‹ Œuvres complètes de Beaumarchais, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 2 sur 356 · II · texte numérisé non relu

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mais mm meilleures, n'ont rien qui nous i^ève au-dessus d'eux. Notre littérature seule, estimée de toutes les nadoua, ëtend Tempii^e de la gangue française, et nous oibtient de l'Eucc^ entière une prédilection avpuée qui }u$tifie, ^1 l'honorant, la protection que le gouverneT* ment lui accorde*

Et comme chacun ^cherche toujours le seul avantage qui iui manque , c'est alors qu'on peut voir dans nos ad^dànies l'homme de la cour siéger avec les gens de lettres, ks talens personnels et la considération héritée se disputer ce noble objet, et les archiva académiques se remplir presque également de papiers et de parchemins.

Revenons à la Folle Journée.

Un monsieur de beaucoup d'esprit, mais qui Féconomise un peu trop ^ me disait un soir au spectacle : ExpUquez-moi donc , je vous prie ^ pourquoi dans votre pièce (m trouve autant de phrases négligées qui ne sont pas de votre style. — De mon style ^ monsieur ? Si par malheur j'en avais un 9 je m'efforcerais de l'oublier quand je fais une comédie : ne connaissant rien d'in«<« pide au théâtre <;omme ces fedes camaïeux où tout est bleu, où tout est rose, où tout est Fauteur, quel qu'il soit.

Lorsque mon sujet ine saisit, j^évoque tous mes peiv sonnages et les mets en situation :^— Songe à toi ^ Figaro, ton maître va te deviner. — Sauvez-vous vite, Chérubin ; c'est le comte que vous touchez. — Ak l comtesse, quelle imprudence avec un époux si violent! — Ce qu'ils diront , je n'en sais rien ; t'est ce qu'ils feront qui m'oc* cupe. Puis y, quand ils sont bien animés , j'écris sous leur

dictée rapide, sûr qu'ils ûe me tromperont pas, que je reœnnaitrai Basile, lequel n'a pas l'esprit de Figaro, qui n'a pas le ton noble du comte, qUi n'a pas la sensibilité de la comtesse, qui n'a pas la gaieté de Susanne, qui n'a pas l'espièglerie du page , et surtout aftcttn d'eux , la sublimité de Brid'oison : chacun y parlé son langage : eh ! que le dieu du naturel les préserve d'en parler d'autre! Ne nous attachons donc qu'à l'examen de leurs idées , et non à rechercher si j'ai dû leur prêter mon style.

Quelques nialveillans ont voulu jeter de la défaveur sur cette phrase de Figaro : Sommes^nous des soldats qui iuent et se font tuer pour des intérêts qu'ils ignorent ? Je veux savoir ^ moi ^pourquoi je me fâche ! A travers le nuage d'une conception indigeste ils ont feint d'apercevoir t que Je répands une lumière déçoitrageante sur Fétat pénible du soldat ; et il y a des choses quHl ne faut jamais dire. Voilà dans toute sa force l'argument de la méchanceté; reste à en prouver la bêtise.

Si, comparant là dureté du service à la modicité de la paye, ou discutant tel autre inconvénient de la guerre, et comptant la gloire pour rien , je versais de la défaveur sur ce plus noble des affreill métier^ , on me demande^ rait justement compte d'un mot indiscrètement échappé. Mais, du soldat au colonel, au général exclusivement, quel imbécile homme de guerre a jamais eu la prétention qu'il dût pénétrer les secrets du cabinet pour lesquels il fait campagne ? C'est de cela seul qu'il s'agît dans la phrase de Figaro. Que ce fou«là se montre s'il existe ; nous renverrons étudier sous le philosophe Babouc,

lequel éclaircit disertement ce point de discipline militaire.

En raisonnant sur Tusage que Thomme fait de sa liberté dans les occasions difficiles y Figaro pouvait également opposer à sa situation tout état qui exige une obéissance implicite; et le cénobite zélé, dont le devoir est de tout croire sans jamais rien exaininer ; comme le guerrier valeureux, dont la gloire est ^e tout affronter sur des ordres non motivés , de tuer et se fairfi tuer pour des intérêts quHl ignore. Le motde Figaro ne dit donc rien , sinon qu'un homme libre de ses actions doit agir sur d'autres principes que ceux dont le devoir est d'obéir aveuglément.

Qu'aurai t-ce été, bon Dieu! si j'avais fait usage d'un mot qu'on attribue au grand Condé, et que j'en tendsi louer à outrance par ces mêmes logiciens qui déraisonnent sur ma phrase ! A les croire, le grand Condé montra la plus noble présence d'esprit, lorsque, arrêtant Louis XIV prêt à pousser son cheval dans le Rhin, il dit à ce monarque : Sire , avez^vous besoin du hâton de inaréckal?

Heureusement on ne prouve nulle part que ce grand homme ait dit cette grande sottise. C'eût été dire au roi devant toute son armée : Vous moquez - vous donc ^ Sire, de vous exposer dans un fleuve? Pour courir de pareils dangers , il faut avoir besoin d^avanc^oient ou de fortune.

