AU CITOYEN FRANÇOIS DE NEUFCHATEAD
vmisTiiE DE l'intérieur.
Paris, le 1" fructidor an VI.
Citoyen ministre.
Parmi les améliorations que nous avons droit d'espérer de votre rentrée au ministère de rintérieur, il existe uno découverte sur laquelle j'invoque votre sérieuse attention. Une des plus majestueuses idées dans les sciences qui ait honoré notre siècle et la France, est certainement Vascension des coiys graves dam k fluide léger de Voir; mais notre nation, qui n'a qu'un moment d'engouement pour les plus l>elles nouveautés, n'a bientôt fait qu'un jeu d'enfants d'une dêcoiiyerte proj)rc à changer la face du globe plus que n'a fait celle de la boussole, si l'on se fût occupé sérieusement d'élever cette idée jusqu'à la navigation .îèrienne.
L'expérience manquée à Saint-Cloud, de l'ascension dans un ballon, du duc de Chartres avec les physiciens Robert, celle plus malheureuse encore du jeune Pilaire de Rozier, dans un autre ballon, reculèrent l'art de vingt ans. Je disais : des ballons î et toujours des ballons! dirige-t-on des corps sphériques! In penseur éclairé me communiqua une idée qu'il avait conçue pour diriger dans l'atmosphère des navires sans pesanteur, mais sous la fonne allongée des jK)is-
LETTRES
sons, auxquels Taérostat doit être assimilé. Des physiciens contestaient la possibilité de cette direction, sous Fobjection irréflécliie qu'il n'y a pas de point d*appui dans Tair; quoique chacun voie s'élever, se soutenir, se diriger les oiseaux de toute grosseur, qui le parcourent en tous sens en dépit de leur pesanteur, et dont le plus léger est plus lourd qu'un vaisseau aérien de cent pieds de longueur, puisqu'on parvient à mettre celui-ci en équilibre avec Tair qu'il déplace.
Ce raisonnement de mousquetaire m'irritait contre nos savants, mais pendant qu'ils décourageaient Taéronaute M. Scott, je l'encourageai, moi, en faisant imprimer ce qu'il avait écrit là-dessus, pour lui assurer tout au moins Thonneur de sa belle invention, par la publicité de la date qu'il en prenait.
La révolution est venue ; j'ai perdu M. Scott de vue et l'ai cru englouti par elle ; moi-même proscrit, quatre années, j*abandonnai l'idée de naviguer dans Tair, forcé de me traîner dans les routes fangeuses du nord de la haute Allemagne.
Enfin, rappelé à mon poste par la justice du gouvernement, le hasard m'a fait retrouver mon navigateur aérien. J'ai ranimé son courage abattu par des infortunes sans nombre, quoique les miennes ne soient pas moindres ! Ses idées, bien mûries par des années de réflexions, m'ont paru dignes d'être offertes aux premières autorités. Je l'ai presque forcé de refaire un nouveau mémoire, de l'adresser sans protecteur au directoire exécutif; sûr que, si le mémoire vous était renvoyé, il trouverait en vous le protecteur de son idée.
Ah! citoyen, ne laissons pas toi^ours perfectionner par des Anglais usurpateurs les idées qui germent chez nous; utilisons nous-mêmes celle-ci! Qu*elie honore votre ministère; son auteur, par sa modestie digne de votre bienveillance, sollicite des commissaires, donnez-les lui de votre choix. Le citoyen Périer Talné, grand mécanicien, mon ami, pense comme moi du mérite de cette belle découverte; plusieurs bons physiciens sont de notre avis là-dessus. Obtiendrai-je de vous, ministre, que vous jetiez un coup d œil appréciateur sur le mémoire plus étendu que le citoyen Scott achève, avant de le renvoyer à personne! C'est un bel encouragement à lui donner. 11 aura l'honneur de vous le présenter avec un autre mot de moi : trop modeste pour que j'ose le charger d'être le porteur d'une lettre où je vous dis ce bien de lui. Je vous adresse en droiture celle-ci, flatté d'une occasion de rappeler à votre souvenir un homme qui a toujours fait le plus grand cas de vos talents, qui honore votre personne et espère en vos sages vues dans le poste iraportant où notre bonheur nous ramène.
Salut et respect,
Caroii Beaumarchais.
