer des éclaircissements que je le pressais de recevoir à l'amiable, ce bon seigneur les fuyait dès lors comme la peste ; et c'est ce que je vais vous prouver sans réplique...

— Nous vous arrêtons, monsieur de Beaumarchais ! Prenez garde, et réfléchissez avant tout que vous taxez là un gentilhomme, un officier général, d'une chose infâme ! Avant d'aller plus avant, voyez comme il vous fait accuser par nous d'avoir fabriqué ces lettres dans le cours du procès^ après coup, et pour répondre aux objections de M* Gaillard, son avocat ! Voyez ce qu'il nous fait imprimer (page 53) : « On lui objectait que • l'écrit du 1" avril ne prouvait point la remise des « pièces. Il m'a fait cette lettre (après coup) pour prou- « ver celte remise. »

Après de telles déclarations d'un homme d'honneur, dire et soutenir qu'il avait vu toutes ces lettres longtemps avant le procès !... Prenez garde, monsieur, prenez garde ! Voyez donc ce qu'il nous fait articuler (p. 42) : ff Pour se tirer du mauvais pas oii il s'était « engagé, il a formé le projet de faire passer ces petits « écrits de M. Duverney comme des réponses à des « lettres qu'il a forgées et écrites.,, à des lettres qu'il a t imaginées après coup. »

Rien de si positif que ces déclarations ! Prenez donc garde, monsieur, à ce que vous allez dire. Savez-vous bien qu'il y a de quoi perdre à jamais et déshonorer l'un de vous deux ? Et si vous aviez une fois écrit un pareil fait sans le prouver!,.. Tenez, lisez encore ce qu'il nous fait imprimer (page 55) : « ON lui objectait a que, dans l'écrit du 1" avril, il était dit dans un en- « droit : Le contrat de rente viagère en brevet; et en « un autre endroit : La grosse du contrat ; c'est pour • lever cette équivoque qu'il met dans sa lettre (subaud. « après coup) : Le brevet ou le contrat en brevet. »

Après des faits si positivement articulés, à qui per« suaderez-vous que M. le comte de la Blache, un homme de condition, un maréchal de camp, ayant vu ces lettres, fût assez vil...

— Halte là, messieurs, à mon tour ! Laissons les qualifications, et voyez mes preuves. Elles sont tirées d'un petit commerce épisfolaire aigre-doux, qui fournit (juelques lettres entre le légataire et moi, peu après la mort du testateur. J'ai, Dieu merci, conservé la copie des miennes et les originaux des siennes.

Après plusieurs lettres et réponses, une lettre de moi, du 30 octobre 1770, portait cette invitation itérative au comte de la Blache :

« Je me suis pressé de renvoyer à mon notaire mes « papiers qu'il m'avait rendus, comme inutiles chez < lui, jusqu'à déposition pour minute, etc.

H J'ai donc l'honneur de vous proposer encore une « fois de nous rassembler chez ce notaire. Je désire « que vous puissiez engager une personne impartiale et « instruite à vous y accompagner. Quelles que soient « vos intentions, comme nul homme sensé ne plaide • contre l'évidence et ses propres intérêts, j'espère que

MÉMOIRES

f la comraanicatiofi de mon titre, rr lu roucATuss « Qvt je si'M ruÎJ A Toc<i »o5i>eft «t» les wam% m «-.s « EiiSTcxcE, TOUS porleroiït à prérwiîr. par an arranse- « meiil à Tamiable, des demandes juridiqat**, aniqnelW '

• je ne me détermine jamab qu'à la dernière eilrémîté. •

« J'ai l'honneur d'Hre, etc.

ff Signé : Cakos m BcACuiftaiiis. »

Que répondit à ces invitations le légataire mnirenel. devenu si fier de son nouveau titre ?

« Ce 51 octobre.

« La seule proposition qne je puisse accepter, mon- ; i sieur, est celle que tous me files, il t a qcemice mrs, M de faire remettre chez Jl. Homme!, votre notaire, vos

< TITRES ET LETTBEx A L*ArFn, E?i 0Rici5An, afin qoe je « puisse les examiner moi-même et en prendre con- « naissance. Toute entrevue deTiendrait inutile, et ne a conduirait à rien avant ce travail. Ji csotais m*e3i èrvi « EXPLIQUÉ ASSEZ cuiBEHE!rr dans ma dernière, etc.. (// « e$i fier, notre ennemi f) J'ai Thonneur d'être, etc. »

« Signé : la Blache. »

Elles existaient donc en octobre i 770, ces lettres en originaux, à l'appui de rade, puisque le fier légataire avoue dans sa lettre du 51, que, depuis quelque temps, je lui avais offert de les soumettre à son examen chez mon notaire? J'offrais donc aussi tous les éclaircissements possibles ?

— 11 n'y a plus moyen, à la vérité, de douter que les lettres n'existassent ; mais il est possible encore, à la rigueur, que M. de la Blache ne les ait pas vues avant les procédures.

— Je sais bien, messieurs, qu'il le nierait, s'il osait ; mais comme je n'ai pas le temps de lui en laisser le loisir, que ce n'est pas sans preuve que je l'ai dit, et que ses premiers mémoires rallesleiit, je le répète : Oui, messieurs, il les a vues, lues, tenues el relues avant le procès, chez mon notaire, le mardi G novembre 1770, et c'est encore lui-même qui va vous le prouver. J'avais^ écrit à ce seigneur, le 6 novembre au matin :

« Mon titre de créance est chez M. Mommet, monsieur: « je le lui avais remis avant de vous écrire ma dernière « lettre, où je croyais m'en être expliqlk assez claire* € MENT {phrase du légataire dont je me parais aussi : à

* fiérot, fier et demi). Si la crainte de m'y rencontrer

< vous a empêché d'en aller prendre communication, « vous le pouvez toute la soirée aujourd'hui : M. Mom- « met m'a promis de vous y attendre, etc.. Avec des « procédés un peu plus honnêtes, vous auriez obtenu « de moi des éclaircissements de toute nature, mais « peut-être avez-vous vos raisons pour ne pas vous « soucier de les recevoir.

f J'ai l'honneur d'être, etc.

« Signé: Caronde Bealmarchais. »

répond l'héritier, bouffi de colère h l'aspect cier de quinze mille francs, dans un héritage

de quinze cent mil « francs, tombé do ciel ? il me rè< ptîqoa à HnsUnt : *

< O^ioiqoe je ne me croie point obligée naoasieiir, de « répondre à voimc EsnEi^Exc^T sor la connaissance « que tous désirez »cpcis s laseniÊfs que je prome de 4 votre titre de cf»ice, jb pissbai ce soir chez votu « MrrARE pour en examiner la teneur, etc.. qcast acx € ioAfvassMMcm que j't aurais gagnés (à m y voir), et

• dont Toos me flattez, bs toclast biks ostesib, a

c était A5SCZ H9P1E K ^E UE3I BCSASBCB, CtC... Je SOis

• lrès-parf....etc.

f Signé : La Blacoe. •

Il T alla le soir même : et pour mieox procéder à Varération des écritures, il y mena le sieur Dupont, depuis intendant de TÉcole Militaire, alors exécuteur testamentaire de H. Dnvemey, et qui, ayant été toute sa Tie son secrétaire, connaissait bien son écrilnre ; il y mena le sienr Du Coin, caissier de M. IhiTemey, qui la connaissait bien autant, il y mena d'autres personnes encore, non une fois, mais plusieurs. M* Mommet leur montra l'acte et les lettres en original : là, tout fut examiné, bim lu, commenté par le noble héritier, mais avec des éclats, avec une fureur qui le mena jusqu'à dire • que si j^'avais jamais cet argent, dix ans se seraient « écoulés, et que j'aurais été vilipendé de toute manière « auparavant ! •

Depuis, et sous Tépoque du 11 décembre 1770, M* Mommet, à ma prière, eut encore Thonnèteté de porter l'acte et les lettres en original avec un mémoire explicatif chez M* d'Outremont, avocat de ce riche légataire, son conseil y étant assemblé : ce qui est aussi constaté par deux lettres de l'adversaire et de moi. El c'est d'après son examen critique et celui de tant de connaisseurs, que j'ai pressé de toutes les façons de prendre contre l'acte du 1" avril la voie de rinscription de faux, la seule qui légalement lui fût ouverte, et c'est d'après ces examens aussi qu'il l'a toujours éludée, voulant bien, comme je l'ai dit, me dénigrer publiquement, pourvu qu'il ne courût pas le danger de m'accuser juridiquement : et Ton veut que je me modère!..- Il le faut cependant.

Que résulte-t-il de tout cela, très-gracieux soussignés? Cesi que des lettres vues longtemps avant le procès entamé n'ont pu être fabriquées, comme il vous le fait dire, longtemps après le procès entamé ; c'est que toutes ces lettres, que j*ai, dit-il, forgées après coup pour me tirer du mauvais pas où les mémoires et les bruyants plaidoyers du porte-voix Gaillard me jetaient en 1772, je viens de prouver qu'il les avait connues el très-aigrement commentées dès 1770, c'est-à-dire deux ans avant les objections du porte-voix, et mes prétendus embarras d'y répondre.

Il en résulle encore que, loin qu'en septembre 1771 le comte de la Blache, inquiet, fut empressé d*arraclier de moi de premiers éclaircissements sur l'acte qu'il attaque, ses écrits prouvent que, dès 1770, il les avait aigrement refusés de moi. « Quant aux éclaircisse-

MÉMOIRES

<i ments dont vous me llaUoz, ne voulant rien obtenir, « il est assez simple de ne rien demander » (disait-il dans sa lettre du 6 novembre 1770).

Maintenant que tous ces petits faits sont bien éclaircis, à votre aise, messieurs, sur les qualifications ! do ma part j'estimerais que, n'y ayant point ici d'ûnerie, ce ne serait pas le lieu d'appliquer les oreilles dont j'ai parlé plus haut : Técrileau seul m'y parait convenable avec ces mots : calomniateur avéré.

Mais vous qu'il voulait rendre ses complices, avocats trop confiants ! comment n'avez-vous pas senti que chez lui c'était un parti pris? que Tunique artifice de sa misemble défense est d'intervertir l'ordre naturel de toutes les choses écrites, de nier l'évidence même, et d'injurier, injurier, injurier?...

En vérité, l'esprit se soulève et se révolte à tout moment ; et s'il y a des bornes à la patience même la plus absurde, il faut avouer qu'on a besoin de les reculer encore, pour qu'elle n'échappe pas à chaque objet de celte affreuse discussion ! Non, si l'espoir de charger, de couvrir un injuste ennemi de l'indignation de tous ceux qui me liront, ne modérait mon âme et n'enchaînait ma plume, à chaque période, une fièvre de fureur allumant mou cenreau, je rugirais comme un insensé ! je couvrirais mon papier des explosions d'une colère exaltée, au lieu des raisons que je dois et veux y consigner uniquement! Mais aussi, quel indigne métier fait depuis six ans ce comte de la Blache ! Et s'il était capable de rentrer en lui-même, quelle terrible réflexion, pour un homme de nom qui s'honore de ses aïeux, de penser qu'après un tel procès jamais ses descendants ne pourront s'honorer de lui !

// me hait, a-t-il dit, comme un amant aime sa maîtresse ! c'est-à-dire avec passion, et il l'a bien prouvé. Mais qui pourra jamais deviner tout ce que je réprime en lui répondant !

Lorsque j'allais remercier les juges du conseil de ce qu'ils avaient anéanti l'indigne arrêt rédigé par ceGoezinan en faveur de son protégé la Blache, un magistrat, raisonnant avec moi de cette affaire, et me parlant avec intérêt du grand succès que je venais d'obtenir, me dit : — On a supprimé votre dernier mémoire, quoique bien frappé, parce qu'en effet il est un peu trop vif.

— Trop vif, monsieur ! Ni vous, ni aucun magistrat que je connaisse, n'êtes en état de juger cette question. 11 me regarde avec étonnement : — Gomment donc ? que dites-vous ?

— Pardon, monsieur, si je vous ai jeté dans un moment d'erreur ! mais ne vous méprenez plus à mon intention : elle est pure, et ce n'est pas votre amourpropre que j'attaque ; c'est votre sensibilité que j'interroge. Avez-vous jamais rencontré dans le monde un homme assez lâche, assez insolent, pour vous crier pendant ^ix ans, à la face du public, que vous étiez un fripon sans autre droit qu'une injuste et criminelle avidité? Non, sans doute, me répondez-vous. Ué bieni pardon, monsieur ! mais vous qui n'avez jamais éprouvé de tels outrages, vous qui fronciez déjà le sourcil au

seul soupçon que j'effleurais votre amour-propre, comment pourriez-vous juger du degré de ressentiment permis à un homme d honneur, indignement attaqué et poursuivi, depuis dix ans, par la haine et la calomnie sur tous les points délicats de son existence ? — Il s'apaisa, me prit par la main avec bonté :— J'en ai parlé, me dit-il, non en hommie, mais en juge austère; et je ne puis vous blâmer de votre excessive sensibilité.

Résumons-nous maintenant^ en rappelant au lecteur l'important aveu de l'avocat qui s'intitule les soussignés, imprimé par lui (page 40 de sa consultation), et les grands motifs qu'il allègtie ensuite pour le combattre.

« Si les lettres rapportées sont parvenues à M. Du- « verney, et si à chacune d'elles il a fait la réponse qui « y est appliquée par le sieur de Beaumarchais, il s'en- « suivra très-certainement que M. Duvemey a eu la plus

• parfaite connaissance de l'écrit du 1*' avril ; qu'il a « travaillé lui-même à le former, à le corriger, à le

• mettre en l'état où il est. •

Tel est ce terrible aveu, contre lequel, après, nous l'avons vu délayer, dans cinquante-huit pages de noir et de blanc, les fameuses objections qui suivent.

