‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 563 sur 607 · AUX MINISTRES · texte numérisé non relu

AUX MINISTRES

19 décembre 1779.

Nessbicrburs,

Si un guerrier qui se bat pour son pays n'en doit pas recevoir tm soufflet déshonorant parce que l'inégalité du teiTain l'aurait lait broncher tm instant, est-il de la justice du roi de ranger dans la classe des libellistes scandaleux, dont les arrêts suppriment les ouvrages, un écrivain qtii repotisse avec force et dignité les noires imputations des ennemis de la patrie, parce qu'il est tombé avec cent mille autres dans une erreur involontaire, mais facile, avantagetise même à relever dignement?

Lorsque l'homme qui n'a prétendu qu'à l'honneur d'avoir raison ne rougit pas d'avouer ptibliquement son erreur et d'en tirer un grand fruit pour la cause qu'il défend, y a-t-il de l'inconvénient à le laisser s'en relever lui-même!

Que peut-il en eflet résulter de plus fort contre ime assertion hasardée que le désaveu hbre et franc de son auteur, lorsqu'il peut le répandre aussi rapidement que son ouvrage? Et doit-on garder au zèle, au travail, au patriotisme, le déshonneur des suppressions destinées à punir les écarts volontaires, les coupables gangrenés et les pécheurs impénitents?

Avant de me traiter avec cette cruauté, je supplie les ministres du roi de lire ce que j'envoie au Courrier de VEurope , à celui du Nord. La même chose en substance sera mise à l'instant dans tous les papiers publics, avec promesse à tous ceux qui me remettront l'exemplaire fautif de leur en faire tenir deux rectifiés.

Je les supplie aussi de réfléchir que discréditer un semblable écrit par la flétrissure d'un arrêt est lui ravir tout ce qu'il renferme de bon et de louable, et rendre au reproche de perfidie du manifeste anglais toute sa force par le désaveu des grands principes de la réponse.

A la douleur que j'en éprouve d'avance» je sens

LETTRES

DOl bien obscène et mis exprès par lui, pour être à son boor, dit-il, un livre de boudoir, n*ont jamais été re^ Lranchés de ses œuvres ; Féditeur qui voudrait aujouriliui les soustraire serait déshonoré comme un sot, et personne n'achèterait son édition. Il doit en être ainsi ëe tous les grands hommes. Vous avez fort bien dit que toutes ces défenses, portant sur les blasphèmes et les écrils contre les mœurs, ont une latitude trop étendue pour qu*on s'y oblige sans spécification ; cela ouvre trop de voies à la persécution. M. de Voltaire, le premier homme de notre siècle, avait ses opinions à lui. Il les exprimait avec toute la liberté philoso{>hique et le goût exquis dont il a toujours été le modèle. Quel blasphème peut-il se trouver dans tout cela ? 11 a dit son sentiment sur tous les gouvernements, sur toutes les sectes, et son grand système étant la tolérance universelie, on ne peut rien ôler à ce grand homme, qu'on n'allaiblisse tout son ensemble. Les contes de la Fontaine, avec des estampes, ont été imprimés à Paris avec frmUge du roi, parce qu'il y a longtemps qu'on sent qu'il est absurde de défendre ce qui est dans les mains de tout le monde et ce qui fait les délices des gens de goût.

La Société pense donc que , quelque bien qui résultât pour elle de l'emplacement de Kehl, son premier bien est la sécurité dans ses travaux, et qu'elle doit préférer le prince assez philosophe pour attirer dans ses États le plus magniiique établissement de littérature, dont tout l'avantage est pour son pays, à l'administration assez rigoureuse pour balancer de si grands avantages par des considéraùons classiques ou de controverse. Nous pourrions être arrêtés au milieu d'une dépense de plusieurs millions, parce qu'un philosophe a badiné légèrement sur ce qu'on appelle Cantique des Cantiques, morceau par lui-même si étrange qu'on n'a jamais osé le faire lire à des yeux pudibonds et le faire entendre à des oreilles un peu chastes ! Que deviendrait la pliilosophie ? que deviendraient nos fortunes? Et combien les Anglais, les hollandais, les Suisses, les Genevois et même les contrefacteurs français riraient de nous, en profitant de nos dépouilles, d'avoir été nous établir dans des £lats où Ion nous fait de si dures conditions, pendant qu'on nous offre, à quelques pas plus loin, toute la liberté dont on est bien sûr qu'une société formée sur d'aussi nobles principes n'abusera jamais !

Remerciez donc, monsieur , toules les personnes qui vous ont montré de la bienveillance ; rendez grâce à Son Altesse, de la part de la Société, pour la bonne volonté qu'elle a daigné vous témoigner ; mais cet établissement est trop considérable pour que des obstacles de la nature de ceux qu'on nous oppose nous permettent de le fonder dans des Étals où on leur donne autant d'importance.

Vous avez offeii de n'imprimer les œuvres d'aucun auteur vivant, benè sil ; de ne vous jamais prévaloir sur les terres du prince eu Alsace, benè sU; de ne pas ajouter un mot aux œuvres du grand homme qui puisse

choquer les opinions ou les mœurs très-austéres de notre siècle timoré, benè sit; mais nous ne châtrerons point notre auteur, de crainte que tous les lecteurs de l'Europe qui le désirent tout entier ne disent à leur tour, en le voyant ainsi mutilé : Ah ! che schiagura d*ar ver losenza,,. Et quels sols pédants étaient ses éditeurs!

Nous vous saluons tous, et moi qui me rends l'organe de la SociéU philosophique , je suis avec tous les sentiments que vous me connaissez, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Caron de Beaumarchais.

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