Ainsi l'homme le plus vaillant, le plus grand général du^ siècle aurait compté pour rien l'honneur, le patriotisme et la gloire? un misérable calcul d'intérêt eût été.

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selôif hii, le seul principe de la bravoure! il eût ilil là un affreux mot ! et si j'en avais pris le sens pour l'enfermer dans quelque trait, je mériterais le reproche qu'on fait gratuitement au mien.

Laissons donc lea^ cerveaux fumeux louer ou blâmer au hasard sans se r^idre compte de rien , s'extasier sur une sottise qui n'a pu jamais être dite, et pix)scrire un mot juste et simple qui ne montre que du bon sens.

Un autre reproche assez fort , mais dont fi n'ai pu me laver , est d'avoir assigné pour retraite à la comtesse un certain- couvent àUlmuUnes. UrsuUties ! a dit un seigneur joignant les mains avec^clat. Ursulines! a dit une dame en se renversant de surprise sur un jeune Anglais de sa loge. Ursulines l ah! milord, si vous entendiez le français!... Je sens, je sens beaucoup, madame, dit le jeune homme en rougissant. — C'est qu'on n'a jamaU mis au théâtre aucune femme aux Ursulines ! Abbé , parlez-nous donc! L'abbé (toujfours appuyée sur l'Anglais ) comment trouvez-vous Ursulines ? Fort indécent^ répond Fabbé sans cesser de lorgner Susanne ; et tout le beau monde a répété, Ursulines est fort indécent. Pauvre auteur! on te croit jugé, quand chacun songe à son affaire. £n vain j'essaj^is d'établir que, dans l'événement de la scène, moins la comtesse a dessein de se cloîtrer, plus elle doit le fendre et faire croire à son époux que sa retraite est bien choisie : ils ont proscrit mes Ursulines.

Dans le plus fort de la rumeur, moi, bon homme, j'avais été jusqu'à prier une des actrices qui font le cliarme de ma pièce , de demander aux méconlens à quel autre couvent de filles ils estimaient qu'il fût décent que

Ton Ht entrer la cointes$e? A moi, cdla m'étidt égal; je l'aurais mise au Ton ai^rait voulu; aux Augustines, aux CélestÎQes, aux Clairettes, aux Yisitaudines, même aux Petites-Cordelières : tajat }e tiens peu aux Ursulines! Mais qn agit si dur^nent !

Enfin , le bruit croissant toujours, pour arranger l'affaire avec douceur , j'ai laisisé le mot UrsuUne^ à la place où je l'avais mis : chacun alors content de soi, de tout Tesprit qu'il avait montré, s'est apaisé sur Ursulines , et l'on a parlé d'autre chose^.

Je ne suis point, comme l'oii voit, l'ennemi de mes ennemis. En disant bia^i du mal de moi, ils n'en ont point fait à ma pièce; et s'tlsi sentaient sseùlement autant de joie à la déchirer que j^eus diC pj^sir à la î^vte , il n'y aurait personne d'affligé. Le malheur est qu'ils ne rient point; et ils ne rient point à ma pièce, parce qu'on ne rit point à la leur. Je connais plusieurs amateurs qui sont même beaucoup maigris depuis le succès du Ma* nage : excusons donc l'effet de leur colère.

A des moralités d'ensemble et de détail, répandues dans \^ Qots d'une inaltérable gaieté ; à un dialogue assez vif, dont la facilité nous cache le travail, si l'auteur a joint une ixUrigue aisément filée ^ où l'art se dérobe sous l'art,, qui se noue et se dénoue sans cesse ^ à travers une foule^ de situations comiques , de tableaux piquans et variés qui soutiennent, sans la fatiguer, ^atten^tion du public pendant les trois heures et demie que dure le même spectacle- (essai que nul homme de lettres n'avait encore osé tenter); que restait-il à faire à de pauvres méchans que tout cela irrite? attaquer, poursuivre l'aiiteur par des injures verbales, manuscrites^ imprimées ; c'çst ce qu'on

PKÉFACE. 3<>

a fàii sans relâche. Ils ont même éptiisd jusqu'à la ca- ÎQQinie^ pour tacher de me perdre dans l'esprit de tout ce qui influe en France sur le repos d'un citoyen. Heu* reusement que mon ouvrage est 80u& les yeux de là na* lion, qui depuis dix: grands mois le voit, le juge et Tapprëcie» Le kisser jouer tant qu'il fera. plaisir , est la seule vengeance qoejenie sois permise^ Je n'écris point ceci pour les liecteurs actuels; le récit d'un mat trop eonnu touche peu ; mais^ dans quatre-vingts- ans il portera son fhiit. Les auteurs deoe tempsrlà compareront Teur sort au notre; et nos enfims sauront à qœi prix on pouvais amuser leurs pères:

AHoQS au fiât; ce n'est pis tout eda qui blesse. Le vrai motif qui se cache, et qiîr dans les replis du cœur produit tous les autres reproches, est renfermé dans ce qii.a.lrain :

Pourquoi cfi Figaro <|U'qo va taiit éeDoter, , ' Est-il avec fureur déchiré par kv sols? Recevoir, prendre et demander; Foilà le secret en trois mots.

