DO.NT JE DOIS ME JUSTIFIER
Affaire des Quinze^ Vingts.
Le précepteur des enrants Kominan, dans le premier libelle qu'il a fait pour leur père, m'impute d'avoir, sans aucun autre droit que mon avide cupidité, voulu m'emparer de la grande alTaire des Quinze-Vingts, de l'avoir amoindrie, dénigrée, pour l'obtenir à meilleur compte ; et d'avoir menti sciemment en disant et en écrivant que j'avais, sans nul intérêt personnel, examiné sévèrement cette afTaire (dont on appréhendait la ruine), à la vive sollicitation de personnes du plus haut rang, qui avaient intérêt et qualité pour désirer d'en être instruites.
Si mes deux adversaires avaient à repousser une pareille inculpation, ils répondraient : Où est le mal ? les afTaires sont à tout le monde ; on se les dispute, on les joue, le plus habile a la partie. Une telle réponse est digne des ennemis que je combats. Non honneur en exige une autre ; et je supplie les magistrats, à qui seuls elle est adressée, de la juger à la rigueur.
Certes, si j'ai voulu ravir l'entreprise des Quinze- Vingts à ses premiers propriétaires, et si j'ai mis indécemment en jeu des noms augustes et respectés pour couvrir mon projet honteux, je mérite bien les iiyures dont m'accablent depuis deux ans le sieur Kornman et son précepteur, et jusqu'à l'avocat de ce précepteur-là, lequel, ces jours derniers, plaidait au parlement devant quatre raille personnes, qu'il rae défiait de présenter la moindre preuve d'une prière qui m'eût été faite, ou d'une mission qui m'eût été donnée par M. le cardinal de Uohan ou Mgr le duc de Chartres, d'examiner l'affaire dos Quinzo-Vingis, lorsqnil cxt bien prouvé, dit-il, que tous les deux ont désavoué le sieur de Beaumarchais.
Quel auditeur, même attentif, supposerait, contre une provocation si fermement articulée, que l'on pût élever la moindre suspicion ? Celui qui ne sait pas douter en écoulant aux audiences, connaît peu jusqu'à quel degré d'indécence et d'audace d'inli'lùles défenseurs prostituent leur plume ou leur voix dans les plaidoiries de nos jours : se faisant un jeu barbare de rindifférencc publique, de la facilité que nous avons à croire, et surtout comptant bien sur les appuis de la malignité qui ne manque jamais à relui qui injurie, il n'est point de mensonge et de grossière calomnie qu'ils ne hasardent en plaidant ; cei tains de les faire adopter, lorsque l'insulte porte sur un homme qu'ils jugent n'être pas tout à fait indigne de l'attenlion publique : il semble alors que la tourbe des malveillants n'attende que le signal de leurs injures pour exhaler le long retentissement que donnent les moindres succès. Les avocats, dit-on, ont de grands privilèges. Heureusement que tous n'en usent pas. Il faudrait déserter le barreau, ne pouvant plus le réformer. Arrêtons-nous. Ce n'est pas me plaindre qu'il faut, mais convaincre que j'ai raison.
11 y avait environ cmq mois que U dune Kommu était libre. Elle me faisait l'honneur de venir qudqie fois chei moi, car sa reconnaissance ne s*est jamais é- ' mentie. Déjà son mari avait entamé et rompa plnsien plans de réconciliation avec elle, lorsque M. le cnW de Rolian me fit prier par le sieur abbé Georgel,TicaR général de la grande aumônerie de France, et goirarneur de l'hôpital royal des Quinie-Yingts à Paris, d'aflcr conférer avec lui sur une affaire tr^-importante, m mes conseils et mon concours seraient, disaitHn.fat utiles.
J'eus l'honneur de me rendre chez S. K.È.yfdm pressa très-vivement de prendre un intérêt qaekoiifK dans la grande affaire des Quinze-Vingts, dont les pnpriétaires actueis, fort eml>arrassé$ , me dit-il, me céderaient la part que j'y voudrais à des conditions Iiomrables, et surtout fort avantageâtes. Le prince-canU ajouta que si je consentais à me mettre à la tête, a prêtant à l'affaire huit ou neuf cent mille livres, je l'obligerais infiniment lui-même comme tendeur a nom du roi, et sauverais une grande entreprise ^à semblait menacée de sa mine.
