‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 566 sur 607 · A M. DE U F£RTÉ, INTENDANT DES MENUS · texte numérisé non relu

A M. DE U F£RTÉ, INTENDANT DES MENUS

Paris, le 16 mars 178i.

Lorsqu'on fait une recommandation, monsieur, à un homme aussi éclairé que vous Têtes, en faveur de quelqu'un, il faut la motiver de façon qu'il puisse reconnaître qu'on ne cherche pas à l'intéresser pour un objet

de pure fantaisie. C'est ce que je vais tâcher de faire en vous recommandant mademoiselle Mélinncourt, dont j'ai déjà beaucoup parlé à M. le maréchal de Richelieu. Ce que tout le monde voit fort bien en elle est une figure agréable et la plus charmante voix ; mais ce qui ne frappe pas autant la multitude est son grand talent musical, fruit d'une longue élude et de l'excellente éducation qu'elle a reçue. Ce seul avantage devrait lui mériter toutes sortes de préférences pour un théâtre où, forcé de jouer la comédie en chantant, l'acteur le plus musicien sera toujours celui dont le talent comique se développera le plus tôt, parce que l'idiome musical dont il se sert ne Tembarrassera jamais. Aussi, lorsque je vois un acteur ou une actrice gauche au Théâtre Italien, je dis : Ou c'est une bête incurable, ou c'est un sujet qui n'a point de musique. On ne fait pas assez d'attention à cela.

Quelques personnes ont dit que mademoiselle Né* liancourt avait peu de voix, et moi, toutes les fois que je l'ai entendue, je lui ai fort recommandé de ne pas gâter son superbe organe en le forçant, comme on ne fait que trop au Théâtre-Italien de Paris. Il n'y a pas dans toute ritalie une cantatrice qui donne la moitié de la voix de mademoiselle Méliancourt; mais comme elles sont musiciennes, elles se rendent maîtresses de l'orchestre et ne souffrent pas que l'accompagnement les couvre. C'est ce qu'elle doit obtenir de l'orchestre de Paris ; alors on verra que c'est une des voix les plus étendues qu'il y ait au théâtre Tout ce que la nature et l'éducation peuvent donner, mademoiselle Méliancourt l'a reçu avec profusion ; il ne lui manque rien que les choses que Texpéricnce du théâtre peut seule lui apprendre, le maintien et ledébit.Je suis bien étonné qu'avec tout ce qu'il faut pour devenir si utile aux intérêts de la Comédie, MM. les comédiens italiens hésitent à son égard. Comment ne sentent-ils pas que, leur existence morale tenant beaucoup à la conduite de chacun, toutes les fois qu'ils pourront recevoir un sujet bien né et d'une conduite irréprochable, ils acquerront de nouveaux droits à l'estime des honnêtes gens ? Les comédiens bien famés et qui ont du talent, à Paris, sont nos amis, vivent avec nous, et n'éprouvent aucun désagrément d'un préjugé que leur conduite efface.

Mademoiselle Méliancourt est bien née. Son père avait une très-bonne place. Devenu incapable de travailler, il trouve dans sa fille un doux soutien de sa vieillesse. Je n'emploierais pas cet argument, si je la recommandais à Des Entelles*. Jeune et un peu coquin, je le crois plus disposé à corrompre des jeunes filles qu'à les protéger parce qu'elles sont sages ; mais à vous, qui, revenu de tout cela, voyez net dans mon raisonnement et en sentez la force, je prends la liberté de vous recommander mademoiselle Méliancourt. Je la livre à vos bons offices comme une charmante cantatrice, bien musicienne et pleine d'émulation pour devenir actrice, de plus sage, bien née et propre à faire

* Sout-inteodant des Menus phifirs.

LETTRES

honneur à lout homme éclairé qui s*en rendra le protecteur.

Que ferait-elle, monsieur, si on ne la recevait pas ?

Elle a tout sacrifié à sa tendresse filiale en débutant. Il n'est plus pour elle un autre état dans le monde, et Texistence de ses parents tient absolument au succès de son sacrifice. En voilà bien assez, trop pour vous. Permettez-moi d'ajouter que je partagerai sa gratitude, et que je joindrai ce nouveau sentiment au sincère attachement avec lequel vous savez que je suis, etc.

Càrom de Beaum arguais.

Page 1