‹ Œuvres complètes de Beaumarchais, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 1 sur 356 · EN CINQ ACTES ET EN PRO · texte numérisé non relu

EN CINQ ACTES ET EN PRO

Représentée poar la première fois par les comédiens français ordinaires du

Roi, le mardi 97 avril 1784.

En favear du ba4)Pnage-, Failei grâce k la raison.

F'aud. de la pièce.

tu

En ëcrivaDt cette préface y mon but n'est pas d« rechercher oiseusement si j*ai mis au théâtre une pièce bonne ou mauvaise; il n'est plus temps pour moi : maïs d'examiner scrupuleusement, et je le dois toujours , si j'ai fait une œuvre blâmable.

Personne n'étant tenu de faire une comédie iqui res* semble aux autres , si je me suis écarté d'un chemin trop battu, pour des raisons qui m'ont paru solides, ira-t*on me juger, comme l'ont fait MM. tels, sur des règles qui ne sont pas les miennes ? imprimer pliérilement que je reporte l'art à son enÊmce, parce que j'entreprends de frayer un nouveau sentier à cet art dont la loi première , et peut-être la seule , est d'amuser en instruisant? Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

Il y a souvent très-loin du mal que l'on dit d'un ouvrage à celui qu'on en pense. Le trait qui nous poursuit, le mot qui importune reste enseveli dans le cœur, pendant que la bouche se venge en blâmant presque tout le reste; de sorte qu'on peut regarder comme un point établi au théâtre, qu'en fait de reproche h l'auteur, ce qui nous affecte le plus est ce dont on parle le moins.

Il est peut-être utile de dévoiler aux yeux de tous ce double aspect des comédies; et j'aurai fait encore un bon usage de la mienne, si je parviens, en la scrutant, à fixer l'opinion publique sur ce qu'on doit entendre par ces mots : Qu'est-ce que 'LA décevce thkatrale ?

A force de nous montrer délicats , fins connaisseurs, et d'afFecter, comme j'ai dit autre part, riiypocriste de la décence auprès du relâchement des moeurs , nous devenons des êtres nuls , incapables de s'amuser et déjuger de ce qui leur convient : faut-il le dire enfin ? des bégueules rassasiées qui ne savent phis ce qu'elles veulent, ni ce qu'elles doivent aimer ou rejeter. Déjà ces mots si rebattus ^ bon ton y bonne compagnie j toujours ajustés au niveau de chaque insipide coterie, et dont la latitude est si grande qu'on ne sait où ils commencent et finissent, ont détruit la franche et vraie gaieté qui distinguait de tout autre le comique de notre nation.

Ajoutez-y le pédantesque abus de ces autres grands mots, décence et bonnes mœurs y qui donnent un air si important , si supérieur , que nos jugeurs de comédies seraient désolés de n'avoir pas à les prononcer sur toutes les pièces de théâtre; et vous connaîtrez à peu près ce qui garotte le génie , intimide tous les auteurs , et porte un coup mortel à la vigueur de l'intrigue, sans laquelle' il n'y a pourtant que du bel esprit kjA glace, des comédies de quatre jours. ^

Enfin , pour dernier mal , tous les états de la société sont parvenus à se soustraire à la caisure dramatique : on ne pourrait mettre au théâtre les Plaideurs de Baeine, sans entendre aujourd'hui les Dandins et les Brid'oisons ,in[ième des gens plus éclairés , s'écrier qu'il n'y a plus ni mœurs, ni respect pour les magistrats.

On ne ferait point le Turcaret sans avoir à Tinstant sur les bras fermes, sous -fermes, traites et gabelles, droits réunb, tailles, taillons, le trop^plein , le trop-bu, tous les imposileurs royaux; Il est vrai qu'aujourd'hui

Tarcaret n'aphis demodèles. On ^offrirait sous d'autres tyaks, l'obstacle resterait lemêmei

On ne jouerait point les Fâchewc.y les Marquis^ les Emprunteurs de Molière y sans révolter à la fois la haute, la moyenne , la moderne Qt l'antique noblesse^ Ses Femmes savantes irriteraient nos féminins bureaux d'esprit; mais quel calculateur peut évaluer, la force et la longueur du levier qu'il faudrait ^.de nosjoursi, pour élever jusqu'au théâtre l'œuvre sublime du Tartufe? Aussi l'auteur qui se compromet avec le ipjijiAicpouF V amuser ou pour V instruire ^ au lieu d'intriguer à son choix son ouvrage, est^il obligé de tourniller dans de$ incidens impossibles, de persifler au lieu de rire, et de prendre ses modèles hors de la société, crainte de «e trouver, mille ennemis, dont il ne connaissait aucun en. composaat son triste drame.

l'ai donc réfléchi que, si quelque homme courageux ne secouait pas toute cette poussière , bientôt l'ennui des pièces, françaises porterait la nation au frivole opéracomique, et plus loin encore aux boulevarts, à ce ramas infect de tréteaux élevés à notre honte, oîi la décente liberté bannie du théâtre français se change en une liceiice effrénée; oîi la jeunesse va se nourrir de grossières inepties, et perdre avec ses mœurs le goût de la décence et des chefs-d'œuvre de nos maîtres. J'ai tenté detre cet homme; et si je n'ai pas mis plus de talent à mes ouvrages , au moins mon intention s'est-^le mani«» feslée dans tous.

J'ai pensé, je pense encore qu'on n'obtient ni grand pathétique, ni profonde moralité,, ni bon et vrai co-

inique au théâtre sans des situations fortes , et qui naissent toujours d'une disconvenanoe sociale dans le sujet qu'on veut traiter. L'auteur tragique, hardi dans ses moyens y ose admettre le crime atroce. Les conspirations, l'usurpation du trône, le meurtre, l'empoisonnem^it, Ilnceste dans Œdipe et Phèdre, le fratricide dans f^endàme, le parricide dans Mahomet, la régicide dans Macbeûi, etc., etc. La comédie, moins audar cieuse, n'excède pas les disconvenances, parce que ses tableaux sont tirés de nos mosurs; ses sujets , d$ la société. Mais comment frapper sur l'avarice, à moins de mettre en scène un méprisahle avare ? démasquer l'hy» pocrisie, sans montrer, comme Orgon dans le Tartufe ^ un abominable hypocrite, épousant sa fille et convoitant sa femme? un homme à bonnes fortunes, sans le faire parcourir un cercle entier de femmes galantes ? un joueur effréné, sans l'envelopper de fripons, s'il ne l'est pas déjà lui-inême?