Mais comme ON nous a dit qu'il n'y avait jamais eu de liaisons particulières ni d'affaires secrètes entre eux ; qu'ON nous a certifié que la fausseté d'un pareil commerce est non-seulement prouvée, mais que ce commerce est injurieux à M. Duvemey, à sa mémoire, h ses principes, à son âge, à sa vertu; qu'ON nous a exposé n'en avoir jamais vu aucune trace dans les pa^ piers de Vinventeur ni ailleurs; que le sieur de Beaumarchais n'en apporte en preuve que les seuls billets qui se rapportent à l'acte du 1*' avril, et qu^ON lui objecte comme frauduleux; lesquels même ON nous assure n'avoir été imaginés après coup que pour répondre à mesure aux objections dont il était pressé dans tous les plaidotjei's et les mémoires^ et pour étayer un acte qu'ON nous dit suspecté de faux, en même temps qu'il est rempli de dol, de fraude et de lésions, quoique l'une de ces suppositions exclue absolument l'autre ; de plus, comme ON avoue n'avoir jamais rien su de ce qui s'était passé entre les contractants, et n'avoir trouvé depuis qu'ON est légataire en possession aucun renseignement sur ces affaires secrètes : ce qui rend nos conclusions bien vigoureuses contre l'acte ; et comme ON nous atteste en outre que si le sieur de Beaumarchais a d'autres écrits de M. Duvemey, ON peut dire mns témérité quil se gardera bien de jamais les joindre au procès ; ON se flatte,' nous nous flattons, et nous estimons que le sieur de Beaumarchais doit perdre avec dépens ledit procès au parlement d'Aix, comme ON sait qu'il l'a perdu à la commission, au rapport du conseiller Goêzman. Eh! comment pourrait-il ne pas le perdre encore? Un ancien colonel dragon, nous honorant de ses pouvoirs, n'est-il pas inexpugnable avec de tels moyens, de tels défenseurs? etc., etc. Et adoraveruni draconem qui dédit potestatem bestiœ..., dicentes : Qui similis draconi et bestiœfet quis polerit pugnare cum eis? (Apoc., cap. xin, v. 4.)

MÉMOIRES

En effet, ne semble- t-il pas, en lisant tout ceci, que cet arocat, frappé de la force irrésistible de lacle qu'il combat, de la plénitude et du poids de mes preuves, comparées au creux sonore, au ride effrayant des siennes, n*ait fait suivre son redoutable aveu de tous ces on dit pitoyables que pour m'inviter, en m>xpliquant de plus en plus, à couvrir mon ennemi d'un opprobre ineffaçable ? Je vous ai compris, souuignés ! et je l'ai fait. Vous venez de voir mes preuves sur la liaison, sur le commerce intime et non interrompu qui fut entre M. Duverney et moi. Tout est prouvé, tout est dit de ran part.

Maintenant, monsieur le comte, ajoutez un mol à tout ce qu'il dit; et, montrant votre turlutaine organisée sur son air accoutumé, répétez-nous encore pour toute raison :

A la vérilé, je ne sais rien de rien, mais Tacte du i" avril est faux; le contrat viager est fattx ; les quittances relatées sont fauuet; le traité de société est faux; la remise des pièces est fausse; les lettres à l'appui sont fausses; le commerce ostensible est faux; les billets familiers sont faux; les billets mystérieux sont faux; son esprit est faux; ses arguments sont faux; son cœur es! faux ; l'or de sa poche est faux ; ses bijoux, ses diamants sont faux ; tout enfin en lui est faux ; tout est faux/}e dis faux, faux, faux. M'entendez-vous ?

— 11 est joli votre air, et vous jouez avec goût de la manivelle ! Mais vous vous échauffez ! Savez -vous bien que vous avez là dans lo sang une singulière jaunisse ? elle vous fait tout voir du fond de sa couleur. Je crains, monsieur, qu'après voii*^ avoir beaucoup tourmenté, celle maladie ne vous rofito un peu d'argent î Et vous l'aimez, l'argent ! Prenez parde !

Reposons-nous, lecleur; et que la marche inégale, les écarts et les tons brisés de co mémoire ne nous arment pas contre sa solidité ! Soyons de bonne foi : me lirez-vous sans quelque amorce? Faut-il, parce qu'on a raison, donner des vapeurs à son lecteur, et faire sécher d'ennui les magistrats ? L'ur état n'est que trop pénible ? Sans doute il e<t commode aux avocats de se faire ordonner d'être simples ! Alors un sousxicjné peut être lourd impunément pour le comte de la lilarhe : que lui importe? Mais moi, je ne le dois pas, car il s'agit de moi. J'ai besoin qu'on me lise; et, forcé par le sujet à devenir long, ce n'est qu'en éveillant l'atlenlion que je puis espérer d'être lu. Mais ce nVsl pas le ton ici, c'est le fond qu'il faut juger.

Je connais deux nations rivales, et se disputant à peu près toute la gloire humaine. Chez l'un de ces peuples, j'ai vu les actes les plus fous, les plus extravagants, se faiiv avec un ton de réflexion et de gravité qui en imposait longtemps au vulgaire: pendant que l'autre peuple, d'un air inaltentif et léger qui ne tenait personne en garde, allait solidement au but, et gagnait en souriant le plus grand procès de l'univers. Chacun met à ce qu'il fait l'empreinte de son caractîre.

Si donc vous n'êtes pas trop mécontent de la façon claire et sans faste dont j'ai justifié ma conduite en

cette première partie, encore un peo d^enniii, lecteur : il ne vous restera rien à désirer sar celle de moo adversaire, ni sur aucun des points de cet affreux procès, lorsque vous aurez lu ma seconde partie, intitulée les Buses du comte de la Blacke,

SECOM*: PARTIE.

LES RCfES DU COVTC DE LA ILACHE.

L*avantage du noble n'est pas d'être juste, c'est le devoir de tous; mais d'être assez avantageusement placé sur le grand théâtre du monde pour pouvoir s'y montrer généreux et magnanime. Ainsi l'honune de nom qui transporterait la bassesse et l'avidité dans un état dont l'honneur est la base, dans un état qui n'a de défaut que de porter trop loin peut-être les conséquences de ce noble principe, en perdrait bientôt les avantages; et l'opmion publique, juge le plus rigoureux, le ravalant au-dessous de ceux que le hasard ou la fortnoe avail mis au-dessous de lui, ne tarderait pas à lui prouver qu'un nom connu n'est qu'un fardeau pour celui qui l'a dégradé par une conduite avilissante.

A quoi tend cet exorde ? dira le comte de la Blache.

— C'est qu'on m'a rendu, monsieur, que tous disiez dans Aix, avec ce dégagement dédaigneux d'un grand homme humilié du plus vil adversaire : c Ne suis-je « pas bien malheureux ! il n'y a qu'un Beaumarchais « au monde ; il faut que le sort me l'adresse ! »

Non, monsieur le comte, non: ce n'est pas le sort qui vous adressa ce Beaumarchais. Les deux serpents qui vous rongent le cœur, l'avarice et la haine, vous ont seuls mis sur les bras ce redoutable adversaire.

Quoi ! il n'y aura que deux vilaines passions hors de l'enfer I pendant vingt ans votre cœur s'en sera gorgé î et vous êtes surpris qti'il en sorte quelque angoisse! Quand on donne imprudemment asile à de tels hôtes, on mérite au moins d'en être tourmenté. Jugez quand on les encense î

Ce Beaumarchais, que vous ne feignez ici de mépriser que pour masquer la frayeur qu'il vous cause, il ne vous cherchait pas; et votre sottise est de l'avoir méconnu en vous attaquant à lui î Mais voyez comme nous sommes loin de compte : pendant que vous êtes asseï vain pour croire vous commettre en vous mesurant avec lui, potir ne pas payer quinze mille francs, il a la fierté de gémir de la nécessité de descendre à votre ton pour vous les demander : et si son honneur n'était pour rien dans le procès que vous lui faites, il y a longtemps que le roturier peu rirhe, humilié de plaider aussi longtemps contre vous pour un objet si méprisable, aurait jeté sa quittance au noble millionnaire, qui Taurail ramasstHî.

Ne vous targuez donc plus d'être homme de condition, dans la crainte que les gens qui ne connaissent pas les vertus distinct ives de la noblesse ne viennent à la haïr, à la calomnier, en voyant votre conduite avec moi. Contentez-vous de plaider comme légataire et non comme noble ; et ne répandez plus sur le premier état

HÉMOIRES.

des hommes une flétrissure qui n*est pas due à votre nnissance, mais à votre caractère.

Je me suis souvent fait cette question : Le comte de la Blache me hait-il parce que je ne veux pas qu il me ruine? ou voulait-il me ruiner parce qu*il me haïssait? Voilà tout mon embarras sur vous. Pour décider la question, il faudrait descendre en votre âme. Eh ! qui l'oserait ? il faudrait y voir quelle passion y domine le plus, Tamour ou la haine : la haine de ma personne, ou Tamour de mon argent. Essayons.

M. Duverney nous a tous deux aimés, l'un austérement, Taulre avec faiblesse : moi comme un homme, et vous comme un enfant : il s'est trompé sur l'un de nous deux. Voyons sur lequel il a fait cette grande faute.

Il ne me connaissait pas : j'errnis dans le monde, il m'a rencontré. Fixant sur moi son a>il attentif, il a cru me trouver du caractère, une certaine capacité, le coup d'œil assez juste, et les idées assez mâles et grandes ; il m'a confié tous ses secrets, ses chagrins et ses affaires. Il m'a plutôt estimé que chéri. Depuis sa mort, éprouvé coup sur coup par tous les genres d'infortunes, jeté dans le grand tourbillon du monde et des affaires, et nageant toujours contre le courant, je ne suis plus assez inconnu pour qu'on ne puisse apercevoir déjà si, dans le trouble ou le travail, dans le bonheur ou l'adversité, j*ai démenti son opinion et déshonoré son jugement.

Plus faible à votre égard, monsieur, après vous avoir enlevé à vos nobles mais pauvres parents, vous avoir adopté comme un fds, avancé de son crédit et soutenu de tout son or dans le service, il a fini par dépouiller jK)ur vous sa Himille entière, sous le vain espoir qu'élevé par ses soins du fond de la médiocrité jusqu'à la plus haute fortune et le grade le plus honorable, cet nrrière-neveu respecterait sa mémoire, et deviendrait le père et le soutien de cette même famille qu'il vous n sacrifiée ! Grâce à lui, vous voilà maréchal de camp, et je veux croire que vous avez dû l'être, puisqu'en effet vous l'êtes ! M;iis comment avez- vous reconim tant de bienf.iits? Quelle conduite avpz-vous tenue envers vos parents et les siens? J'ai vu son espoir sur vous de son vivant : je les ai tous entendus depuis sa mort.

Les pauvres, et ceux qu'il comptait doter par vous, regardant comme la juste punition de votre dureté d'avoir en tête ce fier adversaire qui vous a tant fait avaler le poison de votre injustice, m'ont tous écrit j)Our me supplier de mettre leurs droits sous l'égide du mien en vous faisant connaître.

Les riches, enchantés de votre sol lise, ont cru trouver, dans mes fiéres répliques, la vengeance de toutes les petites noirceurs et continuelles intrigues qui les ont écartés d'un oncle utile, et vous ont mis à leur place au centre de sa succession.

Mais éloignant de cet écrit ce qui est étranger à la défense de mon honneur, quand j'aurai montré quel homme vous fûtes en tous les points de nos démêlés,

j'en aurai dit assez pour qu'on soit en état de juger laquelle de nos deux âmes est la roturière, lequel de nous deux est Thomme petit et vil ; enfin lequel a jus« tifié ou démenti l'estime et l'adoption de notre commun bienfaiteur.

Le 9 mars 1770, au plus fort de la discussion des intérêts qui ont fondé l'acte du 1" avril suivant, j'écrivis à M. Duverney une lettre devenue d'un si grand intérêt par son rapport intime à tout ce que j'ai dit plus haut, et qui jette un si grand jour sur ce qui me reste à dire, que je ne puis m'empêcher de la rapporter presque en entier.

« Ce 1) mars 1770,

« J'ai lu fort attentivement. Mon bojc ami (j'espère « à présent que mon bon ami ne choque plus personne, (c et que la grande induction qu'on a tirée contre moi « de ces expressions familières est dans la fange à l'in- « stant qu'on lit ceci), j'ai lu fort attentivement, mon « BON AMf, les corrections que vous avez faites à notre « acte sous-seing privé. Mais quelque chose que vous «t puissiez dire, je ne sortirai pas de société pour les

< bois. Je vous réitère l'offre que je vous ai déjà faite (c de vous laisser le tiers en entier pour vous seul «f (voyez à ce sujet ma lettre (lu 9 janvier précédent) ; « et prenez le temps qu'il vous plaira pour më rem» « bourser, ou bien mettez-moi en état de suivre tout « seul, par un fort prêt d'argent, à des conditions qui « me dédommagent. Vous étiez assez de cet avis l'autre « jour ; mais je ne puis soutenir qu'en cas de mort « vous me plantiez vis-à-vis votre M. le comte de la M Blache, que j'honore de tout mon cœur (ah! mon « DieUf oui, je l honore /), mais qui, depuis que je 'ai « vu familièrement chez madame d'H.. , ne m'a jamais « fait l'honneur de me saluer, (f^' oubliez pas, lecteur, « quil y avait alors près de onze ans que le comte de « la Blache ne me saluait plus; ceci trouvera sa place.) « Vous en faites voire héritier ; je n'ai rion à dire & « cola. {Je savais donc fort bien que M. de Falcoz était « son héritier : il ne faut pas l'oublier non plus,) Mais « si je dois, en cas du plus grand malheur que j'aie à « cr.iindre, être son débiteur, je suis votre serviteur « pour l'arrangement ; je ne résilie point. (Je connais^ « sais donc très-bien dès ce temps-là Vhomme avec qui « la fortune m'a mis depuis aux prises, et je m'en ex- « pliquais assez librement, comme on voit.) Mettez-moi « vis-à-vis mon ami Mézieu, qui est un galant homme, A et à qui vous devez, xon box ami, des réparations « depuis longtemps. (Depuis longtemps, lecteur; cela « est essentiel à retenir). Ce n'est pas des excuses qu'un « oncle doit à son neveu, mais des bontés, et surtout if DES BIENFAITS, quaud il a senti qu'il avait eu tort « avec lui : je ne vous ai jamais fardé mon opinion là- « dessus. (Lecteur, vous en aurez la preuve à l instant.) « Mettez-moi vis-à-vis de lui. Ce souvenir que vous lui « laisseriez de vous, lorsqu'il s'y attend le moins (i7 y K avait en effet plus d'un an que je n'avais vu M. de « Mézieu), ce souvenir... élèvera son cœur à une re-

< connaissance digne du bienfait, etc. »

MÉMOIRES

Voilà les phrases qui, à la vue de ces ledres, chez mon notaire, en 1770, avant le procès entamé, ont mis le légataire en fureur, et lui ont fait dire, avec quelques gros jurons : « Que si j'avais jamais cet argent, « dix ans seraient écoulés avant ce terme, et que j*au- « rais été vilipendé de toute manière auparavant. »

Ah ! monsieur de Beaumarchais, vous vouliez ouvrir son cœur pour un héritier naturel! Des bienfaits à M. de Mézieu ! à ce neveu qui avait été si utile à rétablissement de rÉcole Militaire! des bienfaits aux dépens de l'arriére- petit-neveu Falcoz, qui voulait tout envahir! Dix ans de dénigrement public: lecteur, il m*a tenu parole ; en voilà déjà huit de passés.

