AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS
Du 1) août 1781.
ESSIECRS,
suis forcé de mettre au jour le plan de bienfaiannoncé par moi dans votre feuille du 4 août, même que j'aie pu rassembler toutes les notions i donneront de la consistance :
!e que je ne puis trop tôt détromper les personalheureuses à qui ma lettre a fait prendre le î sur mes idées, mon crédit et mes moyens ; :e que je n\ii pas assez de temps pour répondre -ois ou quatre cents lettres que le journal m*a s : je supplie leurs auteurs de trouver bon que i m'acquitte envers eux," et je le dis avec vérité, objet auquel je n'ai eu part qu'incidemment. Je issi loin de' mériter les éloges qu'on m'a donnés, s injures qui m'ont été écrites.
i qu'il en soit, voici mon plan, dont la douce utiut échauffer des personnes assez puissantes pour mer une étendue sans laquelle il n'est presque
ui m'en a fourni l'idée mérite d'être rapporté, homme de qualité, philosophe sensible, dissern jour avec moi sur la mendicité, dont on s'est rs moins occupé que des mendiants, me dit : En- ;-moi le moyen d'employer en charités douze rancs , bien noblement. — Si ce n'est pas utileue vous entendez par ce mot, je me vois hors le diriger vos vues. — Oui, c'est utilement, dits d'une utilité plus étendue que ne peut l'être 1 individuel. — J'entends : vous voulez un emirgent qui puisse devenir l'aiguillon, l'encoura-
d'un bien généralement adopté : cela n*est pas ais j'y réfléchirai.
, messieurs, ce qui m'est venu dans l'esprit, déjà valu deux souscripteurs , car je l'ai dit à rsonnes.
pplique avec jugement un don de bienfaisance, >n arrache <î la prison les malheureux qu'on y
faute de payer les mois de leurs enfants. En it une fille capable de gagner vingt sous, l'ouli en gagne quarante a calculé qu'ils pourraient nais au bout d'un an ils sont trois ; un an après,
les voilà quatre : ici les moyens deviennent courts, en ce que la charge s'est accrue.
Quelqu'un a dit bien sensément : La charité serait mieux faite, si l'on prévenait l'emprisonnement au lieu de le faire cejsser.
En comptant les jours qu'ils y perdent, les frais d'entrée et de sortie, et ceux d'huissier qui les précédent, on ferait plus de bien, sous cette forme, avec soixante francs, qu'on n'en obtient sous l'autre avec quarante écus. Et moi, je vais plus loin; je dis :
Un de$ plus grands travaux du magistrat de la police est de faire venir de cinquante lieues des femmes et des mères pauvres, pour enlever et nourrir des enfants d'autres pauvres. Et pourquoi cette subversion si fatale ^ux enfants qui naissent? N'oublions jamais, s'il se peut, qu'il n'y a pas de sein tari sans qu'on trouve un enfant qui souffre ; que le déplacement d'un nourrisson nécessite l'abandon d'un autre : et la chaîne fûtelle de vingt nouveau-nés déplacés, dés que le premier n'a plus de mère , il faut que le dernier périsse. On en raisonnerait cent ans, sans pouvoir se tirer de là.
Rendons son cours à la nature : on a trop dit que le lait des pauvres femmes de Paris ne vaut rien ; qu'elles ne sont pas logées pour nourrir; que, forcées de gagner leur vie, leurs fruits périraient laute de soin. Quiconque a vu le quartier des Juifs à Amsterdam sent la futilité de ces redites. Les rues les plus étroites, les maisons les plus hautes pullulent d'enfants entassés ; les femmes y travaillent comme ici : le lait de$ mèret tupplie à tauty rien ne tupplée au lait des mères; et voilà où j'en veux venir.
Je propose un institut de bienfaisance vers lequel toute femme reconnue pauvre, inscrite à sa paroisse, puisse venir, son enfant au sein , avec l'attestation du curé, nous dire : Je suis mère et nourrice ; je gagnais vingt sous par jour, mon enfant m'en fait perdre douze.
Vingt sous par jour font trente livres par mois : offrons à cette nourrice neuf francs de charité ; les neuf libres que son mari ne donne plus à l'étrangère, en voilà dix-huit de rentrés. La mère aura bien peu de courage si elle ne gagne pas huit sous par jour en allaitant : voilà les trente livres retrouvées.
