‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 487 sur 607 · PUN · texte numérisé non relu

PUN

i reprendre la question que l'on m'a faite pluis, et dont j'ai suspendu la réponse pour traiter les lettres.

charnement diabolique arme donc ainsi contre

Kornman et ce Bergasse ? — C'est là le secret

re, et je vais vous le dévoiler.

les fois qu'un sot veut, dit-on, se faire mé-

faut qu'il rencontre un méchant qui de son

•che im sol ; et comme c'est en tout pays chose

encontrer, on juge bien que la liaison entre

et Kornniau a pris comme un vrai feu de

premier moment du contact. Quand cet Orgon

ce Tartufe, posté cafardement auprès, non d'un

l'eau lustrale, mais d'un beau baquet magné-

;on Taccueille, il le recueille, lui donne gîte

aison, le fait précepteur de ses enfants, et

1 avec transport,

Chacun d'eux s'écrie aussitôt :

Voilà bien l'homme qu'il me faut!

)arlerai pas des commencements de leur in e ne vuus dirai point comment ils s'étaient

unis avec le médecin Mesmer ; comment le prédicant Bergasse prêchait les curieux que cent louis, légèrement donnés, avaient attachés au baquet, et comment, ennuyée de son verbiage amphigourique et lasse d'être dupe, la compagnie lui imposa silence un jour ; ni comment Kornman, chargé de la caisse du mesmérismet et le véridique Bergasse, élevèrent un beau jour baquet contre baquet, et parvinrent enfin à dépouiller leur chef d'une partie des avantages que sa doctrine avait produits. Cela n'a de rapport à nous que parce que M. le Noir, ayant permis ou toléré qu'on mit au théâtre Italien la farce des docteurs modernes (seul moyen d'empêcher les malheureux enthousiastes d'être victimes des novateurs), excita le ressentiment de tous les modernes docteurs, le docteur Bergasse à la tête.

11 fallait au moins un prétexte aux vengeances qu'ils méditaient. L'ancien procès de Kornman, repris et quitté douze fois, leur parut à tous deux un canevas parfait, sur lequel ils pouvaient broder des infamies tout à leur aise. Mon nom pouvant donner quelque célébrité aux libelles qu'on voulait faire, il fut décidé tout d*une voix qu'on dirigerait contre moi la plus sanglante diatribe.

D'ailleurs je n'étais pas sans reproche sur l'article du mesmérisme. Ils savaient bien que je m'étais souvent, en public, égayé sur les sottises du baquet. Or, ceux qui vivent de sottises détestent ceux qui s'en moquent.

M'ayant fait assigner comme témoin dans son procès avec sa femme, le sieur Guillaume Kornman avait été si mécontent des dures vérités de ma déposition, qu'ils sentirent tous deux le tort qu'elle leur ferait, rapprochée des pièces probantes, s'ils ne parvenaient pas à changer ma qualité de témoin assigné par eux-mêmes, en celle d'accusé, qui leur convenait davantage.

Le projet fut donc arrêté de faire un long libelle contre M. le Noir et contre moi, dont le grand procès d'adultère serait le prétexte ostensible.

Le libelle fut composé : mais, quelque empressement que Bergasse le précepteur eût d'échapper à sa profonde obscurité par cette production d'éclat, Kornman préférait encore d'arranger ses tristes affaires ; et le crédit de M. le Noir, la bienveillance dont il l'honorait, pouvant lui faire encore tirer quelque parti des Quinze- Vingts, il hésitait de le donner.

Depuis cinq mois au moins ce libelle trottait sourdement ; mais il n'était que manuscrit. On l'avançait, on le relirait ; on le montrait tout bas, comme un épouvantail. Moi j'en ai eu copie trois mois avant qu'il fût public. On essayait aussi de me le vendre *. Tant qu'il espéra quelque chose du crédit de M. le Noir, le libelle ne parut point ; mais quatre jours après la disgrâce de M. deCalonne, le libelle fut imprimé.

