‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 556 sur 607 · AU ROI SEUL · texte numérisé non relu

AU ROI SEUL

Si RE,

La fameuse querelle entre l'Amérique et r.\ngleterre, qui va bientôt diviser le monde et changer le

* Remis à M. le comte de Vergennes, cachet volant, le 23 février 1776.

système de TEurope, impose à chaque puissance la nécessité de bien examiner par où l'événement de cette sépai-ation peut influer sur elle et la servir ou lui nuire.

Mais la plus intéressée de toutes est certainement la France, dont les lies à sucre sont, depuis la dernière paix, l'objet constant des regrets et de Tespoirdes Anglais, désirs et regrets qui doivent infailliblement nous donner la guerre, à moins que, par une faiblesse impossible à supposer, nous ne consentions à sacrifier nos riches possessions du golfe à la chimère d une paix honteuse et plus destructive que cette guerre que nous redoutons.

Dans un premier mémoire, remis il y a trois mois à Votre Majesté par M. de Vergennes, j'ai tâché d'établir solidement que la justice de Votre Majesté ne pouvait être blessée de prendre de sages précautions contre des ennemis qui ne sont jamais délicats sur celles qu'ils prennent contre nous.

Aujourd'hui que l'instant d'une crise violente avance à grands pas, je suis obligé de prévenir Votre Majesté que la conservation de nos possessions d'Amérique et la paix qu'elle parait tant désirer dépendent uniquement de cette seule proposition : // faut secourir les AméricaiM. C'est ce que je vais démontrer.

Le roi d'Angleterre , les ministres, le parlement , l'opposition, la nation, le peuple anglais, les partis enfin qui déchirent cet Ëtat, conviennent qu'on ne doit plus se flatter de ramener les Américains, ni même que les grands efforts qu on fait aujourd'hui pour les soumettre aient le succès de les réduire. De là. Sire, ces débats violents entre le ministère et l'opposition, ce flux et reflux d'opinions admises ou rejetées qui, n'avançant pas les affaires, ne servent qu'à mettre la question dans un plus grand jour.

Le lord North, effrayé de piloter seul au fort d'un tel orage, vient de profiter de Tambition du lord Germaine pour verser tout le poids des affaires sur sa tète ambitieuse.

Le lord Germaine, étourdi des cris et frappé des arguments terribles de l'opposition, dit aujourd'hui aux lords Shelburne et Rockingham, chefs de parti : c Dans l'état où sont les choses, messieurs, osez-vous répondre à la nation que les Américains so. soumettront à l'acte de navigation et rentreront sous le joug, à la seule condition^ renfermée dans le plan de lord Shelburne, d'èlre remis en Vétai oh ils étaient avant les troubles de 1763? Si vous l'osez, messieurs, investissez-vous du ministère, et chargez-vous du salut de l'Étal à vos risques, périls et fortunes- •

L'opposition, disposée à prendre le ministre au mot et toute prête à dire oui, n'est arrêtée que par Finquiétude que les Américains, encouragés par leurs succès et peut-être enhardis par quelques traités secrets avec l'Espagne et la France, ne refusent aujourd'hui ces mêmes conditions de paix qu'ils demandaient à mains jointes il y a deux ans.

D'autre part, le sieur L. (M. de Vergennes dira son

nom à Votre Majesté)', député secret des colonies à Londres, absolument découragé par l'inutilité des efforts qu'il a tentés par moi auprès du ministère de France pour en obtenir des secours de poudre et de munitions de guerre, me dit aujourd'hui : • Une dernière fois, la France est-elle absolument décidée à nous refuser tout secours et à devenir la victime de l'Angleterre et la fable de l'Europe par cet incroyable engourdissement ? Obligé moi-même de répondre positivement, j'attends votre dernière réponse pour donner la mienne. IS'ous offrons à la France, pour prix de ses secours secrets, un traité secret de commerce qui lui fera passer, pendant un certain nombre d'années après la paix, tout le bénéfice dont nous avons depuis un siècle enrichi P Angleterre, plus une garantie de ses possessions selon nos forces. Ne le voulez-vous pas? Je ne demande à lord Shelburne que le temps de l'allée et du retour d'un vaisseau qui instruira le congrès des propositions de l'Angleterre, et je puis vous dire dès à présent quelles résolutions prendra le congrès a cet égard. Ils feront sur-le-champ une proclamation publique par laquelle ils offriront à toutes les nations du monde, pour en obtenir des secours, les conditions que je vous offre en secret aujourd'hui. Et pour se venger de la Franco et la forcer publiquement à faire une déclaration à leur égard qui la commette à l'excès, ils enverront dans vos ports les premières prises qu'ils feront sur les Anglais : alors, de quelque côté que vous vous tourniez, cette guerre, que vous fuyez et redoutez tant, devient inévitable pour vous, car ou vous recevrez nos prises dans vos ports ou ^ous les rejetterez; si vous les recevez, la rupture est certaine avec l'Angleterre; si vous les rejetez, à l'instant le congrès accepte la paix aux conditions proposées par la métropole ; les Américains outrés joignent toutes leurs forces à celles de l'Angleterre pour tomber sur vos îles et vous prouver que les belles précautions mêmes que vous aviez prises pour garder vos possessions étaient justement celles qui devaient vous en priver à jamais.

« Allez, Monsieur, allez en France ; exposez-y ce tableau des affaires ; je vais m'enfermer à la campagne jusqu'à votre retour pour n'être pas forcé de donner une réponse avant d'avoir reçu la vôtre. Dites à vos ministres que je suis prêt à vous y suivre, s'il le faut, pour y confirmer ces déclarations ; dites-leur que j apprends que le congrès a envoyé deux députés à la cour de Madrid pour le même objet, et je puis vous ajouter à cela Çfi'f7« ont reçu une réponse trèii- satisfaisante. Le conseil de France aurait-il aujourd'hui la glorieuse pn*rogative d'être seul aveuglé sur la gloire du roi et les intérêts de son royaume? »

Voilà, Sire, le tableau terrible et frappant de notre position ; Votre Majesté veut sincèrement la paix ! Le moyen de vous la conserver. Sire, va faire le résunié de ce mémoire.

* Arthur Lee, qui fit depuis partie avec Franklin de la députation américaine à Paris.

LETTRES

Admeffons foules les hypolhèses possibles, et raisonnons.

Ce qui suit est bien important :

Ou l'Angleterre aura dans cette campagne le succès le plus complet en Amérique ;

Ou les Américains repousseront les Anglais avec pertes ;

Ou TAngleterre prendra le parti, déjà adopté par le roi, d'abandonner les colonies à elles-mêmes et de s*en séparer à Tamiable ;

Ou Topposition, en s'emparant du ministère, répondra de la soumission des colonies à la condition d'être remises en leur étal de 1763.

Voilà tous les possibles rassemblés : y en a-t-il un seul qui ne vous donne à Tinstant la guerre que vous voulez éviter? Sire, au nom de Dieu, daignez l'examiner avec moi :

i" Si FAnglelerre triomphe de l'Amérique, ce ne peut être qu'avec une dépense énorme d'bommes et d'argent ; or, le seul dédommagement que les Anglais se proposent de lanl de pertes est d'enlever à leur retour les îles françaises, de se rendre par là les marchands exclusifs de la précieuse denrée du sucre, qui peut seule réparer tous les dommages de leur commerce, et celle prise les rend à jamais possesseurs absolus du bénéfice de Tinterlope que le continent fait avec ces mêmes îles.

Alors, Sire, il vous resterait uniquement le choix de commencer trop lard une guerre infructueuse, ou de sacrifier à la plus honteuse des paix inactives toules vos colonies d'Amérique, et de perdre 280 millions de capitaux et plus de 50 millions de revenus.

2** Si les Américains sont vainqueurs, à l'instant ils sont libres, et les Anglais, au désespoir de voir leur existence diminuée des trois quarts, n'en seront que plus empressés à chercher un dédommagement devenu indis|>ensable dans la prise facile de nos possessions d'Amérique, et l'on peut être certain qu'ils n'y manqueront pas.

5° Si les Anglais se croient forcés d'abandonner sans coup férir les colonies à elles-mêmes, comme c'est le vœu secret du roi, la perte étant la même pour leur existence et leur commerce élant également ruiné, le résultat pour nous est semblable au précédent; excepté que les Anglais, moins énervés par cet abandon à l'amiable que par une campagne sanglante et ruineuse, n'en auront que plus de moyens et de facilites de s'emparer de nos îles, dont alors ils ne pourront plus se passer, s'ils veulent conserver les leurs et garder nn pied de terre en Amérique.

4' Si l'opposition se met en possession du minis- (rre et conclut le trailé de réunion avec les colonies, les Américains, outrés contre la France, dont les refus les auront seuls forcés de se soumettre à la mélropole, nous menacent dés aujourd'hui de joindre toules leurs forces à celles de l'Angleterre pour enlever nos îles. Ils ne se réuniront même à la mère-patrie qu'à celte condition, et Dieu sait alors avec quelle joie le ministère

composé des lords Chatham, Shelbume et Rocldn^iaffl, dont les dispositions pour nous sont publiques, adoptera le ressentiment des Américains, et vous fera sans relâche la guerre la plus opiniâtre et la plus cruelle.

Que faire donc en cette extrémité pour avoir la paii et conserver nos îles?

