AUX ACTEURS DE L'OPÉRA, ASSEMBLÉS
Ce 5 a\Til t79S.
Mes frères et sœui*s, ou plutôt,* c'est mieux dit: Mes sœurs et frères — Honneur au beau sexe !
C'est un lrès-l)on projet que le mélange des àaa genres, pour accumuler des recettes : celui du grand opéra, et celui de Vopéra parlé et chanté.
Avec les superbes accessoires de votre spectacle, auam autre ne pourra soutenir votre concurrence.
Mais c'est un nouveau genre de talent que vous éeta perfectionner en vous. L'habitude du chant contiDod nuit au débit delà comédie, et la longueur en tueleiret, surtout dans la comédie gaie.
L'unique désir d'être utile à votre spectacle m'a feit vaincre la répugnance que j'ai de m'occuper d'autre chose que d'étriller tous les chiens qui m'aboienl. J'ai été voir à muche-pot la deuxième représentatioo w Mariage. Et voici mes observations. Il faut à votre Ibêitre plus d<' mouvement et de variété. Jetant par la lenèlre l'aniour-propre d'auteur, j'ai réuni le troisièffle avec le quatrième acte, il y aura moins de comédie etle chant sera rapproché, la pièce deviendra plus courte; et un beau ballet pour la noce terminera bien le Jferia(je. Le genre de la pièce indique assez de quelle d^
LETTRES
gaine ce ballet doit trotter. Ce sont moins des danses ^ançaises que le genre vif et grenadin des Maures, dont les Espagnoles ont consenré les goûts, une noce de Gamaches à peu près. Vous privez votre'spectacle d'un de ses plus grands attraits, si vous faites scission entre le chant, la parole et la danse ; ne négligez pas cet
aTis.
J'ai trouvé vos autres actes vides. Comme tous les actes commencent par des paroles, il n'y a rien de si glacé qpe d'entrer sur la scène pour parler pendant que le pablk s'ennuie. Il faut de grands et beaux morceaux d*orcbestre pour remplir ces longs intervalles et mettre de la variété; cette remarque est essentielle.
Je désirerais entre le premier et le deuxième acte la répétition désordonnée d'un ballet vif, quelconque, et qui ressemblerait aux répétitions du foyer. Des mutineries d^adrices, la colère du maître de ballet, les rires de quelques jeunes danseurs, des morceaux entamés, point finis et une impatience générale qui amenât une espèce de farandole, etc., etc. Cette façon de traiter un ballet appartiendrait à cette folle journée, et aurait l'air de préparer la fête que Figaro a imaginée.
Si vous ne faites pas un effort pour réchauffer cette IHèce il vaudrait mieux l'abandonner.
Être piquant ou nul, c'est là votre devise.
Quant aux scènes parlées, je demande à Bartholo, qui a bien la prestance et le jeu de son rôle, de s'appesantir moins sur le débit, de fouetter davantage sa première scène avec Marceline, avec la brusquerie d'un vieillard toujours en colère.
Je demande à ma Spinette, qui joue Suzanne trèsgaiement, de contraster avec l'humeur de Marceline, dans la scène de leur débat au premier acte, par une ironie légère et fine. Une des grâces de cette scène est que l'une rit pendant que l'autre se fâche. Laissons l'aigreur à la vieillesse, puisque c'est l'âge des regrets.
Tai trouvé le petit page un peu dégingandé; c'est ou aaif, ou polisson qu'il doit être, cela est très-aisé à réparer.
Le comte Almaviva jouera fort bien la comédie, je le prie seulement de distinguer la noblesse du caractère qu'il riqprésente de Véchaaure qui gourme un peu l'acteur, et mm débit y gagnera de la vivacité, car ce qu'on désire le plus, c'est que la pièce marche ; du reste son rôle est fort bien.
U n*y a dans celui de Figaro que quelques changements de position à faire à la scène, qui lui donneront plos de finesse; c'est l'affaire d'un instant à la répétition. le le prie de réfléchir, en homme d'esprit qu'il est, qu'un degré même léger de charge peut faire une farce de cette pièce, car Figaro est un mauvais sujet, mais fin, rusé, hdaqné et non pas farceur. Du reste, rien à dire sur la firaicité du débit.
