‹ Œuvres complètes de BeaumarchaisChapitre 603 sur 607 · APOLOGIE POUR LUI-MÊME · texte numérisé non relu

APOLOGIE POUR LUI-MÊME

Avec de la gaieté et même de la bonhomie, j'ai eu des ennemis sans nombre, et n'ai pourtant jamais croisé, jamais couru la route de personne. A force de m'arraisonner, j'ai trouvé la cause de tant d'inimitiés ; en effet, cela devait être.

Dès ma folle jeunesse, j'ai joué de tous les instruments ; mais je n'appartenais à aucun corps de musiciens, les gens de l'art me détestaient.

J'ai inventé quelques bonnes machines; mais je n'étais pas du corps des mécaniciens, l'on y disait 3u mal de moi.

Je faisais des vers, des chansons; mais qui m*eùt reconnu pour poète ? J'étais le fils d'un horloger.

N'aimant pas le jeu du loto, j'ai fait des pièces de théâtre, mais on disait : De quoi se mèle-t-il? ce nest pas un auteur, car il fait d'immenses affaires et des en* Ireprises sans nombre.

Faute de rencontrer qui voulût me défendre, j'ai imprimé de grands mémoires pour gagner des procès qu'on m'avait intentés, et que l'on peut nommer atroces ; mais on disait : Vous voyex bien que ce ne sont point là des factums comme les font nos avocats. 11 n'est pas ennuyeux à périr ; souffrira- l-on qu'un pareil homu;e prouve sans nous qu'il a raison ? Inde irx.

J'ai traité avec les ministres de grands points de rêformation dont nos finances avaient besoin ; mais on disait : De quoi se mèle4-il.^ cet homme n'est point financier.

LETTRES

Luttant contre tous les poavoirs, j'ai relevé Tari de l'imprimerie française par les superbes éditions de Voltaire, entreprise regardée comme au-dessus des forces d*un parliculier; mais je n*étais point imprimeur, on a dit le diable de moi. J'ai fait battre à la fois les maillets de trois ou quatre papeteries sans être manufacturier ; j'ai eu les fabricants et les marchands pour adversaires.

J'ai fait le haut commerce dans les quatre parties du monde ; mais je n*étais point déclaré négociant. J*ai eu quarante navires à la fois sur la mer ; mais je n'étais point armateur, on m'a dénigré dans nos ports.

Un vaisseau de guerre à moi de 52 canons a eu l'honneur de combattre en ligne nvec ceux de Sa Majesté à la prise de la Grenade. Malgré Torgueil maritime, on a donné la croix au capitaine de mon vaisseau, à mes autres officiers des récompenses militaires, et moi, qu'on regardait comme un intrus, j'y ai gagné de perdre ma flottille, que ce vaisseau convoyait.

Et cependant de tons les Français, quels qn'ils soîeni^ je suis celui qui ai fait le plus pour la liberté de rAiiièrique, génératrice de la nôtre, dont seul j'osû former le plan et commencer l'exécution malgré rAngletem, 11i!spagne et la France même; mais je n étais point classé parmi les négociateurs, mais j'étais étranger aax bureaux des ministres, inde irœ.

Lissé de voir nos habitations alignées et nos jardins sans poésie, j*ai bâti une maison qu^on cite ; mais je n'appartiens point aux arts, inde irœ.

Qu'étais-je donc? Je n'étais rien que moi, et m'i tel que je suis resté, libre au milieu des fers, serein dans les plus grands dangers, faisant tète à tous Ici orages, menant les affaires d'une main et la guerre de Tautre, paresseux comme un âne et travaillant toujours; en butte à mille calomnies, mais heureux dans mon intérieur, n'ayant jamais été d'aucune coterie, ni littéraire, ni politique, ni mystique, n'ayant fait de cour à personne, et partant repoussé de tous.

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