Jamais l'honnête Kornman n'a manqué ces instants

' Toos mes amii l'ont lu chex moi. Kornman convient, dans son premier libelle (page 66), qu'il a offert de le détruire, et de se désister de tout, si l'on voulait lui procurer une place de couftul au Nord, ou quelque autre emploi dans les grandes Iodes.

MÉMOIRES

précieux. La letraile du ministère de M. le prince de Monlbarrey avait changé en vraie fureur son amour pour le sieur Daudet. Sitôt après la détention du cardinal de Rolian, son bienfaiteur, Kornman n'avait pas manqué de donner un mémoire contre lui, relativement aux Quinze-Vingts. 11 était donc bien juste que la disgrâce de M. Calonne fût le moment d'un gros libelle contre M. le Noir son ami. Et moi, je n'étais là que pour orner la scène.

Quant à leur projet, le voici.

Nous publierons un bon libelle, où nos deux ennemis, traînés dans la fange d*un adultère supposé, de tout point étranger à eux, seront livrés à la risée publique : mais comme ils ne peuvent être qu'incidentellement amenés dans Taffaire de la dame Kornman, quand nous les aurons bien ii\juriés, nous nous raccommoderons avec elle en lui faisant pont d*or pour passer dans notre parti. La réconciliation achevée, n'ayant plus de procès à suivie, M. le Noir et Beaumarchais en seront là pour nos injures : moi, Bergasse, j*aurai fait du bruit ; toi, Kornman, auras la dot, et notre vengeance est parfaite.

Lecteur, si vous croyez que mon esprit fabrique un conte et vous le donne pour un fait, suivez- moi bien sévèrement.

A peine leur libelle a paru, qu indigné de cette infamie, je broche ma première réponse.

Pendant que je la travaillais, nos deux ennemis, satisfaits de voir leur vengeance en bon train, s'occupaient de leur sûreté. L'instant est venu, disaient-ils, qu'il faut traiter avec la damo Kornman. Après Tavoir tympanisèo. tâchons, à force de promesses, île Tarracher à son parti, do lui faire abandonner ses amis et ses pix^tHTlours ; puis faisons un mémoire pour elle, contre ceux uièinos qui l'uni servie; rendons-les odieux, infâmes, en fais;uît écrire à la dame qu'elle a été ct>rrompue \^v eux, jetée dans ce procès par ceux que Ton n'y voit qu'à TiKoasion de celle infortunée.

Que dites-vous, monsieur de Beaumarchais? Où puisei-vous tant de noirceui's ?

Lecteur, examinez mes preuves; elles ont été plaidèes publiqueuK'nt.

Le défenseur de la dame Kornman a déniontré à l'audience toute la série des démarches qu'ils ont faites pour arriver à cette transution. Il a prouvé qu'ils ont été trouver un jurisconsulte estimé, plein dt> talent, i^e pn>lHtè, qui leur a ^Kiru pn^pre à négocier ce raccomuHHiement ^ecret, dont ils se tbttaient sans doute que la noirceur lui échap|>erait.

Allez, ont-ils dit au négociateur: proposez à madame Konmvin le ri^lour certain d'un bonheur qui la fuit depuis si lon^ilemps- li ne s',uit, iH>ur elle, que de si;^ner > une Irinsjiclion amiable, de nous livivr deux hommes, j le Noir et Boauuwrvlwis, qui sont deux mêehants cornq>teurs; de les al^andonner à la fureur de moi B^rps:^e, A la veu^eiiKe de son ép^>«x. Et s'ils s'avisent de s'en plaindre, je ferai jvur eile un mèmotre, comiue j^en aîl fait uu pour lui. LUe r\! verra se;» enfants: soo

mari payera ses dettes, et ceux dont il faut nous reoger resteront couverts de mépris. Nous les tenoos! nous les tenons !