En effet, Figaro, parlant du métier de courtisan, le définit dans ees|termes sévères. Je ne puis le nier , je J*ai dit. Mais reviendrai -je sur ce point? Si c'est un mal, le remède serait pire : il faudrait poser méthodiquement ce que je n'ai fait qu'indiquer; revenir à montrer qu'il n'y a point de synonyme en français entre Phomme de la cour, l'homme de cour et le courtisan gar métier.

Il faudrait répéter qu'homme de la cour peint seulement un noble état : qu'il s'eniend.deriiomme de qualité,

4o PRÉFACE.

vivant avec la noblesse et l'écbt que son rang lui im« pose : que si cet homme de la cour aime le bien par goût, sans intérêt; si, loin de jamais nuire à personne^ il se fait estimer de ses maîtres, aimer de ses égaux , et respecter des autres; alors cette acception reçoit un nouveau lustre, et j'ea connais plus d'un que je nommerais avec plaisir, s'il en était question.

Il faudrait montrer qu'homme de cour, en bon fran** çais , est moins l'énoncé d'un état que le résumé d'un caractère adroit, liant, mais réservé; pressant la main de tout le juonde en glissant chemin à travers; menant finement son intrigue avec l'air de toujours servir; ne, se faisant point d'ainemîs , mais donnant près d'un fossé, dans l'occasion , de Fépaùle au meilleur ami , pour assu-* rer sa chute et le remplacer sur la crête ; laitôant à part toiit préjugé qui pourrait ralentir sa marche; souriant à ce qui lui déplaît, et critiquant ce qu'il approuve, selon les hommes qui l'écoutent : dans les liaisons utiles de sa femme, ou de sa maîtresse, ne. voyant que ce qu'il doit voir : enfin....

Prenant tout , pour le faire court, £n véritable homme de cour,

La FONTAISB.

Cette acception n'est pas aussi défavorable que celle du courtisan par métier, et c'est l'homme dont parle

Figaro.

Mais quand j'étendrais la définition de ce dernier; quand, parcourant tous les possibles, je le montrerais av ec son maintien équivoque, haut et bas «i la fois; rampant avec orgueil ; ayant toutes les prétentions sans en juslifietf

PRÉFACE. /|i

une; se donnant. du protègement pour se faire chef de parti; dénigrant tous les concurr^is qui balanceraient son crédit; faisant un métier lucratif de oe qui ne devrait qu'honorer ; veiidant.ses maîtresses à son maître, lui faisant payer ses plaisirs, etc. etc., et quatre pages d'etc. ; il faudrait toujours revaiir au distique de Figaro: Recevoir , prendre et demander ; voilà le secret en trois mots.

Pour ceux-ci, je n'en connais point; il y en eut, diton , sous Henri m , sous d'autres rois encore , mais c'est l'affaire de l'historien : et quant à moi , je suis d'avis que les vicieux du siècle en sont comme les saints; qu'il faut cent ans pour les canoniser. Mais puisque j'ai promis la critique de ma pièce, il faut enfin que je la donne.

En géuéral , son grand défaut est que je ne F ai point faite en absentant le moude ; qu'elle ne peint rien de ce qui existe ^ et ne rappelle jamais r if nage de la société où Ton vit; que ses mœurs ^ basses et corrompues , n'ont pas même le mérite d^être vraies. Et c'est ce qu'on lisait dernièrement dans un beau discours imprimé , composé par un homme de bien , auquel il n'a manqué qu'un peu d'esprit pour être un écrivain médiocre. Mais , médiocre ou non , moi , qui ne fis jamais usage de cette allure oblique et torse avec laquelle un sbirre , qui n'a pas l'air de vous regarder , vous donne du stylet au flanc, je suis de l'avis de celui-ci. Je conviens qu'à la vérité la génération passée ressemblait beaucoup à ma pièce ; que la génération future lui ressemblera beaucoup aussi ; mais que pour la génération présente, elle ne lui ressemble aucunement; que je n'ai

4a PRETACE.

jamais renoontré ui mari suborneur, nî seigneur libertin, ni courtisan avide , ni juge ignorant ou passionné^ ni avocat injuriant , ni gens médiocres avancés, ni tra* ducteur bassement jaloux; et que si des âmes pures, ^ui ne s'y reconnaissent point du tout, s'irritent contre ma pièce et la déchirent sans rdache, c'est uniquement par respect pour leiu*s grands^pères, etaensihitilé pour leurs petits - enfans. J'espère, après cette déclaration ^^ qu'on me laissera bien tranquille; et j'jlj fini*.

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