Vous ne conserverez la paix que vous désirez. Sire, qu'en empêchant à tout prix qu'elle ne se fasse entre lAnglelerre et l'Amérique, et qu'en empêchant que l'une triomphe complètement de l'autre ; et le seol moyen d'y panrenir est de donner des secours aux Américains, qui mettront leurs forces en équilibre arec celles de l'Angleterre, mais rien au delà. Et croya Sire, que l'épargne aujourd'hui de quelques millkms peut coûter avant peu bien du sang et de Fai^nt ï h France.

Croyez surtout, Sire, que les seuls apprêts forcés (fe la première campagne vous coûteront plus que tous les secours qu'on vous demande aujourd'hui, et que la triste économie de 2 ou 3 raillions vous en fera perdre à coup sûr avant deux ans plus de 500.

Si l'on répond que nous ne pouvons secourir les Américains sans blesser l'Angleterre et sans attirer sur nous l'orage que je veux conjurer au loin, je répondsà mon tour qu'on ne courra point ce danger, a l'on soit le plan que j'ai tant de fois proposé, de secourir secrètement les Américains sans se compromettre, en leur imposant pour première condition qu'ils n'enverront jamais aucune prise dans nos ports, et ne feront aucun acte tendant à divulguer des secours que la première indiscrétion du congrès lui ferait perdre à Tinstanl. El si Votre Majesté n'a pas sous la main un plus liabile homme à y employer, je me charge et réponds du tnilè. sans que personne soit compromis, persuadé que mon zèle suppléera mieux à mon défaut d'habileté que l'habileté d'un autre ne pourrait remplacer mon zèle.

Votre Majesté voit sans peine que tout le succès dépend ici du secret et de la célérilé ; mais une chose infiniment importante à l'un et à l'autre serait de renvoyer, s'il était possible, à Londres lord Stormonl,qui, par la facilité de ses liaisons en France, est à portée d'instruire et instruit journellement l'Angleterre de tout ce qui se dit et s'agite au conseil de Votre Majesté.

Cela est bien extraordinaire, mais cela e^t ; l'occasion du rappel de M. de Guines est on ne peut pis plus favorable.

L'Angleterre veut absolument un ambassadeur; si Votre Majesté ne se pressait pas de nommer un successeur à M. de Guines et qu'elle envoyât en Angleterre un chargé d'affaires ou ministre d'une capacité reconnue , à l'instant on rappellerait lord Stormont, et quelque ministre qu'ils nommassent en place de cet ambassadeur, il se passerait bien du temps avant qu'il fût en état par ses liaisons de nous faire autant de mal que nous en recevons de lord Stormont. Et la crise une fois passée, le plus futile ou le plus fastueux de nos seigneurs pourrait être envoyé sans risque en ambassade à Lon-

LETTRES

dres ; la besogne étant faite ou manquée, tout le reste alors serait sans importance.

Votre Majesté peut juger par ces travaux si mon zèle est autant éclairé qu'il est ardent et pur.

liais si mon auguste maître, oubliant tous Içs dangers qu'un mot échappé de sa bouche peut faire courir à un bon serviteur qui ne connaît et ne sert que lui, kûssait pénétrer que c^est par moi qu'il reçoit ses instructions secrètes, alors toute son autorité même aurait peine à me garantir de ma perte, tant la cabale et Tintrigue ont de pouvoir, Sire, au milieu de votre cour, pour noire et renverser les plus importantes entreprises. Votre Majesté sait mieux que personne que le secret est Tâme des affaires et qu'en politique un projet éventé n'est qu'un projet manqué.

Depuis que je vous sers, Sire, je ne ne vous ai rien demandé et ne vous demanderai jamais rien. Faites seulement, ô mon maître, qu'on ne puisse m'empècher de travailler pour votre service, et toute mon existence vous est consacrée.

Caron de Beaumarchais.

AU CHËVAUËR D'ÉON.

Paris, ce 18 août 1776.

Je voudrais, ma chère d'Éon, n'avoir jamais eu que des choses agréables à vous écrire. En ce moment même, oubliant tout ce que votre conduite a d'injuste et d'outrageant pour moi, je voudrais que M. le comte de Vergenncs eût choisi, pour vous répondre, quelqu'un dont le ministère vous fût moins odieux -, je voudrais, surtout, avoir emporté sur ce ministre les points auxquels vous paraissez tant attachée ; mais, indépendamment du poids que son caractère imprime à ses raisons, elles me paraissent en elles-mêmes inexpugnables et sans réplique.

« Le roi de France, me dit ce ministre, peut-il accorder à une fille un sauf-conduit qui se rapporte h l'eut d'un oflicier! Qui donc a servi le roi! est-ce mademoiselle ou M. d'£on? Si Sa Majesté, apprenant après coup la faute que ses parents ont commise en sa personne contre la décence des mœurs et le respect des lois, veut bien l'oublier et ne pas lui imputer comme un tort celle de l'avoir continuée sur elle-même en connaissance de cause ; iaut-il que l'indulgence du roi pour elle aille jusqu'à charger le feu roi du ridicule de son indécent travestissement, en employant cette phrase du modèle qu'elle a Fassurance de nous envoyer ellemême : Ordre.,, de ne plus quitter les habits de son sexe, comme Va ci-derant exigé le service du feu roi mon aUul^ etc. y etc.? IsmaiSy Monsieur, le service du roi n'a exigé qu'une ûlle usurpât le nom d'homme et l'ha-

bit d'officier ou l'état d'Envoyé. C'est en multipliant ainsi ses prétentions téméraires que cette femme est parvenue à lasser la patience du roi, la mienne, et la bonne volonté de tous ses partisans. Qu'elle reste en Angleterre ou qu'elle aille ailleurs, vous savez bien que nous ne mettons pas à cela le moindre intérêt. Sur son extrême désir de repasser en France, je lui ai fait dire par vous que l'intention du roi était qu'elle n'y rentrât que sous les habits de son sexe, et qu'elle y menât la vie silencieuse, modeste et réservée qu'elle n'eût jamais dû abandonner. Je n'ajouterai pas un mot à cela. »

De ma part, ma chère, j'y ai bien réfléchi. D'honneur, je ne conçois pas plus que le ministre de quelle utilité peut vous être le nouvel essai que vous -tentez sur sa complaisance.

Si votre retour en France vous est indiiTérent, que ne vivez-vous tranquille où vous ê?es, avec ce que le roi vous a donné, sans revenir incessamment sur des choses faites et sans renouveler toujours des demandes iuaccordables ?

Si votre dessein est réellement d'y rentrer, que veut dire tout ce pointillage? Espérez-vous un temps plus convenable, un roi plus magnanime, un ministre plus équitable, un solliciteur plus empressé, des conditions meilleures? La vie s'use, et vous languissez expatriée.

Ma chère amie, je vous le dis à regret : j'ai bien travaillé, tenté bien des choses, et je n'espère plus rien obtenir pour vous à titre d'une justice dont on croit avoir de beaucoup passé la borne avec vous. Quant aux grâces, vous sentez comme moi qu'une conduite entièrement opposée à la vôtre peut seule vous les mériter.

Croyez-en un homme qui, malgré vos torts afTreux envers lui, vous a servie, vous sert et vous servira de tout son cœur, si vous-même n'y mettez pas des obstacles éternels. Votre ton décidé, tranchant même, indispose le ministre. • 11 semble voir, me dit-il, non une fille modeste et malheureuse qui demande des grâces, mais un potentat qui traite avec son égal pour les intérêts du monde. Si le désir de lui faire du bien. Monsieur, vous fait oublier combien cela est ridicule et déplacé, je dois m'en souvenir, moi. • Voilà ses phrases.

Pensez-y bien, ma cl)ère d'Éon : sans revêtir ici d'autre caractère que celui d'un homme qui vous veut du bien, je me hâte de vous en prévenir, si vous voulez que mon amitié ne vous soit pas absolument inutile, adoucissez votre ton, et sm*tout prenez une résolution sage.

M. votre beau-frère peut vous certifier que cet avis est le plus important que je puisse vous donner. Je compte faire un tour à Londres pendant les vacances du parlement de Paris; je vous y verrai de tout mon cœur et m'estimerai fort heureux si je puis encore contribuer à votre bonheur futur.

Boi\jour, ma chère.

Beadmarcbais.

LETTRES

\l MLMSTUE DE L\ MARINE.

Envoyée le 19 septembre 1177.

Monsieur,

Kn vous répondant sur le triste désarmement projt»té de mon vaisseau de Uochefort, je ne veux ni ne dois rien vous dissimuler, puisque dans cette affaire il s'agit autant des intérols de l'État que des miens.

Lord Slormont s'est plaint, dit-on, qu'un vaisseau que le roi vient de vendre est destiné pour les Américains.. D'où le sait-il? Quelciues rapprochements hasardés le lui font seulement présumer. Mais le comble de l'audace n'est-il pas d'oser TafOrmer aux ministres du roi, qui savent tous, par mon aveu secret, que jamais ce vaisseau ne fut destiné pour les Américains; qu il est plutôt armé conlre eux, puisque je le destine à m'aller chercher promptement et d'autorité des retours que l'indolence ou la pénurie de mes débiteurs me retiennent trop longtemps! Voici le lait, monsieur, et comment j'ai raisonné.

