AUX AUTEURS DU JOURNAL DE PARIS
Paris, 2 mars 1785.
Dégagé d^afTaires plus sérieuses, messieurs, c'est à TOUS seuls que je me plains de vous pour la sortie violente à laquelle vous avei donné cours contre ce pauvre
Est-il avéré, messieurs, que votre privilège d'imprimer s*éCende jusqu'au droit de fatiguer les citoyens des grossièretés anonymes que tout homme aigri par un snooès voudra leur adresser dans vos feuilles? Cela vous esl si peu permis, que vous seriez à peine excusables quand on vous l'aurait ordonné. Et pourquoi cette humeor d'un ecclésiastique? parce qu'une pièce qui l'af-^ llige continue de plaire au public!
Bé quoil MaUun, d*aD prêtre est>ce là le langage?
11 y a longtemps qu*on Ta dit : Sitôt que les gens d*un état se mêlent de juger ceux d*un autre, on ne voit qu*inepties imprimées.
Souvenei^vous, mestieiirs, qu*il est écrit : Raclielei
par l'aumône et vos péchés et vos sottises. Si l'auteur eût mis vos bêtises, et que chacun fît son devoir, ne voilà-t-il pas encore un ecclésiastique ruiné? Vous-mêmes aujourd'hui, messieurs, ne devriez-vous pas quelque petite aumône aux pauvres mères qui nourrissent?
Quant à l'anecdote ingénieuse d'un porteur de chaise en colère et d'un chien nommé Figaro, ne sait-on pas qu'on abuse de tout ? Nous avons tous connu le feu
marqtiis de Li , qui, ayant deux vilains choupilles ,
appelait savamment le chien Thisbé, et la chienne Py^ rame. Cela empèche-t-il que ces deux noms ne soient demeurés très-jolis ? Celui du grand César est-il moins honoré parce qu'un sot en affubla son Laridon ? Et sans aller chercher Texemple hors du sujet, est-il un nom chez nous dont on abuse autant que de celui d'abbé'^ L'honneur de le porter était autrefois décerné à nos seuls prêtres dignitaires ; il se donne indifféremment à ces êtres plus qu'équivoques sur lesquels on entend partout : Faites donc taire ce sot abbé ; chassez donc ce vilain abbé; qui diable a prostitué des presses à cet impertinent d'abbé? Knfîn ce nom descend aujourd'hui depuis le noble abbé mitre, possesseur de fortes abbayes, jusqu'à ces abbés à crosser qui calomnient dans quelques feuilles. L'abjection connue des derniers empèche-t-elle d'honorer ce nom, toujours respecté dans les autres? Donc le raisonnement sur le chien n'est qu'un chien de raisonnement.
Cependant l'abbé qui m'écrit n'attendit pas longtemps ma réponse à sa diatribe; elle était d'avance imprimée dans la préface du Mariage, que l'on doit publier dans peu : mais, sous quelque habit qu'il la lise, on le reconnaîtra partout au plaisir qu'il en montrera.
Pourtant, messieurs, quel est votre objet en publiant de telles sottises? Quand j'ai dû vaincre lions et li<;res pour faire jouer une comédie, pensez-vous, après son succès, me réduire, ainsi qu'une servante hollandaise, à battre l'osier tous les matins sur l'insecte vil de la nuit?
Je ne répondrai plus à rien qui ne soit signé de quelqu'un ; rien surtout sur la petite Figaro, qui ne soit couvert dune aumône. Il convient bien à un soi-disant prêtre de critiquer ma charité, quand il ne la fait pas lui-même I il est commode à certnines gons qu'on ne se vante pas des bienfaits : cela exemple souvent de donner ; et la main gauche est a-sémenl discrète, quand la main droite n'a rien à divulguer. Mes trois louis, envoyés sans mystère, en ont valu près de ungt à une pauvre mère nourrice, sans même y comprendre l'ècii du frère aine de votre abbé ; voilà de quoi je me vante avec joie. Qu'ils en envoient chacun autant et qu'ils >e nomment; ils auront un moindre mérite, mais au moins le don sera sûr.
S'il était permis à quoiqu'un de st* vanter du bien qu'il fait, c'est pout-t'tre à celui à qui l'on impute beaucoup d.» mal qu'il ne fait pas; mais l'homme (fui brûle de consacrer vingt mille ècus à un établissement de bienfaisance se vante-t-il en donnant trois louis ? Soyez impartiaux, messieurs, et puis joutons, votre ccclésiàs-
tique et moi, à qui fera le plus de bien, suivant nos moyens respeclifs : celle lutte est d'un nouveau genre; elle vaut vaut bien la guerre de Figaro. Imprimez alors, messieurs, tout ce que l'on dira contre moi, tous les sols bruils qu'ils font courir; mais ne fermez pas vos feuilles toutes les fois qu'il est question de mes idées de bienfaisance.
Pourquoi n'avez-vous pas imprimé le trait sublime de ma bonne nourrice normande, qui, ayant buit enfants à elle, un mari, et neuf sous par jour, a nourri quatre ans un enfant sans avoir jamais rien reçu ? Elle vient à pied clierclier ici les parents de son nourrisson : père et n:ère sont disparus; on voulait, «^ Paris, qu'elle le mît aux EnfanlsTrouvés : A Dieu ne plaise, s'écrie-tclle; je l'ai nourri pendant quatre ans, j'ai biiitenfiuits vivants, il sera le neuvième. Et elle le remporte en pleurant.
Mon active quête pour elle a monté à quinze ou seize louis. Si vous n'eussiez pas supprimé le trait sublime de celte femme d'une de mes lettres au journal, elle aurait obtenu, l'an passé, le prix public de la vertu, et Ton vous en eût su bon gré. Voilà ce qu'il fallait imprimer.
Pourquoi ne dites-vous pas un mot du noble entliousfasme avec lequel la ville de Lyon vient d'adopter mon plan de bienfaisance pour les pauvres mères qui nourrissent ? 11 est rendu public dans le journal de celte ville, et vous a été envoyé pour engager la capitale à imiter ce noble exemple. Cela valait bien les invectives de votre digne ecclésiastique.
Kiilin, messieurs, voilà mon dernier mot : Si vous enlevez encore à la pelile posie le droit exclusif de me trausuicUre les injures anonymes dont mes charités sont payées, pardon, mais je serai forcé de vous prendre à partie; et il n'est pas un tribunal où je n'obtienne aiurs le droit de vous faire altaclier à vous-même le nuni du fuyard contumace, au poteau public de vos feuilles.
J'ai i'iiunneur d'être, etc.
CaRON de BEAUMARClIAIb.
A M. ROBLNET.
Paiis, le 3 mars 1785.
Obi IGEAXT AMI,
J'ai eu riionneur de remettre à M. le baron de Breteuil un mémoire par lequel les auteurs dramatiques demandent au roi que leurs propriétés soient respectées dans les grandes villes de province, comme son intenli(»n est (ju'elles le soi<'nt dans la capitale. J'ai oint à(0 mémoire une expédition de r;i.ie notarié que les anleur> t»nt fait aveo la direclion de Marseille, et l'orifîinal de la délibération pri>eet signée par tous les auleurs dramatiques à ce sujet.
En vous demandant vos bons offices pour le succès de la justice qu'ils sollicitent, je vous prie de donner w soins à ce que les deux actes joints au mémoire ne soient pas égarés, parce que ce sont des originaux de mon greffe. Vous connaissez les sentiments inviolables de votre serviteur et ami.