Mais où est donc le bénéfice? Sur cent pauvres enfants qui naissent, le nourrissage étranger en emporte soixante; le maternel en conservera quatre-vingt-dix. Chaque mère aura nourri son fils; le père n'ira plus en prison, ses travaux ne cesseront plus. Les femmes des pauvres seront moins libertines, plus attachées à leurs ménages : peu à peu on se fera une honte d'envoyer au loin ses enfants; la nature, les mœurs, la patrie y gagneront également : soldats , ouvriers et matelots en sortiront de toutes parts. On ne fera pas plus d*cnfants ; il s'en élèvera davantage. Voilà le mol, il est bien important.
Si ce digne établissement a lieu, j'ai trente mille francs d'assurés. C'est bien peu pour une aussi grande chose ; mais que l'on dirige vers nous des charités bien
LETTRES
entendues, de ce faible ruisseau d*argent Tonl sortir des fleuves de lait, des foules de vigoureux nourrissons. Je plaide pour les mères- nourrices : que d*enfants, que d'hommes perdus, (K>ur avoir séparé ces deux noms ! Les réunir est mon objet ; c'est celui de mon noble ami, de quelques autres généreux commettants. Et moi donc, n*y mellrai-je rien ? Quand je devrais être encore traité d'homme vain, d'ignorant, de méchant et de sot auteur, j'y mettrai tout mon Figaro; c'est de l'argent qui m'appartient, que j'ai pagné par mon labeur à travers des torrents d'injures imprimées ou épistolaires. Or, quand les comédiens auront deux cent mille francs, mes nourrices en auront vingt-huit; avec les trente de mes amis, voilà un régiment de marmols empâtés du lait maternel. Tout cela paye bien des outrages; mais n'oublions pas que ces premiers secours ne sont rien, si un peu de chaleur française ne vient soutenir noire essai. Que ma douce et libre convention s'établisse entre les deux classes d'hommes qui embrassent la masse des richesses, ceux qui donnent les places et ceux qui les postulent.
En effet, quel homme en crédit, ou quel ministre bienfaisant (et la vraie grandeur l'est toujours), n'accueillera pas une demande équitable avec plus de faveur qu'une autre, s'il voit à la On du placet : « En cas de succès, monseigneur, cinq cents louis pour les mères-nourrices? »
Pourquoi la charité est-elle souvent sèche , triste et parcimonieuse? C'est qu'on en a fait un devoir. Donnons gaiement pour le bon lail, et nommons cela bienfaisance.
Et même, pour que plusieurs sorles de inalhi^ureux trouvent leur bien dans notre affaire , mes amis et moi promettons dix écus au pauvre cœur malade ou desséché qui prouvera le mieux, dans un bon libelle anonyme, qu'il y a dans notre projet un dessous de carte malhonnête qu'on découvrira quelque jour. J'ai l'honneur d'êlre, etc.
Dans peu je dirai quelque chose sur la manière de recueillir et d'administrer ces secours.
* La malveillance se iV-veilla à colle proposition de bienfaisance ; jamais elle ne voulul souffrir que lleaurnarchais fùl le père lits p;iuvics dans sa villf natale. M.iis une bonne idée fruclilic toujours (ju«'l(iue pari. M. de Moulazcl, arclievêquc de Lyon, l'adopla; et ce ies|iecl.il)le prélat forma, dans celte grande ville si remplie ilOuNners, un in>liUil de bienfaisance en faveur des pauvres mùies (|ui nourriraient leurs entants; et voici quel en fut le résultat, tel que je le trouve dans le rapport suivant qui en fut publié en l"St> :
« Ou croit dfvoir annoncer ici un succès trop marqué pour qu on fuiisse se Hitler d'en obtenir autant chaque année, mais qui n'en est pas moins la preuve la plus éclatante de l'excellence de rallailemeul materutl. i»epuis lonj;lemps on avait généralemt'ut reiounu que sur les enfants nourri> à la canipa.^ni- il en mourait au muius un quart dans la première année ; or, dans tout le cours de ITS)», sur plu» de cent enfants nourris par leurs mères aux frais de rinstitut, il n'en est mort que skpt. Pourrait-on ne pas s'intéresser à un moyen de sauver la vie datant d'entants, surtout quand on pense qu'indépendammenl de la première année, ceux «jui ont puisé dans le sein maternel une cunsliluliou plus vig(.ur«'use se conservent mieux d.ins hs anntes suivantes, sout pour toutes leur vie plus sains, et par conséquent plus heureux ? .
Ainsi une muUitude d'enfants devinrent hommes, et durent la
En réponse à l'ouvrage qui a pour titre : Sitr les adim de la Cotnpaçnie des Eaux de Paris, par M. le comtede Ilirabeau, avec cette épigraplie :
Pauvres gens! je les plains : car oo a |iOur les foos Plus de piiié que de courroux.
La FoiTADt.