‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 599 sur 607 · PAS VU · texte numérisé non relu

PAS VU

Comme Français, je cherche une fkçon nouvelle De rendre un grand hommage au grand Bonaparte, Si j'étais né dans Londre, ah ! je voudrais comme elle Que le diable l'eût emporté 1

Tous savez que je suis le premier poète de Paris

en entrant par la porte Antoine ; mais je signe pour

vous,

Beaumarchais.

A M. D*** (des vosges).

Ce 1" pluviôse an YI (ÏO janvier 1798).

Je n'ai pas voulu, citoyen, vous remercier plus tôt du présent que vous m'avez fait de votre beau discours, l'entraînement de votre style à la première lecture ayant fait naître en moi le désir le plus vif de le relire lentement : ce que je ne nommerai pas une relute, mot impropre et barbare qui se glisse dans le français, sans qu'on puisse deviner ce qui Ta pu faire adopter, comme tant d'autres qui corrompent la première langue de l'Europe.

Votre discours est purement écrit, plein de traits brillants, de vues, de connaissances approfondies sur les véritables intérêts qui militent pour ou contre cet accroissement de puissance. Mais la partie politique n'est point celle dont je veux vous entretenir aujourd'hui : son vrai mérite littéraire Cbt ce qu'il nous con-

* Allusion à Lafayette.

LETTRES

Tient de traiter entre nous deux hommes de lettres, dont Tun commence sa carrière, quand Tautre touche à la fm de la sienne.

Votre discours a Téclat oratoire qui Teût rendu trèsentraînant à la première des tribunes, et qui me Ta fait dévorer. Si, pour m'acquitter envers vous du plaisir qu'il m'a fait, vous me permettez quelques obser- Yations qui ne doivent qu'être agréables à un homme d*un grand talent, je vous dirai que cet éclat, ce mérite qui vous honore, est pourtant le moindre de ceux qui m'ont frappé dans votre ouvrage.

De cela seul que vous l'avez nommé discours, je vois que, pour le rendre plus rapide et brillant, vous avez jeté dans vos notes une foule de choses fortes qui, répandues dans le corps de l'ouvrage, lui eus- -sent mérité ce nom d'ouvrage bien prélérable au but que vous avez rempli, celui de donner une haute idée de votre talent oratoire, quand vous pouviez élever ce discours à l'honneur d'être regardé comme un ouvrage aussi instructif que profond, en faisant seulement rentrer vos belles notes dans le texte. Et ne croyez pas, écrivain, que* vous Feussiez rendu par là plus languissant; elles auraient nourri, varié les idées que vous présentez comme vôtres ; elles auraient porté jusqu'à la conviction les choses dont vous voulez persuader vos lecteurs, en y joignant l'autorité de tant d'écrivains respectés, dont vous vous appuyez vousmême.

En général, je ne suis point l'ami des notes étendues et trés-multipliées ; c'est un ouvrage dans un ouvrage, qui les amoindrit tous les deux. Un des secrets de l'art d'écrire, en matière sérieuse surtout, est, selon moi, le beau talent de réunir dans le sujet qu'on traite tout ce qui tend à renforcer sa consistance ; l'isolation des notes en affaiblit l'effet.

Enfin, pour terminer ce radotage d'un vieillard à qui votre discours a donné de l'estime pour vous, je vous dirai que cette estime a beaucoup augmenté en voyant dans vos notes avec quel soin vous avez étudié, dans toutes les langues de l'Europe, les grands auteurs qui ont traité les mêmes sujets avant vous. J'aime, dans un homme de voire âge, cette preuve donnée du soin qu'il a pris de s'instruire avant de parler au public. Et ma remarque, un peu sévère, sur la séparation de vos notes savantes d'avec votre texte éloquent, montre, à tout bon esprit qui sait vous apprécier, que vous êtes loin d'avoir fait tout ce qu'on a droit d'allondre d'un homme qui débute ainsi.

Après avoir parlé de la forme de votre ouvrage, dans un temps plus tranquille nous dirons quelques mots du fond. Je suis de votre avis presque sur tout ce que vous avancez; et ce en quoi nous différons me semble abandonné au hasard des événements, plutôt que soumis aujourd'hui à dos règles bien positives. Je vous féHcite pour vous, en vous remerciant pour moi.

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