Tous ces gens-là sont loin d'être vertueux ; l'auteur ne les donne pas pour tels : il n'est le patron d'aucun d'eux ; il est le peintre de leurs vices. Et parce que le lion est -féroce, le loup vorace et glouton, le renard rusé, cauteleux, la fable est*elle sans moralité? Quand l'auteur la dirige contre un sot que la louange enivre, il fait choir du bec du corbeau le fromage dans la gueule du renard , sa moralité est remplie : s'il la tournait contre le bas flatteur , il finirait son apologue ainsi : Le renard s^en saisiit, le déi^ore; mais le fromage était empoisonné. La fable est une comédie légère, et toute comédie n'est qu'un long apologue : leur différence est^

qu« dans la fabtè les animaux ont de Tcsprit, et que ^ns notre comédie les honunes sont souvent des» betcs,. et y qui pis est, des bêtes méchantes.

Ainsi y lorsque Molière 9 qui fut si tourmenté par les sots, dooneà X^dvare un fils prodigue et vicieux qui lui vole sa cassette et l'injuiie en fa^e, eft«e des vertus ou des vices qu'il tine sa moralité? Que lui importent ses fantômeis ? c^est vous qu'il entend OQrrigor* Il e^t vrai que les afficheurs et balayeurs littéraires de son temp& ne manquèrent pas d'apprendi*e au bon pubKc combien, tout cela était horrible l II est aussi prouvé que des envieux trèsi-importans y ou des importans très«en vieux, sedéchamèrent contre lui. Voyez le sévère Boil «au , dans son épitre au gran«l^ Racine, venger son ami qui n'est plus, en rappelant ainsi les faits : .

L'ignpniiice et l'erreur à ses naissAiites piècus ,- Eu liabiU de marquis, eu robes de comtesses , ^Venaient pour diffamer sou chef-d'œuvre uouveaur^ £t secouaient la tête à Teodroît le plus beau. I.e commaod«nr voulait. lo scène plus exacte; L^ vicomte, in^ign^r^sortait au second acte: L'un , défendeur zélé des dévols mis eu jeu. Pour prix de ses bous OHits, le ooiidaniuait au fou ; L^autre^fouffueux marquis, lui déclarant la guetif, Voulait venger, l( coiir immolée «u pvIeiTe.

On voit même dans un placel de Molièreà Inouïs XIV, qui fut si grand en protégeant les a|*ts, et sans le goût éclairé duquel notre théâtre n aurait pas un seul chefd'œuvre de Molière; on voit ce philosophe auteiu* se plaindre amèrement au roi que, pour avoir démasqué b*s hypocrites, ils imprimaient parlent qu'il élait un

liber Un ^ un impie ^ un athée ^ un démon vêiu de chair j habillé en homme ; et cela s'imprimait avec approbation ET PRIVILÈGE de ce roi qui le protég^eait : rien là-dessus u'est empiré.

Mais parce que les personnages d'une pièce s'y montrent sous des mœurs vicieuses , faut-il les bannir de la scène? Que poursuivrait-on au théâtre? les travers et les ridicules? cela vaut bien la peine d'écrire! Ils sont chez nom comme les modes ; on ne s'en corrige point , on en change.

Les vices, les abus, voilà ce qui ne change point, mais se déguise en mille formes sous le masque des mcéurs dominantes ; leur arracher ce masqucet les mon* trer à découvert, telle est la noble tâche de l'lK>mme qui se voue au théâtre. Soit qu'il moralise en riant , soit qu'il pleure en moralisant, Heraclite ou Démocrite, il n'a pas un autre devoir; malheur à lui s'il s'en écarte! On ne peut corriger les hommes qu'en les faisant voir tels qu'ils sont.. La comédie utile et véridique n'est point un éloge menteur, un vain discours d'académie.

Mais gardons-nous bien de confondre cette critique générale, un des plus nobles buts de l'art, avec la satire odieuse et personnelle : l'avantage de la première est de corriger sans blesser. Faites prononcer au théâtre par l'homme juste, aigri de l'horrible abus des bienfaits, tous les hommes sont des ingrats; quoique chacun soit bien près de penser comme lui , personne ne s'of^ fensera. Ne pouvant y avoir un ingrat sans qu'il existe un bienfaiteur, ce reproche même établit une balance égale entre les bons et les mauvais cœurs ; on le sent, et cela cousqIc. Que $i l'humoriste répoiid qu'un bien-

faiteurfait cent ingrats; on répliquera justement qu'f/ ny apeut -être pas un ingrat qui rCait été plusieurs fois bienfaiteur^ et cela console encore. Et c'est ainsi qu'en généralisant ^ la critique la plus amère porte du fruit sans nous blesser; quand la satire personnelle, aussi stérile que funeste , blesse toujours , et ne produit jamais. Je hais partout cette dernière , et je la crois un si punissable abus, que j'ai pluûeurs fois d'office invo* que la vigilance du magistrat pour empêcher que le théâtre ne devînt une arène de gladiateurs, oii le puissant se crût en droit de faire exercer ses vengeances par les plumes vénales, et malheureusement trop communes, qui mettent leurs bassesses à l'enchère.

N'ont-ils donc pas assez, ces grands, des mille et un feuillistes, faiseurs de bulletins, afficheurs, pour y trier les plus mauvais, en choisir un bien lâche, et dénigrer qui les offusque? On tolère un si léger mal parce qu'il est sans conséquence , et que la vermine éphémère démange un instant et périt jamais le théâtre est un géant qui blesse à mort tout ce qu'il frappe. On doit réserver ses gi*ands coups pour les abus et pour les maux publics.

Ce n'est donc ni le vice ni les incidens qu'il amène qui font l'indécence théâtrale , mais le défaut de leçons et de moraUté. Si l'auteur, ou faible ou timide, n'ose en tirer de son sujet : voilà ce qui rend sa pièce équivoque ou vicieuse.

Lorsque je mis Eugénie au théâtre (et il faut bien que je me cite, puisque c'est toujours moi qu'on attaque), lorsque je mis Eugénie au théâtre, tous nos jurés-crieurs à la décence jetaient feu et flamme dans

lo PRÉFACE.

les foyers sur ce que j'avais osé montrer un seigowr libertin habillant ses valets en prêtres^ et feignant d'cv pouseriinejeune personne qui paraît e^cmnte au théâtre sans avoir été mariée. *

Malgré leurs cris , la pièce a été jugée, sinon le e^eil* leur, au moins le plus moral des drames, constamment jouée sur tous les théâtres, et traduite dans toutes les langues. Les bons esprits ont vu que la moralité, que l'intérêt y naissaient entièrement de l'abus qu'un homme puissant et vici^ix fait de son nom , de son crédit , pour tourmenter une faible fille sans- appui ,^ trompée, vertueuse et délaissée. Ainsi tout ce que l'ouvrage a d'utile et de bon , naît dti courage qu'eut l'auteur d'oser porter la diseonvenançe sociale au plus hai|t point de liberté.