Je prie Basile de débiter et non d'appuyer sur toutes les syllabes comme s il chantait des vers. Il fait beaucoup tanguir cette scène du petit page dans le fauteuil ; la co-
médie ne marche pas ainsi. Oubliez le théâtre, la scène se passe dans une chambre.
Si vous adoptez ces idées, la pièce reprendra vigueur et vous encouragerez par là quelques hommes de mérite à travailler pour vous. Je ferai alors l'impossible pour aller à huis clos vous entendre répéter tous avec le vif désir de contribuer, si je le puis, à multiplier les succès du premier théâtre du monde.
Signé : Beaumarchais.
Je n'ai rien dit de la Comtesse, qui a la décence de son rôle; on désirerait quelquefois un jeu un peu plus animé.
POUR hk JEURB CITOYENKE FRANÇAISE
AMÉLIE - EUGÉNIE GâRON BEAUMARCHAIS.
Prés de Lubeck, ce 4 décembre (vieux style) 1791.
Mon enfant, ma fille Eugénie ! j'apprends, au fond de ma retraite, que le âystème tyrannique, spoliateur et destructeur de Teffroyable Robespierre, qui couvrait le sol de la France de larmes, de sang et de deuil, commence à faire place au \Tai plan de restauration des principes sacrés de liberté civique et d'une égalité ma^ raie sur lesquels seuls se fonde et se maintient une république sage, heureuse et très-puissante.
Malgré ta très-grande jeunesse, et l'éloignement naturel où ton sexe vivait de ces ûères et mâles idées, tu as pu voir, dans toutes les échappées des conversations où tu assistais malgré toi, que ces idées ont constamment été mes principes invariables; et le temps est venu, ma ûlle, où la grande leçon du malheur t'apprend l'utilité de revenir sur tout cela, et te met en état de juger si tu peux encore t'honorer d'être la fille de ton père. Et ce retour sur toi t'est devenu d'autant plus nécessaire, que tu n'aurais aucun moyen de briser ce lien sacré, quand tu craindrais d'avoir à en rougir.
Si je t'écris sans bien savoir comment je te ferai passer ma lettre, et si je t'écris librement, c'est que, fusseje même le plus coupable des citoyens envers la république française, on ne pourrait te faire un crime d'avoir reçu de moi la vie, ni de t'intéresser à ma justiûcation, si importante à ton état futur.
Le temps n'est pas encore bien loin où cette justification était regardée comme impossible, où l'on ne cessait de me dire que, si je retournais en France, je courrais risque encore une fois d'y périr avant que je pusse m'y faire entendre d'aucun juge. On m'apprend aujourd'hui que ce temps d'horreur a fini par la mort de celui qui seul l'avait fait naître; qu'on a même de l'indulgence en ce moment pour des coupables. Un citoyen qui ne Test point, qui n'a cessé d'être zélé, peut donc y espérer justice.
Sur ces assurances, ma fille, raàume ton faible cou*
LETTRES
rage; et reçois de ton père, pour ta consolation, sa parole sacrée que, dès qu'il apprendra par toi qu'il peut aller offrir à Texamen sévère toute sa conduite civique, il sortira sans hésiter de l'espèce de tombeau dans lequel il s'est enterré depuis son départ de la France; n'ayant trouvé que ce moyen de la servir utilement, et d'échapper à toute accusation, à tout soupçon de malveillance.
Je prouverai, par un retour sur tous mes ouvrages connus, que la tyrannie despotique, et tous les grands abus de ces temps anciens monarchiques, n'ont pas eu d'adversaire plus courageux que moi ; que ce courage, qui surprenait alors tout ce qui est brave aujourd'hui, m*a exposé sans cesse à des vexations inouïes. L'amour de cet état abusif et vicieux n'a donc pu faire de moi un ennemi de mon pays, pour essayer de raviver ce que j'ai toujours combattu.
