DONT JE DOIS ME JUSTIFIER
Les plans de conciliation.
Je me suis, dit-on, opposé par toutes sortes de moyens au rapprochement douloureux de cette femme infortunée avec un avide mari.
J'ai dit, j'ai imprimé, ma religion est que, « lors- « qu'une pauvre femme a épousé un méchant homme, « sa place est d'être malheureuse auprès de lui, comme « le sort d'un homme est de rester aveugle quand on « lui a crevé les yeux. »
Ce principe, d'où dérive le bon ordre dans les familles;
qui maintient la décence publique, propre seule à couvrir les fautes particulières ; ce principe a servi de base à ma conduite en cette affaire.
Une avide cupidité avait fait exposer la sagesse et les mœurs d'une jeune femme par le mari qui dut les protéger. Le scandale public de la détention de la dame avait suivi, sans intervalle, le renversement de Tespoir d'une caisse que la disgrâce d'un ministre venait d'Otcr à ce mari.
Ce n'était pas assez pour moi d*avoir rendu Tiofortunée à la liberté que tout être doit avoir d'invoquer les tribunaux quand son honneur ou ses intérêts sont blessés : la voyant sans cesse affligée d^ètre privée de se^ enfants, j'établissais et je fondais sur sa sensibilité même la nécessité d'une réconciliation entre elle et sod cruel mari. Que voulez-vour, disais-je, que pensent un jour vos enfants, s'ils doivent partager leur respect entre des parents séparés ? Ils rougiront bientôt ou pour l'un ou pour l'autre, et peut-être de tous les deia ! — Je serai malheureuse ! — Il faut Tôlre. Sous celte forme, au moins, vous serez plainte et respectée ; et sous celle où vous gémissez, vous êtes outragée, sans être moins souffrante...
J'étais bien loin d'imaginer alors qu^un jour un père sans pudeur amènerait à Taudience la fille de cette dame, âgée de treize années, son fils âgé de neuf à dii, pour entendre vomir contre leur mère des atrocités supposées. Si tout le public indigné ne venait pas d'être témoin de cette horreur gratuite, ils publieraient que je les calomnie ! Que peut -il résulter, pour ces enfants infortunés, d'une démarche aussi coupable? D'être bien convaincus que leur mère est déshonorée, ou que leer père est un infâme. Et ces gens-là invoquent la pitié î
J'avais donc insisté sur ce que la malheureuse fenmie sacrifiât ses ressentiments d'épouse à sa sensibihté maternelle.
Très-disposée à suivre cet avis, la dame Komnan avait soin de m'avertir de toutes les lueurs de rapprochement qu'on faisait paraître à ses yeux. Aussitôt je m'empressais, je courais, je faisais de vives soUidlilions.
Maitre Mommet, longtemps notaire des sieurs Kornman et le mien, pardon ; je vous ai fait assigner à déposer devant justice tout ce que vous saviez de ma amduite à cet égard.
Avez- vous dit combien de fois je me suis transporté chez vous pour travailler à ce rapprochement ? les conférences que j'y ai eues avec vous et le frère du man coupable ? Avez-vous reconnu les billets que vous aTd écrits et ceux que vous avez reçus, les démarches qw vous avez faites et celles que j'ai faites moi-roémcî Aves-vous montré l'acte minuté par vous, accepté df toutes les parties, et qui n'a pas eu l'achèvemeot des signatures, parce qu'un perfide époux, après avoir joaé pendant trois mois M. le cardinal de Rohan, l'abbé Georgel, et moi, et sa femme, et vous-même, et tous ses amis réunis, a fermé sa caisse un matin, s'est enfui, et n'est revenu, sur un arrêt de surséance, qu^
MÉMOIRES
pour tourmenter de nouveau la plus malheureuse des femmes ?
Maître Turpin, avocat aux conseils, et le conseil de ce mari ; vous que j'ai fait assigner aussi , comme tant d^autres honnêtes gens, pour déposer de ma conduite, avez-vous reconnu vos lettres, et certifié l'empressément que j'ai mis à rapproclier ces époux» ce que vos réponses attestent? Avez-vous enfin déclaré que je pris de Thumeur contre vous, croyant que vous nuisiez à ce rapprochement, ce qui prouve combien je m'y intéressais ?
Monsieur Tabbé Georgel, vous qui avez déposé, devant le lieutenant civil et criminel de Saint-Diey, tous les faits que je viens d'attester, avez-vous reconnu quatre lettres de Guillaume Kornman écrites à vous, sur la transaction amiable que je poursuivais vivement, et que vous m'envoyâtes avec des apostilles de votre main, lesquelles prouvent, ainsi que votre témoignage, avec quelle ardeur je me portais à fmir celle transaction ? Sentiment humain, généreux, qu'on me dispute avec tant de bassesse!