Le défenseur a lu ensuite à raudience difTérecls billets de Bergasse ; puis une transaction minutée par le même, dans laquelle on soumet la dame Kommao a écrire une lettre qu*on doit rendre publique; où Ton veut lui faire dire quelle na pas attendu la publicaim du mémoire de Bergtuse pour rendre justice à «or mari; où Ton veut qu'elle ajoute encore quelle va séloigKr de M. le Noir et de moi, qui avons excité les rédamêlions de son mari. Et si elle consent à signer cette transaction perfide, on lui promet que Komnum Im amènera ses enfants ; qu'il me fera oflrir judidairement ce qu'elle me doit, et que son mari lui donnera de$ marques de la plus sincère réconciliation .* et ce cbefd'œuvre de Bergasse est écrit, signé de sa main !

Le négociateur montre la transaction à la dame lornman. Elle sent qu'on lui tend un piège, non pas le négociateur, mais les gens qui Ten ont chargé. Elle refuse obstinément de signer un tel acte. On cherche i tempérer les choses. Autres billets au négociateur. « U « faut au moins, y dit Bergasse, que vous ameniez au- « dame Kornman à écrire à MM. le Noir et Beaumar- « chais des lettres nobles et simples, dans lesqodks « elle assure que, revenue de son erreur, et voyanl « l'abime où on l'a plongée, elle s'éloigne d'eux sans c retour. Par là je déconcerterai toute la facture da mè f moire de Beaumarchais, ce qui est bien essentiel « Madame Kornman le payera. Je lui amènerai ses en-

« faut s, ET >'0L$ CO.XCERTEROXS SON INTERROGATOULE DE 11-

i MLUE A LLI PROCLRER SA JCSTlFlCATlOX. *

Eh quoi ! cet homme alfreux ne tremblait pas d'écrire: yous comerterons son interrogatoire ? Contre qui? Contre son mari, le seul ((ui Ta vilipendée, sous la plame de celui même qui veut lui faire cet interrogatoire, comme il a concerté l'accusalion de son mari ! Ainsi cet eifronté, rom/iii homo dans cette affaire, dirige la plainte, est raccusaleur, le conseil, le témoin, récrivaiii, laTOcat du mari, et veut être celui de sa lemme. 0 l'horreur ! ù l'horreur !

La dame Kornman, sentant tout Tavanlage d'obtenir quelque preuve d'un aussi noir complot, demande cooi* municalion des pièces. Le courage des conjurés >Kcroil à cet espoir trompeur. Bergasse écrit, dans un autre billet qui doit lui être aussi montré : • SauTOOi 4 uK.dame Kornman sur taules cho>es. Préparei le ca-

• ne^as des lettres dont je vous ai entretenu. Je coo- « tribuenii de N)n cœur à lui faire jouer dans le public < le rôle le plus intéressant et le plus noble, /wnm

* qu^lU touille «y priier. *

«^land j\ii dit que tout ce procé> d'adultère n'êlail mis en avjnl que pour servir d autres vengeances, a-t-on pu même s<HijK,VLikr que j'en fournirais cette pieuie ! Smruns motinme kornman sur iomtes chote*, dit- il... Je Kontnbu^ai de K/« orur à lui faire jo^ff ^ nUe U pUi niéU et U pitu uilere«HM<, p>>cAvr «c'ûU vEiau »'i riiixft 1 r«»s un mot qui ne sott précieux.

MÉHOIRRS.

Dans un autre billet il demande au jurisconsulte une consultation sur le moyen de terminer la transaction projetée. Mais comme son but n*est que de tromper, quelle soit^ lui dit-il, tin chef-d'œuvre et de finesse et de logique. 11 voudrait qu'elle pût paraître au moment même de mon mémoire.

Dans un autre billet, il écrit : « N'oubliez pas, en par- « lant à la dame Kornman, de lui dire que M. le Noir a « voulu la faire enfermer à cent lieues de Paris, etc. , etc.» Il ne cherche à indigner cette dame par tant de fables concertées, que pour en obtenir qu'elle écrive dans sa colère les lettres qu'il a désirées, et qu'il voudrait faire imprimer dans la nuit même : ce qui^ ajoute-t-il,es^ bien important à cause du mémoire de Beaumarchais qui va paraître^ et dont il dit savoir tout le contenu.