Je prouverai qu'après avoir servi eiBcacement la liberté en Amérique, j'ai, sans ambition personnelle, servi depuis, de toutes mes facultés, les vrais intérêts de la France.
Je prouverai que je la sers encore, quoique livré à une persécution aussi absurde qu'impolitique, et qu'il soit stupide de croire que celui qui se consacra au rétahlisêement des droits de rkomme en Amérique, dans l'espoir d'avoir à présenter un grand modèle à notre France, a pu s'attiédir sur ce point quand il s'agit de son exécution.
J'établirai devant mes juges ma conduite si bien prouvée à toutes les époques où il me fut permis d'agir.
On ne pourra dire à (on père qu'il a vécu deux ans chez les ennemis de l'Étal; il prouvera qu'il n'en a jamais vu aucun.
Si Ton veut qu'il soit émigré, contre toute espèce de droits, il montrera ses passe- ports, sa conduite, son litre, et sa correspondance, dont on pourra être surpris.
Que si on lui reproche de n'avoir pas rempli les promesses qu'il avait faites, il invoquera Vacte même qui renferme son vœu, et prouvera qu'il a fait lui tout seul ce que vingt hommes réunis n'auraient pas osé concevoir, et au delà de ce qu'il a promis.
Si l'on dit qu'il a dans les mains de grands fonds à la république, en souriant de cette erreur grossière, il répondra quil vient compter rigoureusement avec ellCy te remettra, sans nul délai, ce dont il sera débiteur, en ne demandant nulle grâce, mais le plus sévère examen : qu'avant même de le subir il vient offrir dans son pays sa tête expiatoire, si, cet examen achevé, on peut l'y soupçonner coupable.
Si l'assemblée législative conventionnelle juge dne
TROISIÈME FOIS Qu'iL A BIEN MÉRITÉ DE U NAtlON FRANÇAISE
(car on l'a déjà prononcé deux fois sur celle même affaire), il se refusera à lou!e espèce de récompense autre que riionncur reconnu d'avoir bien rempli ses devoirs, et l'espoir si doux à son cœur de revoir sa fille honorée, rendue à l'aisance modeste qu'on n'a pu ni dû lui ravir.
Voilà, ma fille tant aimée, ce à quoi 8*engage ton père. Le silence de mort que tous mes amis (mi gardé depuis qu'une mission fâcheuse et presque imposable à remplir m'a exilé de mon pays, me fait douter si je deis croire qu'il a pu m'en rester un seul ; je ne puis dooc adresser à aucun cet engagement que je prends, pour qu'il aille t'en faire part et encourager ta faiblesse.
Je suis forcé, plein de toutes ces choses, de te te écrire à toi-même, en te recommandant de proûterde ce long et dur temps d'épreuve, pour achever ta ham éducation, ton éducation sérieuse, celle des agrémoiis étant remplie depuis longtemps pour toi.
Songe bien, mon enfant, qu'en ce nouvel ordre de choses une femme reconnue d'un mérite sohde ooviendra mieux à un républicain pour être mère de se enfants, que celle qui n'aurait que des talents à lai dfrir, et que ces grâces d'autrefois (dont la mode est si bien passée), pour acquitter la dette maternelle.
Sache enfin que nul homme existant n'a souffert de pin longs tourments que l'ardent ami qui t'écrit; et qu'il arait cent fois jeté sans regret à ses pieds le fardeau dr son existence, s'il n'avait vivement senti qu^elle t'étaitiidispensable, et qu'il n'a le droit de mourir que qoaid il te saura heureuse.
Je t'autorise, en la signant, à faire de ma triste leltK l'usage que tes autres amis jugeront propre à ta conservation, en attendant que j'y mette le sceau de l'atladteihent paternel en allant moi-même à Paris.
Je te serre contre mon cœur, toi et tout ce qui m'appartient.
Signé de moi de tous mes iioms,
PlERRE-AuGUSTLN CaROK DE BeaDMIECHAL^