Tel est donc le grand motif de la haine, le punctum vitœ de toutes les injures qu'on m'a faites et dites dans les deux procès dont le comte de la Blache fui l'auteur ou l'instigateur : il n'y a fils de bonne mère, en France, qui n*ait appris par mes mémoires dans quel abime de malheurs ce haineux héritier m'a voulu plonger, et comment il s'entendait avec ses amis Goezman et Marin pour les combler, s'il eût été possible, et comment il ne se lasse pas encore d'en boire la honte et le déshonneur public.

Lecteur, examinez, je vous prie, ce que le comte de la Blache répond à ma^ettre du 9 mars, après l'avoir rapporté (page 50). Voyez avec quel'.e force de raisons et de preuves il en détruit la véracité :

« 11 est clair, dit-iU que cette lettre a été faite après « la mort de M. Duvernev. (Vom allez voir comment • cela est clair ; iuive>-le bien.) Les lettres des 8 fé- « vrier, 24 juin et 11 octobre 1709 trouvées sous les « scellés, la sécheresse des billets de Bl. Duvernev, « l'extrême disproportion d'Age, d'état, de condition, « d'occupations, tout uksiontre qu'il n'v avait jamais ku

« la moindre FAMILIARiTK IMHE M. DuVERXKY ET LE SIEUR

«( DE Beaumarchais. D'où aurait-il donc su que M. Du- « verney faisait le comte de la Blache son héritier ? « {Les preuves en vont fourmiller.) Confie-t-on à des « étrangers le secret de ses dernières dispositions? « {Et de cela aussi.) .\urail-il osé donner des leçons ù « M. Duverney, et s'initier dans les secrets de la fa- « mille, si même il était vrai qu'il y eut quelque légère « discussion entre l'oncle et le neveu ? »

— S'il est vrai qu'il y eût quelque légère discussion ? Non, monsieur le comie de la Blache , il n'y en avait plus lorsque j'écrivais cette lettre en 1770, parce que ce neveu, qui n'avait jamais désiré la fortune, mais les bonnes grâces de son oncle, était contrnt de les avoir recouvrées, et ne désirait rien au delà.

Mais vous qui feignez ici de révoquer ces discussions en doute, vous savez bien que dix ans avant l'époque de 1770 il y en avait eu beaucoup ! Vous savez par l'intrigue et les ruses de qui ce neveu, homme du plus grand mérite, chef des études de l'École Militaire, et l'auteur de son code tant estimé ; vous savez par quelle intrigue il se vit écarté de son oncle, à l'instant où le testament se faisait ou qu'il était prêt à se faire : car cet acte a précédé de dix ans la mort du testateur ; et

vous n'ignorez pas non plus par le courage et les travaux de qui ces deux hommes si dignes de s'aimer forent raccommodés !

Ce jeune homme si dédaigné, qui n'avait jamais », selon vous, aucune familiarité avec M. Ihnfemey, dès 1761 osa seul tenter ce grand ouvrage ! car la trame de votre intrigue avait été si bien t issue et tellement serrée, que personne autour de l'oncle n'osait plus lui parler du neveu. Et ce jeune homme tout seul, que M. Duvernev avait initié dans les secrets de sa famille,

et qui osait déjà lui donner des leçons, suivant vos termes (page 50), mais qui dans les miens ne voulait autre chose que prouver à M. Duverney qu^on lui en imposait sur le compte de son neveu , ce jeune homme, qui savait dès ce temps que M. Duverney faisait le comte de la Blache son héritier, et que cet héritier en herbe écartait tous ceux qui pouvaient avoir droit à l'héritage du grand-oncle, opposa son courage à l'injuste colère de M. Duverney contre son neveu. Pendant ce temps à la vérité, le négociateur fut si bien soutenu par les soins que M. de Mézieu se donnait en Bretagne pour les affaires de M. Duverney, qu'au retour du neveu, le jeune homme en question parvint à le remettre dans les bras de son oncle.

Et comme les seules réponses du légataire universel sont de toujours nier les faits, jusqu'à ce qu*enGn la preuve et la confusion publique, arrivant à la fois, le fassent tomber dans la rage mue, en le réduisant au silence, entre dix lettres que M. de Mézieu écrivit de Bretagne en 1761 au négociateur Beaumarchab, je ne rapporterai que ces fragments d'une seule: ils sont suffisants pour convaincre nos juges et le public de la candeur des imputations du comte Alexandre-Joseph Falcoz de la Blache, appelant, contre son adversaire, Pierre Augustin Caron de Beaumarchais, intimé.

Comme je ne puis de ce pays obtenir assez tôt de M. Paris de Mézieu son aveu, pour publier une de ses anciennes lettres, je lui présente mes excuses de l'imprimer sans sa permission, et je le fais avec d'autanl moins de scrupule, qu'elle ne contient que des clioses inlininient honorables pour lui.

• A Carcê, le 31 dt^erabre 1761.

« Si j'ai eu quelque impatience, monsieur, en ne

« recevant point de vos nouvelles, l'objet la rend excu-

«< sable, et vous êlos plus fait que personne pour en

« juger, puisque personne no cunnait mieux que vous

« le but de mon empressement, et de quel prix il est

«< pour moi. Je crains bien que l'envie de m'obliger

« ne vous éblouisse un peu sur les Disposmoss fato-

« RABLES ou VOLS m'aSSUREZ QUE MON ONCLE EST ACTCELU;- C MENT A NON ÉGARD...

c Vous dites, monsieur, que mon oncle a été bles>é « du point de ma lettre où je lui fais entendre qu'il « est livra à ses entnurs, et qu'il agit par leurs instiça- « lions. Je vous observerai sur cela, premièrement , « qu'en me marquant dans votre lettre, que vous lui « aviez montrée, que vous n osiez lui parler de moi ati^

MÉMOIRES

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tt «I «4

trettient quen particulier, c'était assez me donuer à entendre que votre projet et mes désirs n étaient pas du goût de tout le monde. Vous ne redoutez point les chimères ; et si vos craintes eussent élé sans fondement, vous n'eussiez pas pris des précautions inutiles ; votre dessein cependant ne pouvait être traversé par des gens sans crédit auprès de mon oncle. Vous avez donc pensé qu'il s'en trouvait qui en « avaient, et qui pouvaient en abuser en s*opposant à « mon bonheur, etc.. (Ici trois pages de détail.)

« Je vous suis toujours infiniment obligé, monsieur, •< de tous les soins que vous avez bien voulu prendre •• pour contribuer à ma félicité... Pour vous, monsieur, «* qui n'avez que des envieux à craindre, je ne doute «> pas que vous n'en triomphiez. Ils se lasseront de « vous poursuivre (ils ne se sont point lassés!), et la « vérité sera tout entière en votre faveur.

« J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments les plus « sincères et les plus vifs, monsieur, votre, etc.

« Signé : Paris de Mézieu. •

Qu'on rapproche maintenant la lettre du neveu, datée de 1761, de celle de l'oncle, datée de 1760, que j'ai citée page 564 de ce mémoire, et qui montre avec quelles considération, estime et reconnaissance il m'écrivait déjà, l'on jugera dHin coup d'œil si dès ce temps W. Duverney accordait ou non la plus grande confiance à ce jeune homme tant dédaigné, nommé Beaumarchais; si ce jeune homme était initié dans tous les secrets de sa famille, et s*il s'employait avec succès à rapprocher deux hommes du plus grand mérite, que l'avidité, la haine et l'intrigue avaient séparés.

A cet examen on reconnaîtra déjà cet alerte et rusé légataire universel, qui n'a bien déployé son caractère injuste et dur qu'après s'être fort assuré que le testateur, que cet oncle Alworti ne pouvait venir le lui reprocher, et l'en punir par l'exhérédation, comme un autre Blifil.

Par l'examen de ces deux lettres, on apprendra pour- <{iioi ce désintéressé comte de la Blache a fait, pendant dix ans, les derniers efforts pour enlever à Beaumarchais le cœur et la confiance de son ami respectable.

On y verra la source de la plus noire intrigue à cet égard, et celle des abominables lettres anonymes qu'on ne cessait d'écrire à ce vieillard sur mon compte, et à moi-même sur le sien.

Ou y verra pourquoi, cherchant en vain la paix dans sa maison, il m'avait prié de ne plus le voir qu'en particulier, à des heures convenues, où cet homme, entravé dans les liens d'un esclavage domestique, était obligé de sortir en carrosse par sa grande porte, et de rentrer à pied chez lui par la basse-cour donnant sur le boulevard, pour être libre de me voir ; circonstance invinciblement prouvée par la réponse même qu'il fait à cette lettre du 0 mars 1770, que j'ai rapportée plus haut.

« Quand voulez-vous que nous nous voyions (lui

« demandai-je à la fin) ? car je vous avertis que d'ici

« là je ne ferai pas une panse d'A sur vos corrections. •

A quoi il répond de sa main sur le même papier :

« Ce vendredi.

« Demain entre cinq et six heures. Si je n'y étais « pas, il faudra m'attendre, parce que je sortirai pour

« ÊTRE en liberté. »

11 sortira pour être en liberté ! Il était donc obsédé par l'espionnage ! En liberté de quoi ! de voir en secret le sieur de Beaumarchais, auquel il avait imposé ce devoir pénible, devoir qui faisait regimber ce dernier, parce que ce dernier est un animal fier (et même un peu brutal, dit le comte de la Blache).

De laquelle Gerté, duquel regimbage, desquels devoirs pénibles, duquel mystère, desquels espionnages, desquelles lettres anonymes et noires intrigues domestiques, le lecteur va recevoir des preuves aussi* claires que le jour !

le 8 octobre 1769, c'est-à-dire peu de temps après cette arrivée de Touraine sur laquelle les soussignés ont tant argumenté (page 41), en citant trois de mes lettres ostensibles, j'eus occasion d'écrire à M. Duverney le billet suivant, en lui envoyant par une voie sûre une atrocité anonyme dont je venais d'être régalé. Je prie le lecteur de donner toute son attention à mon billet d'envoi, et à la réponse de M. Duverney, de sa main, sur le même papier. Tout cela est tellement lié à ce qui précède et à ce qui va suivre, qu'on ne peut trop s'en pénétrer. C'est moi qui parle :

« Lisez la belle chienne de lettre anonyme que je « viens de recevoir. Voyez comme vous y êtes traité « ainsi que moi, et dites encore que mes devoirs sont « de vous voir souvent, parce que je vous dois de la « reconnaissance ! Réellement ils croient que nous « machinons quelque chose contre l'i-mérêt de votre «1 SUCCESSION ! Je ne veux plus vous voir avec ce mys- « tére. Ou recevez -moi comme tous vos amis, ou trou- « vez bon que je laisse là mes devoirs. Cela parait être « de la main d'une femme. On viendra encore vous « tourner, vous questionner : quel parti tiendrez-vous? « Celle-ci est encore plus insolente que celle que vous « avez reçue vous-même.

« L'affaire de Tachât de la maison de Rivarennes, • etc. (mai* ne détournons pas le lecteur de Vobjet que <i je traite en ce motnent).,. J'espère que vous allez « brûler l'infâme après l'avoir lue. Je vous avoue « qu'elle m'a ému la bile horriblement à la lecture. « Et je disais : C'est ce chieh de mystère qu'on veut « que je mette à notre amitié qui m'attire ces horreurs : « MON AMI, vous êtes la belle passion de mon âme ; « mais moi j'ai l'air de n'être que votre passion honc teuse ! je ne veux plus de ces devoirs, si je ne m'en « acquitte publiquement, etc.. »

Eh ! que répond à cela M. Duverney, de sa main, sur le même papier ? Ecoutons.

« Ce n'est pas une femme ni une personne seule qui fl a fait la Piici pleine de malice dont on a fait lec«

MÉMOIRES

« ture. On a vraisemblablement eu pour objet d'exami-

« ner quel en serait l'effet. Le silence peut faire croire

« que Ton n'improuve pas Taccusé : cependant on doit

« se taire, ne rien dire; mais se préparer à répondre,

« si l'on allait jusqu'à faire des questions, et s'en

« tenir en ce cas au projet formé, que tout ce qui est

< anonyme ne se lit point, et que Ton jette tout au « feu.

< Les devoirs ne doivent point être interrompus ;

9 mais les rendre moins exacts et moins souvent pour

« l'^ TEMPS.

« Ne conviendrait-il pas que l'on dît à N... et à N... « que l'on a reçu plusieurs lettres anonymes, et que, « conformément à l'usage ordinaire, on les a brûlées ? « d'autant mieux que cette licence, peu honnête, est

« PORTÉE A ex POINT QUI n'eUï JAMAIS d'eXEMFLE, puisqUC

« l'on se met sur le ton de h'éparcner personne, etc. »

Telle est sa réponse :

« Ce n'est pas une femme, dil-il, ni une personne « seule qui a fait la pièce, etc. » (Vous voyez bien, lecteur, qu'il savait, ainsi que moi, à qui s'en prendre !) « Ne conviendrait -il pas que l'on dit que l'on a reçu « plusieurs lettres anonymes ? » (Il en avait donc reçu plusieurs, ainsi que moi ! C'était donc un usage établi, une voie ouverte contre nous ?) « La licence en

< est portée à un point qui n'eut jamais d'exemple ; « on n'épargne personne. » (liilles étaient donc bien noires et bien atroces, ces lettres!) Et puis l'on cherche toute la vie pourquoi tel homme est dénigré, déchiré ! On a cherché qui faisait, pendant mes procès, insérer tous ces articles abominables contre moi, dans les gazelles étrangères ; et c'est après dix ans de patience que racharnemenl d'un perfide ennemi me force enfin de mettre au jour toutes ces horreurs ! Quelle ànie, messieurs ! quelle âme !