Depuis, j'ai fait les Deux Jlmis^ pièce dans laquelle un père avoue à sa prétaidue nièce qu'elle est sa fille illégitime : ce drame est aussi très-moral, parce qu'à travers les sacrifices de la pl^. parfaite amitié, l'auteur s'attache à y montrer les devoirs qu'impose la nature sur les fruits d'un ancien amour que la rigoureuse dureté des convenances sociales , ou plutôt leur abus , laisse ^ trop souvent sans appui.

Entre autres critiques de la pièce, j'eotendis, dans ime loge auprès de celle que j'occupais, un jeune important de la cour cpii dks^it gaiement à des dames : « L'auteîur sans doute est un garçon fripier qui ne voit « rien de plus élevé que des commis des fermes et des « marchands d'étoffes ; et c'est au fond d'un magasin « qu'il va chercher les nobles amis qu'il traduit à la « scène française! » Hélas! monsieur, lui di«*je en m'avançant, il a fallu dîi moins les prendre où il n'est pas.

iitapôssible da les supposer. Yoiis ririez bien plus de l'auteur, s'il eût tiré deux vrais amis de l'œil-de-bœuf ou des carrosses ? Il faut bien un peu de vraisemblance, même dans les actes va:tueux.

Me livi^t à mon gsd caractère, j'ai depuis tenté, dans le Bjfatifmr de Séville^ de ramener au tbëâlre l'an* cienne it franche gaieté, en l'alliant avec le ton léger de nofre plaisanterie actuelle; mais comme cela même était une eq)èce de nouveauté, la pièce fut vivement poursuivie. U semblait que j'eusse ébranlé l'état; l'excès des précautions qu'on prit et des cris qu'on fit contre moi décelait surtout la frayeur que certains vicieux de ce temps avaient de s'y voir démasqués. La pièce fut censurée quatre fois, cartonnée trois fois sur l'affighe à Tinstant d'être jouée, dénoncée même au parlem^t d'à» lors; et moi, frappé de ce tumulte, je persistais à den^nder que. le pubbc restât le juge de ce que j'avais destiné à l'amusanent dû public.

Je l'obtins au bout de trois ans, après les clameurs, les éloges ; et chacun me disait tout bas : Faites - nous donc des pièces de ce genre, puisqu'il n'y a plus que vous qui osiez rire ea face.

Un auteur désolé par la cabale et les criards, mais qui voit sa pièce marcher, reprend courage, et c'est ce que j'ai fait. Feu M. le prince de Conti, de patriotique mémoire (car en frappant l'air de son nom l'on sent vibrer le vieux moi patrie) , M. le prince de Conti, donc, me porta le défi public de mettre au théâtre ma préface du Barbier, plus gaie, disait*il, que la pièce, et d'y montrer la famille de Figaro, que j'indiquais dans cette préface. Monseigiieur, lui répondis-je, si je mettais une

1 a Ï>RÉFACE.

seconde fois ce caractère $ur la scène , comme je le montrerais plus âgé, qu'il en saurait quelque peu davantage, ce serait bien un autre bruit, et qui sait s'il verrait le jour ? Cependant par respect j'acceptai le défi ; je composai cette Folle Journée, qui cause aujourd'hui la rumeur. Il daigna la voir lepremierX'était un homme d'un grand caractère, un prince auguste, un esprit noble et fier : le dirai-je? il en fut content.

Mais quel piège, hélas ! j'ai tendu au jugement de nos critiques en appelant ma comédie du vain nom de Folle Journée! mon objet était bien dehii .ôter quelque importance; mais je ne savais pas encore à quel point un changement d'annonce peut égarer tous les esprits. £n lui laissant son véritable titre, on eût lu l'Époux sU'bomeur. C'était pour eux une autre piste; on me courait différemment. Mais ce nom de Folle Journée les a mis à cent lieiies de moi : ils n'ont plu» rien vu dans l'ouvrage que ce qui n'y sera jamais ; et cette remarque un peu sévère sur la &ciUté de prendre le change a plus d'étendue qu'on ne croit. Au lieu du nom de Georges DancUn , si Molière eût appelé son drame la sottise des Alliances^ il eût porté bien plus de fruit; si Regnard eût nommé son Légataire^ la Punition du célibat j la pièce nous eût fisdt frémir. Ce à quoi il ne $ongea pas, je l'ai fait avec réflexion. Mais qu'on ferait un beau chapitre sur tous les jugemens des hommes et la morale du théâtre, et qu'on pourrait intituler : de r Influence de V affiche]

Quoi qu'il en soit y la Folle Journée resta cinq ans au porte-feuille; les comédiens ont su que je l'avais, ils me l'ont enfin arrachée. S'ils ont bien ou mal fait pour

PRÉFACE- i3

eux y c'est ce qu'on a pu voir depuis. Soit que la difficulté de la rendre excitât leur émulation , soit qu'ils sentissent avec le puUic que pour lui plaire «n comédie il fallait, de nouveaux efforts > jamais pièce aussi difficile n'a été jouée avec autant d'ensemble; et si l'auteur (comme on le dit) est resté au-dessous de lui-même, il n'y a pas un seul acteur dont cet ouvrage n'ait établi , augmenté ou confirmé la réputation. Mais revenons à sa lecture , à l'adoption des comédiens.

Sur l'éloge outré qu'ils en firent , toutes les sociétés voulurent le connaître , et dès lors il fallut me faire des querelles de toute espèce , ou céder aux instances universelles. Dès lors aussi les grands ennemis de l'auteur ne manquèrent pas de répandre à la cour qu'il blessait dans cet ouvrage, d'ailleurs un tissu de bêtises j la religion , le gouvernement, tous les états de la société, les bonnes mœurs, et qu'enfin la vertu y était opprimée et le vice triomphant, comme de raison y ajoutait-on. Si les graves messieurs qui l'ont tant répété me font l'honneur de lire cette préface, ils y verront au moins que j ai cité bien juste; et la bourgeoise intégrité que je mets à mes citations n'en fera que mieux ressortir la noble infidélité des leurs.

Ainsi, dans le Barbier de Sénllej je n'avais qu'ébranlé l'état; dans ce nouvel essai, plus infâme et plus séditieux , je le renversais de fond en comble. Il n'y avait plus rien . de sacré si l'on permettait cet ouvrage. On abusait l'autorité par les plus insidieux rapports ; on ca<* balait auprès des corps puissans ; on alarmait les âmes timorées; on me faisait des ennemis sur le prie-di^u des oratoires : et moi , selon les hommes et les lieux , je re»

i4 PRÉFACE.

poussais la basse intrigue par mon excessive patience , par la raideur de mon respect , l'obstination de ma docilité, par la raison quand on voulait Tentehdre.