M. le cardinal et M. Tabbé George!, réunis, nomirol rien pour m*y déterminer. Mais voyant mes constab refus dans différentes conférences, à la lin convûcK que rien ne pouvait me faire rentrer dans cette afbire, il se réduisirent à me prier de donner au moins quelque temps à l'examen sévère du triste état de rentre* prise, sinon pour moi, du moins pour eux; m'ajootari que le sieur Seguin, l'un des directeurs, ou lesiev kornman, caissier, en un mot qui je nommerais, vietdrait avec les actes, les livres, les comptes, et tous les renseignements nécessaires, travailler dans moncabioti
Au nom de Kornman je lis un mouvement dont i fallut donner l'explication. Je racontai au prince-cvdinal tout ce qu'on a lu ci-dessus; mais ne pouvant loi refuser ce que S. A. £. me demandait avec tant àt grâces et d'instances, je rt^jetai toute entrevue d'ifiaires avec Guillaume Kornman, et consentis de receToir k sieur Seguin, son associé, ou telle aulre personne, pov étudier par quel moyen on pourrait sauver cette allais-
Mais je ne consentis à faire ce travail pénible que sir la promesse formelle de S. A. É. quelle emploierai tout le crédit que les circonstances lui donnaient sur le sieur Guillaume Kornman à lui faire rendre justice à sa femme ; à rapprocher cette malheureuse mère de ses enfants qu'elle adorait, qu'elle avait tous deux allaités, et (qu'elle pleurait tuus les jours; à se raccommoder avec elle : non que je lui dissimulasse mon mépris qoi pei çait pour un homme de ce caractère ; mais c'est que mon opinion sur le devoir des niéres était plus forte que mon niôpris.
S. A. K. me promit ce salaire de tous mes soins. Le sieur Seguin vint travailler chez moi, m'apporta les «ictes, les livres, les comptes du sieur Koriunan, amf' table ; tous ceux des locations et des entrepreneurs des Quinze- Vingts. Je fis sur un caliier mes observatioiis, mes demandes, que le siour Seguin répondit en marge.
MÉMOIRES
J*ai les lettres, les actes, les comptes, les demandes, les réponses et la minute du tableau général de raffaîre, que je remis, après trois mois de travail, à M. le cardinal de Rohan et à M. Tabbé Georgel, ou plutôt je ne les li plus; je les ai déposés chez M. Tayocat général, comme pièces justificatives des faits que je viens d^avancer.
S. A. É., dans la bonté de son cœur, ne sachant comment s'acquitter des grands travaux que j*avais faits pour elle, me réitéra sa promesse d^employer les plus grands efforts pour raccommoder le ménage des sieur et dame Komman. Ce dernier le sollicitait de lui prêter quarante mille livres, dont il avait un grand besoin. M. le cardinal m'assura que, ne les ayant pas alors, il les emprunterait pour Ken aider, pourvu qu'il donnât sa parole de faire justice à sa femme.
Que vous ajouterai^je, messieurs? Thomme promit tout pour avoir cette somme. S. A. É. l'emprunta, la lui prêta sur sa parole ; et sitôt le prêt accompli, le sieur Komman obtient arrêt de surséance sur un faux état de ses dettes, dans lequel ni la dot de sa femme, ni les quarante mille livres de M. le cardinal, ni ce qu'il devait aux Quinze-Vingts, n'entrèrent (cet état, écrit de sa main, esl dans celles de M. l'avocat général); et, la surséance obtenue, le banquier cessa ses payements, s* enfuit avec l'argent du cardinal à Spa, pendant qu'on vendait à Paris et ses chevaux et sa voiture par ordonnance du lieutenant criminel : c'est là ce qu'il appelle ne pas faire banqueroute. C'est ainsi qu'il rompit l'accord trompeur arec sa femme, minuté chez M* Mommet, mon notaire, et dont la signature était retardée par le sieur Komman hû-mème sous difTérents prétextes, depuis plus de huit jours. Tous ces faits sont si improbables, qu'on ne peut Ibroer à les croire sans en administrer les preuves.
Les plus authentiques se tirent de la déposition de i. le cardinal de Rohan, faite à l'abbaye de Marmouliers, devant le lieutenant criminel au bailliage de Tours, par commission rogatoire du lieutenant criminel m Chàtelet de Paris.
Lequel a déclaré (car il a dû le faire, et je ne crains ^ qu'il y ail manqué) que c'est à sa vive instance que Tai usé plus de trois mois k nettoyer TafTaire des Quinzefingts, sans y avoir d'autre intérêt que celui de rendre «rrice, et refusant toute association.
Elles se tirent de la déposition du sieur abbé Georgel, aile à Saint-Diey en Lorraine, devant l'assesseur civil t criminel au bailliage de cette ville, par même comiiiasion rogatoire de M. le lieutenant criminel du Châriet. Or, si ces dépositions démentent un seul des faits vticulés, je me dévoue à l'horreur publique, comme un oiposteur punissable, et comme un vil malhonnête MMnroe.
Ces pièces probantes, jointes à celles de mes travaux nr raffaire des Quinze-Vingts, avec les actes , réponses, lotes et lettres du sieur Seguin, faisant pour le sieur iornman et autres associés, qui sont aussi entre les nains de M. l'avocat général, font preuve, auprès des fuigistrats, de la coupable audace avec laquelle on a
plaidé verbalement et par écnt, que, sans prière ni mission de personne, j'avais voulu nCemparer de Va ff aire des Qtnnxe-Vingts, lorsque je n'en ai fait le pénible dépouillement qu'à la prière instante et prouvée des personnes augustes intéressées à le connaître, et sans avoir voulu prendre la moindre part à son produit, quel qu'il pût un jour devenir.