L'Amérique aujourd'hui me doit cinq millions. Par mes derniers essais, je vois que les seuls retours qui , puissent me convenir en ce moment sont le tahac. Or un navire ordinaire ne peut m'en rapporter au plus que trois cents boucauts, lesquels, tous frais d'armement et de désarmement prélevés, me rendraient à peine, en France, cent cinquante mille livres. IVaprès ce calcul exact, pour parvenir à recouvrer ici la somme de vm\ millions en tabac, je devrais armer trente-deux vaisseaux, courir trente-deux fois le danger d'être i»ris en allant, autant en revenant, et perdre au moins trois ans d'allenle, sans compter les mille et une contradictions que j'éprouverais en faisant ces ti ente-deux périlleux armements.

11 m'a donc fallu chercher un autre moyen de remplir honorablement mes vues. Trop d'ennemis, monsieur, vous le savez, sont conjurés à ma ruine, pour (jue je n'épuise pas tous les moyens permis d'en sortir il mon honneur; car si le succès attire l'envie, le succès seul peut aus^i l'alterrer : c't^l ce ipie je tente aujourd'hui, en armant un vaisseau de mille tonneaux avec lequel je dois, en un voyage, aller chercher et rapporter le cinquième et peut-être le tiers de ce qui ni'e.>tdù, sans craindre qu'il soit pris en roule; car ce navire est un bon porte- lespect. Or, s'il convient aux vues pacifiques du gouvernement qu'aucun vaisseau français ne cherche noise à per>oiHie, ce même intérêt n'exige-t-il pas aussi que les plus importants vaisseaux de son connnerce aient si bonne mine, (|ue tout brutal Anglais y regarde à quatre fuis avant d'oser les insulter?

(Juanl à mes travaux, à mes précautions, les voici. Déjà mon subrècargue est parti pour aller acheter el faire amonceler au port de Williaimboury ou dM;i/m-

jwUs, dans la baie de Chesapeak^ autant de tabac tpe mes vaisseaux en pourront contenir; déjà l'ordre est donné au cap Français de ne laisser partir aacon de mes navires, qui y sont ou y arriveront, mais d'y attendre mon vaisseau de Rochefort pour charger eosembie et en être convoyés au retour ; car, depuis la perte de la Seine, ils m'ont encore pris rAnna, parti de Samt- Dwningue, et Tout conduit à la Jamaïque. Si je ne m'rt suis pas plaint, c'est que j'ai trouvé tout le monde m peu consolant sur mes chagrins.

Déjà le rendez-vous de tous mes vaisseaux, notamment du dernier parti de Marseille, et le point de nlliemeut de ceux qui sont à Charlesiown ou dans le nord-est, est ûxé à cette même baie de Chesapfak.k l'instant où la mer cessera d'être tenable aux crois«r: anglais , mon vaisseau de Rochefort y entrera pow convoyer tous mes navires, et .m'en rapporter les cargaisons. Or me laisser suivre un plan aussi savamment combiné depuis six mois, ou le déranger d'un coup d? plume, est la différence de ma ruine entière à mon succès le plus brillant.

Si mon vaisseau reste au port, où trouverai-je de secours pour en équiper d'autres? qui me rendra dii mille louis que celui-ci me coûte? qui me remboursera de l'achat et des transports des ballots que j'y ^i ramenés de tous les pays pour faire son chargemen!! qui me rendra les quinze mille louis que je paye aujourd'hui pour quinze mille fusils que je viens d'envoyer? et les frais de mon dernier armement? et m^ achats de Virginie, qui s'y gâteront sur les ports, fau'e de les avoir enlevés à temps? et mes faibles vaisseaui qui seront pris au retour, parce que, comptant leiir donner un formidable convoyeur, j'ai négligé de lemettre en état de défense! Un million, monsieur, oui. un million ne pourrait pas réparer un tel désordre, comme je vous l'écrivis la semaine passée. Est-ce le lord Storniont qui me payera ce dédommagement?

Vous voyez bien qu'en tout ceci les Américains n^ sont poiu' rien; mais moi, qui ne puis envoyer de cciitre-ordre nulle part, j'y suis tellement pour tout. que. ^i vous airèlez mou vaisseau, je me vois sur-le<hamp ruiné, (lè>honoré, bon seulement à pendre ou à noyer : je donne le choix pour une épingle.

Après vous avoir parlé sans déguisement, camiuchargé d'affaires secrètes, je dois, en ma qualité do iitr gocianl français, assurer les ministres du roi qu'dUDi de faire sortir mon vaisseau de Uochefort, ses amateurs connus feront leur soumission, si on l'exige, «fc rentrer sous six moi» dans les ports de France avec des marchandises bien et dûment expédiées de Saint- Domingue, auquel endroit ce vaisseau va porter b troupes tpi'on leur a promises. Les rapports secrets de cette opération de haut commerce avec la politique soet si masqués, monsieur, qu'on peut bien les re^'aràr connue nuls, et n'avoir aucun égard aux fausses alarmes du plus indiscret des ambassadeurs. De plos, ^ armateurs s'engageront à se tenir tellement sur la itserve, que si» dans les traversées, ce navire était oUi^

LETTRKv

d'en venir à bien rosser ceux qui voudraient i insulter, il le fera si légalement, que ses armateurs se croiront encore le droit de vous demander vengeance, en arrivant, de rinsulte qu'ils auront reçue.

Pareille promesse, un pareil engagement suffit, je €:rois, pour rassurer le ministère de France, et surtout pour bjillonuer Tambassadeur d'Angleterre.

Maintenant, si les ministres du roi voulaient bien réfléchir qu'il est (tranchons le mot) honteux pour la France que la ferme royale du tabac soit obligée de le payer jusqu'à cent vingt livres le quintal, d'en manquer même, pendant que l'Amérique en regorge; et que, si la guerre anglaise dure encore deux ans, le roi, pour avoir eu l'honnêteté d'y i ester neutre, est dans le cas de voir les trente-deux millions du revenu de sa fenne du tabac compromis, parce qu*il plait aux Anglais, qui ne peuvent plus fournir cette denrée, de nous en interdire insolemment l'achat dans le seul pays du monde où sa culture est en vigueur; si, dis-je, les ministres du roi veulent bien y réfléchir, ils conviendront que cette insolente tutelle anglaise nous rejette à mille lieues des privilèges de la neutralité que nous affectons : et cela parait si bizarre à tout le monde, qu'à Londres même, à Londres, on plaisante hautement de notre mollesse à cet égard.

Peut-être serait-il à propos ici de mieux poser les droits de la neutralité qu'on ne Fa fait jusqu'à ce jour. Permettez-moi, monsieur, cette courte digression; je la crois d'une importance extrême.

Hilord Abington, l'un des hommes les plus éclairés d'Angleterre, vient de publier un ouvrage qu'il signe de son nom, et qu'iV scelleraity dit-il, de son sang avec la tnême alacrité : dans cet ouvrage, il établit fort bien que les Anglais, et non les Américains, sont les seuls vrais rebelles à la constitution commune; et c'est ce que je crois avoir prouvé moi-même sans réplique, il y a dix mois, à Paris, aux deux orateurs anglais Fox et Uttleton, comme j'eus l'honneur de vous le dire alors.

.Milord Àbingtonj plus hardi que moi, finit son travail par proposer ouvertement à toute l'opposition de se retirer du parlement, en écrivant sur les registres, pour cause de leur sécession (mot nouveau qu*il a fait exprès {>our exprimer cette insurrection nationale), c|ue le parlement et le prince ont de beaucoup passé leur pouvoir en cette guerre; que le parlement, unit|uement composé de représentants du peuple anglais, n'a pas dû jouer la farce des Valets-maitres, et sacriûer les intérêts de ceux qui les emploient à l'ambition du prince ou de ses ministres; que, dans le cas d'un pareil abus, le peuple a droit de retirer un pouvoir aussi mal administré ; qu'à lui seul appartient la décision de la guerre d'Amérique, conune législateur suprême et premier fondateur de la constitution anglaise. En cet écrit, lord Abington ne ménage personne ; mais venons à Papplication qu'on en doit faire à notre état •cUid.

Si, mèoiften Angleterre, il n*est pas décidé lequel est

rebelle à la constitution, de l'Anglais ou de l'Américain, à plus forte raison un prince étranger, comme le roi de France, indifférent et neutre en tout cela, peut-il bien ne pas se donner le soin de juger la question entre ces deux peuples, pas même de l'examiner. C'est aussi le terme auquel il se tient.

D'après ce principe d'indifférence et de neutralité, le roi de France a dû faire écrire aux chambres de son commerce, ainsi qu'il l'a fait par vou.s-même, monsieur, que SCS ports étant ouverts à toutes les nations pour le commerce^ les vaisseaux marchands de V Amérique septentrionale continueront d'y être admis avec leurs cargaisons^ et qu'ils pourront charger^ en retour , des denrées dont la sortie est permise.

Ainsi, par indifférence pour des querelles étrangères, vous avez justement ouvert vos ports aux vaisseaux américains comme a ceux de toutes les nations. Mais, en s^attachant à ce principe incontestable, on ne peut s'empêcher de raisonner ainsi :

Gomme il y aurait contradiction, quand la France ouvre ses poils aux vaisseaux anglais, danois, hollandais^ suédois, etc., d'interdire aux négociants français la liberté d'aller conuncrcer à Londres, à la Baltique, au Zuyderzée, etc.; de même, en recevant les vaisseaux marchands américains sur le pied de toutes ces nations dans ses ports, la France ne peut, sans contradiction, refuser aux armateurs français la liberté d'aller à Bas-ton, Charlestown, Williamsbourg ou Philadelphie. Car tout ici doit être égal.