Mais, pendant que Pintrigue s'avance, Kornman réfléchit que, dans la transaction, Bergasse n'a inséré que des phrases en son honneur, qu'il y est appelé le sensible, le vertueux, le généreux 6ei*gasse ; et que lui, Komman, qu'on oblige à payer le sieur de Beaumarchais, n'a pas un petit mot d'éloge. Cependant cette pièce doit paraître à la tête d'un mémoire qu'on va vendre, et dont le profit reste à Bergasse avec l'honneur ! 11 s'en plaint, il murmure ; sitôt Bergasse, le renard, écrivit au rédacteur pour apaiser son compagnon : « Il est essentiel que madame Kornman, dans ses « lettres, dise qu'elle regarde son mari comme un « homme inOniment honnête; et que, tant qu'elle a « vécu à côté de lui, elle a toujours reconnu en lui une « manière de penser inHniment noble, » etc.

On ajoute à la transaction l'éloge exigé du mari, et Bergasse, croyant enfin avoir enveloppé sa victime, ne garde plus aucune mesure. Ses intentions, ses espérances, la jactance d'un fat enivré de son vin, sa bra- Tade, son juste esprit, tout est versé dans le billet sui- Yant :

« Il est bien important, mon cher ami, quevous.vous « occupiez sur-le-champ du plan dont je vous ai parlé « hier. Si vous pouvez voir madame Kornman, tâchez « de me la faire voir ; je lui amènerai ses enfants, et

9 50US FER05S U.NB SCÈNE DE LARMES QUI FINIRA TOUT. Je

■ viens de rédiger une note contre l'écrit du sieur de I Beaumarchais, qui, je l'espère, sera imprimée cette I nuit, et paraîtra demain. J'y parle d'elle avec inté- I rél, et de Beaumarchais avec modération ; j'espère que I vous en serez content, » etc., etc. On ajoutait même, lu Palais, que le billet finit par ces mots bien étranges mais Tavocat de la dame Kornman ne les a point articulés) : « Soyez bien persuadé que ni Kornman ni moi r ne serons décrétés pour avoir public notre mémoire; f je crois que le public entier décréterait à coups de • pierres le tribunal qui entreprendrait de nous de- > maiider compte de notre conduite. »

Ce qui rend assez vraisemblable cette phrase de son billt^f , c'est le ton qu'il a pris à l'audience de la grand'cliambre, en rappelant en d'autres termes à peu près les mêmes idées. On l'a vu apaisant de la main les battements dont ses amis couvraient ses périodes com-

mencées. Plein d'une vanité fougueuse, et menaçant les magistrats, il leur disait : Si par un hasard imprévu vous alliez faire perdre la cause à Tinnocence, aux bonnes mœurs, il n'y a personne dans cette assemblée qui ne se levât aussitôt, et qui ne prit notre défense.

Songez à vous, augustes magistrats ! Si par malheur vous condamnez Bergasse et Kornman (vous voyez comme ils ont traité les magistrats du Châtelet), ils vous feront décréter à leur manière, par le public de leur quartier, de la rue Carême-Prenant. Gardez-vous bien de prononcer contre eux !

En voilà bien assez. Nos adversaires sont connus. La dame Komman indignée rompit la négociation, et la guerre a recommencé.

Avant de la faire éclater au Palais, ils ont voulu essayer d'effrayer cette dame, n'ayant pu la séduire ; et, pour lui faire donner la déclaration qu'ils voulaient, avec laquelle ils entendaient poursuivre M. le Noir et Beaumarchais, sous le nom de l'infortunée, ils ont emprunté sourdement au sieur Bonnard une maison près de Neuilly, sous prétexte qu'une grande dame voulait y voir en secret son époux, dont on sait qu'elle est séparée. Ils ont eu l'art d y faire conduire adroitement la dame Kornman par des hommes... grand Dieu! qu'on était loin de suspecter ; et là ils l'ont livrée pendant six heures de suite aux fureurs d'une pythonisse, d'une somnambuliste ardente, bien instruite et bien inspirée, laquelle avait diné la veille dans la maison de Kornman, où on lui avait appris ce qu'elle avait à dire. Il a fallu tout le courage d'une femme habituée au malheur, pour résister à des scènes si longues et si fâcheuses, pour que ce lâche emploi du magnétisme prophétique ne la fit pas succomber à la terreur d'un tel spectacle. Le détail de ces tentatives, écrit naïvement par la dame Kornman elle-même en sortant de cette obsession, est un des plus étranges écrits, des plus rares qu'on puisse lire. On y voit réuni tout ce que la scélératesse de forcenés très-maladroits peut joindre à rimbécillité de dignes feus de Charenton.

