‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 593 sur 607 · A M. COLIN D'HARLEVILLE · texte numérisé non relu

A M. COLIN D'HARLEVILLE

QUI m'a donné un exemplaire de son roëME ALLÉGORIQUE SUR VEU'OMÈNE ET SUR TIIALIE.

Paris, li venlose an Vil (i mars 1799).

Pour lire un joli poeine, s'amuser d'un charmant ouvrage, il faut, mon cher citoyen, avoir le cœur serein, la tête libre; et bien peu de ces doux moments sont réi^ervés à la vieillesse ! Autrefois jécrivais pour alimenter le plaisir; et maintenant, après cinquante ans de travaux , j'écris pour disputer mon pain à ceux qui l'ont volé à ma famille.

Que (^excellents chevaux je vois mourir aux fiacres !

Mais j'avoue que je suis un peu comme la Claire de Jean-JacqueSf à qui , même au travers des larmes, le rire échappait quelquefois. Je sais qu'il faut du relâche à l'esprit ; et je m'en suis donné un très-agréable en lisant vos deux manières de traiter la vie, les courses présumées de Melpomène et de Thalie.

La première diose qui m*a frappé, après les grâœsde votre style, est la bonté de votre naturel. Td autre n'eât vu dans ce cadre qu'un moyen d'exercer son talent satirique; les deux muses du théâtre en offraient un fier canevas ! Vous, rendant à chacun ce qui lui était dû. n'avez dit que ce qu'il fallait pour n'irriter ni les tî. vants, ni la mémoire des morts, en nous faisant aimer l'écrivain qui nous instruit en badinant.

Les courses des deux sœurs sont pleines devers heureux. Ceux où vous faites descendre Eschyle dans l'arène pour combattre Sophocle sont beaux.

U est Taincii.

— HaUieureux... d'un teul jour il avait trop vécu. l\ fuit : la jenne élève, excusable peut-être. Préféra pour époux son amant à son maître.

Les deux premiers tragiques sont classés.

Je saisis au hasard plusieurs vers dans la foule de ceux qui m'ont le plus frappé ; sur Thomas ComàlU, par exemple :

Faible émule sans doute, et rîTal téméraire. Mais qui serait fameux s'il n*eût pas eu de frèrt.

C'est le traiter bien favorablement! Et sm ce frm si justement célèbre :

Ces Romsins, ces héros qu*il aime à rappeler. Sont plus grands, plus Romains quand il les fait paria--

Et Racine... Racine! avec quelle perfection de style décourageante...

Cest Vâme (f EcRinoc et la voix de Virgile.

Et la mort de Voltaire , qui disait dans sa loge, k jour de son couronnement : Vous voulez donc me fain mourir ?

Si son âme s'exhale en ces touchanls adieux.

Plus encor que les ans sa joie en est la cause.

Ce k'est poiM i ^E MORT : Cest r5E APOTHÉOSE (Bcau vers I

Le ton vif de Thalie contraste heureusement av»c le ton majestueux de sa sœur. Vos vers courts et serrés loi donnent bien sa véritable allure.

Sur le Festin de Pierre, si sottement nommé aiii-i par les Français, pour traduire il Convito di metra. If Convive de pierre , qn'i est le vrai litre, les deux vers suivants :

D'un homme on peut prendre Thabit; Mais lui Tole l-on sa manière*

ne sont point gâtés par ceux-ci de Voltaire, dans ses ttrennes aux sots :

Le lourd Crévicr, pédant, crasseux et Tain,

Prend haï di ruent la place de flollin,

Coinine un valet prend Thabit de son maître.

Je dis de vous...

// est beau d'être bon à cùté d'un tel komwu!

LETTRES

Et ce bon la Fontaine mis auprès de Molière , avec une distinction aussi fine que juste :

D'analyser le cœur humain Entre eux se partageait la pomme; Mais l'inimitable bonhomme Avait piis un autre chemin.

C*esl bien, c*est bien.

Dans le préambule d*un conte où j*avais, comme de raison, mis les fables au premier rang de ses ouvrages, e m'étais permis de dire :

Mais garda-t-il son mérite inflni, Quand il mêla dans un conte erotique Les vers du siècle au jargon marolique ? Mélange ingrat qui le rend iné^^al Et singulier, bien plus qu'original, etc.

Puis, étonné du blasphème qui m'échappait, je reviens il moi, et lui dis :

Mais, ô mon matlrcl excuse un badinage, De ton disciple accepte un pur hommage; Nul plus que moi n'a ^enti tes beautés, Tes vers naifs et jamais imités, etc.