Ce combat a duré quatre ans. Ajoute2*les aux cinq du porte-feuille , que reste«t**il des allusions qu'on s'efforce à voir dans l'ouvrage? Hélas I quand il fut composé ^ tout ce qui fleurit aujourd'hui n'avait pas même encore gei:mé ; c'était tout un autre uniyers*

Pendant ces quatre ans de débats je ne demandais qu'un censeur; on ni^i^i accorda cinq ou six. Que virentils dans l'ouvrage objet d'un tel déchaînement ? la plus badine des intrigues : un grand seigneur espagnol , amoureux d'une jeune fille qu'il veut séduire, et les efforts que cette fiancée, celui qu'elle doit épouser, et la femme du seigneur, réunissent pour &ire échouer dans son dessein un maître absolu, que son rang, sa fortune et sa prodigalité rendent tout-puissant pour l'accomplir. Voilà tout, rien de plus. La pièce est. sous vos yeux.

D'où naissent donc ces cris [ierçans ? De ce qu'au lieu de poursuivre un Seul caractère vicieux, comme le joueur, l'ambitieux, l'avare, ou l'hypocrite^ ce qui ne lui eût mis sur les bras qu'une seule classe d'ennemis, l'auteur a profité d'une composition légère , ou plutôt a formé son plan de façon à y faire entrer la critique d'une foulé d'abus qui désolent la société. Mais comme ce n'est pas là ce qui gâte un ouvrage aux yeux du censeur éclairé, tous, en J'approuvant, l'ont réclamé pour le théâtre. Il a donc fallu l'y souffrir : alors les grands du monde ont vu jouer avec scandale

GetW) pièce où l'on peint uu insolent valet Disputant sans jHideur son épouse à sou maître.

M. GuDtH.

Oh ! que j'ai de regrets de n'avoir pas fait de ce sujet moral une tragédie bien sanguinaire! Mettant un poi* gnard à la main de l'époux outrage , que je* n'aurais pas. nonuné Figaro^ dans sa jalouse fureur je lui aurais fait noblement poigfaarder le puissant vicieux; et comme il aurait vengé son honneur dans des vers carrés ^ bien ronflans ^ et que mon jaloux j tout au moins général d'année^ aurait eu poul* ri vab quelque tyran bien hor^ riblë et régnant au plus mal sur un peuple désolé, tout cela y très-loin de nos mœurs ^ n'aurait, je crois, blessé personne ; on. eût crté braé'o ! oui^rage bien moral l Note étions sauvés , moi et mon FigàiO sauvage.

Mais ue voullmt qu'amuser nos Français et non faire ruisseler les. larmes* de leurs épouses, de mon coupable amant, j'ai fkitim jeune seignetir de ce temps^lh, prodigue, assez galant, même un peu libertin, à peu près comme lés autres seigneurs de ce temps-là. Mais qu'oserait-on dire au théâtre d'un seigneur sans les offenser tous, sinon de lui reprocher son trop de galanterie ? Nes^œ paB là. le dé&ut le moins contesté par eux-mêmes?. J'en vois* beaucoup d'ici rougir modestement (et c'^tun nc^ble effort) en convenant que j'ai raison.

Voulant ^nc faire le mien coupable, j'ai eu le res^t généreux de ne lui pVêter aucun des vices du peuplci Dine&^vous que je ne le pouvais pas ? que c'eût été blesser toutes les vrai^mbiances ? concluez donc en faveur de ma ptèce^ •pufsqu'enfin je ne l'ai pas fait.

i6 PRÉFACE.

Le défaut même dont je l'accuse n'aurait produit aucun mouvement comique si je ne lui avais gaiement opposé l'homme le plus dégourdi de sa nation , le véritable Figaro , qui tout en défendant Susanne , sa propriété, se mpque des projets de son maître , et s'indigne trèsplaisamment qu'il ose jouter de ruse avec lui^ maître passé dans ce genre d'escrime.

Ainsi, d'une lutte assez vive entre l'abus de la puissance, l'oubli des principes, la prodigalité, l'occasion, tout ce que la séduction a de plus entraînant, et le feu, l'esprit, les ressources que l'infériorité piquée au jeit peut opposer à cette attaque, il naît dans ma pièce u» jeu plaisant d'intrigue, où X^>oux suborneur^ contrarié, lassé, harassé, toujours arrêté dans ses vues, est obligé , trois fois dans cette journée , de tomber aux pieds de sa femme, qui , bonne, indulgente et sensible, finit par lui pardonner : c'est ce qu'elles font toujours. Qu'a donc cette moralité de blâmable, messieurs?

La trouvez-vous un peu badine pour le ton grave que je prends ? Accueillez-en une plus sévère qui blesse vos yeux dans l'ouvrage, quoique vous ne l'y cherchiez pas : c'est qu'un seigneur assez vicieux pour vouloir prostituer à ses caprices tout ce qui lui est subordonné, pour se jouer, dans ses domaines, de la pudicité de toutes ses jeunes vassales , doit finir comme celui - ci par être la risée de ses valets. Et c'est ce que l'auteur a trèsffortement prononcé^ lorsqu'en fureur, au cinquième acte, Ahnaviva , croyant confondre une femme infidèle , montre à son jardinier un cabinet , en lui criant : Entre-- S'jTj toi^ Antonio ; conduis dei^ant son juge t infâme qui m'a déshonoré; et que celui-ci lui répond : // jr

a , parguenne , une bonne Pros^idence ! Fous en aifez tant /ait dans le pays ^ quUfaMbUsn aussi qu'à votre tour....

Cette profonde moralité se fait sentir dans tout Tonvrage; et s'il convenait à l'auteur de démontrer aux ad-, versaires j qu'à travers sa forte leçon il a porté la considération pour la dignité du coupable plus loin qu'on De devait l'attendre de la fermeté de son pinceau , je leur ferais remarquer que, croisé dans tous ses projets, le comte Ahnaviva se voit toujours humilié sans être jamais avili.

En effet , si la comtesse usait de ruse pour aveugler sa jalousie dans le dessein de le trahir, devenue coupable elle-même , elle ne pourrait mettre à ses pieds son époux sans le dégrader à nos yeux. La vicieuse intention de 1 épouse brisant un lien respecté, Ton reprocherait justement àr l'auteur d'avoir tracé des mœurs blâmables : car nos jugemens sur les mœurs se rapportent toujours aux femmes; on n'estime pas assez les hommes pour tant exiger d'eux sur ce point délicat. Mais loin qu'elle ait ce vil projet, ce qu'il y a de mieux établi dans l'ouvrage est que nul ne veut faire une tromperie au comte , mais seulement l'empêcher d'en faire à tout le monde. C'est la pureté des motifs qui sauve ici les moyens du reproche ; et de cela seul que la comtesse ne veut que ramener son mari, toutes les confusions qu'il éprouve sont certainement très-morales; aucune n'est avilissante.

Pour que cette vérité vous frappe davantage, l'auteur oppose à ce mari peu délicat la plus vertueuse des femmes par goût et par principes.