Ces détails ont été mis sous les yeux des magistrats. Le respect nous défend d'en dire davantage.

Cette autre tentative n'ayant pas mieux réussi que la première, force a été de suivre le procès.

Mais quelle guerre abominable ! Tous mes anciens valets séduits ou menacés; une profusion immense de libelles ; plus de deux cents en dix-huit mois, et tous payés par Komman ; les registres d'une imprimerie, déposés au greffe criminel, seront la preuve de ces faits : Reçu tant du sieur Kornman pour tel pamphlet, tant pour une circulaire, etc., etc. A chaque instant des lettres anonymes. J'en ai déposé une au greffe, qui accompagnait un libelle imprimé dans lequel on cherchait à me désigner comme auteur des écrits scandaleux contre les magistrats ; et crainte que je ne me méprisse aux agents de ces infamies, ils m'ont accusé hautement, dans un libelle signé Bergasse, d'avoir vendu ma plume au ministère pour insulter les magistrats ab^^ents : espérant bien par là me les rendre défavo

HÉiMOIRES.

râbles lorsque je demanderais vengeance contre ce cours d'atrocités.

On a TU de quel ton j'ai relevé cette apostrophe dans mon second mémoire qui a précédé celui-ci.

Ils ont ameuté contre moi la jeunesse indisciplinée qui rôdait autour du Palais, et m*ont fait menacer partout, sous prétexte de ces écrits.

Ils m*ont fait insulter un soir, sortant à pied de mon jardin. Depuis ce temps j'ai mieux veillé sur moi, ne marchant plus qu'avec des armes.

Ils ont fait casser, une nuit, des statues de Germain Pilon f monument du seizième siècle, et restes précieux de Tare triomphal Saint-Antoine, que j'avais fait réparer à grands frais, d'accord avec l'Hôtel de Ville, et mises au mur de mon jardin pour faire un ornement au boulevard, digne de l'attention publique. Messieurs du bureau de la ville s*y étant transportés, ayant tancé publique^ ment le caporal d'un corps de garde qui est à dix pas du monument, sur sa négligence à veiller, le lendemain une lettre anonyme, style, écriture de cuisinière, m'est arrivée, portant en substance le regret qu'on ne m'eût pas trouvé à la place de ces statues, disant que je ne réchapperais pas, et m'appelant grand défenseur des belles ; ce qui n'était pas bien adroit pour déguiser l'auteur de l'anonyme. Tout est au greffe criminel.

Enfin, portant au dernier excès leurs manœuvres infâmes, ils ont fait afficher la nuit des placards à toutes mes portes, et même dans les rues voisines, me dénonçant au peuple comme un accapareur de blés. Les placards portaient en substance que si je n'ouvrais pas les greniers que je tenais fermés, on m'en ferait bien repentir. Il est clair qu'espérant que la cherté du pain pourrait produire quelque mouvement parmi le peuple, on lui désignait ma maison pour être la première ou pillée ou brûlée.

Les surveillants de la police ont arraché tous ces placards, et M. de Crosne a bien voulu faire passer toutes les nuits une patrouille déguisée autour d'immenses magasins où je tiens de la librairie, qu'on cherchait à donner au peuple pour des accaparements de blés. L'Europe a couru le danger d'être privée du plus beau monument littéraire de ce siècle ; et moi, celui d'être ruiné.