Monseigneur le cardinal de Rohan, vous qui n'avez pas hésité, devant le lieutenant du bailliage de Tours, de rendre hommage à la vérité sur ma conduite généreuse dans l'examen que vous m'avez prié de faire de l'entreprise des Quinze- Vingts ; vous êtes-vous souvenu, monseigneur, d'y parler de Tunique salaire que je vous demandai pour mes longs travaux accomplis? Avez-vous dit que ce salaire était que vous daignassiez rapprocher une trés-malheureuse mère de ses enfants qu'elle pleurait, de cet indigne époux qui l'avait si fort maltraitée, et près duquel néanmoins elle consentait à souffrir, à verser des larmes amères, pourvu qu'elle vît ses enfants?
Maître Gomel, vous qui fûtes longtemps l'ami, le conseil du mari ; vous dont l'esprit conciliateur est le caractère distinctif, et que j'ai fait assigner aussi, vous êtes- vous souvenu de mes démarches auprès de vous, lorsqu'en 1786 vous engagiez M. le Noir à tâcher d'arranger un procès déshonorant, que les associés de Eornman lui faisaient pour des dilapidations reconnues dans l'afiaire des Quinze-Vingts? Vous êtes-vous rappelé, dis-je, que je vous suppliai de demander à M. le Noir, pour condition des grâces qu il faisait faire à ce misérable homme, qu'il rendit justice à sa femme, et se raccommodât avec celle qui renonçait à sa fortune, l'en rendait le maître absolu, pourvu qu'il consentit, hélas ! ({u'eAe vécût auprès de ses enfants?
Avez-vous dit que, dans les comités d'administration, MM. le Noir, Gogearl, et plusieurs autres personnes, lyant reconnu qu'il était trop contraire aux intérêts du roi que Sa Majesté prit pour son compte l'intérêt de Guillaume kornman dans l'affaire des Quinze-Vingts, seule [condition cependant à laquelle cet homme mettait son raccommodement avec la malheureuse mère, vous me jern^indâtes si je ne pourrais pas déterminer Sainte-James à acquérir cet intérêt au prix d'autres valeurs, lesftielles assureraient et la dot et la paix de la dame
Kornman T Àve^-vous dit avec quelle ardeur j'y courus? comment je fus prier Sainte-James de nous rendre ce bon ofGce; lequel ne s'y refusa que parce qu'il se croyait déjà trop enfoncé dans cette fâcheuse affaire, ce qui rompit la négociation ?
Et vous, monsieur le Noir, dont l'honorable témoignage ne saurait rester infirmé par les infâmes calomnies d'un Kornman et d'un Bergasse, avez-vous attesté, dans votre déposition, les prières que je vous fis, à l'époque de M* Gomel, d'employer toute votre influence sur un homme que vous sauviez du déshonneur, pour l'engager à rendre justice à sa femme, à la remettre auprès de ses enfants ?
Oui, vous l'avez tous déposé, car vous êtes des hommes respectables, honorables, recommandables, d'honnêtes gens enfin ; tous convaincus que la délicatesse oblige à souffrir l'importunité d'une déposition juridique, lorsque la justification d'un homme d'honneur outragé, calomnié, dépend du témoignage qu'il attend, qu'il exige de votre véracité.
Toutes vos dépositions sont entre les mains de M. l'avocat général ; et cette portion du public qui applaudit encore aux noirceurs qu'on a tant imprimées, ne sait pas que l'affaire est déjà décidée dans l'opinion des magistrats ; qu'ils ont mes preuves sous les yeux; que c'est sur cette foule de pièces que ceux du Châtelet ont lancé les premiers décrets contre deux calomniateurs, dont la rage aujourd'hui se venge d'eux par des outrages. Les a-t-on vus faire autre chose qu'entasser des horreurs nouvelles pour couvrir d'anciennes horreurs, et noyer le fond de l'affaire dans une mer d'ii^ures étrangères aux objets sur lesquels ils sont poursuivis?
Augustes magistrats, quand vous avez si noblement voté pour la liberté de la presse, vous avez bien sou»* entendu que cette liberté ne pouvait être utile qu'autant qu'on punirait sévèrement et son abus et sa Hcence. Vous l'établirez en principes ; vous le devez à la nation, qui brûle d'en faire une loi ; vous vous le devez à vousmêmes. Les calomniateurs n'ont épargné personne.