Et celte lettre a été jointe au procès dès le principe, et le comte de la Blache l'avait lue chez mon notaire avant le procès, et l'on juge assez qu'elle n'avait fait qu'enflammer sa haine et ses désirs de vengeance I

Allons, monsieur le comte de la Diache ! encore une petite inscription de faux contre celle lellre. Vous en avez tant à faire, qu'une de plus ne doit pas vous arrè 1er en si beau chemin !

Enfin, c'est ici le lieu de rappeler ces trois lettres ostensibles de moi, citées par eux avec fracas (p. 40 et 41).

« Il a été trouvé dans les papiers de M. Diiverney « trois lellres du sieur de Beaumarchais, des 8 février, • 24 juin et 1 1 octobre I7G9. Les voici... >• Quatre pages de coninientaires !

Si j'ai transporté cet objet tout au travers les ruses, c'est (lu'il pourrait bien s'y en rencontrer une innocente, à nous avoir assuré que ces trois lettres sont tout ce qu'on a trouvé de moi sous le scellé de M. haverney, lorsque, par inie di^li action, légère à la vérité, les soussignés HMÙeni^ sans y songer, laissé tomber de leur plume ces petits mois qui n'ont pu m'éçhapper (p. 10) : « On trouve enfin dans les pièces inventoriées

« quelques autres lettres du sieur de Beaumarchais, t les unes sans date, et trois autres datées des 8 fémer, « 24 juin, 11 octobre 1769. •

Par quel hasard ces unes sans date ne reviennent-elles plus du tout dans la consultation, pendant qu'on fait un si grand fracas des trois qui sont datées?

Le comte de la Blache aurait-il donc trouvé dans ces unes sans date, qu'il lient ensevelies, quelque phrase contraire à son plan d'ignorance absolue sur nos liaisons particulières? Pardon, messieurs, s'il m'a donné lieu de lui appliquer sévère ment ce qu^un mauvais plaisant d'auteur a dit trop légèrement des dames galantes! encore un coup, pardon si j'insiste! Mais j*ai toutes les peines du monde à penser que si le comte de la Blache ne montre point une chose, cette chose nVût pas en effet quelque petit besoin de demeurer cachée î

Cependant comme cela ne me f:iit rien, et que je ne voudrais pas qu'une pareille rélicence arrêtât le jugement du procès ; si O.N a ces unes sans date à Âix, et si ON les joint aux pièces, à la bonne heure. Si elles sont restées à Paris dans l'oubli avec certains premiers mémoires, nous nous en passerons. Tout ce qu^ON fera là-dessus sera bien fait ; j'aime à m'en rapporter quelquefois aux gens ; et pourvu qu'ON ne nous retarde pas. je suis content. Reste à guérir maintenant les soussigîiés de leurs inquiétudes pour moi sur ces trois lettres datée de 1709.

Au lieu de se perdre, comme ils ont fait, dans des conjectures vagues et fatigantes, sur des morceaux isolés, dont la chaîne était rompue pour eux qui ne savaient rien de nos afiaires, que ne s'adressaieut-iis à moi ? Je les aurais tirés de peine avec plaisir. J'ai tant et si souven t offert des éelaircissemenis au comte de la Blaclie ! Ne les aurait-il donc refusés que pour se livrer plus à l'aise à ses noires interprétations, et se conserver, en feignant de ne rien savoir, l'affreux droit d'empoisonner tout ?

J'aurais montré, par exemple, aux soussignés cet envoi secret d'une lettre anonyme que je viens d'imprimer avec sa réponse, et je leur aurais dit :

Examinez, messieurs, que le 8 octobre 17C9 je niaudais à M. Duverney en particulier : « Dites encore qu'il «< faut que^'e vous t'oie souvent, parce queye vous dois « de la reconnaissance ! Réellement ils croient que nous c machinons quelque chose contre l'intérêt de volresuc- « cession ! Je ne veux plus vous voir avec ce mystère... fl Ou recevez-moi comme tous vos amis, ou trouve/ « bon que je laisse là mes devoirs... Je ne veux plus de ces t( devoirs si je ne m'en acciuitle publiquement, etc., etc. '

.\ quoi le vieillanl, frappé de voir d;msla lettre anonyme que le secret de nos entrevues élait découvert, m'avait répondu : « Les devoirs ne doivent pas être iit- « terroinpiis; mais les rendre moins exacts et moins (' souvent pour un temps. »

Deux jours après, messieurs, un homme qui l'avail vu depuis peu, me faisant verbalement des reprochesdé négligence de sa pari, voyez que je le charge à monlour d'une réponse vague à ces reproches de négligence, o«

MÉMOIRES

JE DECROIS PAS MÉRITER. (Co sout les temics de ma lettre ostensible du 11 octobre 1769.)

Si je réponds même à ces reproches, c'est que je ne puis dire à celui qui m'en presse : Monsieur, j'ai écrit il y a deux jours en secret à M. Duvorney les raisons de ma répugnance à le voir.

Alors j'aurais fait aux soussignés toutes les questions i^doublées qui suivent sur les trois lettres mêmes qu'ils ont citées.

S'il y avait quatre ou cinq ans, messieurs, comme le dit le seigneur ON, que nous n'eussions plus aucune liaison M. Duverney et moi, pourquoi donc en 1769, c'est-à-dire prés de l'époque de notre règlement de compte, me faisait-il faire sans cesse ou des reproches de le négliger, ou des invitations de V aller voir ?

Pourquoi, dans ma lettre ostensible du 11 octobre, lui écrivais-je : Il me fait des reproches de .négligence de votre part, que je ^e crois pas mériter?

Pourquoi lui rappelais-je, dans celte lettre, que je Vamis vu en juillet plusieurs fois avec r empressement d'un homme qui n avait que peu de jours à rester à Paris?

Pourquoi lui mandais-je encore quv j'allais à Fontainebleau tne mettre au courant de bien des choses dont je lui rendrais compte du 20 au 25?

Pourquoi, dans ma lettre ostensible du 24 juin pièce* dent, pressé de repartir pour la Touraine, lui disais-je qu'il était nécessaire que je le visse avant mon départ ? Pourquoi ma lettre ostensible du 8 février précédent prouve-t-elle quil m'avait fait prier verbalement plusieurs fois de passer chez lui ; mais que, m'y étant présente aux heures où i7 avait du monde, j* avais trouvé sa porte fermée pour moi i

Pourquoi prouve-l-elle encore que ce même jour, 8 février, étant parvenu sans doute à se rendre libre, il faisait courir après moi, pour m'inviter de l'aller voir le soir même, avec tant d'empressement, que sur ses or^ dres on m'avait en vain cherché toute la soirée oii l'on avait cru me rencontrer? (Ce sont les termes de ma lettre ostensible.)

Pourquoi lui mandais-je, à la fin de cette lettre, que s'il me faisait avertir une autre fois, deux jours seulement d'avance, tV me serait bien doux de lui prouver que, cotLis et bieks, personne n'était avec un dévouement plus resi}€ctueux, etc. ?

Pourquoi ces devoirs, qu'il ne fallait pas interrompre, mais rendre moins exacts et moins fréquents pour un tempsy (Ce sont les termes de sa lellredu 8 octobre.)

Pourquoi tout cela, dis-je, s'il n'y avait rien de mystérieux, d'intime, aucune liaison secréle, aucune affaire entre deux bommes qui ne s*expliquaient jamais dans des lettres ostensibles, mais qui n'en couraient pas moins toujours l'un après l'autre en celte même année 1769, à l'instant de se régler, quoique depuis quatre ou cinq ans il n'y eût plus, selon le seigneur ON, aucun commerce entre eux ?

On sent bien que ce seigneur, embarrassé de son ignorance, vraie ou fausse, est obligé de rester la bouche ouverte, et ne s lit que répondre à tout cela. Moi qui

ne ] caclie rien, qui dis tout, je l'explique, en prouvant deux commerces entre M. Duverney et moi, dont le mystérieux est toujours la clef de l'ostensible, ainsi qu'on le voit clairement en rapprodiant mes deux lettres du 8 et du 11 octobre, l'une secrète et l'autre publique, lesquelles démontrent que le seul débat qu'il y eût entre nous venait de ma répugnance pour les conférences mystérieuses et de la sienne pour les visites connues de son béritier.

Ainsi donc, malheureux vieillard ! pauvre Beaumarchais ! il y avait entre vous deux, et dans l'intérieur de la maison, des intrigants alertes et dangereux, à qui rien n'était sacré pour détruire vos liaisons ! Et, quoique mystérieuses, elles étaient donc encore dépistées parles espions, qui feignant de n'en rien savoir, n'en écrivaient pas inoins des lettres anonymes pour essayer débrouiller les deux amis ?

Étonnt'z-vous. après de telles horreurs, que le vieillard, déchiré par les assauts de tant d'intérêts divers qui Se croisaient en lui, ne voulût pas employer de notaire h la confection de notre acte! Étonnez-vous qu'on trouve dans l'un de mes billets du 14 février 1770, rapporté par eux-mêmes (page 49), ces paroles remarquables :

« Puisque mon bon ami craint d'employer son notaire, « A CAUSE DE ces MALHEUREUX ENTouRs, je vaîs commau- « der l'acte au mien, s'il l'approuve : il sera fait demain « au soir, et on lui portera tout de suite à signer. »

Étonnez-vous que la réponse à ce billet, de sa main, sur le même papier, soit : // faut se voir avant de rien ordonner, le temps est trop court !

Nous nous vîmes en effet ; mais il n'accepta pas plus mon notaire que le sien. On croira, disait-il, que je fais un autre testament, et que c'est vous qui me le suggérez. Je ne le puis. El l'acte chemina sous-seings privés, comme il le désirait, et tel qu'il subsiste aujourd'hui.

Triste destinée des vieillards livrés à leurs collatéraux! terrible, mais juste punition de celui qui, trompant le vœu de la nature et de la société, s'éloigna du mariage et vieillit dans le célibat! Son âme s'attriste et se consterne à mesure qu'il sent l'asservissement augmenter, l'esclavage s'appesantir. En vain il voit son avide héritier éloigner ses amis, gagner ses valets, ses gens d'affaire, et tout corrompre autour de lui ! Que lui servirait de s'en plaindre, et de l'en punir par l'adoption d'un autre? 11 ne fait que changer de tyrans. Il aperçoit dans tous l'impatience delà destruction. Lui-même, hélas! l'infortuné, n'a plus la faculté d'niiner aucun de ceux qu'il se voit forcé d'enricliir ! Enfin, dégoûté de tout, il gémit, se tourmente, et meurt désespéré !

Amants du plaisir, amis delà liberté, imprudents célibataires, que ces deux noms, la Blache et Duverney, vous restent dans l'esprit, et vous servent de leçon! C'est le plus terrible exemple à citer d'un pareil as^ervisscment! Mais voulez-vous échappera ses horreurs? devenez pères. Voulez-vous goûter encore dans la vieillesse l'inestimable bien d'aimer? devenez pères : il le faut; la nature en fait une douce loi, dont l'expérience atteste la bonté, pendant que tous les autres liens ten-

MÉMOIRES

dent à se relâcher, celui de la paternité seul se resserre et se renforce en vieillissant. Devenez pères : il le faut. Celte vérité chère et sublime, on ne peut trop la répéter aux hommes ! £t le douloureux souvenir de mon respectable ami m'en rend le senliment si vif en ce moment, que je n'ai pu me refuser de le verser sur mon papier.

Cependant tout ce que je viens de dire e^t la réponse à celte question des soussignés et du légataire (p. ÔU) : « Par quelle raison M. Duverney aurait- il craint son f notaire? » dont je leur ai promis l'éclaircissemenl, page 570 de ce mémoire.

A mesure qu'on avance, le tableau se nettoie. On voit que touts'enchaine : on y voit comment Fade du i*' avril, les lettres à l'appui, celles qui n'y ont pas de rapport, leur mystère, celui de nos conduites, l'esclavage du testateur et les intrigues de Thérilier, ont une telle connexion, se prêtent une telle force, qu'elles ne sauraient plus être ébranlées par cette foule de noirceurs que je nomme, avec le plus de modérations que je puis, les Ruses du comte de la Blache.

Elles s'étendaient à tout, ces ruses! Dans ce même temps, le légataire, ayant ou croyant avoir à redouter quelque chose du sieur Dupont, exécuteur testamentaire désigné dans le testament de son oncle, avait si bien fail son thème et tramé son intrigue, que la porte de M. Duverney lui fut entin fermée, et qu'on voulut forcer ce vieillard à nommer un autre exécuteur.

Cet oncle gémissait en secret avec moi de ces persécutions, qu'il n'avait plus la force de repousser!

Et toutes ces choses sont encore constatées dans mes lettres des 25 et 26 octobre 1770 à Texéculeur teslamcnlaire, longtemps avant qu'il y eût un procès entre moi et riiérilier Duverney.

Dans ma lettre du 25 octobre, je mandais à cet exécuteur :

« Je ne me suis pas d'abord adressé à vous, monsieur, « parce que la cruelle maladie qui m'a tenu au lit tout « l'été ne m'a pas permis de recevoir aucuns d'jtails sur « les derniers moments de M. Duverney, et que j'avais c de fortes raisons de penser que, s'il avait un lesla- « ment nouveau, l'embarras de son exécution devait re- * GARDER UN AUTRE QUE VOUS. (J'élais bien inilii' comme on « voit, dans les secrets de la /(imi7/e.) Sa mort prêcipilce, « qui a dérangé tant de petits projets, laisse au moins « à la tète de ses affaires un homme, etc..

« Signé : Carox de Beaumarchais. •

Dans ma lettre du 2G octobre, au même, on lit : « Ah ! monsieur, que de petites noirceurs ! que din- « trigues, que de lettres anonymes! que de peines on « s'est données autour de ce pauvre vieillard pour l'en- « velopper! Sa politique n'allait pas jusqu'à me dissiniu- « 1er cette espèce d'esclavage. J'en ai dans ses lettres des « preuves certaines. A Tégard des choses que M. de la « Blache dit tenir de son grand-oncle, il ne faut se fier à < cela qu'avec de bonnes restrictions mentales. J'ai vu « cet oncle, dans le temps même où il n'osait pas vous

« recevoir, dans le temps qu'il semblait le plus outré M contre vous, gémir avec moi des soins qu*on prenait « pour lui noircir la lète, et éloigner son cœur de ce « qu'il avait le plus aimé, etc., etc. » (Cet onde ne me cachait donc pas plus ses chagrins que ses affaires.) Et que répondit à cela l'exécuteur testamentaire, homme aussi prudent que sage et circonspect? (Je ne veux rien cacher.)