Quelle complication d'horreurs ! Je suis las de les raconter, fatigué de les éprouver, et si honteux de les décrire, que je quitterais la plume à l'instant, si pour dernier trait de scélératesse ils ne venaient pas tout à l'heure, à la fin de leurs plaidoiries, de faire crier par leur avocat qu'ils tenaient la preuve en leurs mains d'une profanation de moi sur les choses les plus sacrées, pour amener des séductions honteuses. Vous verrez, messieurs, disait-il, comme il prit l'habit d'un confesseur, et comment, ainsi déguisé, il trompa d'abord une femme, et s'en fut, sous le même habit, escroquer et toucher au bureau d'un payeur une rente de 900 livres. Nous les tenons, ces preuves, écrites de sa main.

Puis, sans en faire de lecture, il met des lettres sur le

bureau, laisse le public étonné, mais surtout nullement instruit. Heureusement mon avocat se lève, et demande acte à la cour de tout ce qui vient d'être plaidé, obtient un arrêt qui ordonne que ces pièces déposées au greffe nous seront communiquées. Nous y courons. Que trouvons-nous ? Pour embarrasser cette cause, la couvrir d'un nouvel incident, et lâcher de prouver que je suis le vil proxénète d'un galant, protecteur d'un adultère en 1789, ils ont osé produire sept ou huit lettres de moi écrites dans ma jeunesse, en 1 756, à ma première femme, il y a trente-trois ans accomplis, c'est-à-dire qu'elles sont écrites cinq ou six ans avant que la dame Kornman fût née !

Et ces lettres, qui n'ont nul rapport à l'affaire, qu'ils se sont bien gardés de lire, quoiqu'ils les aient empoisonnées, sont douces, gaies, pleines d amour et da tendre intérêt de cet âge : deux ou trois sonf écrites un moment avant mon mariage *, et les autres, moi marié. J'avais prié mon défenseur de les lire toutes à l'audience; on n'y aurait trouvé ni profanation, ni forfait, ni usurpation, ni déguisement, ni projets personnels à moiseulement une idée de plusieurs amis rassemblés de cette dame, au nombre desquels je me comptais ; avis que nous soumettions à son conseil, à elle-même, pour forcer des débiteurs peu déliciits à lui faire une prompte justice.

N'ayant point adopté le projet contenu dans cette minute, elle Ta pourtant conservée avec toutes mes lettres d'amour, comme des monuments très-chers de la tendresse d'un époux. Et ces lettres de ma jeunesse (j'étais encore mineur quand cette dame m'épousa), ces lettres, dis-je, cotées et parafées à l'inventaire de van femme quand j'eus le malheur de la perdre, est-il possible qu'ils les tiennent des parents mêmes de ma femme, lesquels, après avoir joui pendant vingt ans, par ma seule indulgence, de fortes sommes qui m'appartenaient dans leurs mains, m'ont attaqué en 1771, et m'ont plaidé dix ans avec fureur, puis ont été condamnés envers moi, par trois arrêts contradictoires, à me payer des sommes plus fortes que leurs moyens actuels : qui sont venus se jeter à mes pieds, m'implorer en disant qu'ils étaient ruinés, si j'usais rigoureusement de mes droits constatés par les trois arrêts de la cour : et qui ont obtenu de mon humanité, par leurs instances et celles de leurs amis, qu'ils jouiraient, leur vie entière, des sommes qu'ils mo doivent ?

Mes amis, indij^nés, veulent que je demande en justice que ces actes soient annulés, j>our cause d'horrible ingratitude! Non, mes amis; ma vie entière s'est usée à pardonner des infamies : irai-je empoisonner un reste d'existence, en dêro<;eant dans ma vieillesse h ma constante bonhomie !

Si je me permettais d'aller plus loin sur ces détails, on serait bien surpris de l'usage constant que j'ai fait de ma fortune. On apprendrait combien de gens, mes obligés, ont abusé de ma facilité ; et comment, pardonnant toujours, je me suis toujours vu forcé de justifier mes œuvres les plus pures ! Mais ces débats ne trou-

MÉMOIRES

blent plus la paix de mon intérieur. Heureux dans mon ménage, heureux par ma charmante fille, heureux par mes anciens amis, je ne demande plus rien aux hommes, ayant rempli tous mes devoirs austères de fils, d'époux, de père, de frère, d'ami, d'homme enfin, de Français et de bon citoyen : ce dernier, cet affreux procès m'a fait au moins un bien, en me mettant à même de rétrécir mon cercle, de discerner mes vrais amis de mes frivoles connaissances.

