‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 568 sur 607 · AU LIEUTENANT DE POLICE · texte numérisé non relu

AU LIEUTENANT DE POLICE

— HN i782. —

Je me suis présenté hier chez M. le garde des sceaux, que vous m'aviez promis de prévenir; il a refusé de pne recevoir. Je vous demande pardon de revenir encore une fois sur un objet frivole; mais M. le prince Yousoupoff, premier chambellan du grand-duc, soit de chez moi. Il m'a renouvelé la demande de mon manuscrit, pour que M. le comte du Nord le porte à l'impératrice. Il m'est impossible de l'envoyer sans que la piôcc ail été jouée, car une comédie n'est vraiment achevée (ju'après la première représentation. Depuis que la pièce est censurée, j'y ai fait de grands changements. VA\e a eu le bonheur de plaire au couple auguste de nos illustres voy.igeurs. Depuis, je l'ai fait passer par une coupelle plus austère encore, car j'en ai fait une lecture chez madame la maréchale de Richelieu, devant des évèques et archevêques qui, après s'en être infiniment amusés, m'ont fait l'honneur d'assurer qu'ils publieraient qu'il n'y avait pas un mot dont les bonnes mœurs pussent èlre blessées.

M. le ^arde des sceaux nie fermant sa porte, monsieur, je ne puis m'adresser qu'à vous, qui êtes à la tète de la p 'lice des spectacles.

M. le grand-duc et mailame la grande -dnche.-se montrent un désir si public de voir représenter l'ouvrage, ils l'ont dit à tant de monde, qu'il n'y a plus moyen de faire semblant de l'ignorer; ce refus peut finir par avoir quelque chose de Irès-désobligeant, et quant à moi, cela ressemble si fort à une persécution personnelle, (|ue je vous suj>plie de vouloir bien me dire enfin le mot de l'énigme, si vous le savez. J'ose croire qu'aucun citoyen ne mérite moins que moi d'éprouver ce traitement.

Les comédiens à qui on a fait demander l'ouvrage.

à qui le public, dont la plus saine partie le connaît, fait de vives instances pour qu'on le joue, m'ont «rit que le tour de la pièce est venu, et me la demandcBl avec empressement.

Je vous prie en* grâce, monsieur, en votre qnalilé de magistrat, de m'indiquer ce que je dois répondre à M. le grand-duc, qui sait fort bien que ma pièce n'fel pas immorale, et à son auguste mère, qui la veut avoir Irés-promptement. Je joins ici la lettre en original de .son grand chambellan, que vous voudrez bien me rendre. Si la première censure ne suffît pas, monsieur, ayez la bonté de m'en nommer une deuxième, une troisième : le Barbier de Séville en eut quatre de suite, car tout est bizarre dans ce qui m'arrive. Mais obsenezq« M. le garde des sceaux repart ce soir pour la campagne, et que si vous n'avez pas sa permission aujourd'hui, il y aura huit jours de perdus encore au nioiDs, et que M. le grand-duc n'eu a que quinze à rester id. J'ai dit à son chambellan que j'allais vous écrire de nouveau : je le fais.

J'aurai l'honneur de vous aller renouveler deauto l'assurance du respectueux attachement avec lequd je suis, Slonsieur, etc.,

Caron de Beaumaichais.

AU MÊME

27* novembre ITsô.

MoxfiEUR,

Si la multitude de vos occupations vous permettait de vous rappeler que j'en ai beaucoup moi-même, et que depuis trois mois j ai fait cinquante fois le chemin du Marais à votre hôtel sans avoir pu vous parier plus de cinq fois, pour obtenir la chose la plus simple, — une décision sur un ouvrage frivole, — vous auriei peut-être compassion du rôle pitoyable qu'on me fo^e à jouer dans cette comédie. Si ce sont des dêsoûls qu'on vous prie de me donner, je les ai bus jusqu'à la lie; s'il s'agit d'une proscription absolue de tout ce qui sort de ma plume, pourquoi me faire attendre cet anvt et me refuser tout moyen de savoir à quoi m'en tenir? Je vous supplie, monsieur, de vouloir bien me remettre mon manuscrit; cette bagatelle n'est devenue importante pour moi que par racharnement qu'on a eu de m'en faire un tort public, sans vouloir permettre que le public en jugeât lui-même.

Je ne doute pas, monsieur, que vous, qui ne m'avez montré que de la bienveillance, n'ayez quelque regrets des désagréments qu'on vous oblige sans doaie 5 me donner; mais il est temps qu'ils finissent. Jamais alTaire grave ne m'a causé tant de tracas que b plus folle rêverie de mon bonnet de nuit, qui est celle pièce. Le public de province et de Paris m'accab'e de lettres auxquelles je ne sais que .répondre; je ne sais

LETTRES

que dire aux comédiens qui me pressent et me reprochent une négligence que je n*ai point. Je vous supplie de me permettre de vous voir ce soir, à la sortie de la Caisse d*escompte, et, en retirant de vos mains cet OQTrage proscrit pour le rendre à mon portefeuille, de TOUS assurer du trés-respectueux dévouement avec lequel je suis, etc.,

Caro!! de Beaumarchais.

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