A M. COLIN D'HARLEVILLE
QUI n'a DONNé UN EXEMPLÀIRB DE SON POËME ALLÉGORIQUE SUR MELPOMÈNE ET SUR TUALIE.
Paris, 14 ventôse an Vil (4 mars 1799).
Pour lire un joli poème, s'amuser d'un charmant ouvrage , il faut, mon cher citoyen, avoir le cœur serein, la tête libre ; et bien peu de ces doux moments sont réservés à la vieillesse ! AulreFois j'écrivais pour alimenter le plaisir; et maintenant, après cinquante ans de travaux , j'écris pour disputer mon pain à ceux qui l'ont volé à ma famille.
Que d'excellents chevaux je vois mourir aux fiacres !
Mais j'avoue que je suis un peu comme la Claire de Jean-Jacques y à qui , même au travers des larmes, le rire échappait quelquefois. Je sais qu'il faut du relâche à l'esprit ; et je m'en suis donné un très-agréable en lisant vos doux manières de traiter la vie, les courses présumées de Melpomène et de Thalie.
La premiâre éhose qui m*a fnppèi après les grêoesdi votre style, est la bonté de votre natoreL Td antre n'ett vu dans ce cadre qu'un moyen d'exercer son takat sitirique; les deux muses du théâtre en offraient un fier canevas ! Vous, rendant à chacun ce qui loi était di n'avex dit que ce qu'il fallait pour n*inîter m les vivants, ni la mémoire des morts, en nous faisant aimer l'écrivain qui nous instruit en badinant.
Les courses des deux sœurs sont pleines de vers heureux. Ceux où vous faites descendre Eschyle d»s l'arène pour combattre Sophocle sont beaux.
Il est Tiiiica.
— Malheareux... d^un seul jour il avait trop wéem, î\ ftait : la jenne éléTc, eieusable peat-4lre. Préféra pour époai son amant A son nianre.
Les deux premiers tragiques sont classés.
Je saisis au hasard plusieurs vers dans la foule de ceux qui m'ont le plus frappé; sur Thonuu ConmOe, par exemple :
Faible émule sans donte, et rival téméraire. Mais qoi serait fkmenx «*</ n'eût pas eu âe frire.
C'est le traiter bien favorablement! Et sur ce /Kn si justement célèbre :
Ces Romains, ces héros qu'il aime A rappder. Sont plus grands, plus Romains quand il les fait parier.
Et Racine... Racine! avec quelle perfection de style décourageante...
Cest Vdme <f Euaimi et la voix de Vibcile.
Et la mort de Voltaire , qui disait dans sa loge, fe jour de son couronnement : Vous voulez donc me fairt mourir?
Si son Ame s'exhale en ces louchants adieux.
Plus encor que les ans sa joie en est la cause.
Ce n'est poimt use mort : c*est crb apothéose (Beau tcr 1
Le ton vif de Thalie contraste heureusement avecle ton majestueux de sa sœur. Vos vers courts et serrés lui donnent bien sa véritable allure.
Sur le Festin de . Pierre, si sottement nommé ain^i par les Français, pour traduire il Cosvivo di pietra, le Convive de pierre , qui est le vrai litre, les deux vers suivants :
D'un homme on peut prendre l'habit; Hais lui vole t-on sa manière?
ne sont point gâlés par ceux-ci de Voltaire, dans ses Étrennes aux sots :
Le lourd CréTier, pédant, crasseux et vain,
Prend hardiment la place de Rollin,
Comme un valet prend T habit de son maître.
Je dis de vous...
// est beau d'être bon à côté cfun tel homme!
LETTRES
Et ce bon la Fontaine mis auprès de Molière , avec une distinction aussi fine que juste :
D'analyser le cœur humain Entre eux se partageait la pomme ; Mais l'inimitable bonhomme Avait pris un autre chemin.
CV^t bien, c*est bien.
Dans le préambule d*un conte où j'avais, comme de raison, mis les fables au premier rang de ses ouvrages, e m'étais permis de dire :
Mais gai-da-t-il son mérite inflni, Quand il mêla dans un conte erotique Les vers du siècle au jargon raarolique? Mélange ingrat qui le rend inégal Et singulier, bien plus qu'original, etc.
Puis, étonné du blasphème qui m'échappait, je reviens à moi, et lui dis:
Mais, ô mon matlrcl excuse un badinage. De ton disciple accepte un pur hommage; Nul plus que moi n'a senti tes beautés, Tes vers naifs et jamais imités, etc.
J^aime et m'honore d'avoir défini comme vous cet inimitable bonhomme.
Vous avez beaucoup honoré Destouches, le froid Destouches ; pour le nommer après Molière, il n'y avait guère à en dire que cela...
C'était une large manière,
Un air digne, un noble regard. . .
Et de Boissy...
Et l'enjouement du Babillard La divertit sans la séduire...
est très-joli. Jamais d'amertume ; c'est bien.
Ce que vous dites sur les comiques d'Angleterre est fort juste.
Ces Anglais ont dans leur gaieté Et surtout dans la raillerie, Un fiel mordant, une âcreté Insupportable en vérité, Quand des Français on a goûté Le sel et la plaisanterie.
La critique eût été parfaite, approuvée de tous, si vous eussiez dit qu'à travers ces défauts, et en abusant, ils nous ont appris à oser, à sortir du sentier battu de nos monotonies françaises, où trop souvent la première scène nous fait deviner la dernière.
Mais ce qui m'a le plus touché, c'est qu'ayant eu à TOUS plaindre si gravoment de Fabre, vous ayez rendu hautement justice à la plus belle de ses pièces, le Phi- Unie ! Quand il m'en fit ime lecture chez moi, je lui dis avec une naïve colère : Connnent pouvez-vous réclamer votre tour pour d'autres ouvrages, ayant eu le bonheur de faire celui-ci?... lime répondit : Mais il les tuera ! — Kli bien ! monsieur, ce n'est qu'un suicide ; on n'est |K>int pendu pour cela.
Adieu. — Je veux pourtant finir par une observation
dont je ne fais quartier à nulle personne que j*estune : j'en ai le droit, moi, typographe de Voltaire! Après ce qu'il enseigne, croyez-vous donc qu*il soit permis de laisser imprimer Timparfait de nos verbes par un 01! Voyez la mine que fait un étranger, quand on lui dit que le mot conkoissois doit se prononcer connaissais; qoe François et Anglois riment avec Portugais, et non avec Suédois y Angoumois, Artois, etc. ! Ces barbarismes de nos imprimeurs welches ne doivent plus être soufferts : les auteurs vivants ont seuls droit de s'y opposer, car les morts ne réclament point contre ceux qui les réimpriment. Adieu. Je ne fais aucun doute que vous ne soyez octroyé sur l'hidulgence demandée aux deux muses en ces vers :
Muses, du moins je réclame la vôtre!
Heureux surtout, trop heureux si, pour prix Du grain d'encens qu'A toutes deux j'ofTris, L'une de vous me recommande A l'autre I
Et pourquoi pas, bon homme? les femmes ne refusent jamais ce qu'on demande si joliment, à moins qu'on ne soit de ceux-là qui signent, comme moi :
Le vieux bonhomme Caron de Beaumarchais.