Quant à vous, mes concitoyens, qui prenez parti contre moi pour deux fourbes dans cette affaire, quel mal vous ai-je fait à tous? En égayant mes courts loisirs, n'ai-je pas contribué à Tamusement des vôtres? Si ma gaieté contriste des méchants, quel rapport y a-l-il entre ces gens et vous, avec qui je me complais à rire ? Vous savez tous, ô mes concitoyens, qu'il n'est rien d'aussi bas que la basse littérature. Quand un homme s'est bien prouvé qu'il n'est bon à rien dans ce monde, s'il se sent le pouvoir de braver mépris et Bicètre, il se fait libelliste, feuillisle, affichiste et menteur public. L'aTreuse calomnie n'est qu'un vain mot pour lui, s'il panient à faire imprimer ses pamphlets en esquivant la ,t:eôle ; et sauf tous les affronts qui poursuivent son vil emploi, il est heureux dans son grenier : m'injuriant lâchement dans le monde, où ils savent que je ne vais plus ; m'implorant en secret chez moi, quand ils peuvent forcer ina porte : voilà, voilà les gens que Kornman salarie !

Et les auteurs de ces libelles, les imprimeurs et les ordonnateurs, tous sont connus, tous seront poursuivis. Cv qu'il y a déplus vil à Paris, dirigé par ces deux méchants, depuis deux ans écrit, poignarde par derrière U^s plaideurs et les magistrats. Ce désordre est porté si loin, qu'il n'est pas un seul citoyen qui ne doive frémir des horreurs auxquelles le plus léger procès peut soumettre son existence. L'ordre public est trop intéressé à ce que de tels excès soient punis et soient réprimés, pour que les magistrats ne sévissent point, dans leur arrêt, contre les noirs instigateurs de tant de lâches calomnies.

t)€ Bergasse, inconnu, sans état, sans métier, même sans domicile, s'amalgamant à tout ce qui fait bruit : après avoir traité son bienfaiteur Mesmer comme un dion, puis comme un scélérat; après avoir traité Deslon comme un confrère, et puis comme un escroc; après ^yoir dévauéy dans ses fureurs, MM. Franklin, Bailly, et autres conunissaires nommés par Sa Majesté pour juger €0 fou magnHUme ; après les avoir dévotUi, dis-je, à Vejcécraiion de la postérité la plus reculée, parce qu'ils ont dévoilé les mystères de cette doctrine ; après s'être fait insolemment graver sous l'emblème d'un génie couronné qui forge et va lancer des foudres, et s'être proclamé lui-même, avec la plus stupide vanité, le sauteur de la France, et l'avoir osé imprimer lors du retour d«»s magistrats, parce qu'il avait écrit quelques lignes fougueuses dans un moment où l'opinion publique, partout fortement prononcée, avait déjà ruiné le système ministériel ; après s'être bien pavané, comme la mouche du coche, en disant.

J'ai Unt fait qu'à la fin met getu lont dans la plaint ;

ce noir ballon, gonflé d'orgueil, vient de jurer enfin qu'il s'attachait à Kornman... 0 malheureux loocoon / toi, ni tes deux enfants, n'espérez plus fuir au reptile qui vous a si bien enlacés. Tant qu'il vous restera quelque peu de fortune, n'espérez pas qu'il se détache. Je le suivrai partout, dit-il, dans les exils, dans les prisons ! Digne Oreste d'un tel Pylade, on n'est point étonné qu'il se dévoue à toi. Quel affreux Pylade, en effet, est plus digne d'un tel Oreste !

Signé : Gabon db Bbâumabcrais.

M* Pellbtibb, procureur.

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