• Ce â6 octobre 1770.

« J'ai, monsieur, assez de discrétion, et j'aime assez c la paix, pour garder pour moi seul la lelfre que vous ff m'avez fait l'honneur de m'écrire hier au soir.

« Je connais tout le mal quon a voulu me faire... » (Ih ! comment ne Taurait-il pas connu, puisqu'on a trouvé dans les papiers du vieillard un testament commencé, duquel il était exclu?)

« — Je connais tout le mal qu'on a voulu me faire: « je n'en ai que peu ou point de ressentiment, et je fais « en sorte de ne m'en pas occuper... Je voudrais poua voir jouer dans votre affaire le personnage de conff ciliateur. Je m'y prêterais peut-éire, si M. Duverney fl m'avait fait la plus petite ouverture sur les aQaires « que vous aviez avec lui ; il a voulu que ce fût un se- « cret pour moi, etc..

« J'ai pensé, même avant que vous ne le disiez, que c s'il avait vécu trois mois de plus, on n*aurait trouvé « aucune trace des choses qu'il faut aujourd'hui que « vous mettiez au jour. Il a été surpris par la mort, «I pour nous donner l'avertissement qu'il est des affai- « res qu'on ne doit jamais remettre au lendemain. Je

Ki CONNAIS ASSEZ CELLES QU'iL VOUS LAISSE A DÉMÊLER AVK « SON HÉRITIER, HUR QUE JE NK VEUILLE PAS T JOCEI

tf UN RÔLE ; je VOUS prie donc, monsieur, de ne pas me « presser sur cela, etc.

« Signé : Dupont. •

Et ces lettres aussi, je les joins au procès : car tout fait concours de preuves en cette défense. Qu'il ose les attaquer, ces preuves, il me fera plaisir.

Voilà comment il avait l'art d'écarter du testateur tout ce qui lui faisait ombrage; et voilà comment, le suivant de ruse en ruse, je parviens à démasquer par deiirés ce légataire intéressé contre qui je plaide depuis huit ans.

Ou voit par ces aveux d'un homme honnête, et qui jugeait froidement alors, dans quelles dispositions atroces était à mon égard ce vindicatif héritier, et par quelle voie il entendait déjà satisfaire la haine invétérée qui lui faisait dire ingénument quelquefois : € Depuis « dix ans je hais ce Beaumarchais comme un amaot « aime sa maîtresse! » A quoi je n'ai pu m'empécher d'appliquer la réflexion suivante (page 540 de mon niémoire au conseil) ;

« (Juel horrible usage de la faculté de sentir, et quelle « âme ce doit être que celle qui peut haïr avecpassiou « pendant dix ans ! Moi qui ne saurais haïr dix heures « sans être oppressé, je dis souvent i Ah ! qu'il ^

HÉHOIRRS.

« malheureux ce comte Faïcoz ! ou bien : Il faut qu^il « ait une âme étrangement robuste I • Et tous ces nouveaux traits, comme on le voit, méritaient bien d'être placés dans un recueil intitulé les Ruses du comte de la Blache.

Entin, voilà BI. Duverney mort, à mon grand regret, et son légalaire en possession, à son grand plaisir. Tout ce qui précéda cet instant fut l'eflet de sa frayeur : tout ce qui Ta suivi esl celui de sa vengeance et de son avarice.

Je sais bien qu'il déprécie autant qu'il peut la fortune do ce grand-oncle en en parlant, pour nous apitoyer, bonnes gens, sur son pauvre héritage! Et cependant s'il est riche, s'il figure, tout ce qu'il a dans le monde, il le tient de la munificence de ce généreux parent: oui, de lui seul. — Qu'a viez-vous sans lui de votre chef? — Ma noblesse. — Eh ! vous la traîneriez, monsieur, si son or ne l'avait pas richement rehaussée, et si tout son papier n'eût pas renforcé votre parchemin.

Mais ne vous a-t-il laissé de quoi soutenir noblement votre nom que pour le dégrader après lui par des vilenies, et pour souiller le sien, que vous deviez vénérer? Laissons cela ! mon cœur s'indigne, et je sens que j'irais trop loin. Mais aussi se voir appeler fripon, faussaire, etc , pendant dix ans, par un tel homme! Qui pourrait le soutenir?

Tous ceux qui ont du sang aux ongles, et qui voient ce qu'il m'a fallu de patience, de force et de courage pour soutenir et repousser tous les maux qu'il m'a faits, sentiront bien que j'ai raison! Mais laissons cela. Je passerai sous silence tout ce qui lient «u funeste instant de la mort de mon respectable ami. Je tairai comment le comte de la Blache s'est emparé de ses derniers moments, et comment mes tilres ont disparu du secrétaire, parce que, n'ayant point de preuves légales à donner de ce fait, il faudrait toujours en revenir ou problème que j'ai proposé, page 551 de mon mémoire au conseil, où il faut le voir en entier : c'est le gâter que l'extraire.

Je passerai sous silence les inductions que je pour- ^ rais tirer de tous ici procès qu'il a faits ou soutenus . contre tout ce qui tenait à M. Duverney. J'en ai cité de . faibles échantillons (page 358 de ce même mémoire au conseil), sur des portraits légués à M. de Brunoy. Le . seigneur ON les a niés, parce que c'est la seule façon s du seigneur ON de convenir des choses. Et moi qui n'en veux pas reparler ici, je le pourrais pourtant bien, parce que le fait est vrai, que la preuve, les dits et contredits à ce sujet sont consignés aux papiers de l'inventaire Duverney ; mais comme, après l'inscription de faux où je veux le réduire enfin, nous aurons un autre petit procès dans le genre criminel ensemble, et qu'alors j'aurai plus d'un droit acquis de consulter les Papiers Duverney, je ne manquerai pas d'en extraire ce Cait, ainsi queplubieurs autres que je rt serve aussi pour Ce temps-là.

Ses autres ruses à mon égard sont si connues, qu'il

BKAiniÂBUlAlI,

suffira de les rappeler en bref, et de citer les pages de mes mémoires où l'on peut s'en assurer, et les voir établies dans le plus grand détail.

Nous plaidions aux requêtes deriiôtel. < Mon adverc saire, sentant bien que le fonds du procès ne pré- « sentait aucune ressource à son avidité, employait « celle de jeter de la défaveur sur ma per^onne, pour « tâcher d'en verser sur ma cause. En conséquence, il « allait chez tous les maîtres des requêtes, nos com- « muns juges, leur dire que j'étais un malhonnête t homme. Il leur donnait en preuves que Mesdames, qui a m'avaient autrefois honoré de leurs bontés, ayant ref connu depuis que j'étais un sujet exécrable, m'avaient « fait chasser de leur présence... » Mais il faut lire toute cette abomination dans mon troisième mémoire sur le procès de Goëzman.

On y verra comment j'obtins de Mesdames une attes* tation de probité ; comment il essaya de la détruire par une infernale intrigue ; et comment, sur ce fait, il me donnait à Paris pour faussaire, afin de rapprocher ce prétendu faux de celui dont il voulait qu'on suspectât l'acte du 1" avril, et gagner son procès par cette ruse. Enfin, on y verra comment l'indignation ranimant ma lorce épuisée par le travail et la douleur, je l'ai couvert du dernier opprobre à cet égard, en publiant les preuves de son infamie. (5* mém. Goézm.)

Un autre incident, plus grave encore que l'attestation 'des princesses, arrivé pendant les mêmes plaidoiries des requêtes de l'hôtel, mériterait bien d'être placé dans ce recueil ingénu des ruses ! Mais comment le traiter, comment le peindre? Il est si subtil, si délié, qu'il se perd sous la plume et s'évapore à la diction !

Les grands traits sont aisés à rendre; on lit le fait, un coup de pinceau large y suffit. Mais quel art il faudrait pour bien développer une de ces noirceurs filées, distillées, superfines, la quintessence de l'âme et le caramel des ruses; de ces noirceurs enfin qui, naissant d'une foule de combinaisons, de préparations ignorées, frappent un coup d'autant plus fort, au moment qu'elles éclatent, qu'on peut moins en saisir, en montrer, en prouver sur-le-champ l'odieux assemblage. Essayons cependant d'ébaucher celle-ci, qui m'aurait enlevé le gain de la cause et m'eut déshonoré tout d'une voix, si mon bonheur ne m'eût conduit ce jour-là même à l'audience. Voici le fait.

L'avocat du [comte de la Blache (M* Gaillard) avait prié le mien de lui confier encore une fois l'acte du 1" avril et les lettres de M. Duverney. Gelui-ci m'en parle, en m'assurant que cela est sans risque, et m'engage de m'y prêter : après quelques refus, je n'y consens qu'à la condition que ce sera moi-même qui les remettrai à M* Gaillard. Il les reçoit de ma main : les pièces restent cinq jours dans les mains ennemies ; on les rend à mon avocat : mais, peu de temps après, ce moulin à paroles de Gaillard, plaidant avec la plus grande indécence, aux requêtes de l'hùtel, contre moi présent et souffrant tout, pendant que le comte de la Blache ricanait dans un coin avec un petit solliciteur de

MÉMOIRES

procès, nommé Chalillon, qu'il a élevé depuis à la dignité de son compagnon d*armes à Aix, j'entendis Cailr lard articuler ces mots :

« Messieurs, une preuve décisive que les billets du « çieur de Beaumarchais ont été appliqués après coup « sur d'anciennes lettres de M. Duverney, c'est l'obserc vation que nous avons faite sur celui du 5 avril, au- « quel M. Duverney, dit-on, a répondu : Voilà noUe « compte signé, »

L'avocat se fait donner cette lettre ; et la montrant à l'audience, dit à haute voix (et moi, Beaumarchais, je prie le lecteur de lire ceci avec bien de l'attention) :

« Messieurs, la cour saura que M. Duverney, en en- « voyant autrefois ce billet, avait écrit au bas du pa- « pier, comme c'est assez l'usage, ces mots : M. de € Beaumarchais, Je remarquerai d'abord qu'on n'écrif rait pas ces mots indicatifs de l'homme à qui Ton « veut envoyer une lettre, si elle était une réponse écrite f sur le même papier ; ce qui prouve déjà que le billet « n'est pas une réponse, mais une première lettre.

t Or, le sieur de Beaumarchais, en abusant depuis

• de ce billet, pour y appliquer après coup une pre^ « mière lettre, ne s'est pas aperçu de ces mots écrits « par M. Duverney au bas du papier : M. de Beaumar- « chais. Voulant donc cacheter le billet qu'il venait de « forger après coup, pour lui donner au moins Tair c d'avoir été envoyé, il a couvert imprudemment une « partie de ce mol M, de Beaumarchais avec sa cire à* « cacheter ; de sorte que lorsqu'il a déchiré le papier « pour rouvrir ensuite sa lellre, la moitié du mot « Beaumarchais est restée ensevelie sous le cachet.

fl Or, vous jugez bien, messieurs, que si le sieur de ¥ Beaumarchais eût réellement écrit, cachelé et envoyé « sa lettre à M. Duverney avant que celui-ci y eût fait « la prétendue réponse : Voilà noire compte signé, le c moi Beaumarchais, écrit en répondant i)ar M. Duver- « ney, au bas du papier, ne se trouverait pas à moilié « couvert et emporté par un cacliet supposé mis avant

• que ce mot fût écrit.

« Donc le cachet qui couvre l'écriture a été mis après f coup par le sieur de Beaumarchais ; donc ce billet a « été composé après coup, sur un ancien billet de « M. Duverney; donc celui de M. Duveriiev n'en est t pas la vraie réponse; et par suite de conclusions, « donc ces mots : voilà notre compte signé, n'appar- « tiennent pas à l'acte du t" avril ; donc cet acte est « frauduleux; donc il doit être déclaré nul. Cela est-il « prouvé, messieurs? »

A l'instant il s'élève un nmrmure général, et l'argument parait si fort, que tous les juges veulent voir le mot Beaumarchais couvert et emporté par le cachet.

Étonné de ce que j'entends, je supplie à mon tour qu'on me fasse passer le billet, ne pouvant concevoir quel était ce mot couvert par un cachet dont on tirait une si tranchante induction contre moi.

Le billet m'arrive enfin : je regarde le mol Beaumarchais, et je reconnais au coup d'œil (jue ce mot n'est pas de la main de M. Duverney. J'arrèle à l'instant l'au-

dience, en suppliant la cour, avant de passer outre, d'ordonner que ce mot Beaumarchais soit bien examiné, parce que je soutiens qu'il n'est pas de récriture de M. Duverney et qu'il y a de la supercherie. M* de Junquière, mon procureur, s'approche, regarde, et s'écrie :

« Messieurs, que penser de nos adversaires, .qui ne « veulent pas voir la main de M. Duverney au bas de « l'acte où elle est, et qui, par une double ignorance, « ou plutôt une double ruse, s'obstinent à la voir id où « elle n'est pas ? Le mot Beaumarchais, messieurs, est a de ma main; c'est moi qui l'ai écrit, il y a quinze « jours, pour coter ce billet de mon client par son « nom, comme étant une pièce capitale ; et j'en offre la • preuve. »

On passe aux opinions, et il est ordonné que, sans déplacer. M* de Junquière écrira sur le bureau, plusieurs fois couramment, le mot Beaumarchais pour le confronter avec celui du billet. Junquière écrit; le billet lepasse à la confrontation, et tout le monde alors convient que le mot est bien de Junquière et non de M. Duverney ; et que Gaillard en impose ou ne sait ce qu'il dit...

— Oh! que pardonnez-moi, messieurs, il le sait bien! et il le sait si bien, que je prends à mon tour son argument, et je dis :

Puisque le mot Beaumarchais, qui n'est pas de M. Doverney, mais écrit depuis quinze jours par M* de Junquière, est néanmoins couvert par un cachet, et déchiré, j'en conclus bien plus justement que Cailhri, que mes pièces ayant été confiées amicalement depuis peu aux adversaires qui les ont gardées cinq jours, ù ont aperçu ces mots, M. de Beaumarchais, au bas do papier; et que, les croyant ou feignant de les croire de M. Duverney, ils ont eu la mauvaise foi de couvrir mon nom de cire, et d'en enlever la moitié, pour tourner, en plaidant, leur supercherie contre moi. Et ce billet, mes-ieurs, qui leur fait si grande peine à cause de ces mots de M. Duverney : voilà notre compte signé, renwr- (juez qu'ils lui ont fût subir toutes sortes d'indii^jes l'preuves, et même celle du feu, dont il porte encore Tempreinte et la roussissure, ainsi que d'autres marque d'encre, plus déshonorantes encore, etc..