Tel est, monsieur, le principe de la neutralité de la France, et telles sont les conséquences qu'elle en doit tirer relativement à son conunerce; tout ce qui s'en écarte est hors de discussion, et ne présenterait qu'un tissu de contradictions et d'absurdités.

Si, par respect pour vos traités, ou par égard pour vos voisins en guerre, vous voulez bien prohiber les armes et munitions des vaisseaux qui vont de vos ports en Amérique; si vous faites plus, si vous permettez même aux Anglais d'être les précepteurs des négociants qu'ils prendront en faute à cet égard, il ne me convient point d'entrer dans les motifs de cette condescendani-c inimitable : mais le riz, le tabac et 1 indigo ne sont point des munitions ni des armes. Par quelle étrange subversion de principe^ ose-t-on vous forcer de les confondre en une même prohibition avec elles? Et comment votre état de puissance libre et neutre, lé besoin que vous avez de ces denrées, et le droit reconnu de les adieter partout où vous les trouvez à vendre, ne sont*ils pas l'unique réponse à toutes les objections de l'Angleterre contre les armements de vos négociants ? Je n'ose, en vérité, répéter ici tout ce (|u'un débite à ce sujet à Londres : ce qu'on y dit des prétendues dernières négociations de Thonnête Parker fortli en France, et ce qu'il en publie lui-même. 11 faudrait rougir seulement d'y penser, si tout cela était vrai. Mais ces vains discours n'en existent pas moins ; et leur misérable succès de Ticondérago, qu'ils font sonner bien haut, les > a tellement rendus insolents, qu'ils dédaignent aigour-

LETTRES

d'hui de mettre aucun mystère à leurs menaces, à leur inépris pour nous. Le moindre pas, disent-ils, que les Français feront vers les Américains, nous saurons bien 1rs en punir par une guerre subite; mais ils n oseront plus s y jouer, ajoutent-ils, Cflr nous le leur avons bel et bien fait signifier. Voilà ce qu'on m'écrit de Londres; aussi je me mange les br.is quand on me parle de désarmer un vaisseau marchand qui n'a nulle munition de guerre, aucun rapport avec la politique, uniquement parce que les Anglais présument qu'il pourra bien aller chercher du tabac en Amérique. 0 France ! où est ta dignité !

Que conclure de tout cela, monsieur? Que le roi de France a le droit incontestable, en qualité de puissance neutre, de commercer librement d'Amérique erf France et de France en Amérique ; que recevoir les Américains dans nos ports, en renonçant au droit d'aller dans les leurs, serait tomber dans une contradiction puérile et ruineuse ; que si le roi se relâchait du droit d'acheter du tabac en Amérique, il courrait bientôt le risque de perdre sa meilleure ferme par une condescendance pour les Anglais d'autant plus blâmable qu'ils ne lui en sauront jamais nul gré ; que, pour 'éviter toute agitation future à l'égard de mon vaisseau marchand, ses armateurs connus se soumettront à rentrer dans six mois en France avec des retours dûment expédiés du cap Français -, qu'enfm je serais ruiné de fond en comble si, malgré mes raisons, on forçait le désarmement de ce vaisseau, lequel n'a jamais été destiné pour les Américains, quoi qu'en ait pensé l'ambassadeur anglais. Je n'ai plus rien à dire; car^e sais bien que le roi reste maître de tout, même de me réduire au désespoir, si ce que j'ai plai'lé ne parait à son conseil aussi élémentaire, aussi forlemenl posé, aussi bien prouvé qu'il me le semble, et si mullieureuseinent on n'aperçoit pas la connexion immédiate et secrète entre ce navire et les plus grands événements dont la politique actuelle puisse être occupée.

Je suis, avec le plus profond respect,

Votre, etc.

xwiv

Mémoire parlicnlicr pour les ministres du roi et manileste pour lÉlat, remisa M. le comte de Verycnncs, le "Hj octobre 1777.

Dans l'état de crise où sont montés les événements, dans la certitude où nous sommes que le peuple anglais demande à grands cris et sans pudeur la guerre contre nous; qu'il fait à son roi des ollivs de toute nature à cet efl'et : comme de lever à l'instant la mihce nationale et d'en faire les fonds ; comme de fournir volontairement par chaque shire, ou comté, une certaine (juantilé de soldats et de maletots pourvu qu'ils soient employés contre l'Espagne et la France ; cpie nous reste-t-il à faire?

Trois partis sont encore à notre choix. Le premier ne

vaut rien, le second serait plus sûr, le troisième est le (dus noble. Mais une juste combinaison du troisiénK et du second parti peut rendre à Tinstanl le roi deFrana la première puissance du monde connu.

Le premier parti, qui ne vaut rien, absolument rioi, est de continuer à faire ce que nous faisons, ou plulèl ce que nous ne faison.s pas ; de rester plus loogtcBp passifs auprès de la turbulente activité de nos toîsdi, de nous obstiner à ne prendre aucun parti et d'atteoèe encore révénement sans agir : parce que d'ici au 3 (^ vrier prochain, ou le ministère anglais sera changé, d les lords Chatliam et Shelburn à qui Ton a proposé, a premier la place du lord Germaine, au second celle di lord Suffolk, à condition d'abandonner le parti (is wighs et qui l'ont refusée, peuvent changer d'&vis ci feindre un moment de devenir tories pour s'emparer des affaires. Or, si ce mal nous arrive, y a4-ii un sol honnne instruit qui doute qu*au premier moment ï\su signent d'une main, à tout prix, la paix de rimériqie, et de l'autre Tordre exprès d'attaquer nos vaisseau et de tomber sur nos possessions ; ce qui nous metlnitâ la fois sur les bras les Anglais et les Américains. Ou bien, malgré les cris de la nation et le trouble des albim^ malgré l'indignation qui va bientôt résulter contre fadministration des aveux des généraux Burgoyne et Houe qu't/s nont été que les servileê instrument* dun flUM' tre inexpert et despote, le ministère actuel se soatioh dra. Mais comme tous sentent également la nécesalê de faire cesser une guerre aussi funeste à l'AngletefK et que le ministère actuel ne peut plus espérer de donner le change sur ses fautes passées, mais seulement de les couvrir en flattant la nation de l'espoir prochain de réparer ses pertes à nos dépens, il ne faut pas donter que, de l'agitation actuelle des esprits et de tous ks grands et petits conseils qui se tiennent à Londres, il ne résulte au moins une suspension d*armes avec l'J^ niéritpie pour prendre en considération les grief* do contmcnt et laisser respirer un moment TADgleterre. Mais ce premier pas vers la paix une fois fait, soyons bien certains qu'il sera trop tard pour la France de se déd> rer en faveur de TAmérique. Peut-être même alors le dief de la députation américaine sera-4-il déjà passé à Londres, et la guerre avec nous commencée sans nul ans, ainsi que la dernière. Peut-être avant que nous ajûos pu sauver nos vaisseaux marchands des premiers éforts de la rage anglaise, en aura-t-e!le dévoré les cinq sixièmes ! Au moins est-il positif que depuis deux inois il est sorti plusieurs vaisseaux de guerre anglais, sous prétexte de croiser dans la Manche, mais avec des o^ ' dres et des destinations tellement inconnus que personne en Europe ne sait encore où ils ont établi lear croisière. Qui sait même si les derniers paquets envoyés par le gouvernement en Amérique ne sont pas déjà l* porteurs de quelque suspension d'armes et de quelque plan de pacitication, dont bien des gens croient qu'witf verra la déclaration qu'à l'instant où l'un pourra supputer à Londi*es que les paquets sont arrivés? Eb! a malheureusement on y laissait entrevoir la pOâsibibl«

LETTRES

idance pour première condition ; est-4i seueux que la seconde ne fût l'engagement forèunir contre nous avec TAngleterre î Alors, risée de l'Europe entière, la guerre la plus 1 banqueroute de l'Amérique à tous nos né- *aient le digne prix de la lenteur que nous e à nous déclarer, [lauvais de tous les partis est donc de rester

sans en prendre aucun, de ne rien enlamer ique et d'attendre que les Anglais nous en ites les voies ; ce qui ne peut manquer d'arrirès-peu de temps.