Abandonnée d'un époux trop aimé , quand l'expose- II. a

t.-on à vos regaixls ? Dans le moment critique où sa bienveillance pour un* aimable enfant, son filleul, peut devenir un goût dangereux si elle permet au ressentiment qui l'appuie de prendre trop d'empire sur elle. C'est pour mieux faire ressortir l'amour vrai du devoir, que l'auteur la met un moment aux prises atvec un goût naissant qui le combat. Oh ! combien on s'est étayé de ce léger mouvement dramatique pour nous accuser- d'indécence! On accorde à la tragédie que toutes les reines, les princesses aient des passions bien allumées qu'elles combattent plus ou moins , et l'on ne souffre pas que dans la comédie une femme ordinaire puisse lutter contre la moindre faiblesse! O grande influence de Vafficlwl jugement sûr et conséquent ! Avec la différence du genre, on blâme ici ce qu'on approuvait là. Et cependant, en ces deux cas, c'est toujours le même principe : point de vertu sans sacrifice.

J'ose en appeler à vous , jeunes infortunées que votre malheur attache «i des Almaviva ! Distingueriez- vous toujours votre vertu de vos chagrins, si quelque intérêt importun, tendant trop à les dissiper, ne vous avertissait enfin qu'il est temps de combattre pour elle ? I..e chagrin de perdre un mari n'est pas ici ce qui nous ♦bûche ; im regret aussi personnel est trop loin d'être une vertu. Ce qui nous plaît dans la comtesse, c'est de la voir >lutter franchement contre un goût naissant qu'elle blâme et'des ressentimens légitimes. Les efforts qu'elle fait alors pour ramener son infidèle époux mettant dans le plus heureux jour les deux sacrifices pénibles de son goût et de sa colère, on n'a nul besoin d'y penser pour applaudir à son trioihphe ; elle est un

modèle de vertu , Fexcmple de son sexe et Tamour du nôtre.

Si cette métq)hysique de l'Iionnêteté des scènes, si ce principe avoué de toute décence théâtrale n'a point frappé nos juges à la représentation , c'^t vainement que j'en étendrais ici le développement et les conséquences ; un tribunal d'iniquité n'écpute point les défenses de Tac* cusé qu'il est chargé de perdre; et ma comtesse n'est point traduite au parlement de la nation : c'est une commission qui la juge.

On a vu la légère esquisse de son aimable caractère dans la charmante pièce ^ Heureuêement Le goût naissant que la jeune femme éprouve pour son petit cousin l'ofEcier n'y parut blâmable à personne, quoique la tournure des scènes pût laisser à penser que la soirée eût fini d'autre manièi^e si l'époux ne fût pas rentré, comme dit l'auteur, heureusement. Heureusement aussi l'on n'avait pas le projet de calomnier cet auteur : chacun se livra de bonne foi à ce doux intérêt qu'inspire une jeune femme honnête et sensible qui réprime ses premiers goûts ; et notez que dans cette pièce l'époux ne parait qu'un peu sot; dans la mienne, il est infidèle; ma comtesse a plus de mérite.

Aussi , dans l'ouvrage que je défends , le plus véritable intérêt se porte-t*il sur la comtesse : le reste est dans le même esprit.

Pourquoi Susanne la camariste, spirituelle, adroite

et rieuse, a-t-elle aussi le droit de nous intéresser? C'est

Qu'âUàquée par un séducteur puissant, avec plus d'à-

ymtàs^e qu'il n'en faudrait pour vaincre une fille de son

ctai elle n'hésite pas à confier les intentions du' comte

uo PRÉFACE.

aux deux personnelles plus intéressées à bien sui'veilkfi* sa conduite^ sa maîtresse et son fiancé. C'est que dans tout son rôle, presque le plus long de kt pièce, il n'y a pas une phrase, un mot, qui ne respire Ja sagesse et l'attachement à ses devoirs : la seule ruse qu'elle se penmette est en faveur de sa maîtresse , à qui son dévouement est cher, et dont tous les vœux sont honnêtes.

Pourquoi, dans ses libertés sur son maître, Figaro m'amuse-t-il au lieu de m'indigner ? C'est que , l'opposé des valets, il n'est pas, et vous le savez, le malhonnête homme de la pièce : en le voyant forcé par son état de repousser l'insulte avec adresse j on lui pardonne tout , dès qu'on sait qu'il ne ruse avec son seigneur que pour garantir ce qu'il aime et sauver sa propriété.

Donc, hors le comte et ses agens, chacun fait dans ta pièce à peu près ce qu'il doit. Si vous les croyez mathonnêtes, parce qu'ils disent du mal les uns des autres^ c'est une règle très-fautive. Voyez nos honnêtes gens du siècle ; on passe la vie à ne faire autre chose ! Il est même tellement reçu de déchirer sans pitié les absens, que moi , qui les défends toujours , j'entends murmurer trèssouvent : quel diable d'homme! et qu'il est contrariant! il dit du bien de tout le monde.

Est-ce mon page, enfin, qui vous scandalise? et l'immoralité qu'on reproche au fond de l'ouvrage serait-elle dans l'accessoire ? O censeurs délicats ! beaux esprits sans fatigue ! inquisiteurs pour la morale , qui condamnez en un clin d'œil les réflexions de cinq années; soyez justes une fois, sans tirer à conséquence^ Un enfant* de treize ans, aux premiers battemens du cœur, cherchant tout sans rien démêler, idolâtre, ainsi qu'on l'est à cet âge

PRÉFACE. Il

keureuk, d'un objel céleste pour lui dont le hasard fit sa marraine, est-il* un sujet de scaadale? Aimé de tout le inonde au château ; vif , espiègle et brûlant , comme tous^ les enfans spirituels; par son agitation extrême t il dé* range dix fois, sans le vouloir, les coupables projets du» comte. Jeune adepte de la nature, tout ce qu'il : voit A droit del^giter : peut-être il n est plus un enfant; maisc il n'est pas encore un homme : et c'est le moment qua jai choisi, pour qu'il obfint de l'intérêt, sans forcer personne à rougir. Ce qu'il éprouve innocemment, il Pi nspii^ partout de même. Direz-vous qu'on l'aime d'amour? Censeurs! ce n'est pas là le mot : vous êtes trop éclairés pour ignorer que Famour, même le plus pur, a an motif intéressé : on ne l'aime donc pas encore; oa sent qu'un jour on l'aimera. Et c'est ce que l'auteur a mis avec gaieté dans ta bouche de Susanne^ quand elle dit à cet en&nt : Ohl clans trais ou quatre ans^ je prédis que vous serez le plus grand petit vaurien .'...