Alors, an lion de juger Taflaire à l'audience, on ordonna un délibéré qui me sauva.

M. Dufour, étant nonnné rapporteur de l'affaire, ûi venir de nouveau chez lui M" de Junquière, le fil écrire, en sa présence et couramment, mon nom plusieur» lois, confronta les écritures, et se convainquit de nouveau de l'équité de mes plaintes et de la duplicité de mes adversaires.

lonime cette anecdote e^t aussi bonne au parlenifl»^ d'Aix qu'elle le lut aux reciuêtes df l'hôtel, je prévienj nos juges que le papier portant plusieurs foismonnaai de la main de M* de Junquière, est joint à la leliretf (pu'stion dans les pièces du procès ; et j'avertis </* celte gaillarde espiègleiie a été publiée aloi*s dans dem mémoires de moi, l'un ^'v^né Bidault et l'autre W<^

■ii

MÉMOIRES

net^ qui sont aussi joints aux pièces de ce procès. Et voilà, messieurs, ce que j'appelle encore, du nom le plus doux qu'il m'est possible, les ruses du comte de la B lâche.

Il était bien jubte, après cela, qu'il perdit son procès avec dépens : c'est aussi ce qui arriva. Vous jugez s'il devint furieux, s'il jurait, piétinait, injuriait, courait et bondissait comme un lièvre qui a du plomb dans la cervelle ! On le voit d'ici. Or, comme nous étions dans un temps de subversion où l'homme accrédité se croyait peu dépendant des tribunaux qui le jugeaient, et que le comte de la Blache avait la modestie de se classer dans ce rang supérieur, sa colère et sa vanité, confondant tout, lui firent faire une scène chez un des maîtres des requêtes après le jugement : il alla lui demander fièrement compte de son avis, et poussa l'assurance au point de dire au magistral : « Il est bien étrange, monsieur, que vous ayez appuyé, peut-être formé, l'opinion devenue contraire à mes intérêts, aux requêtes de l'hôtel; ma chaise est à votre porte, et je m'en vais m'en plaindre hautement à Versailles : nous verrons ce qui en résultera. »

Le magistrat, qui croyait n'avoir à rendre compte à personne de son opinion au tribunal, un peu surpris du ton leste de ce seigneur, invita l'homme accrédité de ne pas perdre un moment pour s'aller venger à Versailles, et lui ferma la porte au nez.

C'est ainsi que le ridicule et la vanité sont compagnons inséparables : ainsi la sottise et Torgueil se tiennent toujours par la main. A la vérité, ce dernier trait ne devrait pas être employé parmi les ruses, mais parmi les rages du comte de La Blache, mais comme il faudrait un in-folio pour les dernières, et que ce n'est pas ici mon objet, je conviens de mon tort, et je rentre un peu honteux dans le vrai plan de cette seconde partie, intitulé les Ruses du comte de la Blache.

Après que j'eus gagné ce procès aux requêtes de r hôtel, nous fûmes portés par appel devant la commission, à laquelle on donnait alors un autre nom.

Tendant un an mon adversaire ne fit que traîner et reculer le jugement; mais enfin une altercation trèsvive, et beaucoup trop publique, entre un grand seigneur et moi, m'ayant fait imposer les arrêts dans ma maison par le ministre, et les maréchaux de France, en levant ces arrêts, m'ayant fait tirer de chez moi, d'autorité, par un officier du tribunal, pour m'y conduire, cette démarche et fembarras du jugement élevèrent une espèce de conflit entre ces deux autorités.

Le minisire prélendit... le tribunal prétend jt... mon adversaire étant duc et pair, on prétendit... et moi qui ne prétendais rien que justice, au lieu de l'obtenir, je devins, comme de raison, victime de ce conflit de hautes préti'ntions ; et, tant pour avoir quitté malgré moi mes arrêts que pour m'apprendre à avoir ou raison avec un duc, pendant qu'on le conduisait, lui, dans une citadelle au loin évaporer Sii bile, le ministre, en vertu d'aune lettre du roi, surnommée de dichel, parce qu'elle est sans cachet, signée : Louis et plus bas : Phélipeaux^

envoyée : Sariines, présentée : Buhot, acceptée: Beaumar-chais, je m'en souviens comme si je la lisais encore ; le ministre m'invita de passer huit jours dans un appartement assez frais, garni de bonnes jalousies, fermeture excellente, enfln d'une grande sûreté contre les voleurs, et point trop chargé d'ornements superflus, au milieu d'un château joliment situé dans Paris, au bord de la Seine, appelé jadis Forum Episcopi.

Et cela parut si juste et si proûtable au comte de la Blache, qu'il employa dans l'instant je ne sais quel crédit sourd du troisième ordre, qu'il avait alors, à faire prolonger ces huit jours de quelques huitaines, afin d'avoir le temps de m'accabler. Puis il se hâta, malgré mes cris, de faire juger le procès au Palais pendant mon séjour au château. Il me donnait pour un honune perdu, qu'on ne reverrait plus, et qui par là même ne méritait aucun égard : sans négliger les autres moyens à sou usage. On juge bien qu'il eut peu de peine à le gagner à son tour, sur le rapport du noble conseiller Goézman.

Alors, tant par lui-même que par cette espèce de limier de procédures, appelé Chatillon, qui le suit partout, talonnant les hui.'^siers et les gourmandanl pour les exciter au pillage, au moyen de ce qu'il nommait une poursuite combinée, il jouit du souverain honneur de mettre mes biens en désordre, et de me faire pour quatre à cinq cents livres de frais par jour. Enfin, quand il craignit de m'avoir tant fait piller que ses intérêts en fussent compromis, il s'arrêta. L'on m'oumt la maison de révéque, et j'en sortis, me promettant bien, si jamais j'écrivais en ce procès, de ranger ce petit trait tout neuf au nombre de ceux intitulés par moi les ruses du comte de la Blache,

Ce malheureux procès, gagné aux requêtes de Thôtel, sur le rapport de M. Dufour, le voilà donc perdu au palais, à celui du sieur Goezman.

On sait le reste : on sait comment le comte de la Blache, outré de me voir palpiter encore, lorsqu'il croyait m'avoir écrasé, se joignit au rapporteur Goezman, pour filer la noire intrigue qui devait, selon leur espoir, me donner le coup de mort, ou ce que le peuple d'Aix appelle, en son plaisant langage, mi donna lou mouceou Margol.On sait comment, entre autres rtae« concertées, le comte de la Blache écrivit de Paris une lettre datée de Grenoble, où, se plaignant beaucoup à son ami Goézman de ce qu'il n'avait pu me serrer la gorge, il me peignait en ces termes aussi nobles que justes :

« H manquait peut-être à sa réputation celle de ca- « lomnialeur le plus atroce. La vôtre (cest-à-dire laré- « putation de M. Goëzman) est trop au-dessus de pa- « reilles atteintes pour en être alarmée. C'est le serpent fl qui ronge la lime (M. Goezman était la lime). La jus fl lice qu'on vous doit servira à purger la société d'une « espèce aussi venimeuse (et Vespèce venimeuse était fl moi). C'est dans les lois que les Beaumarchais doic vent trouver la punition de leur audace, etc. •

Les Beaumarchais, comme on sait, ne trouvèrenl de

MÉMOIRES

punition que dans le plus énorme abus de ces mêmes lois : mais la vanité de mon ennemi n'en triompha pas moins lâchement. Et moi, plus lier qu'il n*était Tain, du fond de Tabime où son intrigue m'avait plongé, pendant qu'abusant de mon malheur il me dépouillait de tout pour un peu d'or que je ne lui devais pas, la fierté m'en faisait refuser des monceaux qu'un généreux enthousiasme offrait de toutes parts à mon courage. J'avais perdu ma fortune et mon état^de citoyen; je fuyais la persécution loin de ma patrie ; mais j'étais calme et serein, et je n'aurais pas voulu dianger mon sort contre celui de cet ennemi.

Non, la Gerlé n'est pas un défaut ! ou c'est au moins le plus noble de tous. Pendant que la vanité s'irrite ou rougit sottement de la contradiction qui la démasque ; pendant que l'orgueil, si gourmé dans la fortune, est lâche, abattu dans le malheur, l'âme fière est tranquille, et porte le sentiment de sa dignité jusqu'au sein de l'humiliation même; elle est fièreen ce qu'elle se rend intérieurement la justice qui lui est refu>ée par les autres. Olezà la fierté son dédain, elle prend lenom de grandeur d'âme, et la voilà au premier rang des

vertus...

Eh ! Dieu ! où vais-je m'égflTrer! je suis à mille lieues du comte de la Blache, que j'ai laissé triomphant, et faisant claquer ses pouces de joie de me voir à la fin ruiné, blâmé, expatrié !

Mais quel fut son étonnement lorsqu'il me vil rentrer en France, une requête en chaque main ; et résolu, comme à la mort, de suivre la cassation de deux arrêts, dont l'un m'avait privé de mon état, l'autre de ma fortune! (Grâce à Dieu, au roi, à la justice, ils ont été depuis cassés tous deux !) Mais alors le fatigué Falcoz eut encore le crève-cœur de rentrer en lice avec l'infatigable Beaumarchais.

Je dis le fatigué Falcoz, parce que la dernière de ses ruses avec l'ami Goëzman coiuinençant à mal tournei*, et s'ètant vu lui-même un peu houspillé dans la grande mêlée du Palais, il n'y allait plus que d'une aile, et même en voulait si peu revoir, qu'après que je l'eus en vain pressé pendant quinze mois de produire ses défenses au conseil, je me vis forcé d'invoquer l'autorité du chef de la justice pour l'y contraindre.

A la fin donc, avec un gros soupir, il lui fallut songer à s'opposer de son mieux à la cassation que je sollicitais. Alors il fit demander à mon avocat, par le sien, si j'imprimerais encore. Je répondis qu'ayant beaucoup d'autres choses en tête, et mon état présent m'ayanl ôlé les trois quarts de mon fiel, s'il voulait s'en tenir aux manuscrits, je ne lui imprimerais plus rien.

Imbécile que j'étais ! je dormais sub umbra fœderis, sur la loi du traité, qunnd tout à coup, à la veille du jugement, mon loyal adversaire, et son clerc Chûlillon, inondent le public d'un mémoire, où le mot fripon^ délayé dans soixante-douze pages de bêtises, n'en allait pas moins à me diffamer sur le fond de l'affaire, quoiqu'il n'en lut pas question au conseil.

S'rtrwse était qu'ayant parlé seul celte Ibis, il laisserait

dans les esprits, en perdant sa cause, au moins cette impression que, si l'arrêt était trop vicieux pour se soutenir au conseil, l'acte du i" avril était plus vicieux encore, et que le comte de la Blache avait pourtant raisoa au fond.

J'obtiens un court délai pour répondre, et j'écris jour et nuit avec une ardeur incroyable. Je n'avais plus que trois jours à filer lorsque je vois arrêter mon mémoire à l'impression, par la plus superfine intrigue de moo adversaire.

Lisez là-dessus l'avertissement et la consultation sa*vaut d'exorde à mon mémoire au conseil. Voyez tout ce qu'il m'en coûta, ce que je fis, avec quel excès de travaux, de courage et de fatigue je parvins, au dernier moment, à lever l'embargo secret mis i^ur mes presses; comment enfin mon écrit parut, ma cause fut gagnée, et l'aiTêt pour le comte Falcoz par le sieur Goêzmao annulé, cassé tout d'une voii ; les parties renvoyées ao parlement de Provence. Alors le désolé général, s'appuyant sur son aide de camp processif, lui dit avec douleur, comme un autre Lusignan : SotUiens-fnoi, Châtii-' Ion, en attendant que nous allions ensemble à Aix (où ils sont tous les deux.)

Arrêtons-nous un peu. Je nUessouffle à courir; car sitôt que l'ennemi peut ruser, il est si leste et si bien dans son élément, qu'on perd haleine à suivre sa piste. Arrêtons-nous donc ; et, pour rafraicliir ma tète, écrirons posément mon verset ordinaire, le Gloria de tous mes psaumes, et disons encore une fois avec vérité : Tout ceci doit bien trouver place aux faits et gestes du seigneur ON, intitulés les Ruses du comte de la Blache.

Je ne sais quel despote avait fait une loi qui déclarait digne de mort toute fille qui, devant épouser le prince, et ayant eu quelque inclination, ne l'avouait pas publiquement (Henri VIII, je crois). Si les tribunaux exigeaient que celui qui se rend accusateur d'un autre sera tenu de déclarer si lui-même n'a jamais fait injure à personne, cette loi, qui n'était qu'une absurdité dans le despote anglais, donnant le droit d'examiner tout accusateur, et se rapprochant de cette belle sentence du Sauveur sur la femme adultère, étoufferait en naissant bien des injustices. De la part du tyran, c'était tourmenter inutile ment la pudeur qui se repent et demande à gémir en secret. Dans les tribunaux, cette austérité salutaire arrêterait bien des gens qu'un plus noble frein ne saurait retenir. Et, pour première application d'une loi si belle, je n'aurais pas aujourd'hui l'mdigne procès que l'iniquité nie suscite !

Revenons au comte de la Blache, dont celle digression ne m'a pas tant écarté .que la dernière. Revenons à moi surtout: et montrons qu'après bien du mouvement, du temps et de l'or employé, après avoir perdu et recouvré mon état de citoyen, qu'il me fit arracher; après avoir parcouru un cercle innnense et de maux et de biens, me voilà revenu en juin 1778 au point d'où je partis en février t772, quand j'eus gagné ma cause, avec dépens, aux requêtes de l'hôtel.