LeUre imprimée dans le journal la Clef du Cabinet det Souverain», de la Yeuve Panckoucke.
AU CnOYEN FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU.
21 brumaire an VU (11 novembre 1798).
MiKISTRE CITOVEN,
Les soins constants que vous mettez pour embellir le jardin national, conservatoire des plantes exotiques, des arbres et des animaux qui arrivent de tous les points du globe, nous prouvent que vos sages vues s'étendent à tout ce qui peut être utile au public, ou sembler digne de sa curiosité. Nais j'avoue qu*au plaisir de voir ces collections se mêle en moi un sentiment pénible, toutes les fois que j'y retrouve, au coin d'un laboratoire de chimie, dans la poussière des fourneaux, des matras, et des matériaux servant à des distillations, le corps exhumé de Turenne^ sans que je puisse m'expliquer les motifs d'un pareil dédain pour les restes d'un chef d*armée que le roi le plus fier de son rang jugea digne de partager la sépulture de sa maison.
Que peut donc avoir de commun le squelette du grand Turenne, avec les animaux vivants que cette enceinte nous conserve!
Qu'aurait dit MontecucuUi, de voir son vainqueur figurer au milieu d'une ménagerie?
En cherchant s*il n'y avait point à Paris quelque dépôt moins indécent pour les restes de ce grand homme qu'un laboratoire de chimie qtd noui dégrade^ et non pas lui, j'ai retrouvé son tombeau, d'un grand style, au muséum de nos monuments funéraires, enclos des Petits-Augustins, où ses restes si révérés manquent autant à son tombeau que le tombeau manque à ces restes.
Le marbre noir placé dessous le bas-relief de la bataille de Turkeim en 1675, après le gain de laquelle Turenne perdit la vie en visitant un poste dangereux , ce marbre peut être enlevé ; un cadre, des verres on sa place, laissant voir le corps du héros, commanderaient notre respect, apaiseraient l'indignation qu'on éprouve en voyant Turenne auprès des fœtus et des' monstruosités qui attirent la foule.
Je suis même très-étonné que les ingénieux auteurs du muséum le plus philosophique de tous, quoique dans un local mesquin, n'aient pas solUcité la cessation d'un tel scandale, en vous priant, citoyen ministre, de leur confier le dépôt provisoire des restes du grand homme dont ils ont sauvé le tombeau, en attendant que la nation lui décerne enfin des honneurs dignes de sa réputation; eux qui, pendant que l'ignorance exaltée mutilait tous les monuments de nos artistes, ont eu la pensée courageuse de préserver, et la conception profonde de classer par suite de si^es, les tombeaux des
lettres;
hommes paissants dont l'histoire offrirait le muséum moral, si Ton pouTait les y embrasser d*un coup d'œil, comme on le fait aux ci-devant Augustins.
Ce rapprochement désirable de Turenne avec son tamheait renforcerait Tun des buts si frappants qu'on sent qu'ils gnt voulu remplir en composant leur muséum :
Celui de nous montrer par quels degrés nos sculpteurs et nos architectes se sont élevés à Thonneur de rivaliser les grands artistes de la Grèce;
Celui d'y rappeler cette pensée philosophique» qu'avant que Ton eût érigé ce grand royaume en république, la mort seule avait le ) ouvoir d*y ramener les classes privilégiées à cette égalité que la république consacre;
Enfin l'honorable but de prouver à tous les penseurs de l'Europe que la nation française est loin de partager la barbarie qui nous a privés en peu d'heures des monuments de douse siècles. Si notre muséum central, par la réunion des chefs-d'cBuvre qu'on y expose, donne un plaisir délicieux à ceux qui savent en jouir, celui-ci nous élève à de grandes pensées; et le désir d'y voir déposer provisoirement les cendres de Turenne en est une des plus morales.
Je vous prie donc, ministre ami de l'ordre, dont la haute magistrature est de surveiller les objets de décence publique, de prendre en considération cette remarque sur Turenne, qu'un bon citoyen vous soumet.
Je pourrais bien signer mon nom, ou même en donner l'anagramme, si cette singularité ajoutait quelque chose au mérite d'un aperçu : quHmporte qui je iohy tije dis la vérité? Cest de cela seul qu'il s'agit.