Pour lui imprimer plus fortement le caractère de Penfancc, nous le faisons exprès tutoyer par Figaro^ Supposez-lui deux ans de plus, quel valet dans le château prendrait ces libertés? Voyez-le l\ la fia de son rôle; à peine a-t-il un habit d'oflicien, qu^il porte la main à Tépée aux premières r^filleries du comte, sur le quiproquo d'im soufflet. Il sera fier, notre étourdi! mais c'est un enfant, rien de phis. N'ai-je pas vu nos dames dans Itîs loges aimer mon page a la folie? Que lui voulaientelles? hélas! rien : c'était de l'intérêt aussi ; mais, comme eeU» de la comtesse, un pur et naïf intérêt.... un inté- Pet.... sans intérêt..

Mais est-ce la personne du page ou la conscience da

seigneur qui fait le tourment du dernier toufes les fois' que l'auteur les condaouie à se rencontrer dans la pièce? fixez ce léger aperçu , il peut vous mettre sur sa voie ; ou plutôt apprenez de lui que cet enfant n'est amené que pour ajouter à la moralité de l'ouvragé, en vous montrant que l'homme le plus absolu chez lui ^ dès qu'il suit un projet coupable, peut être mis au désespoir par l'être le moins important, par celui qui redoute le plus de se rencontrer sur sa route.

Quand mon page aura dix-huit ans, avec le caractère vif et bouillant que je lui ai donné, je serai coupable à mon tour si je le montre sur la scène. Mais à treize ans, qu'inspire-t-il ? quelque chose de sensible et doux, qui n'est ni amitié ni amour, et qui tient un peu de tous deux.

J'aurais de la peine à faire croire à Finnocence de ces impressions , si nous vivions dans un siècle moins chaste, dans un de ces siècles de calcul où , voulant tout prématuré, comme le§, fruits de leurs serres chaudes, les grands mariaient leurs enfans à douze ans , et faisaient plier la nature , la décence et le goût aux plus sordides convenances , en se hâtant surtout d'arracher de ces êtres non formés des enfans encore moiixs formables, dont le bonheur n'occupait pcirsonne, et qui n'étaient que le prétexte d'un certain trafic d'avantages , qui n'avaient nul rapport à eux, mais uniquement à leur nom. Heureusement nous en sommes bien loin : et le caractère de mon page, sans conséquence pour lui-même, en a une relative au comte, que le moraliste aperçoit, mais qui n'a pas encore frappé le grand commun de nos jugeurs.

PRÉFACE. a3

Ainsi y dans cet ouvrage , chaque rôle imporlant a quelque but moral. Le seul qui semble y déroger est le rôle de Marceline.

Coupable d'un ancien égarement, dont. son Figaro fut le fruit, elle devrait, dk-on, se voir an moins punie par laconfusion de sa faute lorsqu'elle reconnaît son fils. L'aïUeur eût pu même en ûrer une moralité plus profonde : dans les mœurs qu'il v^ut corriger, la faute duiie jeune fille séduite est celle des hommes et non la, sienne. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas fait?

Il l'a fait, censeurs raisonnables! Étudiez la scène suivante, qui faisait le nerf du troisième acte, et que les comédiens m'ont prié de i^etrancher, craignant qu'un Qiorceau si sévère obscurcît la gaieté de l'action.

Quand Molière a bien humilié la coquette, ou coquine du Misanthrope^ par la lecture publique de ses lettres a tous ses.amatis, il la laisse avilie sous les coups, qu'il lui a portés; il a raison; qu'en ferait-U ? Vicieuse par goût et par choix, veuve aguerrie, femme de cour, sans aucune excuse d'erreur, et fléau d'un fort honnête homme , il l'abandonne à nos mépris , et telle est sa moralité. Quant à moi, saisissant Paveu haïf de Marceline au momeiit .de la reconnaissance, je montrais cette femme humiliée, et Bartholo qui la refuse, et Figaro leur (ils commun , dirigeant l'attention publique sur les vrais fauteurs du désordre où l'on entraîne sans pitié toutes les jeunes filles du peuple douées d'une jolie figure.

Telle est U mai'che de la scène.

a4 PRÉFACE.

brid'oisoit.

{^Parlant de Figaro qui vient de reconnaître sa mère en Marceline. )

C'est clair : i-il ne l'épousera pas.

BARTHÔLO.

Ni moi uon plus.

MARCELINE

Ni vous! et votre fils! Vous m'aviez juré....

BARTHOLO

J'étais fou. Si pareils souvenirs engageaient, qn serait tenu d'épouser tout ie monde.

brid'oison.

E-et si l'on y regardait de si près, pe-ersonne n'épouserait personne.

BARTHOLO

Des fautes si connues! une jeunesse déplorable!

MARGELmR 8*échauffaut par degrés.

Oui, déplorable, et plus qu'oq ne croit! Je n'entends pas nier mes fautes; ce jour les a tl'op bien prouvées! Mais qu'il est dur de les expier après trente ans d'une yie modeste! J'étais née, moi, ppur être sage, et je le Siuis devenue sitôt qu'on m'a permis d'user de ma raison. Mais ' dans l'âge des illusion^ , de l'inexpérience et des besoins, où tes séducte.urs^ nous assiègent, pendant que la misère nous poignarde, que peut opposer une enfant à tant d'ennemis rassemblés? Tel nous juge ici sévèrement, qui peut-être en sa vie a perdu dix., infortunéesu

Les plus coupables sont les moins généreux ; c'est la règle.

MARCELINE vivemeut.

Hommes plus qu'ingrats , qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos victimes! c'est vous qu'il faut punir des erreurs de notre jeunesse : vous et vos inagisti'ats si vains du droit de nous juger , et qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête moyen de subsister. Est -il un seul état pout* les malheureuses filles? elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes; on y laisse former mille ouvriers de l'autre sexe.

FIGARO

Ils font broder jusqu'aux soldats !

MARCELINE exaltés.

Dans les rangs même plus élevés, les femmes n'obtiennent de vous qu'une considération dérisoire. Leurrées de respects apparens, dans une servitude réelle; traitées en mineures pour nos biens , punies en majeures pour nos fautes; ah! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié.

FIGARO

Elle a raison.

LE COMTE à part.

Que trop raison.

BRin'oisoN.

Elle a, mo-on Dieu! «raison.

A^is que nous font , mon fils , les refus d'un homme injuste ? Ne regarde pas d'où tu viens , vois où tu vas ; cela seul importe à chacun. Dans quelques mois ta fiancée ne dépendra plus que d'elle-même : elle t'acceptera, l'en réponds : vis entre Une épouse, une mère tendres,

u6 PREFACE.

()ui te chériront à qui mieux mieux. Sois indulgent poiu* elles y lieiÀ*eux pour toi , mou fils ; gai , libre et bon pour tout Je monde, il ne manquera rien à ta mère.