J*aime et m'honore d'avoir défini comme vous cet inimitable bonhomme.

Vous avez beaucoup honoré Destouches, le froid Destouches ; pour le nommer après Molière, il n'y avait guère à en dire que cela...

C'était une large manière,

Un air digne, un noble regard. . .

Et de Boissy...

Et l'enjouement du Babillard La divertit sans la séduire...

est (rés-joli. Jamais d'amertume ; c'est bien.

Ce que vous dites sur les comiques d'Angleterre est fort juste.

Ces Anglais ont dans leur gaieté Et surtout dans la raillerie.

Un flel mordant, une âcreté Insupportable en vérité, Quand des Français on a goûté Le sel et la plaisanterie.

La critique eût été parfaite, approuvée de tous, si TOUS eussiez dit qu'à travers ces défauts, et en abusant, ils nous ont appris à oser, à sortir du sentier battu de nos monotonies françaises, où trop souvent la première scène nous fait deviner la dernière.

Mais ce qui m'a le plus touché, c'est qu'ayant eu à TOUS plaindre si gravement de Fabre, vous ayez rendu hautement justice à In plus belle de ses pièces, le Phi- Unie ! Quand il m'en fit une lecture chez moi, je lui dis avec une naïve colère : Comment pouvez-vous réclamer Tulre tour pour d'autres ouvrages, ayant eu le bonheur de faire celui-ci?... Il me répondit : Nais il les tuera ! — Eh bien ! monsieur, ce n'est qu'un suicide ; on n'est point pendu pour cela.

Adieu. — Je veux pourtant finir par une obsenration

dont je ne fais quartier à nulle personne que j*estune : j'en ai le droit, moi, typographe de Voltaire! Après ce qu'il enseigne, croyez-vous donc quMl soit permis de laisser imprimer l'imparfait de nos verbes par un 01! Voyez la mine que fait un étranger, quand on lui dit que le mot consoissois doit se prononcer coKiiAifSAis; que François et Anglais riment avec Portugais^ et non avec Suédois, Angoumois, Artois, etc. ! Ces barbarismes de nos imprimeurs welches ne doivent plus être soufferts : les auteurs vivants ont seuls droit de s'y opposer, car les morts ne réclament point contre ceux qui les réimpriment. Adieu. Je ne fais aucun doute que vous ne soyez octroyé sur l'indulgence demandée aux deux muses en ces vers :

Muses, du moins je réclame la vôtre!

Heureux surtout, trop heureux si, pour prix Du grain d'encens qu'A toutes deux j'ofTris, L'une de vous me recommande A l'autre I

Et pourquoi pas, bon homme? les femmes ne refusent jamais ce qu'on demande si joliment, à moins qu'on ne soit de ceux-là qui signent, comme moi :

Le vieux bonhomme Caron de Beaumarchais.

APOLOGIE POUR LUI-MÊMIi:.

Avec de la gaieté et même de la bonhomie, j*ai eu des ennemis sans nombre, et n*ai pourtant jamais croisé, jamais couru la route de personne. A force de m'arraisonner, j'ai trouvé la cause de tant d'inimitiés ; en effet, cela devait être.

Dès ma folle jeunesse, j'ai joué de tous les instruments ; mais je n'appartenais à aucun corps de musiciens, les gens de l'art me détestaient.

J'ai inventé quelques bonnes machines; mais je n'étais pas du corps des mécaniciens. Ton y disait 3u mal de moi.

Je faisais des vers, des chansons; mais qui m'eût reconnu pour poêle ? J'étais le fils d'un horloger.

N'aimant pas le jeu du loto, j'ai fait des pièces de théâtre, mais on disait : De quoi se mèle-t-il? ce n'est pas un auteur, car il fait d'immenses affaires et des en* treprises sans nombre.

Faute de rencontrer qui voulût me défendre, j'ai imprimé de grands mémoires pour gagner des procès qu'on m'avait intentés, et que l'on peut nommer atroces; mais on disait : Vous voyez bien que ce ne sont point là des factums comme les font nos avocats. U n'est pas ennuyeux à périr ; souffrira- t-on qu'un pareil homn:e prouve sans nous qu'il a raison ? Inde irœ.

J'ai traité avec les ministres de grands points de rêformation dont nos finances avaient besoin ; mais on disait : De quoi se mèle4-il? cet homme n'est point financier.

