LXXXVIII
24 germinal, an Y.
Je fis hier, mon Charles, un dîner dont le souvenir marquera longtemps dans ma mémoire par le choix précieux des convives que notre ami Dumas * avait rassemblés chez son frère. Jadis, quand je dînais chez les grands de TÉlat, j'étais toujours choqué du ramassis de gens de tous les caractères que la seule naissance faisait admettre. Des sols de qualité, des imbéciles en place, des hommes vains de leurs richesses, de jeunes impudents, des coquettes, etc. Si ce n'était pas Tarche du bon Noé, c'était au moins la cour du roi Pétaud ; mais hier, sur vingt-quatre personnes attablées, il n'y en avait pas une qu'un grand mérite personnel n'eût mise au poste qu'il occupe. C'était, si je puis dire ainsi, un excellent extrait de la république française, et moi, silencieux, je les regardais tous en appliquant à chacun d'eux le grand mérite qui les distingue. Voici leurs noms.
Le général Moreau, vainqueur à Biberach, etc., et qui a fait la superbe retraite qu'on sait.
Le ministre de l'intérieur Bénezech, que la voix publique appelle au Directoire.
Boissy d'Anglas, dont quarante-deux déparlements se sont disputé l'honneur de la réélection, et qui vient d'être encore réélu.
Petiet, ministre de la guerre, que tous les militaires honorent.
Lebrun, l'un des hommes les plus forts du conseil des anciens.
«UséoénlllatUMllu»
Siméon, très-grand (jurisconsuile du conseil des Cinq cents.
Tronson du Coudray, du conseil des anciens, Fod des plus éloquents appuis qu'aient les infortunés.
Dumas de Saint-Fulcran, chez lequel nous ùmm, l'un des chefs les plus estimés des subsistances militaires.
Lemérer, du conseil des Anciens, l'un des soutiens de la constitution contre les anarchistes.
Le général Sauviac, grand homme de guerre, et qoi i fait l'éloge de Vauban.
Pastoret, défenseur éloquent, courageux des principes au conseil des Cinq cents.
Le ministre de la police générale. Cochon, l'iin des hommes puissants qui savent le mieux faire toonier i l'avantage de la nation un ministère difficile.
Vaublanc, du conseil des jCinq-cents, le défosor des colonies contre tous les usurpateurs.
Le Ijeune Kellermann, qui, blessé, nous ap|K^ vingt-cinq drapeaux de la part de fionaparte.
Le général Menou, qui s'est acquis une gloire iiimortelle en refusant de faire tirer sur les dtojos m vendémiaire.
Le général Dumas, du conseil des Anciens; ce no n'a plus besoin d'éloges.
Lehoc, qui est chargé de nos affaires en Suède.
Zac-Uathieu, soutien de lac onstitution, comme tSB ses amis du conseil des Anciens.
Portails, du conseil des Anciens, dont la mâle éloquence a renversé cent fois les noires entreprises des ennemis de Tintérieur, et dont on attend après-demais un rapport contre la calomnie et les abus inséparables de la presse en sa liberté.
Mathieu, commissaire général de l'armée du géx^à Moreau.
Bandeau, général de brigade, aide de camp du gén^ rai Moreau.
Loyel, son second aide de camp.
Raniel, colonel des grenadiers qui gardent le corps législatif.
Et pour dernier et plus minime convive, votre 3m> moi, l'observateur, qui jouissait dans la plénitude de Tâme.
Le dîner a été instructif, point bruyant, tré>-ii* mable et cnlin tel que je no me souviens pas d'en itw fait encore. Si vous aimez que votre ami voie bon»? compagnie, celle-ci était excellente. Bonjour.
CARON-BEAUllAftCIAC.
LETTRES
Paris, ce 18 prairial an V (6 juin 1797).
Voire lettre du 27 floréal, mon cher T***, n'esl répondue par moi qu'aujourd'liui, parce qu'elle m'est arrivée au fort de mon déménagement. Je viens de re- Tenir dans ma maison du boulevard, dont le séquestre ii*était pas levé quand je suis rentré dans Paris. Le triste motif qui m'y ramène est l'opposé de celui qui me la fit construire, le besoin d'économie. Ma fortune, aux trois quarts détruite par une persécution de quatre années, ue me permet pas de payer un autre loyer, pendant que ma maison dépérit faute d'être habitée.
Mon rappel, après bien des travaux, a été honorable; mais ce qui est perdu est perdu. Heureusement on peut se montrer pauvre, sans être humilié du malaise comme autrefois; c'est un des biens de la révolution. Je cours après tou<« mes débris ; car il faut laisser du pain à mes enfants après la mort qui commence à me talonner, comme vous le présumez pour vous-même, quoique vous soyez asthmatique, ce qui, dit-on, est un . brevet de longue vie peu agréable ; mais quand on a tout savouré, l'existence presque entière est dans les aoovenirs. Heureux celui chez qui le bien peut compenser le mal !