FIGARO

Tu parles d'or, maman; et je me tiens à ton avis. Qu'on est sot, en effet! il y a des niille mille ans que le monde roule, et dans cet océan dé durée, oîi j'ai par I' hasard attrapé quelques chétifs trente ans qui nç revien-

dront plus, j'irais me tourmenter pour savoir à qui je les dois ! tant pis pour qui s'en inquiète. Passer ainsi la vie à chamailler, c'est peser sur le collier sans relâche, (*omme les malheureux chevaux de la remonte des fleuves , qui ne reposent pas , même quand ils s'arrêtent, et qui tirent toujours, quoiqu'ils cessent de marcher. Nous attendrons.

J'ai bien regretté ce morceau; et maintenant que la pièce est connue, si les*comédiens avaient le courage de le restituer à ma prière, je pense que le public leur ea saurait beaucoup de gré. Ils n'auraient plus même à repondre, comme je fus forcé de le faire, à certains cen-seurs du beau monde, qui me reprochaient , à la lecture,., de les intéresser pour une femme de mauvaises mœurs, ^ Non, messieurs, je n'en parle pas pour excuser ses mœurs, mais pour vous faire rougir des vôtres sur le point le plus destructeur de toute honnêteté publique, lu corruption des jeunes personnes ; et j'avais raison de le dire, que vous trouvez ma pièce trop gaie, parce qu'elle est souveiit trop sévère. Il n'y a que façon' de s'entendre.

Mais votre Figaro cs.t un soleil tournant, qui brûle.

en jaillissant, les manchettes de tout le monde. — ^Tout le monde est exagéré: Qu'on me saclie gré du moins s'il ne brûle pas aussi les doigts de ceux qui croient s'y reconnaître : au temps qui court, on a beau jeu sur cette matière au théâtre. M'est-il permis de composer en auteur qui sort du collège? de toujours faire rire des enfans, sans jamais rien éiref à des hommes? et ne devezvous pas me passer un peu de morale en'feveur de ma gaieté, comme on passe aux Français un peu de folie en faveur de leur raison ?

Si je n'ai versé sur nos sottises qu'un peu de critique badine, ce n'est pas que je ne sache en former de plus sévères : quiconque a dit tout ce «pi'il sait dans son ouvrage y a mis plus que moi dans le mien. Mais je garde une foule d'idées qui me pressent pour un des sujets les plus moraux du tliéâtre, aujourd'hui sur mon chantier, la Mère coupable; et si le dégoût dont on m'abreuve me permet jamais de l'achever, mon projet étant (l'y faire verser des larmes à toutes les femmes sensibles, j'élèverai mon langage à la hauteur de mes situations; j'y prodiguerai les traits de la plus austère morale, et je tonnerai fortement sur les vices que j'ai trop ménagés. Apprêtez-vous donc bien, messieurs, à me tourmenter de nouveau ; ma poitrine a déjà grondé ; j'ai noirci beaucoup de papier au service de votre colère.

Et vous, honnêtes indiffërens, qui jouissez de tout sans prendre parti sur rien ; jeunes personnes modestes et timides, qui vous plaisez à nia Folle Journée (et je n'enlrcprends sa défense que pour justifier votre goût ), lorsque vous verrez dans le monde) un de ces hommes

aS PRÉFACE.

Iraiichans critiquer vaguement la pièce, tout blâmer saii5 rien désigner, surtout la trouver indécente, examinez bien cet homme-là; sachez son rang, son état, son caractère, et vous connaîtrez sur-le-champ le mot qui l'a blessé dans l'ouvrage.

On sent bien que je ne parle pas de ces écumeurs littéi'aires qui vendent leurs bulletins ou lews affiches à tant de liards le paragraphe. Ceux-là, comme Xabbé Basile y peuvent calomnier; ils médiraient ^ quon n&t les croirait pas,

' Je jparle moins encore de ces libellistes honteux qui n'ont trouvé d'autre moyen de satisfaire leur rage, l'assassinat étant trop dangereux , que de lancer du cintre de nos salles des vers infâmes contre l'auteur pendant que l'on jouait sa pièce. Ils savent que je les connais : sf j'avais eu dessein de les nommer, c'aurait été au ministère public; leur supplice est de l'avoir craint, il suffit à mon ressentiment : mais on n'imaginera jamais jusqu'oii*^ils ont osé élever les soupçons du public sur une aussi lâche épigramme! semblables à ces vils charlatans du Pont-Neuf qui, pour accréditer leure drogues, farcissent d'ordres,' de cordons, le tableau qui leur sert d'enseigne.

JN^on, je cite nos importans qui blessés, on ne sait pourquoi , des critiques semées dans l'ouvrage , se chargent d'en dire du mal , sans cesser de venir aux noces.

C'est un, plaisir assez piquant de les voir d'en bas au spectacle, dans le très-plaisant embarras de n'oser montrer ni satisfaction ni colère ; s'avançant sur le bord des loges, prêts à se moquer de l'auteur, et se retirant aussitôt pour celer un peu de grimace; empprlés par un*

mot de la scène^ et soudainement rembrunis par le pbiceau du moraliste : au plus léger trait de gaieté jouer tristement les étonnés , prendre un air gauche en faisant les pudiques , et regardant les femmes dans les yeux comme pour leur reprocher de soutenir un tel scandale ; puis aux grands applaudissemens, lancer sur le public un regard méprisant dont il est écrasé; toujours prêts à lui dire comme ce courtisan dont parle Molière y lequel ^ outré du succès de l' École des Femmes, criait des balcons au public , ris donc , public , ris donc ! £n vérité c'est un plaisir y et j'en ai joui bien des fois.

Celui-là m'en rappelle un autre. Le premier jour de la Folle Journée , on s'échauffait dans le foyer ( même d'honnêtes plébéiens) sur ce qu'ils nommaient «pirituellement mon audace. Un petit vieillard sec et brusque , impatienté de tous ces cris , frappe le plancher de sa canne, et dit en s'en allant : JVos Français sont comme les en/ans qui braillent quand on les éberne. Il avait du sens , ce vieiMard ! Peut-être on pouvait mieux parler ; mais pour mieux penser , j'en défie.

Avec cette intention de tout blâmer, on conçoit que les traits les plus sensés ont été pris en mauvaise part. N'ai-je pas entaidu vingt fois un murmure descendre des loges à cette réponse de Figaro?

LE COMTE

Une réputation détestable?

FIGARO

Et si je vaux mieux qu'elle :jr a~t4l beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant ?