Laissez donc là tous ces calomnieux verbiages, sans aucun fait, sans preuve et sans logique, dont vous aveuglez le public attentif et trop crédule. Inscrivez- vous en faux, si vous l'osez, contre les preuves que je donne, et que le menteur reconnu soit marqué d'un fer chaud au front ou à la joue ; il mérite en effet d'être défiguré. Les Romains les marquaient avec la lettre K, initiale que vous connaissez bien.
Vous avez dit, Guillaume Komman, ou plutôt on a dit pour vous, et l'on a fait imprimer (page 37 de votre premier libelle), que M. le cardinal vous avait dit: c Je c vous réponds de Beaumarchais ; il m'a des obligac lions particulières. Dans ce moment je vais le faire « payer par M. Joly de Fleury de toutes les foumitures « qu'il a faites pour l'Amérique ; mais je l'ai prévenu « que ce remboursement n'aurait lieu qu'autant qu'il « vous aurait lui-même remboursé. • (Ne dirait-on pas, à cette phrase, que je leur devais de l'argent !)
Gens d'honneur, lisez ma réponse. Elle est divisée en deux parts, de fait et de raisonnement. Le fait sans réplique, je le tire de la déposition juridique de M. le cardinal de Rohan, et d'une lettre de lui que j'ai remise, avec les autres pièces, dans les mains de M. l'avocat général.
Voici ce que la lettre porte,, après quelques autres détails : « Je ne comprends pas, m* écrit Son Êminence, comment le sieur Komman a osé parler de moi avec le ton d'une réticence véritablement coupable. S'il a pu oublier que je l'ai obligé et qu'il m'a trompé, il ne pouvait du moins se dissimuler que tout ce qu'il dit est faux, particulièrement quand il parle de mes préventions. Assurément j'ai prouvé par le fait que, si j'en avais, elles lui étaient favorables, puisque fai emprunté pour avoir la possibilité de lui prêter. Si mes dispositions ont changé, sa conduite en aurait été la cause, puisqu'il m'a trompé. Alors ce n'est sûrement pas à lui d'en parler.
c 11 dit bien faux aussi lorsqu'il prétend que je l'ai assuré que vous étiez mon obligé. Je n'ai jamais été à portée de vous être utile ; cest moi, monsieur, qui suis votre obligé, car il est très-certain que je vous ai pressé et sollicité vivement de prendre connaissance et de vous intéresser même dans l'affaire des Quinze- Vingts. Vous avez bien voulu y donner vos soins ; vous avez tiré du chaos et éclairé une affaire qu'on avait intérêt de traîner dans Vobscurité, Non-seulement vous avez donné votre travail et vos peines, mais en outre je n'oublierai jamais que vous m*avez témoigné le regret sinche que la situation de vos pro^ près affaires ne vous permit pas de nous aider de vos fonds ; et je vous en dois d'autant plus d'obligations,
MÉMOIRES
« qii*avant cette époque je n*aTais pas été à portée de « TOUS connaître particulièrement, quoi qu'en dise le « sieur Kornman, page 36 de son mémoire, etc. »
Son Éminence ne vous a donc pas dit, comme vous rimprimez faussement, imposteurs, que je lui avais des obligations particulières; entre autres celles de me faire payer par M. Fleury, alors ministre des fmances, huit ou neuf millions que me doivent les divers Ëtats d'Amérique ? Si ma preuve de fait est bonne, celle de raisonnement ne Test pas moins.
À quel titre, bon Dieu, aurais~je fait solliciter notre gouvernement de France, qui lui-même a une créance de trente millions au moins à exercer sur rÂmérique, de me rembourser pour ces nouveaux États-Unis Targent de mes services rendus, celui d'immenses fournitures auxquelles la France ne peut jamais être obligée, quoique par politique elle y prit un grand intérêt ? Ils me font faire Tineptie de demander à mon pays, qui ne me doit rien, de me payer ce qu'un autre peuple me doit, parce que ce peuple est en retard avec moi, et peut-être a les plus grands torts, dont il n'est pas temps de parler ; et cela sous la condition de prendre Tintérêt de Guillaume Kornman dans l'entreprise des Quinze- Vingts ! On n*a jamais cumulé tant de fausseté, d'ignorance et de bêtise en aussi peu de lignes, surtout les supposant sorties de la bouche d'un homme du rang, du caractère et de la véracité de M. le cardinal de Rohan.
C'est ainsi cependant qu'ont partout raisonné l'honnête Guillaume Kornman et cet homme nouveau, qui, de garçon magnétiseur, qui, de précepteur au baquet, s'élait fait précepteur des enfants Kornman, en attendant qu'il se donnât pour le précepteur du public, et s'arrogeât indécemment l'honneur de nous avoir rendu nos magistrats, en forçant la main du monarque ! Sa puérile vanité a, dit-on, quelque chose de risible : cela peut être ; mais moi je ne l'ai jamais vu.
Ils m'avaient outragé pour un service rendu, malgré mes répugnances, à la dame Kornman; il était conséquent à leurs dignes principes qu'ils m'outrageassent encore pour un service rendu, malgré mes répugnances, à l'affaire des Quinze-Vingts, à M. le cardinal, à Mgr le duc de Chartres, et à tous les intéressés.