‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 569 sur 607 · AU ROI · texte numérisé non relu

AU ROI

L^auleur du Mariage de Figaro^ désolé des impressions qu'on a cherché à donner à Votre Majesté contre un ouvrage qu'il avait destiné à Tamusement, de la reine et au vôtre. Sire, a demandé toujours de nouveaux censeurs à M . le Noir, chaque fois qu'il s'est agi de mettre cet ouvrage au théâtre, afin d'opposer plusieurs approbations successives à toutes les imputations calomnieuses qu'on faisait à sa pièce : trois censeurs l'ont approuvée, el la réclament pour le théâtre.

Voulant justifier de plus en plus un ouvrage aussi injustement attaqué, l'auteur a supplié M. le baron de Breteuil de vouloir bien former une espèce de tribunal composé d'académiciens français, de censeurs, de gens de lettres, d'hommes du monde, et de personnes de la cour aussi justes qu'éclairées *, qui discuteraient en présence de ce ministre le principe, le fond, la forme el la diction de cette pièce, scène par scène, phrase par phrase, et mot par mot. M. le baron de Breteuil, qui a daigné assister à ce dernier examen rigoureux, peut rendre compte à Votre Majesté de la docilité avec laquelle l'auteur, après avoir subi, sans se plaindre, foutes les corrections qu'il avait plu aux trois censeurs faire à sa pièce avant de l'approuver, a retranché de nouveau jusqu'aux moindres mots dont ce tribunal de décence et de goût a cru devoir exiger la suppression.

L'auteur a, de plus, prouvé à l'assemblée que sa pièce était tellement dans les grands et vrais principes du théâtre comique , ciu'il faudrait aujourd'hui proscrire du spectacle plus de soixante pièces qui en font la gloire et le plaisir, si l'on s'opposait aux représentations de la sienne, plus remplie de saine critique el de vraie moralité qu'aucune de celles de ce genre qui se jouent aux Français.

L'ouvra.:;é étant eu cet état, l'auteur se joint aux acteurs pour supplier Votre M.ijesté d'en permettre la représentation.

Depuis longtemps les comédiens français sont privés d'ouvrages qui leur donnent de grandes rea4tes; ils

* Les personnes présentes à cette réunion étaient Le Noir, Miromesnil. Gaillard le censeur, Cbamfort, Ruihiére et le bantn de Breteuil.

souffrent : et l'excessive curiosité du public sur le Mariage de Figaro semble leur promettre un heureux succès. Cependant l'auteur désire que la première rep^é^enlation de cet ouvrage, qui attirera un grand concours, boit donnée au profit des pauvres de la capitale.

De Votre Majesté,

Le, etc.

A M. PKÉVILLE.

Paris, le 31 mars 1784

Nous nous sommes trompés tous les deux, mon vieil ami. Je tremblais que vous ne quittassiez le théâtre à Pâques, et vous, vous étiez dans l'opinion que le Mariage de Figaro ne pourrait pas se jouer.

Mais il ne faut jamais désespérer de garder un acteur que le public adore, ni de voir vaincre un auteur courageux qui croit avoir raison, et que l'on ne dégoûte pas par les dégoûts. J'ai, mon vieil ami, le bon du roi, le bon du ministre, le bon du lieutenant de police ; il ne nous manque plus que le vôtre pour voir un beau tapage à la rentrée. Allons, mon ami, c'est bien peu de chose que ma pièce; mais la voir au théâtre est le fruit de quatre ans de combats; voilîi ce qui m'y attache. Quel mal ils ont fait, ces méchants 1 Deux ans plus tôt, mon ami Préville aurait assuré le succès de mes cinq actes; aujourd'hui le charme qu'il répandra sur un moindre rôle fera bien regretter qu'il ne joue pas le premier.

On me conseille l'étude et la répétition sans éclat, et nous sommes convenus d'a|;ir, mais sans rien dire. Dazincourt el Laporle se sont chargés d'écrire à tout le monde en recommandant le silence, afin que notre boime fortune ne finisse pas encore une fois par en devenir une de capucin.

Je vous salue, vous honore et vous aime.

Beaumarcuais.

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