‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 477 sur 607 · P.-A. CARON DE BEAUMARCHAIS · texte numérisé non relu

P.-A. CARON DE BEAUMARCHAIS

sur la plaint» eîl diffamation qu'il vient de rendre d'un noo\'ead libelle qui parait contre lui

Je suis vraiment honteux d'être obligé de m'occuper de moi, quand tous les esprits sont tendus vers les intérêts nationaux. Je ne dirai qu'un mot ; il m'est indispensable.

A la suite d'une plainte formée au criminel pour outrage et diffamation contre le sieur Kornman et complices, dans un procès qu'il feint d'intenter à sa malheureuse femme, mais qui n'est qu'un prétexte pour

MÉMOIRES

déchirer lous ceux qui ont eu intérêt d'éclairer sa conduite, j'ai obtenu (lermission d'informer; et tant à Paris que dans Téloignement, par des commissions rogatoires, vingt personnes de tout état, assignées, ont déposé ce qu'elles savaient sur les graves objets de ma plainte.

Toutes ces dépositions, les lettres du sieur de Komman en nature, et autres pièces justificatives jointes à la liasse au greffe criminel, M. le procureur du roi du Châtelet a déféré, par délicatesse, au parquet assemblé S son droit de conclusions dans cette affaire; et, sur ces conclusions, il a été prononcé des décrets contre les calomniateurs. Telle a été la sage conduite des magistrats qu'un forcené outrage sans pudeur.

Tout ce qu'un offensé peut faire est de demander justice, de la solliciter, de souffrir et d'attendre; et c'est ma position actuelle. Mais à l'instant où les tribunaux sont fermés, le bras de la justice enchaîné, où aucun débiteur ne peut être contraint, où toute audace est impunie, il parait un libelle bien absurde et bien lâche, dans la première page duquel on lit ces propres mots, les seuls qu'en ces moment s j'aie intérêt à relever. Je ne débattrai rien sur le fond de l'alTaire ; ce que j'en dirais . aujourd'hui serait trop oublié lorsque les tribunaux pourront s'en occuper. C'est alors seulement que je pu blierai mon mémoire; c'est alors qu'on verra sur quelles pièces victorieuses mes calomniateurs ont été décrétés, sur quoi ils doivent être punis.

Ne perdons pas de vue la phrase du libelle : « Et maintenant que je suis instruit que le même « sieur do Beaumarchais (car on n'apprendra pas ce « FAIT sans un étrange élonnemeiit) est aussi parvenu « à se faire troiver digne de la confiance du gouverne- « ment, et que parmi les chefs de l'administration il en « est qui n'ont pas rougi de traiter avec lui, et de mettre « à profil, pour la circonstance actuelle, le genre de « talent dont il est pourvu, etc. »

La lâcheté ne peut aller plus loin.

Sitôtaprès cette lecture, j'ai rendu plainte au criminel contre le libelle et l'auteur, et j'ai permission d'informer; ce que l'on fait dans cet instant.

Un homme inculpe les ministres, en supposant entre eux et moi un vil traité par lequel je leur aurais vendu ma plume pour insulter leurs adversaires ; les ministres indignés, qui savent mieux que moi combien ces moyens sont peu faits pour la haute question qu'ils agitent, feront punir sans doute, et comme il le mérile, le menteur, l'insolent qui leur manque ainsi de respect. Mais moi, contre qui l'on n'invente celte infamie que pour me faire des ennemis de tous les corps parlementaires et me broyer entre les deux partis en me désignant pour auteur de mille sots pamphlets qui courent (et c'est depuis un mois ce que l'on répand dans l'aris) ; moi qui suis averti que l'on ameute contre moi toutes les têles échauf ées qui rôdent, qui bourdonnent à l'entour du palais fermé ; moi que des lettres annonymes mena-

* Composé de 31. le Pelielier des Forts, de M. Bourgeois de Boine, de )I. Hue de Miromesnil, de M. Dnpré de Saint-Maur.

cent d'un siège en ma maison; je saisis cette oocisîoQ de déclarer publiquement qu'aucune p^rsoniif qÊntkam au ministère n'a invoqué ni mon esprit, ni ma pluBê, ni aucun des talents dont on me dit pourvu, p€mr ks mettre à profit dans la circonstance aHuelie. Je rendi le libelliste garant de tout le mal qui peut m'en»river.

Que si l'un des ministres eût cru devoir me caosulter sur les grands objets que l'on traite, j'aurais cru de ma part lui manquer de respect en lui dissimulant mon opinion, quelle qu'elle fût, puisqu'U désirait la savoir. Aucun ne m'a fait cet honneur.