LETTRES

TOUS donner de mes nouvelles, lorsque j*apprends, par les gazettes, que le scellé est mis une troisième fois depuis quatre mois sur ma maison de Paris, et que je suis décrété d'accusation pour cette misérable affaire des fusils de Hollande, à laquelle on a joint une abomination d'un genre plus sérieux, pour aller plus vite HTec moi. Je charge donc tous les honnêtes gens qui lisent les gazettes étrangères d'avoir l'humanité de vous dire, ^ mes chères tendresses, que c'est de 'Londres, de cette terre hospitalière et généreuse, où tous les hommes persécutés dans leur patrie trouvent un abri consolateur, que je vous prie de ne point vous affliger sur moi. Je vois vos douleurs .à toutes; les larmes de ma lille me tombent sur le cœur et le navrent : mais c'est mon unique chagrin.

La convention nationale, trompée par le plus cruel amphigouri qui soit jamais sorti de la bouche d'un dénonciateur, a conclu contre moi, sur la foi de Lecoinlre^ à un décret d'accusation. I!ais ceux qui ont trompé Lecointre, sentant bien qu'une pareille attaque ne soutiendrait pas huit minutes d'examen, ont imaginé de jeter une si grande défaveur sur moi, qu*elle flt couler rapidement sur tout le reste. Ils m'ont fait dénoncer comme ayant écrit à Louis XVI, et m'ont rangé parmi les grands conspirateurs unis contre la liberté française.

Mais cette accusation, plus grave que la première, a encore moins de fondements. Soyez tranquilles, ma femme et mes deux sœurs! Sèche tes larmes, ma douce et tendre fille; elles troublent la sérénité dont ton père a besoin pour éclairer la convention nationale sur de graves objets qu'il lui importe de connaître, et faire rentrer avec opprobre toutes ces lâches calomnies dans l'enfer qui les enfanta.

Je n'ai jamais écrit au roi Louis XVÏ, ni pour ni contre la révolution; et si je l'avais fait, je serais glorieux de le publier hautement : car nous ne sommes plus au temps où les hommes de courage avaient besoin de s'amoindrir lorsqu'ils écrivaient aux puissances. A la hauteur des événements, j'aurais dit à ce prince de telles vérités, qu'elles auraient pu détourner ses malheurs, et surtout prévenir les maux qui déchirent le sein de notre malheureuse France.

Les seules relations directes que j'aie jamais eues avec ce roi, par rinlervenlion de ses ministres, remontent à la première année de son régne, il y a dix-huit ans, au moment où il s'élevait à ce trône d'où un caractère trop faible, bien des fautes et la fortune, viennent de le taire choir si misérablement.

Je suis bien éloigné de trahir ma patrie, pour la liberté de laquelle fai fait longtemps des vœux, cl, depuis, de grands sacrifices; et toutes ces viles accusations qui se succèdent contre moi à la convention nationale seraient la plus terrible des abominations, si elles n'étaient en même temps la plus stupide des

bêtises.

Mais le sénat qu'on a surpris est juste, et je n'ai pas

été entendu. L'espoir de tous mes ennemis sans doute

était que je ne le serais jamais : en m'arrètant en pays étranger, ils 86 flattaient que, ramené dans m patrie avec Podieux renom d'avoir trahi sa cause, des assassins gagés auraient renouvelé sur moi les scéfies du 2 septembre, ou que le peuple même, indigné de ma trahison supposée, m'aurait sacrifié en roote, avant qu'il fût possible de le désabuser. C'est la diiquième fois depuis quatre mois qu'ils ont tenté de me faire massacrer; et, sans la générosité d'un magistnl de la conunune que je nommerai dans mon mémoire avec une vive reconnaissance, et qui vint me tirer de l'Abbaye six heures avant que toutes les voies en fussent fermées, j'y subissais le sort de tant de victimes innocentes.

Si je ne prouve pas sans réplique, au gré de ma patrie et de l'Europe entière, que toute celte affreu» trame n'est qu'une vile scélératesse pour ticber d'arriver à une grande friponnerie, et s'il y a une ligne de moi écrite au roi Louis XYI depuis dix-huit années, je dis anathème sur moi, sur ma persooiieet sur mes biens, et je cours me livrer au glaive de notre justice.

Je fais ma pétition à la convention nationale, pour h prier de distinguer la ridicule affaire des fusils de b très-grave accusation d'une coupable correspondance : avant de me purger de la première, je dois être lavé m mort sur mon travail de la seconde. Nais, au nom àt Dieu, chère fenmie, si tu veux que je garde toute ma tète, défends à ta ûlle de pleurer!

Page 1