Ma fille est prête d'accoucher : elle est la femme d'un bon jeune honmie qui s'obstinait à la vouloir quand on croyait que je n'avais plus rien. Elle, sa mère et moi, avons cm devoir récompenser ce généreux attachement; cinq jours après mon arrivée, je lui ai fait ce
i beau présent. Ils auront du pain, mais c'est tout; à moins que l'Amérique ne s'acquitte envers moi, après Tingt ans d'ingratitude.
; Je n'aime pas que, dans vos réflexions philosophiques, vous regardiez la dissolution du corps comme
' ravenir qui nous est exclusivement destiné ; ce corps-là n^est pas nous : il doit périr sans doute, mais l'ouvrier d*un si bel assemblage aurait fait un ouvrage indigne de sa puissance, s'il ne réservait rien à cette grande ftculté à qui il a permis de s'élever jusqu'à sa connaissance. Non frère, mon ami, mon Gudin, s'entretient souvent avec moi de cet avenir incertain ; et notre conclusion est toujours : Méritons au moins qu'il soit bon ; s*il nous est dévolu, nous aurons fait un excellent calcul ; si nous devons être trompés dans une vue si consolante, le retoujr sur nous-même, en nous y préparant par une vie irréprochable, a infiniment de douceur.
Le Tbéâlre-Français vient de reprendre mon dernier cwai dramatique, fait en 1791, la Mère coupable. Soit que la perfection du jeu lui ait donné plus de mérite, soil que Tesprit public se tourne avec un goût plus sûr
vers les sujets d'une grande moralité, cette pièce a eu un tel succès, que j'en suis étonné moi-même. On m'a violé, comme une jeune fille, à la première représentation ; il a fallu paraître entre Mole, Fleury et mademoiselle Contât. Mais le public qui demandait l'auteur n'est plus cette assemblée moqueuse de talents qui le font pleurer malgré elle; ce n'est plus un homme dont le plus sot des nobles se croyait supérieur, que l'on veut voir pour en railler : ce sont des citoyens qui ne connaissent de supériorité que celle accordée au mérite ou aux talents, qui désirent voir l'auteur d'un ouvrage louchant, dont des acteurs, rendus à la citoyenneté, viennent de le faire jouir avec délices. Peut-être s'y est-il mêlé un peu de ce noble désir de dédommager un bon citoyen d'une proscription désastreuse! Quoi qu'il en soit, moi, qui toute ma vie me suis refusé à cette demande du public, j'ai dû céder ; et cet applaudissement prolongé m'a fait passer dans une situation toute neuve : j'étais loué par mes égaux ; j'ai pu goûter la dignité de l'homme.
En voilà trop sur un pareil sujet. Rappelez- moi à votre épouse respectable.
AU MÊME
Paris, ce 5 fructidor an V (i7 août 1797).
Vous n'avez pas, mon cher, une juste idée de mes occupations. Le désordre effroyable qu'une proscription de trois ans a mis dans mes affaires, en jetant à vaul'eau les cinq sixièmes de ma fortune, use mon temps, mes facultés à recueillir mes restes dispersés.
La littérature dramatique exige une sérénité d'esprit qui me manque ; et la Mère coupable ne verrait point le jour, si elle n'eût été finie en 1791. Le temps de ces plaisirs n'existe plus pour moi ; il me faut travailler, lutter contre le malaise, pour empêcher que la grande détresse ne m'atteigne à la fin, ainsi que ma famille. C'est le repos d'esprit qui me manque à l'âge ou j'en a i tant besoin !
Mon digne ami Gudin, qui n'a rien dérangé de ses
travaux dans la retraite où il s'était fait oublier, rentré
chez moi pour notre bonheur réciproque, me soutient,
me console, et finit son grand ouvrage.
Je vous envoie un exemplaire de la dernière édition de la Mère coupable^ avec un très-peu long discours
préliminaire qui est tout ce que mon loisir m'a permis de brocher sur un sujet inépuisable, notre art dramatique français, que je tâche de ranimer plutôt par de bons conseils que par de bons exemples. Vous me le deman* dez, le voilà.
J'apprends par votre lettre que vous vous faites esti-
LETTRES
mer par des occupations utiles ; la nature vous a donné toute rétoffe nécessaire pour bien remplir tous les travaux auxquels vous voudrez vous livrer. Les aspérités du jeune âge ont été râpées, adoucies par des frottements très-violents; vous êtes devenu un honorable citoyen; ne redescendez jamais de la hauteur où vous voilà, et vous vérifierez pour moi cette assertion morale que j'ai mise dans une des pages de mon discours sur la Mère coupable : que tout homme qui n*est pas né un épouvantable méchant finit toujours par être bon quand Vâge des passions s'éloigne^ et surtout quand il a goûté le bonheur si doux d'être père.