1 parti, que je regarde comme le plus sûr, epter publiquement le traité d'alliance proi plus d'un an par l'Amérique, avec la frantéche au grand Banc, la garantie mutuelle des des puissances cofitractanles, la promesse po- :ours réciproques ou de diversion en cas d'aïcôté ou de continuation d* hostilités de Vautre; tmpagné d'un plan ucret pour s'emparer des es, avec engagement sacré entre les trois puUricaine, espagnole et française de fixer enieusement un méridien aux Anglais sur VO- ; VEurope et V Amérique, passé lequel tous aux uraient déclarés de bonne prise en paix juerrcj ces turbulents voisins n'ayant plus indre au nouveau continent, ouer qu'aussitôt que les Anglais apprendront t plus d'espoir de traiter avec un pays qui avec nous, ils nous feront à Tinstant la guerre , en nous déclarant agresseurs contre eux par ème. Mais guerre pour guerre, comme elle i)le aujourd'hui, les Américains, les Espagnols ;ais réunis sont plus que sufûsants pour abaislées de cette altiére nalion, si elle est assez >ur oser nous attaquer alors, re objection s'élève, elle est du plua grand je- dois d'autant moins éluder d'y répondre :omte de Maurcpas lui-même est l'objecteur, aindre, dit ce ministre, que les députés de

n'aient pas des pouvoirs assez étendus, ou es pour qu'on puisse en sûreté traiter avec issi grande affaire; ou que leurs divers intés n'en divulguent le secret avant sa conclu- [ue le congrès (dont les membres peuvent value instant), ébranlé par la corruption ou l'inlaise, ne refuse de ratitier le traité ; ou, s'il le ! la nation elle-même, entraînée vers l'Anglea conformité de religion, de langage, decont de mœurs, et surtout par le secret plaisir l'égale et de marcher de pair avec l'orgueii- Itre qui affecta si longtemps de la domiuer ; nation, di&-je, ne trouve bientôt le moyen d'élonditions de ce pacte. Alors il ne resterait

des alliés équivoques, un traité douteux, baune guerre sanglante et certaine.

e réponds : qu'une sagesse aussi consommée, les risques et les avantages, n'a certainement

MUUMAKHAIS.

pas manqué d'apercevoir que, dans un parti forcé par les événements, il est raisonnable de laisser quelque chose à la fortune en la captivant de son mieux par toutes les précautions que la prudence humaine peut employer dans une affaire aussi majeure, et ces précautions, je me réserve de les indiquer, quand j'aurai exposé le troisième parti qui me parait convenir au roi de France en cette conjoncture délicate.

Ce troisième parti, le plus noble de lous, et dont les suites peuvent remplir l'objet du second parti, mais sans commettre en rien la dignité du roi, ni la foi qu'il croit devoir aux traités subsistants, serait qu'on déclarât aux Anglais, dans un bon manifeste, qu on notifierait aussi à tous les potentats de l'Europe :

• Que le roi de France après avoir longtemps, par délicatesse et par égard pour l'Angleterre, demeuré spectateur passif et tranquille de la guerre existante entre les Anglais et les Américains, au grand dommage et détriment du commerce de France; instruit autant parles débats du parlement d'Angleterre que par le succès des armes américaines que, malgré les puissants efforts des Anglais pendant trois campagnes successives, la force des événements arrache enfin l'Amérique au joug de l'Angleterre; qu'instruit aussi que les meilleurs esprits de la nation anglaise s'accorxlent à penser et à dire tout haut dans les deux chambres, qu'il faut à l'instant reconnaître les Américains indépendants, et traiter avec eux comme avec des amis, sur le pied de l'égalité ; que quelques-uns même ont été jusqu'à rechercher si, dans cette querelle entre deux parties du même empire, lanciemie Angleterre n'était pas plutôt rebellée la constitution commune que la nouvelle; qu'au milieu de ces débats et par les lumières qifon acquiert à chaque instant, on est forcé de douter si les préparatifs de la nouvelle campagne sont dirigés de bonne foi contre l'Amérique, ou destinés contre tel ou tel autre pays qu'il pourrait convenir à l'Angleterre d'inquiéter ;

• Que le roi sachant trop certainement que les Anglais, sous prétexte de visiter les vaisseaux de commerce de la France et d'examiner ses relations avec le continent d'Amérique,^ insultent, vexent, tourmentent les négociants, ses sijyets, sans nul respect pour le pavillon français, ni pour l'asile sacré de l'atterrage des côtes françaises; qu'ils prennent occasion de leur querelle particulière pour exercer une douane injuste et vexatoire sur tous les peuples à qui l'Océan était libre; que Sa Majesté voit avec peine, en cet état de souffrance et d'anxiété plus fâcheux pour ses sujets que la guerre ouvef te, les négociants français depuis longtemps victimes de ses ménagements pour l'Angleterre, et le commerce maritime de ses États languir sous la gène et les proliibitions politiques d'une part, et de l'autre sous la très-dure inquisition des Anglais contre toutes ses entreprises; que ces mêmes égards pour l'Angleterre aj-ant porté Sa Majesté, malgré son état de puissance neutre, jusqu'à inquiéter les armateurs américains sur la sûreté de leur asile en ses ports, et celle des vaisseaux qu'ils

' y ont conduits; cette austérité qui sème la niésiotelU-

LETTRES

gence entre des peuples amis a déjà fait naître à quelques corsaires américains le projet de s'empêtrer de plusieurs vaisseaux français ; que la France a di^jâ soutl'ert de ces nouvelles entreprises dont les représailles et les ressentiments accumulés peuvent mettre un tel désordre dans les idées qu'on ne pourra bir-ntôt plus distinguer les amis des ennemis, ni savoir quel peuple est en guerre ou en paix avec nous; que d^ailleurs Sa Majesté peut craindre avec raison que la réunion possible, et présumée prochaine, de deux nations aussi belliqueuses, ne tourne contre ses intérêts, parce que les Américains, qui n'ont cessé de solliciter ouvertement les secours et Talliance de la France, outrés de n'avoir pu les obtenir, peuvent unir ce ressentiment à l'inquiétude naturelle des Anglais, de façon qu'il en résulte une guerre commune de ces deux nations contre h France; guerre d'autant plus fâcheuse pour cette dernière, que son roi ne la lui aurait attirée que par ses égards constants pour l'Angleterre el son respect religieux pour les traités subsistants ; que dans cet état d'incertitude et d'agitation Sa Majesté, obligée par les circonstances de prendre à l'instant un parti, préférera toujours,' au gré de son . cœur et de sa dignité, le plus noble el le plus désintéressé de tous ;

c Qu'ainsi, sans vouloir déclarer la guerre à l'Angleterre, encore moins la lui faire sans la déclarer, comme l'usage s'en est trop odieusement établi dans ce siècle ; sans vouloir même entamer aucun traité préjudiciable aux intén'ts de la cour de Londres, mais ayant seule • ment égard aux souffrances el aux justes représentations de ses fidèles sujets qui font le conmierce maritime, Sa Majesté se contente aujourd'hui, par une suite de la neutralité qu'elle a toujours gardée, de déclarer quelle tient les Américaim pour indt'pendanls, et veul désonnaU les regarder comme teU relativement au commerce d'eux avec la France et de la France avec eujc: qu'elle permet indistincleinent à tous ses sujets d'aller négocier dans tous les ports de l'Amérique comme ils vont dans ceux de l'Angleterre ; d'y échanger les productions des manufactures françaises contre les denrées de ces climats, en concurrence avec tous les négociants de l'Europe qui y portent en foule les pimluctions de leurs pays. Car si Sa Majesté croit devoir des égards à ses voisins en guerre, elle croit aussi sa justice intéressée à ne pas laisser souffrir plus longtemps, en pleine paix, dos privations el dt>s interdictions à ses sujets, qu'aucun souverain de l'turope ne voudrait imposer aux siens. Qu'en continuanl d'ouvrir se^porls aux Américains, comme par le passé. Sa Majesté n'entend pas priver les Anglais du droit de s'y fournir en concurrence de ces mêmes proJuctions franc lises doiil le commerce est libre à toutes les n.itioub qui ne nous font point la guerre ; que par cette conduite modrrée envers toul le monde. Sa Majesté croit remlre à chacun ce qu'im a droit d'espérer de sa justice et de s;i générosité; que dans la vue de faire éclater de plus en plus les seiitinienls dé>intéressés qui l'animent, i>a Majesté propose aux deux nations belligérantes ses bons ofiices

pour accommoder , s'il se peut , leurs difleraiés.

« Déclarant au surplus Sa Majesté» qn^dle n'atel gêner l'Angleterre ni l'Amérique surracœptalioDdexi bons offices, ni se tenir oflensée du refus de roneoiè l'autre ; mais que si Tune de ces deux nations, par ses succès, ou aigrie par ses pertes, apporte le dre obstacle au libre commerce avec sa rivale, âh p» miére hostilité contre les vaisseaux de guerre n nr cliands français, Sa Majesté se croira, dégagée delà égards envers cette nation injuste, et contraden aa scrupule avec l'autre à de telles conditions, que ccHnï profite exclusivement de tous les avantages de soi iliance et de son commerce ; déclare au surplus Si Ih jesté, qu'elle se mettra sur-Ie-cliainp en de^w de r» pousser par la force l'insulte faite à son pavillon, i

Tel est à peu prés le manifeste que je propose ao onseil du roi. Bien est-il vrai que cet écrit ne faisant qi'i* > tendre les droits de la neutralité françaiseetmeUff» égalité parfaite entre les contendants, peut uriter Is Anglais sans satisfaire les Américains. S'en tenir ïa point est peut-être laisser encore à TAngleterre lepnvoir de nous prévenir, et d'offrir à TAroérique crik même indépendance au prix d'un traité d'onim tiôoffensif contre nous.

Or, dans ce chaos d'événements, dans ce choc mt versel de tant d'intérêts qui se croisent, les kwmam ne préféreront-ils pas ceux qui leur offrent riadépo* ■ dance avec un traité d'union, â ceux qui se coùkaHad d'avouer qu'ils ont eu le courage et le succès dre libres ? J'oserais donc, en me rangeant M. le comte de Vergeunes, proposer de réunir, an Irisiéine parti, les conditions secrètes du second.