Je dis moi qu'il n'y en a point, qu'il ne saurait y en avoir, à moins d'une exception bien rare. Un hommç

3o PRÉFACE.

obscur ou peu connu peut valoir mieux que sa réputa-: tion^ qui n'est que l'opinion d'autrui. Mais de même qu'un sot en place en parait une fois plus sot, parce qu'il ne peut plus rien cacher; de même un grand sei* gneur, l'homme élevé en dignités ^ que la fortune et sa naissance ont placé sur le grand théâtre j et qui en entrant dans le monde eut toutes les préventions pour lui, vaut presque toujours moins que sa réputation s'il parvient à la rendre mauvaise. Une assertion si simple et si loin du sarcasme devait-elle exciter le murmure? Si son application paraît fâcheuse aux grands peu soigneux deJeur gloire, en quel sens fait ^ elle épigramme sur ceux qui méritent nos respects? et quelle maxime plus juste au théâtre peut servir de frein aux puissans, et tenir lieu de leçon à. ceux qui n'en reçoivent point d'autres ?

a Non qu'il faille oublier (a dit un écrivain sévère; et je me plais à le citer, parce que je suis de son avis) « non qu'il ftdlle oublier, dit-il, ce qu'on doit aux rangs « élevés : il est juste, au contraire, que l'avantage de la « naissance soit le moins contesté de tous; parce que ce (( bienfait gratuit de l'hérédité , relatif aux exploits , a vertus ou qualités des aïeux de qui le reçut, ne peut «aucunement blesser l'amour-propre de -ceux auxquels ce il fut refusé ; parce que , dans une monarchie , si l'on « ôtait les rangs intermédiaires, il y aurait trop loin du (c inonarque aux sujets; bientôt on n'y verrait qu'un (c despote et des esclaves : le maintien d'une échelle grâce duée du laboureur au potentat intéresse également les a hommes de tous les rangs, et, peut-être est le plus «ferme appui de la constitution monarchique.»

PRÉFACE. 3i

Mais quel auteur parlait ainsi? qui faisait cette profession de foi sur la noblesse, dont on me suppose si loin ? C'était Pierre- Augustin Caron de Beaumarchais , plaidant par écrit au parlement d'Aix, en 1 778, une grande et sévère question qui décida bientôt de l'honneur d'un noble et du sien. Dans l'ouvrage que je défends on n'attaque point les états, mais les abus de chaque état : les gens seuls qui s'en rendent coupables ont intérêt à le trouver mauvais; voilà les' rumeurs expliquées; mais quoi donc? les abus sont-ils devenus si sacrés qu'on n'en puisse attaquer aucun sans lui trouver vingt défenseurs ?

Un avocat célèbre, un magistrat respectable, imnt* ils donc s'approprier le plaidoyer d'un Bartholo , le jugement d'un Brid'oison? Ce mot de Figaro sur Pindigne abus des plaidoiries de nos jours ( c'est dégrader le plus noble institut) a bien montré le cas que je fais du nc^le métier d'avocat ; et mon respect pour la magistrature ne sera, pas plus suspecté, quand on saura dans quelle école j'en ai recherché la leçon , quand on lira le morceau suivant, aussi tiré d'un moi^aliste, lequel, parlant des magistrats, s'exprime en ces termes formels :

xcQuel homme aisé voudrait, pour le plus modique (( honoraire, faire le métier cruel de se lever à quatre « heures, pour aller au Palais tous les jours s'occuper, ce soitô des formes prescrites, d'intérêts qui ne sont ja- « mais les siens? d'éprx>uver sans cesse l'ennui de l'im- (c portufiilé, le dégoût des sollicitations, le bavardage (( des plaideurs, la monotonie des audiences, la fatigue ce des délibérations, et la contention d'esprit nécessaire

« au prononcé des arrêts , s'il ne se croyait pas payé de « cette vie laborieuse et pénible par l'estime et la consi- « dération publiques ? et cette estime est'^Ue autre chose , «qu'un jugement 9 qui n'est même aussi flatteur pour « les bons magistrats qu'en raison de sa rigueur excescc sive contre les mauvais? »

Mais quel écrivain m'instruisait ainsi par ses leçons ? Vous allez croire encore que c'est Pierre -Aucustitt ; vous l'avez dit, c'est lui, en 1773, dans son quatrième mémoire, en défendant jusqu'à la mort sa triste existence attaquée par un soi-disant magistrat. Je respecte donc hautement ce que chacun doit honorer, et je blâme ce qui peut nuire.

— Mais dans cette Folle Journée j au lieu de saper les abus, vous vous donnez des libertés très-répréhensibles au théâtre : votre monologue surtout contient , sur les gens disgraciés , des traits qui passent la hcence ! — Eh! croyez -vous, messieurs, que j'eusse un talisman pour tromper , séduire , enchaîner la censure et l'autorité, quand je leur soumis mon ouvrage? que je n'aie pas dû justifier ce que j'avais osé écrire? Que fais-je dire à Figaro parlant à l'homme déplacé ? Que les sottises imprimées nont d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le cours ? Est-ce donc là une vérité d'une conséquence dangereuse ? Au lieu de ces inquisitions puériles et fatigantes , et qui seules donnent de l'importance à ce qui n'en aurait jamais, si , comme en Angleterre, on était assez sage ici pour traiter les sottises avec ce mépris qui les tue, loin de sortir du vil fumier qui les enfante, elles y pourriraient en germant, et ne se propageraient point. Ce qui multiplie les libelles, est

PRÉFACR 33

la faiblesse de les craindre ; ce qui fait vendre les sottises, est la sottise de les défendre.

Et comment copclut Figaro ? Que sans la liberté de blâmer il n'est point cTéloge flattew ^ et quHl n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. Sont-ce là des hardiesses coupables , ou bien des aiguillons de gloire ? des moralités insidieuses, ou des maximes réfléchies, aussi justes qu'encourageantes?

Supposez4es le fruit des souvenirs. Lorsque , satisfait du présent, Tauteur veille pour l'avenir dans la critique du passé, qui peut avoir droit de s'en plaindre? Et si, ne désignant ni, temps, ni lieu, ni personne, il ouvre la voie au théâtre à des réformes désirables, n'est *ce pas aller à son but?

La Folle Journée explique donc comment, dans un temps prospère, sous un roi juste et des ministres modérés, l'écrivain peut tonner sur les oppresseurs sans , craindre de blesser personne. C'est pendsmt le règne d'un bon prince qu'on écrit sans danger l'histoire des médians rois; et plus le^uvemement est sage, est éclairé, moins la liberté de dire est en presse : chacun y faisant son devoir, on n'y craint paJs les allusions; nul homme en place ne redoutant ce qu'il est forcé d'estimer, on n'affecte point alors d'opprimer chez nous cette même littérature qui fait notre gloire au dehors , et nous y donne une sorte de primauté que nous ne pouvons tirer d'ailleurs.

En effet , à quel titre y prétendrions-nous ? Chaque

peuple tient à son culte et chérit son gouvernement.

Nous ne sommes pas restés plus braves que ceux qui

cious ont battus à leur tour. Nos mœurs plus douces ,

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