Les maux du corps sont des accidents de notre être. . Je suis sourd, moi, comme une urne sépulcrale; ce que les gens du peuple nomment sourd comme un pot. Mais un pot ne fut jamais sourd ! au lieu qu'une urne sépulcrale, renfermant des restes chéris, reçoit bien des soupirs et des invocations perdues auxquelles elle ne répond point; et c'est de là qu'a dû venir l'étymologie d'un grand mot que la populaire ignorance a gâté.
Je m'aperçois depuis longtemps que je suis refaiseur de proverbes. Adieu. S'il m'échappe d'autres bluettes littéraires, vous les aurez comme la Mère coupable.
AU CITOYEN BAUDIN (des ârdennbs).
15 vendémiaire an VI (6 octobre 1797.)
A mon retour de la campagne, énergique défenseur de la justice et de riiumanilé, je dois vous remercier de l'excellent discours sur le système affreux des déportations générales. Si la question n'eût pas encore été jugée, votre discours l'eût emportée. El ce qui m'en frappa le plus, c'est la chaleur de ce pur sentiment qui vous porte à traiter, même après coup, avec de nouvelles lumières, une question (|ui semblait épuisée par la lonj;ueur des discussions. Cet amour expansif du bien en matière si importante vous honore, s'il se peut, plus encore que le très-grand talent que vous y avez déployé.
Le besoin irrésistible de consolation dans les maux de la vie, avez-vous dit, est le principe de tout système de religion. Cela est vrai, très-éminemment vrai. D'après ce moment, il est interdit de chercher quelle est la meilleure ou la pire. Aussi ne l'avez-vous pas fait. Vous avez raisoimè en bon législateur. Il faut de la révélation, de l'inspiration, et des prêtres, pour établir une croyance, quelle qu'elle soit ; vous l'avez dit encore. Resie à savoir quels biens politiques nous font ces œuvres de perîiuasion, et s'il vaut mieux tromper les hommes que leur dire la vérité. L'indifférence pour le choix de toute secte qui s'étabht est la majestueuse conduite que doit tenir celui qui fait des lois; et vous avez Irésjustement blâmé Thomme qui s'est permis d'émettre
une opinion partiale, ^ la tribune retentissante, sur un objet qui n'était pas de son ressort.
Humains, humains, soyons doux et cléments! Nous sommes tous plus faibles que mécliantsl
Conquête de Naples, ch. xir.
Je ne suis pas aussi content qne vous du livre de M. Necker sur les opinions religieuses; et son exemple du commerce, dont vous avez usé vousHmèroe, ne me parait pas très-exactement comparé. Le conunerce est d*une utihté bien prouvée; il fallait donc rencoora^er, même avec les maux qu'il* a faits. Nous n*en poavoB pas dire autant du mot abstrait qu'on nomme religios; car il devient vide de sens s*il signifie religion en ^ néral, qui, excepté celle que Ton adopte, n'est pour le plus intrépide croyant qu'un ramas de folles visons dans toutes celles auxquelles il ne croit pas. Nul de nous n'osant dire que ce ramas a quelque utilité éat les religions qui sont fausses ^ et par cela même (umotes^ aucun de nous n'est obligé de pardonner les nuBx qu'elles ont faits, quand elles ont été dominantes, en faveur de l'utilité, comme on le dit du haut coibmerce.
Le grand soin du législateur est de faire si bien qœ. tous ayant liberté sur la leur, aucune d'elles ne domine : d*où suit que nul n'a droit d'en tourmenter m autre sur la croyance dont il est ; et là-dessos, monsieur, vous êtes inexpugnable, et devenex Taugoste protecteur de toutes les victimes que l'anarchie a faites parmi les prêtres. Mais votre raisonnement de b page 27, où vous comparez les déportés aux émigré?, me paraît malheureusement propre à vous faire taier de rigueur, comme vous paraissez le craindre; caria déportation forcée n'ayant aucun rapport à l'émiCTstion volontaire, la première ne présente qu'un homme malheureux, quand Tautre nous montre un coupaUe: pourquoi rangerions-nous dans la classe des malheors qu'on nomme irréparables la déportation qu'ont sufee des prêtres pour leurs opinions, lorsque, pour eiciKT notre conduite à leur égard, vous t^tes vous-raéiDe oblijîé de supposer que les coupables émigrés poorraient peut-être se prévaloir d'un rappel accordé à tant de malheureux tonsurés; et même de supposer encore qu'on n'a proscrit que les hommes ardents, lorsque nous savons tous que ce n'est pas tel ou tel séiilie'H qu'on a trié entre les prêtres, mais tous les prêtres qu'on a traités comme suspects d'être suspects de sentiments antirépublicains? Excepté ce (îécliissemenl ters un avis dont vous ne pouvez être, tout votre ouvrore est un chef-d'œuvre de bonté, de doiict' humanité, àe discussion législative; et vous avez tonné contre le principe dangereux de se mettre au-dessus des r.»rme>, en assurant, ce qui est vrai, que, cette barrière franchie, il n'est aucun terme prévu où l'on puisse indiquer que l'autorité gouvernante s'arrêtera dans les al«> de son pouvoir.
' Salut, estime, vénération.
LETTRES