C'esl-à-dire qu'à Puislant où je déclarerais riménque indépendante, j'enLunerais secrètement un \nk d'alliance avec elle. Et comme c*est ici l'instant deit* pondre à l'objection de M. le comte de Maurepas, d^ le guérir de son inquiétude sur la division d'intérêts ds députés, ou le peu de consistance de leurs poufdrs, I>our me procurer toutes les sûretés dont un pareil Âénenient est susceptible, je ne conclurais poini œtralè eu France avec la dépulation; mais je ferais partira secret un agent fidèle, qui sous le prétexte d*aller s»piement régler les droits du couuiierce des deux oilions, serait spécialement chargé d'accomplir, aveck congrès, les conditions particulières de ce traité. qaiB' ferait que s'entamer en Europe et seulement poorctt* tenir la dépulation. J'avoue que pour encliaioer lesfiprits en Amérique, y bien balancer les ellorts delacr ruption el de Tinlrigue anglai^e, y stipuler convenais inenl les iiilérél^ de la France, el consolider augréik notre administration tous les points capitaux d'uopf reii traité, je dois supposer que, laissant de fét^ t* les motiis de cour, nos ministres se rendront trèr^" ciles siu* le clioix de leur agent. Car il faut que lactt* fiance en son zèle, en sa capacité fixe seule les boroe^ de ses pouvoirs, dans un tel éloignement du cabinet* (^ dans des circonslauce^ aussi difliciles.

Mais cel agent bien choisi, ce voyage promptdoeBl

:aiAaknà i !s de sers- 1 defansè I

LETTRES

»UToirs habilement confiés, si Ton fait donner ux députés du congrès en France leur enga-

ne rien entamer avec les Anglais jusqu'aux

nouvelles de Tagent français en Amérique, mpter avoir trouvé le seul topique aux maux Maurepas appréhende.

mt donc où je déclarerais Tindépendance, où lis donner rengagement de la députation, où artir mon agent pour TAmérique, je commen- • garnir les côtes de TOcéan de soixante à igt mille hommes, et je ferais prendre à ma lir et le ton le plus formidables, afm que les i pussent pas douter que cVst tout de bon que ion parti.

t ce temps je ferais Timpossible pour arracher il à Tasservissement des Anglais, quand je deorporer au pacte de la maison de Bourbon. s exciter en Turquie la guerre avec les Russes, uper vers l'Orient ceux que les Anglais vouien attirer à TOccident. Ou si je ne croyais oir sur les Turcs, je ferais flatter secrètement ir* et la Russie de ne pas m*op|>oser au délent de la Turquie, sauf quelques dédommage- ^ la Flandre autrichienne : tous moyens étant 'VU qu'il en résulte Fisolation des Anglais et »ice des Russes pour leurs intérêts, si pour conserver Tair du respect des traités, ais pas rétablir Dunkerque, dont 1* état actuel ite éternelle de la France, je ferais commencer

un port sur TOcéan, tel et si près des Anglais, yseiit regarder le projet de les contenir comme n irrévocablement arrêté, lenterais, sous toutes les formes, ma liaison lérique, dont la garantie aujourd'hui peut seule server nos colonies ; et comme les intérêts de i nouveau ne peuvent jamais croiser les nôtres, lutant de fond sur ses engagements que je me de tout engagement forcé de TAiigleterre; et je gérais plus jamais une seule occasion de is rabaissement ce perfide et fougueux voisin ^nous avoir tant outragés, fait éclater dans sa Mird'hui plus de haine contre nous que deresit contre les Américains, qui lui ont enlevé les irts de son empire, raignons de passer à délibérer le seul instant

pour agir, et qu'à force d'user le temps à toue : H cmI trop 101^ nous ne soyons obligés de rier bientôt avec douleur: 0 ciel! il est trop

Caron de Beaumarchais.

icbe, sans doute.

A M. DE SARTINES

Ministre de la marine.

Paris, ce 12 décembre 'l778.

Monsieur,

J^ai rhonneur de vous demander une nouvelle lettre à M. de Marchais, sans laquelle il jure ses grands dieux qu il ne donnera pas un seul homme au Fier Rodrigue, qui deviendrait bientôt l'humble Rodrigue, car il ne peut être fier que par vos bontés ; — plus l'ordre de me livrer les canons, boulets, etc., etc., par voie de compensation, au lieu de ce mot si dur, argent comptant, qu'on nous jette à la tète pendant que nous avons les mains pleines de réclamations légitimes, et que nous demandons à être payés de nos avances faites et de nos fournitures pour la marine, les plus claires possibles.

Je ne puis croire, monsieur, que je sois plus maltraité que le dernier des corsaires, parce que j'en suis le plus audacieux. Je vais croiser à travers l'Océan, convoyer, atta(}uer, brûler ou prendre des écumeurs, et parce que j'ai 60 canons et i 60 pieds de quille, je me verrais moins bien accueilli que ceux qui ne nous vont pas à la jarretière! J'ai trop de confiance en votre équité pour le craindre. Mon Fier Rodrigue est absolument en guerre et sans aucune cargaison. Pendant que les autres ser videront et se rempliront, lui croisera fièrement et balayera les mers d'Amérique. Voilà, monsieur, sa vraie destination. Voyez vous-même si votre sage ordonnance est moins applicable à lui qu'à tous les projets de frégate qui ne sont encore que dans les espaces de l'imagination, pendant que le Fier Rodrigue est prêt à labourer l'Atlantique aussitôt que vous lui permettrez d'avoir des matelots.

Si je me présentais aujourd'hui devant vous et que j'eusse l'honneur de vous proposer de construire et d'armer un vaisseau de cette importance, et toujours propre à tenir lieu d'un vaisseau du roi partout où je l'enverrai, croyef-vous, monsieur, que vous lui refuseriez des canons et le titre de capitaine de brûlot pour son commandant ? d'aussi faibles encouragements pour d'aussi grands objets ne seraient rien à vos yeux. Com« ment donc vous est-il moins précieux étant tout fait que s'il était à faire !

Je vous demande bien pardon; mais la multiplicité des objets qui vous occupent a pu vous dérober une partie de l'importance de mon armement , consacré au triple emploi d'encourager le commerce de France par mon exemple et mes succès, d'approvisionner les lies sur ou sous le vent qui en ont le plus grand besoin, et de conduire au continent de rAmérique, dans le temps le plus orageux, une flotte française marchande si con^ sidérable, que les nouveaux États puissent juger par cet effort du vif désir que la France a de soutenir nos nou^ velles liaisons de commerce avec eux.

LETTRES

C'est à votre sagesse que je présente ces graves objets; il n'en est point, j'ose le dire, de plus dignes l'attention et de la proteclion d'un ministre aussi éclairé. Agréez, etc.

Garoi! de Bbaumarciuis.

k M. PAULZE.

Paris, le 17 janvier 177^^.

Une foule de lettres, monsieur, que j'ai reçues de diflerenls ports de l'Océan, m'engagent à faire encore une démarche auprès de vous : à répondre à votre dernière, qui n'exigeait point d'autre importunité de ma part. Mais les armateurs français, qui me font la justice et l'honneur de me regarder comme un de leurs plus zélés défenseurs auprès des ministres, s'adressent tous à moi pour savoir s'ils doivent abandonner absolument le commerce de l'Amérique, ou si l'on peut espérer que la ferme générale, seul acheteur des tabacs pour le royaume, cessera d'opposer à ce que vous nommez dans votre lettre la ruse mercantile, ce qu'ils appellent, eux, la ruse fiscale, et qui ne devrait exister départ ni d'autre en ce moment.

De toutes ces ruses, la plus étrange et la plus funeste sans doute est celle par laquelle les fermiers généraux achèteraient sourdement les tabacs que les Anglais nous enlèvent sur mer. J'eus l'honneur de vous mander qu'on me l'avait écrit de Londres. Vous m'avez répondu que c'était un faux avis, que ce marché n'existait pas ; qu'il était même impossible, puisque les Anglais n'avaient pas chez eux de quoi suffire à leur consommation. A la rigueur, cela se peut ; mais, au témoignage d'un Anglais, rejeté par M.Paulze, je pouvais en ajouter un que M.PauIze n'eût pas récusé: c'est une lettre de la main de M.Paulze lui-même, écrite à l'un des préposés de la ferme pour les achats du tabac ; et cette lettre, je l'ai vue à Bordeaux, et j'y ai lu en substance : Ne payez pas les tabacs plus de quatre-vingts livres^parcequef en attends quatre mille boucauts d'Angleterre y venant de iScw-York avec le premier convoi, et que les Anglais m* en font offrir (ou espérer) dix mille boucauts d^tci à un an, à meilleur prix que les Français ne les peuvent donner. D'un pareil fait à la possibilité du contrat, vous savez, monsieur, si la conséquence est bonne ou vicieuse.

Quoi qu'il en soit, et que ce contrat de la ferme avec l'ennemi de l'Étal existe ou n'existe pas, qu'on h> nie d'un côté en l'annonçant de l'autre, la conséquence est la même pour le commerce; et l'incertitude en pareil cas n'est qu'un malheur de plus. Si le contrat existe, el que les Français ne puissent pas soutenir la concurrence anglaise, ils doivent rester chez eux, ne plus aller chercher à grands frais en Amérique du tabac qu'on ne peut vendre en France au seul acheteur, qui s'en pourvoit ailleurs : alors le système poUtique, absolument fondé sur l'agrandissement et la prospérité du com-

merce, est détruit. Si le marché n'existe pas, Tespoir et le but de son annonce étant d'alarmer le commerçait pour le forcer, dans sa détresse, à baisser ses prix,i perdre gros sur une denrée qui lui coûte aussi cher, i en résultera le même déoouragemeni, le même éndon du commerce, et la destruction aussi certaiDe à système politique.