MÉMOIRES

Bientôt entraîné dans d'autres pays par d'autres événements, et forcé de perdre un peu de vue mon ûdèle adversaire, mais assuré qu'étant renvoyé devant un parlement sans mélange, intègre, et composé d'hommes éclairés, je n'avais rien à redouter de la surprise ou de l'abus qu'on tenterait d'y faire de mon absence, je me livrais entièrement à mon ardeur pour des travaux honorables, et je tachais de mettre en œuvre utilement les grands préceptes de mon maitre Duverney, lorsqu'en 1775, j'apprends que son héritier Falcoz, à son tour harassé de ma poursuite, et sentant un peu tard le discrédit dont il s'était couvert; de plus, vaincu, disait-on, par les larmes d'une jeune épouse, avait enûn formé le dessein de s'accommoder avec moi.

L'n de ses amis avait cherché l'un des miens, et l'avait chargé de me faire des propoi^itions. — Il vous trompe, leur dis-je : il me connaît trop bien pour espérer que je me relâche sur un seul des points d'une affaire où mon honneur est engagé : c'est la seule chose sur laquelle on ne transige point. De ma part, je le sais trop par cœur pour en attendre aucune justice volontaire. D'ailleurs, un accommodement est une moyenne entre les extrêmes, et je ne puis me relâcher sur rien. — Il vous tiendra pour homme d'honneur. ■— C'est mon affaire de l'y contraindre. — Il reconnaît la vérité de l'ncte. -— Avec quel lire-bourre, messieurs, a-t-on pu lui arracher ce grand mot-là ? — Il vous accorde tout, et ne veut que le secret. — Impossible ! ou croirait que j'ai fait un traité avilissant. — Au moins jusqu'à la signature. — Il TOUS trompe, vous dis-je, et cette ruse est mise en ayant pour masquer quelque dessein que je n'ai ni le temps, ni l'intérêt, ni la volonté d'éclairer. — Que vous importe? est-on compromis pour écouter ? — Non, mais on est indigné d'avoir été dupé. — Vous ne pouvez pas IVire. Certainement; car je n'en crois rien du tout. Mais puisque vous le voulez, voici mon dernier mot. On nriettra les propositions par écrit ; je m'oblige au secret jusqu'à la signature, excepté pour un homme auguste à qui je ne dois rien cacher d'une afiaire à laquelle il a pris tant d'intérêt. — Jj vous entends. Je vais le proposer. Le négociateur part, et revient avec le projet de transaction et le con^entement do le montrer, mais à l'homme auguste seul : et moi, disant toujours : Il vous trompe, il vous trompe, je prends le projet, et le porte à r;iui;uste examen. Il est lu, débattu, discuté, i)uis enfin adopté. Pardon, monseigneur, si j'ai fait perdre une henre à Votre Altesse à lire un plan qui n'aura point d'exécution. — Pourquoi donc? — L'on marche Skxec moi trop simplement pour que j'y croie. — 11 aura ce lort de plus, s'il vous trompe; et vous aurez l'honneur, vous, d'avoir pu vaincre un juste, un grand ressentiment.

Je rends l'acte, et j'exige qu'il soit rédigé par M*Mommel, mon notaire; les conciliateurs le voient, le notaire ^linule l'acte; et lorsqu'il est question de signer, j'ap- |3r»'nds par eux, non sans un peu de cette gaieté qu'inspire un grand dédain, que mon adversaire est parti pour Aix avec trois mille exemplaires d'un mémoire fou-

droyant, dont il va d'avance inonder ce nouveau théâtre de nos débats. — Et sur quel prétexte a-t-il rompu, messieurs? — Sur le portrait de M. Duverney, qu'il ne veut pas avoir l'humiliation de vous donner, parce qu'on se moquerait de lui, dit-il, après ce que vous avez imprimé dans votre mémoire au conseil :

«( Il n'est plus cet ami généreux, cet homme d'État, ce « philosophe aimable, ce père de la noblesse indigente, « le bienfaiteur du comte de la Blache, mon maitre ! « J'avoue que le plaisir d'avoir reconquis son portrait, « mesuré sur sa longue privation, sera l'un des plus « vifs que je puisse éprouver. Telle est l'inscription que «je veux mettre au bas :

«( Portrait de M. Duverney, promis longtem^fi par « lui-même; exigé par écrit de son vivant; disputé p^r < son légataire après sa mort; obtenu par sentence des « requêtes de l'hôtel ; rayé de mes possessions par ju- « gement d'un autre tribunal ; rendu à mon espoir par a arrêt du conseil du roi, et définitivement adjugé par « arrêt du parlement d'Aix à son disciple Beaumar- « chais, »

— Ué ! c'est ce qui Ta fait partir! — cette nuit même pour la Provence, afin d'y arriver le premier : voilà le mot. Mais il n'a trompé que vous, messieurs : que Dieu l'y mène en joie! et bon voyage au seigneur... En vérité, je ne sais plus quel nom lui donner sur une pareille pantalonnade ! Ué ! qu'il parte tranquille ! Ce sont là de ces avantages qiie je ne lui disputerai jamais ; je vais m'occuper d'autres affaires.

En effet, je partis, après avoir fait mettre au courrier d'Avignon que je suppliais tous les honnêtes gens de ne pas user de son dernier mémoire en Provence comme on en avait fait des autres à Paris, afm qu'on pût juger en temps et lieu si j'y répondrais bien. Or ce mémoire était le grand mémoire dont il vient de répandre hier matin, 15 juin 1778, dans Aix, une autre édition de trois mille exemplaires, en se faisant recommander par ses colporteurs à la bienveillance de tous ceux qui aiment les lectures inintelligibles.

Ce voyage avait deux objets : l'un, que j'ignorais, était de me devancer à Aix pour y écrémer tout le barreau; que dis-je écrémer? l'absorber en entier, s'il pouvait, de façon qu'il ne m'y restât pas un seul avocat à consulter quand j'y paraîtrais. Il n'a pas réussi. L'autre objet, dont j'avais souri d'avance, était de commencer le métier qu'on lui voit faire à la journée dans Aix de* puis qu'il y séjourne.

Fidèle à son principe, et sachant bien qu'il en faut toujours revenir à la calomnie y il se donne un tel mouvement dans les sociétés, il s'est tant démené dans les carrefours, les rues et les ruelles, il a tant calominé, que d'honnêtes personnes qui, ne me connaissant que par mes écrils, ne m'en auraient peut-être pas moins e^timé, troublées par les affreux portraits qu'il fait de moi chétif, sont toujours prêtes à se signer en me voyant passer, à me fuir comme un méchant, un ogre qui aurait mangé sa famille entière; car il ne me marchande pas, je vous assure.

MÉMOIRES

Cela me rappelle de très-aimables dames de la capitale, qui, bien endoctrinées par lui, poussaient la bonne foi du protégement jusqu'à dire, après avoir tout épuisé sur mon compte : « Au surplus, qu'est donc le « sieur de Beaumarchais pour prétendre avoir raison « contre M. le comte de la Blachc, qui tient une bonne « maison à Paris, est maréchal de camp, et même bon « gentilhomme! En vérité. Ton ne connaît plus rien à « ce pays-ci ! •

— Votre adversaire a raison, monsieur : tout cela se redit, se répand, se propage, et laisse à la un son empreinte... — Au parlement? je n*en crois rien : et si, dans un sujet grave, on osait dérober aux poètes une image tant soit peu rebattue, je comparerais ces vaines rumeurs aux vagues mugissantes qui viennent se briser au pied du roc. — Ces vagues Tont entamé, monsieur de Beaumarchais, et dans ce procès même! — Non pas le roc, messieurs, mais des corps étrangers dont un orage affreux Favait couvert. Autres temps, autres gens ! Mais laissons les figures. Ce que je voulais dire, c*est que, m'ayant vu réclamer avec succès la protection tutélaire de la nation, et m*en envelopper, dans une injure que le malheur des iemps rendait commune à tous, mon ennemi se flatte à son tour d'armer contre moi tout le corps militaire et la noblesse entière.

Mais quelle différence de motifs ! et qu'a de commun le corps de la noblesse avec un procès du plus vil intérêt? Quel, entre ceux qui le protègent, oserait en soutenir un pareil ? Avec tous les courages, il faut encore celui de la honte pour en avoir le front î Moi, je réponds à tous ces prolecteurs trompés : Ne confondons rien, messieurs. De même que Brutus, le bras ensanglanté, dit au peuple romain : J'aimais le grand César, et j'ai tué l'usurpateur; de même, la plume en main, j'honorerai tant qu'on voudra l'homme de nom, l'officier général, pourvu qu'on m'abandonne le légataire universel... lié bien.' sans y penser, n'ai-je pas été le comparer à Jules César? De quoi se plaint-il? Enlin, toute cette conduite et ces intrigues sourdes, voilà ce que le comte de la Blache appelle bien suivre ses affaires ; et ce que je nomme avec dédain, moi, les ruses du comte de la Blache.

Mais cette consultation de l'adversaire, que tout le momie essaye de lire pendant que j'y réponds, ne mériterait-elle pas aussi de trouver place en ce recueil ingénu des nuea, puisqu'elle-même en est la plus ample colIectio:i? On n'y lit pas une citation de bonne foi : rien qui n'y soit insidieux, dénaturé, tronqué, mutilé!

A l'occasion de mon voyage d'Kspagne, en citant ces mots de M. Duverney, rapportés dans mon quatrième mémoire (page 511): /t//e2, moti fds, sauvez la vie à votre sœur.,, voyez comment le cilaleur laisse à l'écxirt ceux qui les précèdent, et qui sont pourtant le seul lait dont il doive être question pour lui : « A l'instant de « mon départ, je reçois la commission de négocier en « Espagne une affaire très-intéressante au commerce de « France ; M. Duverney, touché du motif de mon voyage,

« m'embrasse, et me dit : Allez, mon fils, saavei la vie « à votre sœur... •

Voyez aussi comment, après ces mots : iauvez la tk à voire sœur, ce citateur fidèle substitue des points à une autre phrase intéressante, et qui peut seule fixer le vrai sens de celle-ci, à laquelle il passe tout de suite... « Voilà pour deux cent mille francs de billets au poN « leur que je vous remets pour augmenter votre cod- « sistance personnelle ; » et pourquoi met-il des points au lieu de la phrase? Pour faire croire que ces deux ceot mille livres étaient destinées à sauver ma pauvre sœrr, ce qui devient en effet stupide à proposer. Au lieu que mon mémoire à moi porte ces mots à la place où sont des points dans celui du seigneur ON :

« Quant à l'affaire dont vous êtes chargé, quelque io* « lérêt que vous y preni^, souvenei-vous que je sois « votre appui. Je l'ai solennellement promis à la famille f royale, et je ne manquerai jamais à un engagement « aussi sacré. Je m'en rapporte à vos lumières. Voilà « pour deux cent mille livres de billets, etc. » Ce qiû explique tout d'un coup pourquoi les billets, etnonone lettre de crédit. Les uns se déposent en cas d*aflaire; Fautre, on en use à mesure de ses besoins. Mais je n'anis jpas de besoins personnels : il me fallait seulement de quoi justifier mes offres au gouvernement espagnol, a l'on exigeait un dépôt.

— Hé! quelle était cette grande affaire? — C'est ce que montre assez bien le préambule de Tarrèt du consdl des Indes pour el Asiento gênerai de loê Negntj etc., imprimé à Madrid, en 1765.

Yo el rey, etc. (traduit ainsi) : Moi le roi, etc.. s'obligéant d'approvisionner pour dix ans, d'esclaves noirs, différentes provinces de l'Amérique, etc. D'où il rvsuH^ qu'il a été présenté deux autres mémoires plus avaniageux, l'un au nom de don Pedro Atigtulino CaroMét Beaumarchais, apoderado... chargé des pouvoirs du» compagnie française; l'autre, etc.

C'est aussi ce que la lettre du marquis de GrimakS. ministie d'Espagne, apprend à mes lecteurs.

« M. de Beaumarchais à Madrid,

« Aq Pardo, le 15 mars 1765.

« Monsieur,

« Quelle que soit la réussite des propositions q« « vous m'avez faites pourLÉTABi.issEiiEîrr d'c5E compaêxb « DE LA Louisiane, elles font intiniment d'honneur à id^ « talents, el ne sauraient qu'augmenter Topinion qa* « j'en ai conçue.

« J'ai été, monsieur, fort aise de vous connaître. H « je le suis de pouvoir rendre témoignage de votre ci- « pacité... Je serai charmé de pouvoir vous rendre ser- « vice en toute occasion : en attendant, j'ai le plaisir<i? € vous souhaiter un bon voyage, et de vous prierdei» « croire, etc.

« Signé : Le marquis de Grinaldi. »

Dès ce temps-là je n'étais donc pas ce petit boffl»*

HÉMOIRES.

que le grand comte de la Blache voudrait bien qu'on méprisât toujours comme un polisson, comme un vrai Tirassoun ! Voilà donc l'opinion de M. Duverney justifiée par colle du ministre d'Espa^me ; le besoin de consistance, et les deux cent mille livres de billets fondés, et la méprisable ruse du légataire universel mise dans tout son jour.

Autre ruse aussi misérable ! Voulant donner le fonds d'un contrat de soixante mille livres pour une donation déguisée de M. Duverney, le soussigné cite (p. 30) ces termes de l'acte du i" avril : « Comme j'exige que M. de a Beaumarchnis me rende la grosse du contrat de six ¥ mille livres viagères qu'il a de moi, quoiqu'il ne dût ¥ me le remettre que dans le cas où je ferais quelque « chose pour lui (ce que je n'ai pu)... » Ici le citateur fidèle s'arrête court, comme s'il n'y avait rien de plus dans l'acte à cet égard, et vous dit: Que signifierait cet exposé, sinon que c'est une donation déguisée, etc., etc.? Mais cet honnête écrivain du comte de la Blache ne fait en ceci que copier la pitoyable rtise d'un autre honnête écrivain ducomte.de la Blache, que j'avais déjà couvert de confusion dans mon mémoire au conseil, où Ton voit cette phrase (p. 549) : « Lisez, je vous prie, • la partie du texte écartée par mon loyal adversaire, *t après ces mots : ce que je n'ai pu ; vous verrez daps V l'acte ceux'ci, que M. Duverney ajoute : Et fen reçois f» le fonds (de ce contrat) en quittance de la somme de .« soixante mille livres y aux termes dudit contrai.