Une seule fois, je l'avoue, mais c'est dans d'autres temps, les ministres du roi m'ont assez estimé pour me demander mon avis sur une question parlementaire, sur la manière dont je croyais qu'on dût rappder les magistrats: c'était en 1774. Alors la France entière estimait mon courage ; alors tous les esprits toodaient à rapprocher le roi des parlements, l'auguste tête de ses membres; la forme seule emba^^a^sait; on cherchait à fixer les bornes de la puissance intermédiaire. Vous permettez donc, messeigneurs, leur dis-je, que je m'explique avec franchise ? Je ne puis parler qu'à ce prix. — Faites^nous, me répondit-on, un mémoire court, élémentaire, où vos principes, exposés sans enflure et sans ornements, soient propres à frapper lom bon esprit qui pourrait manquer d'instruction. Je le fis avec zèle : invoqué comme citoyen, j'otfris une chêliri pierre à la reconstruction de cet édifice de paix ; j'essayai d'y poser des bases, ou plutôt de les découTrir: car elles existaient sous les décombres où l'aigreur des partis les avait enterrées. Que si je me trompai^. c'était avec de bonnes vues. L'amour du bien m'in'errogeait, l'amour du bien devait répondre. Je n'ofîrab pas dans mon travail l'ouvrage d'un grand écrinin. mais celui d'un bon citoyen.

Quoique mes vues n'aient pas été totalement swWi^ elles me concilièrent assez l'estime de ces minisliw pour qu'ils n'aient pas dédaigné de prendre mon ans sur d'autres affaires majeures.

Depuis quatorze années je n'ai dit ce fait à personw: je l'ai tenu secret, ainsi que beaucoup d'autres qui verront le jour en leur temps. Peut-être aurais-je po m'en honorer dans l'occasion. Mais aujourd'hui, qu'on me suppose capable d'aider sourdement un parti, ^ supérieur sans doute à ces ressources, par quelque ouvrage clandestin, je vais repousser cette insulie, en joignant à ce court mémoire celui dont on me solgw alors. Un des ministres existe encore, et des persr>nne> respectables, de l'intime société de feu monseigneur le prince de Conli, auxquelles ce prince me pria de le communiquer devant lui. peuvent s'élever contre moi si je trahis la vérité. Je ne les préviendrai pas ro^ que je les cite, pour qu'elles se rendent plus sévères. J'ajoute à ce fait celui-ci: c'est que ce prince, très-attaché au roi, surtout l'amant de la patrie, m'arrtMant court au fort de ma lecture, me dit, avec cette chaleur (|ui lui ^'agnait, toutes les âmes: Aurez-vous lecoureft

MÉMOIRES

d'avouer que vous tnavez lu cet ouvrage ? — Tout le monde sait, monseigneur, que je n'ai rien de caché pour vous. — Hé bien! monêiettr, aatturezr-leÊ que ti e*ett cela qu'on adopte, nouê le signerons à genoux, fen rendis compte à Fontainebleau.

Quand on aura lu mon mémoire, on ne pensera pas que rhomme qui montrait ce zélé patriotique en 1774 et slionorait aux yeux du prince d'une véracité couragwise, se déshonore en 178S par des menées de libelliste.

Oh ! si je connaissais ceux qui commandent ces écrits ! (car pour ceux qui les font, que pourrait-on leur reprocher? les affamés cherclienl du pain) j'oserais dire u ces moteurs cachés, quelque parti qu'ils dominassent: \ quoi servent tous ces pamphlets? Des • escarmourches de houssards décident- elles un* qufstion d'Étal ? Devant qui donc la faites-vous plaider par les plus vils écrivains? et qui prétend-on échauffer en injuriant des deux parts ce que le peuple aimait à respecter? 0 politiques imprudents! on altère par ces écrits l'amour et le respect du peuple, ces grands soutiens d'un (liai monarchique. Conducteurs d'un vaste troupeau, en lui lâchant ces animaux hargneux, vous apprenez au bœuf à essayer ses cornes I II était si docile au joug ! la domination de Louis XVI est si douce au meilleur des peuples ! D'ailleurs il est si essentiel qu'on respecte les magistrats ! C'est un crime de lésenation que d'atténuer, que de détruire ces deux grands pivots du bon ordre ! Le meilleur des rois nous assure qu'il ne tend point à l'autorité arbitraire, et qu'il veut réj^ner par les lois. De leur côlé, les magistrats déclarent qu'ils maintiendront toujours les lois données par un roi si juste et si bon ; car ils ne lui disputent rien sur son droit de législateur : seulement ils ne croient pas avoir le droit d'enregistrer l'impôt. Le roi désire à cet égard un unique enregistrement. Chacun voudrait se rapprocher des formes constitutionnelles. On n'en est pas si loin qu'on croit ; l'aigreur seule a tout divisé, l'ourquoi donc l'augmenter encore ? et pourquoi dire d'un coté que le roi veut tout envahir, et de l'autre que les grands, les parlements et le clergé veulent s'exempter de piyer ? Des écrits pleins de fiel sont-ils le véritable btyle des grands événements du jour ? Est-ce dans un siècle éclairé qu'on traite ainsi de la constitution? Que des écrivains sages, avoués, instruisent cette grande affaire ! Que ce ministre magistrat dont on chérit le bon esprit, que M. de Malesherbes y joigne ses lumières ! Assemblez les états ; amenez -y le roi ; montrez-le-nous comme on l'a vu à Cherbourg et aux Invalides ; et toute la nation enchantée vole au-devant de son auguste maître, tombe à ses pieds, paye les dettes ; et ce royaume obscurci, par l'orage, va reprendre tout son éclat.

CaRON de BeAUNARCHAIS.

CrKBKhT, procureur.

Page 1