Or est-il raisonnable qu'une compagnie pais8aiiie,d qui de temps immémorial a le bonheur de décimera paix au sein de i'Ëtat, sur tous les trésors qu'on y améK; écrase et sacrifie à l'intérêt d'un moment les utiles citoyens qui vont chercher au loin ces trésors avec éa périls sans nombre! Est-il juste que ce fermier, fi, sans aucun danger, remet au roi d'une main portin à ce qu'il exige de l'autre, avec des bénéfices iimnenses» accroisse encore ses gains aux dépens dn DégodiÉ, qui seul est chargé de rendre à ses périls la vigueurice corps d'où le fisc a toujours pompé la substance de ses richesses! Laissons donc de côté, monsieur, les ras mercantile ou fiscale, pour traiter simplement la pks importante question qu'on puisse agiter devant ks ministres.

Vous avez bien voulu, dans votre lettre, entrer ci discussion, et me dire que si les fermiers du roi ont k patriotisme de faire des sacrifîces à l'État sur le lala; le commerce à son tour peut bien se contenter d'an bénéfice de vingt-cinq pour cent sur ses spéculations ^1mérique.

Que parlez-vous, monsieur, de bénéfice et de visgl' cinq pour cent! Eh, que vous êtes loin de la questioi! L'objet de la justice que je demande à la ferme aoiMi du commerce n'est pas d'obtenir plus de gain sur les tabacs qu'il importe, mais de ne pas supporter des pertes énormes sur les capitaux qu'il exporte.

Avant que d'agiter la question des sacrifices motoeis, j'ai voulu m'instruire à fond de tout ce qui pouvait me mettre en état de la traiter avec fruit. Ce qui regardât le commerce ne m'embarrassait déjà plus. J'ai eu depuis quatre ans de trop grands motifs de l'étudier, poBT me tromper aujourd'hui sur son état en plaidant sa cause. Mais n'ayant pas eu le même intérêt à délrkbff les sentiers épineux de la ferme générale, il m'a iallii beaucoup travailler, monsieur, depuis votre lettre, potf parvenir à connaître à fond les vraies dépenses des li^ miers du roi pour le tabac, les frais d'achat, de tno^ port, de (abnt;ation, de régie, de manutention, de sorveil lance, etc., que cette denrée exige.

J'ai dû savoir quelle était, avant la guerre, la difiereatf du prix d'achat entre les tabacs étrangers et ceux di cru du royaume hors la ferme ; ce qui lésultiit p<xff les uns et les autres d'un impôt de trente sous par linv assis (aux termes de l'édit de 1 749) sur les tat}acs étr» gers seulement, puis étendu bientôt par convenaooeUcite sur la totalité de la vente au public, sous prétoK qu'il n'y avait plus de tabacs intérieurs, quoiqu'on t^ eu grand soin d'en augmenter la culture.

J'ai dû m'instruire à quoi s'élevaient la consomnutitB totale de celte denrée en France, le prix du bail au ni»

LETTRES

e^i de la vente au public; le produit net des tabacs du Brésil ; celui des taxes sur les tabacs et sons d*Espigne^ et de la différence de leur poids ; celui du double emploi sur les ficelages (aux termes de Tarrét du confeil de 1730) ; celui du fort-denier abandonné aux débitants ; ee qu'il sortait de tout cela en pertes ou bénéfices pour la ferme avant l'augmentation du prix du tabac continental, causée par la guerre ; enfin la comparaison des anciens bénéfices avec le gain actuel, en frisant entrer dans celui-ci la diminution des contrebandes, occasionnée par la rareté de la denrée ; les bénéfices des nouveaux marchés des cétes de feuille qu'on bHUait, et qu'on ne brûle plus ; la livraison du tabac aux distributeurs faite en poudre, au lieu de la faire en carottes; les différences données par l'analyse chimique de ces tabacs altérés, avec les excellents tabacs du Maryland et de Virginie, que nous vous proposons; les plaintes qui s'en élèvent de toutes parts dans le royaume, etc., etc., etc.

En vain dirait-on que, la ferme ayant un marché fait afec le roi, nul ne peut y porter atteinte aussi longtemps qoMl subsiste. Ce n'est point & ce marché que je réponds; e*e8t à votre lettre, monsieur, où vous voulez bien me dire que tout le poids du sacrifice de l'encouragement ne doit pas tomber sur le fermier acheteur, et que si le patriotisme veut quil paye plus cher, il n'exige pas que le négociant vendeur fasse des bénéfices trop considérables. D'après votre lettre et mes travaux, monsieur, tenant eomme vous pour principe certain que celui des deux qoi gagne le plus entre le négociant et le fermier doit en efiet offrir un sacrifice honorable à son pays, je me crois an état d'éclaircir la question au gré des connaisseurs.

Nous n'épuiserons point les lieux communs de ces reprodies éternels qui , toujours trop généralisés, ne portent sur aucun objet fixe, et sont facilement éludés par les défenseurs de chaque ordre. Réduisant la questioD à des faits très-exacts, nous prendrons, si vous ^wilez, pour exemple des gains excessifs du commerce, Texpédition du Fier Rodrigue, dont la cargaison a été irendue à quatre cents pour cent de bénéfice en Virginie; ou celle de la Pallas, qui a été vendue en North- Garoiine de huit à neuf pour un, mais dont les tabacs an retour ont été achetés à un prix beaucoup plus fort que ceux du Fier Rodrigue : et pour le plus haut terme des pertes du fermier nous choisirons le bail courant de Damd^ et le temps actuel de la guerre : c'est traiter la terme assex favorablement. Mais, au tableau que vous m'avez fait des prétendus gains du commerce, j*aperçob d'avance que vous êtes moins instruit de nos affaires qpie nous ne voyons clair dans les vôtres, et que vous connaissez bien moins nos perles que nous ne pouvons prouver vos bénéfices.

Je n'approuve pas plus que vous les petites ruses par lesquelles certains vendeurs américains vous ont frustré des tabacs que vous leur avez payés d'avance.

Mais comme aucun Francis, que je sache, n'a obtenu de vous cette faveur, aucun aussi ne doit partager le

reproche de ces tours de gibecière, ni d'avoir abusé de vos avances : or c'est des Français seulement que je parle, et pour les Français que je plaiderai.

Je V0U3 demande encore pardon, monsieur, si je ne pense pas comme vous que ce soit le haut prix des denrées d'Europe qui ait fait monter excessivement celles d'Amérique. Selon nfioi, l'abondance ou la rareté met seule en tout pays de la dirférence dans le prix des denrées : or l'excessive rareté des envois d'Europe en Virginie n'y a pas rendu le tabac moins commun, au contraire. Ce n'est donc point le prix des marchandises européennes qui a fait monter le tabac à plus de cent livres le quintal : avouons, monsieur, que c'est le discrédit où est tombé le papier-monnaie, seul représentatif des denrées au continent, et l'intermédiaire de tous les marchés de ce pays-là.

Si ce papier-monuaie éprouve un tel discrédit d'opinion, s'il est tellement déprécié par sa vicieuse abondance, que l'on redoute d'en acquérir ou d'en conserver, alors il en faut beaucoup pour représenter peu de denrées; elles paraissent vendues plus cher, non qu*elles soient montées de prix, mais parce que le signe de la vente ou la matière du payement a baissé de valeur.

Voilà, monsieur, ce qui est arrivé dans le continent, où l'on doit regarder aujourd'hui le papier comme un signe idéal, variable et trompeur ; et s'en tenir uniquement, pour compter avec soi-même, à ce que produisent en Europe les denrées d'Amérique apportées en retour d'une cargaison d'Europe, en y comprenant les frais d'armement, mises-hors, assurances, voyages, relâches, désarmements, frais de vente, etc. C'est le seul moyen de connaître le résultat net d'une telle opération : tout autre compte est chimérique, un rêve de gens abusés, à qui le réveil est toujours funeste.

Or, à cette manière exacte et sévère de régler les comptes de retour, il s'en faut beaucoup, moasieur, que les négociants français aient du bénéfice, aux prix mêmes où ils vous abandonnent leurs tabacs en France ; et cela est si certain, que les propriétaires du tabac arrivé par la Fallait quoiqu'ils aient vendu en Amérique à près de dix pour un, vous ont offert de vous remettre toute leur cargaison de retour pour rien, si vous vouliez les rembourser des frais de celle qu*ils ont portée d'Europe. 11 n'y a peut-être pas un négociant français qui n'en fit autant. Si vous ne Tavez pas accepté, c'est que vous savez aussi bien qu'eux qu'ils sont loin de bénéficier sur les retours. On peut espérer des temps moins orageux, mais c'est de celui-ci qu'il s'agit. Dans ces pre« miers moments d'une alliance aussi disputée, où la guerre et le commerce doivent réunir leurs plus grands efforts, et semer laborieusement pour recueillir en des temps plus heureux, il faut le dire hautement, et mon devoir est de le répéter : tous les capitaux sont tellement compromis dans les spéculations du continent, et le dégoût devient si général en tous nos ports, que personne ne doit plus, ne peut plus, n'ira plus chercher à sa perte du tabac en Amérique, s'il faut encore le tenir en France à la disposition arbitraire et ruineuse du

LETTRES

fermier, seul acheteur, seul vendeur, et seul maître, en cette partie.