«ï Donc, aux termes dudit contrat, les soixante mille 0 livres avaient été fournies par moi ; donc cette rente « était fondée sur un capital reconnu ; donc Tarlicle « invoqué pour prouver que c'était une libéralité dé- ¥ montre évidemment le contraire; donc mon indigna- « tion est toujours légitime. »

A quoi j'ajoute aujourd'hui : donc mon indignation doit s'accroître encore, en voyant un ennemi sans pudeur toujours reverser dans de nouveaux mémoires, à mesure qu'il change de tribunal, tous les arguments déjà foudroyés par mes réponses, et prescrits par les arrêts qui le condamnent. Et ce rhabillage est une des fortes raisons de la répugnance invincible qu'il a, dans ce parlement, de joindre au procès tous ses anciens mémoires. Mais je lui en ferai l'injonction bien timbrée, parce que c'est la manière la plus sûre de les obtenir.

Autre ruse encore plus misérable :

Pour donner un air de contradiction et de louche aux objets les plus clairs, il feint d'oublier (p. 50 et 51) que, lorsque j'envoyai les deux doubles de l'acte à M. Duvernev, le 22 mars 1770, en lui demandant rendez-vous pour tinir, il me répondit : A sept heures, ce soir ; et làdessus voilà mon soussigné qui déraisoime à perle de vue, avec ce bruis>ement fatigant que les Latins nommaient rcrba et voces, et que nous traduisons en français par le mot énergicjue amphigouri.

En examinant les choses, on sent que je ne manquai pas au rendez-vous de sept heures du soir y puisqu'il s'agissait de finir ; on sent encore, en voyant l'acte daté

du !•' avril, que quelque chose a mis obstacle à sa consommation le 22 mars, et que j'en ai rapporté les deux doubles, puisque ma lettre du 5 avril prouve ensuite qu'ils sont retournés, avec les pièces, le 30 mars ou le !•' avril, chez M. Duverney.

Dans cette lettre du 5 avril, inquiet d'avoir remis tous mes titres, et de ne pas recevoir un des doubles de l'acte signé Pâm Duverney, on voit que je lui demandais avec instance : « Depuis trois jours... ces doubles... vous « les avez gardés tous deux ! où en serais-je ? En vérité, « cela fait frémir! Au nom de l'amitié, renvoyez-m'en « donc un, et faites de l'autre ce qu'il vous plaira, etc. » A quoi M. Duverney y répondit en m'envoyant le double... voilà notre compte signé.

Comment donc tout cela peut-il être contradictoire? On n'en sait rien : aussi le subtil raisonneur s'est-il tellement empêtré dans sa propre ruse, qu'en lisant son reproche on ne peut deviner ce qu'il a voulu dire. Fiat lux!

En honneur, quand on voit de si plates finesses, une mauvaise foi si lourde et si bête, on est tenté, comme dit un de mes amis, de se presser d'en rire, de peur d'être obligé d'en pleurer. Tout est de la même force et brille d'une si grande clarté dans cette consultation, que, quand le comte de la Blache ajouterait aux noms de quatuor advocati subsignali, duodecim millia signati du septième chapitre de VApocalypsos, elle n'en resterait ni moins obscure, ni plus raisonnée, ni mieux écrite, ni plus honnête, ni plus probante. Donc, puisqu'on ne sait ce que c'est, et qu'on n'en peut rien tirer, le plus court est de la laisser là pour toujours. Ainsi soit-il !

Ici finit le recueil des ruses employées contre moi par le comte de la Blache en ce procès, car je ne veux pas lui faire le tort de croire qu'il ait contribué à répanare avec une profusion scandaleuse, à faire colporter et crier, il y a trois mois, dans les mes d'Aix : c A deux « sous, la réponse véritable et remarquable de la « demoiselle d'Éon, à monseigneur Garon Carillon, « dit Beaumarchais, etc.. » Cela serait aussi par trop rusé.

Les gens qui remarquent tout ont beau remarquer que des trois ou quatre cents villes du royaume où l'on pouvait me donner ce grand discrédit, on n'a répandu la Facétie d'Éon que dans Aix, où je plaide, et dans quelques lieux circonvoisins, comme Avignon, Marseille, et la Ciotat... Encore pour cette petite ville... oui, en vérité, la Ciotat; car j'ai, dit-on, plus d'un illustre ennemi.

Mais comment veut-on que j'y croie? et quel rapport le comte de la Blache...? — Comment, quel rapport? Les ennemis de nos ennemis ne sont-ils plus d'à moitié nos amis? Quel rapport? N'est-ce pas, des deux parts, « une mauvaise tète qui défend un mauvais cœur avec « une mauvaise plume ? »

Voilà ce qu'ils disent tous. Moi, je n'en crois rien ; d'ailleurs, je ne vois dans cette ingénieuse diatribe que lebadinage innocent d'une demoiselle d'esprit, très-bien I élevée, qui a le ton excellent, et qui surtout est si recon-

HÉMOIRES.

naissante de mes services, qu'elle a craint que ma lettre à M. le comte de Vergennesàsonsujel, la réponse de ce ministre, et mon envoi, ne sortissent trop lot de lamémoire des hommes.

Quant au cartel mâle et guerrier quVlle m'y adresse, quoique je n aie pas manqué d'en être eifrayé, j'ai si peu oublié qu'elle était du beau sexe, que, malgré ses cinquante ans, ses jure-Dieu, son brùle-gueule et sa perruque, je n'ai pu m'empêcher de lui appliquer à l'instant ces beaux vers de Quinault, mis en belle musique par le chevalier Gluck :

Armide est encor plus aimable Qu'elle n'est redoutable.

Au reste, je crois tout simplement que les deux ou trois mille exemplaires de la Facétie d'Èon, qu'on a colportés et criés dans toutes les villes du ressort de ce parlement, y sont tombés du ciel, sans que ni M. de la Blache, ni M. Marin, ni personne enfm, y ait contribué. Je ne parlerai donc pas de ce dernier trait, et ne le coucherais point, comme de raison, parmi les riises du comte de la Blache,

G*esl bien assez pour moi de Tavoir suivi dans le dédale affreux de sa politique ; d'avoir développé par quelle suite de ruses et de noirceurs il s'est successivement flatté d'en imposer à tous les tribunaux, et d'y déshonorer un acte fait par deux hommes sensés, dont il avoue n'avoir jamais connu ni les liaisons ni les affaires.

J'ai prouvé, moi, la véracité des unes et la filiation des autres.

J'ai prouvé qu'à la considération publique dont un grand citoyen honora ma jeunesse, il joignit sa tendre amitié.

J'ai prouvé que j'acquittai ce bienfait par le plus grand service qu'il pût recevoir, selon lui.

J'ai prouvé que, reconnaissant à son (our, il mo donna sa confiance, et déposa dans mon sein ses plus importants secrets.

J'ai prouvé que, touché de son altacliemcnl, je l'ai toujours servi depuis avec le zèle ardent d'un (ils bien actif, et que, dès cet instant, deux commerces très-distincts n'ont pas cessé de marcher entre nous.

J'ai prouvé que son légataire*, inquiet d'une liaison dont il redoutait les suites, a travaillé sous main, pendant dix ans, à la détruire.

J'ai prouvé que, n'ayant pu que la troubler pendant sa vie, il a résolu de s'en venger après sa mort.

J'ai prouvé qu'à son grand déshonneur, il m'a fait un procès bien inique, et m'en a suscité un autre abominable.

J'ai prouvé que tous les compagnons, tous les agents, tous les moyens lui ont semblé bons, pourvu qu'il réussit à me ruiner, à me déshonorer.

Enfin, le fanal au poing, éclairant nos deux conduites, et partout les opposant, j'ai ramené cet adversaire, ou plutôt je l'ai traîné, depuis les premiers moments de sa

haine implacable jusqu'à ceux où le parlement d'Aix ti couper enfin l'horrible nœud qui depuis dix-huit ans attache un vampire à ma substance.

Quant au fond du procès, comme il ne doit y avoir rien de vague dans les enneigements civils qui fixent les propriétés, il ne peut y avoir non plus rien d'incertain dans la loi qui les juge et les gouverne. Un acte est vrai ou il est faux. S'il est faux, passez à l'inscription, prouvez la fraude, et pendez le coupable. Si l'acte est vrai, c'est attenter à l'honneur, la plus chère des propriétés, que d'y souffrir, sans la punir, une infamante discussion très-étrangère à son essence.

Aussi tout acte vrai, qui n'a pas de nullité légale, ne peut-il êlre, au civil, enlamé par rien dans un pays où il n'y a point de nullité de droit : et il est bien juste que cela soit ainsi. La terrible conséquence du principe opposé serait de soumettre à l'arbitraire d'une jurisprudence incertaine et variable, comme le sens des ja^cs. l'adresse des défenseurs ou le crédit des parties: d'y soumettre, dis-je, les propriétés, les actes sacrés qui les assurent, et qui, étant la base et le soutien de la société, doivent être invariablement jugés par la loi seule et selon la loi.

0 vous, équitables magistrats dont j'attends l'arrêt avec impatience, en le sollicitant avec respect, je n'ai pas prétendu, par ces récits, augmenter à vos yeux la force et la valeur d'un acte inattaquable, et qu'ils n'ont pas seulement eflleuré. Mais j'ai dû tranquilliser vos âmes, en vous montrant que vous avez à jusli lier, à venger un homme d'honneur outragé, à sanctionner le contrat civil de doux bons citoyens.

Ouoi(iue depuis huit ans cet alfreux procès, ahraent fertile d'une haine inf;iligable, ait coupé ma (arrière, empoisonné mon existence, il vous est soumis dans le même état que le jour qu'il naquit.

C'est toujours, d'une part, un acte bien pur et bien entier; de l'autre, des allégations, des vexations, des injures et des calomnies, lié ! le tiers de ma vie s'est usé dans ces tristes débats.

J'ignore si quelque loi prononce les réparations d'hoanour que j'ai droit d'allrndre; mais celle quime lesadjuge est la plus sainte de toutes : elle est gravée sur le cœur de tous les honnêtes gens, sur les vôtres, ô sages magistrats ! et vous savez ce que la sainteté de votre ministère exige de vous en pareil cas.

Quant aux dommages et intérêts que je demande, et dont j'ai depuis longtemps indiqué le noble emploi, en les considérant comme la moindre peine qui puisse être infiigée à tant d'accusations injurieuses, ils doivt-ntse mesurer, non sur la forlune ou l'état de l'offensé, mais toujours sur ceux deroriVnseur : autrement il n'y a pas d'homme riche ou i)uissant qui ne pût vexer impunément toutes les viclunes qu'il voudrait se choisir dans les nuigs intérieurs : et le tribunal qui n'arracherait au riche oltenseur qu'une léi;êre portion de son sui>erilu, manquant le but de la loi, ne satisferait point roffensé, qui non-seulement en espère justice, mais qui se repose entièrement sur vous, 6 magistrats, du soin d'une ven-

HÉMOIRES.

geance dont il s*est si longtemps interdit la douceur à lui* même.

J'ai tout dit, monsieur le comte : aussi libre, aussi franc dans mes défenses que vous êtes vague, enveloppé dans les vôtres, je n'ai rien dissimulé : i'm tout dit. Composé Irop rapidement, si ce mémoire est tumultueux, s'il manque de gréce et n'esfc pas assez fait, on verra bien qu il sort tout bouillant de ma poitrine, et que mon ressentiment Ta fondu d'un seul jet. Mais qu'importe le talent, si l'ensemble et l'énergie des preuves imprime en mes lecteurs la ferme conviction de mon droit? ce n'est pas entre nous un assaut d'éloquence, et le Palais n'est point l'Académie.

Rien ne doit donc arrêter aujourd'hui le jugement. Cette réponse n'exige point de réplique. Ehîquediriei-vous sur ces nouvelles lettres que vous n'ayez déjà dil sur les autres? Démentir et nier tout n'est-il pas votre seul mot? Je les tiens d'avance pour démenties! Quand vous aurez prétendu ces lettres fausses, composées après coup, incohérentes aux réponses et ne prouvant ri»^n, ou prouvant con Ire moi, les inductions mal tirées, les raisonnements mauvais, l'analogie pitoyable, enfin tout ce que j'ai dit, un monceau de futilités et de mensonges, aurez-vous fait un pas de plus à vos preuves contre l'acte? ^

Vous pressiez le jugement dans l'état de vos premières négations! La négation totale ici ne fera qu'unir mes secondes preuves aux premières, sans rien changer à la question soumise au parlement (la validité d'un acte libre, et fait entre majeurs).

>■ 'arrêtez donc plus notre arrêt, ou changez ce système une huitième fois, et voyant votre cause encore entraînée au civil, inscrivez-vous en faux au criminel ! Mais tout cela n'empêchera pas qu'on appelle de son vrai nom riiorrible singerie de toujours presser le jugement lorsque je ne dis mot, pour le renvoyer à cent ans aussitôt que je parle, et que j'appuie mes preuves par des preuves nouvelles.

J'avais résolu de m'en tenir aux anciennes, et de ne plus dire un mot : je m'étais imposé la loi de garder ce ménagement pour vous, lorsque trois mille exemplaires d'injures répandues de nouveau contre moi dans la Provence, ont allumé mon sang tout à coup : j'ai repris la plume et ne l'ai plus quittée. Mourez donc maintenant de honte et de chagrin, injurieux adversaire ! etcherdiez qui vous plaigne après m'a voir tant provoqué ?

Ce ne sont point ici des allégations dénuées de preuves, des lettres anonymes, des articles de gazettes, des menées sourdes, intrigues de sociétés, des visites en grand uniforme, de petits propos à l'oreille, des calouH nies répandues, et toutes les ruses que vous mettez en œuvre pour augmenter vos partisans.

Toujours nos différents caractères se sont peints dans nos différents procédés. Grand homme de guerre et de calcul au palais, vous n'y faites que trop bien la guerre de chicane! Ainsi qu'un général a toujours un aide de camp avec lui, vous n'arrivez nulle part sans le trai Châtilion dans votre chaise; et, pendant qu'il court les étu-

des, pique les clercs, galope les huissiers, dicte et hâte les exploits, répandu dans la place, vous veillez, vous rôdez, vous glissez, vous calomniez, et partout vous minez et contre- minez. Puis, bien et prudemment escorté, vous n'avancez à l'ennemi que sous la contrescarpe ou le chemin couvert.

Et moi semblable au Tartare, à l'ancien Scythe un peu farouche, attaquant toujours dans la plaine, une arme légère à la main, je combats nu, seul, à découvert; et lorsque mon coup sifQe et part, échappé d'un bras vigoureux, s'il perce l'adversaire, on sait toujours qui Ta lancé, car j'écris sur mon javelot :

Caro.x de Beaumarchais.

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