Alors, par une contradiction exclusivement propre à ce royaume, on pourra voir la sage administration soutenir au loin une guerre dispendieuse, encourager ses armateurs à chercher les ports d'Amérique, employer tous les moyens possibles pour augmenter Témulation et la prospérité de son commerce ; et dans le même temps, le monopole et la gène s'établir, arrêter, garrotter les négociants français au retour, et s'armer intérieurement contre la faveur et la liberté que le gouvernement leur avait promises.

C'est ainsi que du tabac arrivé d'Amérique à Bordeaux, n'osant en sortir par mer pour aller à Gènes et Livourne, à cause de l'extrême danger des corsaires, ne peut obtenir aujourd'hui de la ferme une permission de traverser le royaume par le canal de Languedoc pour se rendre à Bfarseille et passer en Italie, sous prétexte du très-petit danger des versements intérieurs, qu'il lui est si aisé d'empêcher; mais en effet pour forcer le propriétaire d'abandonner son tabac à perte aux fermiers du roi, par l'impossibilité reconnue de l'exportation.

C'est ainsi que, dans tous les ports de France, on a soin de prescrire aux possesseurs de tabac qu'ils aient à prévenir la ferme des offi es que les étrangers leur en feront, sous prétexte qu'elle a le droit de préférence à ces mêmes prix ; mais en effet pour dégoûter l'étranger de faire aucune ofl're à nos négociants, certain qu'ils établiraient un prix pour la ferme, et nullement pour eux.

C'est ainsi qu'en tous ces mêmes ports les permissions de sortie se font lollcment attendre et sont chargées de tant d'obstacles, que toujours les instants favorables se perdent; et qu'il faut en venir à céder le tabac au fermier au prix qu'il eu veut donner, faute d'avoir pu l'exporter à temps avec avantage.

C'est ainsi qu'au Havre les fermiers ont ordonné le dépôt dans leurs magasins de tabacs arrivant d'Amérique, et que, voyant enfin qu'on ne voulait pas les céder à leur offre, ils ont signilié à l'armateur de les sortir sous quinze jours, sous prélexle qu'ils avaient besoin de leurs magasins ; mais en effet pour forcer le possesseur à les livrer à leur prix, par les difiicullés, la gène et le coûl d'un pareil dé[)lacement.

Surtout on ne peut lire Iranquillemenl les objections de la ferme contre le transport du tabac demandé par MM. Baignou.v et compagnie, de Bordeaux pour 3larseille, par le canal; et j'en suis d'autant plus affecté, que ces objections ont arraché contre le conunerce un refus net à M. le directeur général des finances, qui avait consulté les fermiers du roi.

Je les ai sous les yeux , monsieur, vos objections. Comment une ordonnance faite il y a cent ans, et couverte cent fois; comment un dispositif établi sur un commerce tranquille en temps de paix, en IC8I, peuvent-ils être cités en 1779, et servir de rê|ionse à des facilités demandées quand la mer est couverte de cor-

saires en pleine guerre, et lorsque les vaissenix nentr» n'offrent eux-mêmes aucune « ûrelé pour les transports; quand enCn les tabacs encombrés dans les magasins de Nantes et de Bordeaux n'en peuvent sortir par «oane voie extérieure! N'esl-il pas clair que le ferniter n'obstrue ainsi tous les débouchés internes que pour fonir le négociant de lui livrer le tabac à bas prix, parfinh possibilité de le porter ailleurs ?

Et la ferme générale ose avancer, dans son mémoiR à M. Necker, que le transport de Bordeaux à ManeSk par le canal de Languedoc n^esi d'aucun ataidage u commerce^ quand toutes les autres Toies sont fermées! Est-il nen de plus insidieux, de plus dérisoire, qs d'invoquer le prétendu système de la balance géoénie dé l'avantage de cliacun des ports de la France, à l'instant où la guerre et ses effets accumulent vàBoet' ment les tabacs dans les ports de TOcéan* sans goli. en puissent sortir, et où ceux de la Méditerranée, qa, par leur position, en sont absolument privés, n'eapesvent envoyer aucun en Italie? N'est-ce pas ^jonter Vmnie à la ruine, que d'accabler d^empèchements réds k port surchargé de tabacs, sous le prétexte vain de fn voriser celui qui n'en a point, et ne peut s*en procorer en ce moment? Et n'est-ce pas surtout se jouer de b confiance que le directeur général des finances montre à la ferme en la consultant, que d'abuser d'une dédiration du roi du siècle passé, faite sur un commerce paisible et en vigueur ; de \i rapporter à ces temps difficiles, aux commencements d'un commerce mineoi, d'une guerre écrasante ; et d'étouffer ainsi dans g naissance l'émulation des négociants français, que le gouvernement a tant d'intérêt et de désir d'au^ menter ?

Qui ne connaîtrait pas les précautions multipliées à code-fermitr contre la fraude, et l'armée de conmiis que la ferme soudoie, pourrait croire en effet qu'il et difficile à cette compagnie d'empêcher des versements dans les passages intérieurs d'un port à l'autre. Mais, je l'avoue avec douleur, a la lecture du Mémoire envoyé à M. Necker par la ferme générale, sur la demande des sieurs Baignoux, de Bordeaux, pour le transport des tabacs par le canal ; à ces insinuations d'un contrat avec l'ennemi, semées sourdement dans un lieu, désavouées dans un autre ; à ce plan conslaoh ment suivi de détruire le tabac en France et den aller acheter en Amérique, quand notre sol en poumùt fournir abondamment, puis de préf. rer le tabac d'EiH rope à l'instant où l'intérêt de l'Étal commence à exiger faveur pour celui d'Amérique; à toutes lesrus^squeje vois employer dans nos ports pour décourager le commerce et nuire à la vente, au transport de ces takxs. seul retour qu'on puisse apporter du continent; à IVumen de celte iuule d'avantages secrets si savamment combinés pafria ferme, et qu'elle a su tirer deséditsM déclarations de 1681, de 1721, de 1750, de 1749,ttc, dans la bcule partie du tabac ; en les rapprocbaot sor^ tout de ses procédés actuels avec les négociants, il e^ démontré pour moi qu'un bail de six ans est le plus dé-

vonnt ennemi d'un règne de cent ans dans ce royaume, et qu'i moins d'un nouvel ordre ou dans ta ferme, ou ^ns les spéculations d'oulre-mer, la Fiince, après mûr fail une guerre mineuse, ne recueillera nul fruit de son ijstéme acluel, perdra l'Amérique, que son ceaunerce pouTait seul conquérir, eL verra l'Angleterre, MD éternelle ennemie, se releter bienldt de ses pertes, Cl reprendre sur nous tous ses avantages, par cela seul que l'intérêt de la ferme générale en France est toujours contraire i celui de l'État.

U est lemps de me résumer.

J'ai donc l'honneur, monsieur ou messieurs (car je dètire que ma lettre soit lue au comité de la ferme gé- ■ténle), j'ai donc l'honneur de vous réitérer ma demande ra nom de toi» les armateurs, ou de nous traHer bononblement sur te prix des tabacs , et fralerneUement sur les focilités du transport, que l'intérêt de l'État et le nOIre eiigent, ou de soumettre au jugeméat des tagea qui gouvernent l'Êlat nos différentes aasertions appuyées de preuves; moi sur les gains et procUéa de la ferme, et tous sur les gains et prétentions du conunerce.

Ceci n'étant point une querelle de particuliers seulement individuelle, mais une question devenue natio- Bsle, et d'une importance extrême, A cau^e des suites, ï*û cm devoir travailler sans relâche à composer un Wbamn insiruclir en forme de requête , que je me propose <le présenter au roi sur cette matière intéres- Mnle, an nom du commerce, et dont celle lettre sera riniroduction.

Et j'ai rUonneur de vous en prévenir, alia que, si nulle voie de conciliation ne peut ramener la ferme générale i tendre une main équitable au commerce do France, écrasé par cette guerre, et prêt à succomber entre lu Anglais et les fermiers, vous soyei instruit qu'un négociant français, qu'un citoyen s'est chargé du triste emploi de montrer au gouvernement, â la nation, k U patrie enfin, d'où «ient et à qui l'on doit imputer tout le mal qui va résulter de cet étrange ordre de clio- •es. Et puisse encore, après mes preuves données, ma prédiction n'avoir aucun effet ! C'est le vœu te plus ardent de celui qui a l'honneur d'être, avi<c une granilc considération,

)!ansieiu-, voire, etc.

P. S. Depuis ma dernière écrite, j'apprends qu'un navire à moi, le Fftragut, a élé pris et conduit à Glascow; qu'une frégate iiussi à moi, de ïingt-dtui canons, le Duc du Chûtetet, a sauté mallicureusement à n sortie de Nanles; enllnj'apprends que /f Lyon, venant de Virginie, et sur lequel je crois avoir à tret trois cents Itoucauls de tabacs, n été pris et conduit a New- Tork. Je laisse i part tes réOeiions comparatives des gains du femiier et du commerçant que luul ceci suggère. Hais tant de pertes connues, et dont chaque armateur citerait i p«u prés les pareilles, pouviml donner n nu lettre un ton d'humeur personnelle qui lui lierait de sa tbrce, je me crois obligé de vous as.-urer, moD> I

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