‹ Œuvres complètes de Beaumarchais, précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 271 sur 356 · QUI VOUDRAIENT AIMER L'OPÉRA · texte numérisé non relu

QUI VOUDRAIENT AIMER L'OPÉRA

Ce n'est point de l'art de chanter, du talent de bien moduler, ni de la combinaison des sons ; ce n'est point de la musique en elle-même que je veux vous entretenir : c'est l'action de la poésie sur la musique, et la réaction de celle-ci sur la poésie au théâtre, qu'il m'importe d'examiner relativement aux ouvrages où ces deux arts se réunissent. Il s'agit moins pour moi d'un nouvel opéra que d'un nouveau moyen d'intéresser à l'opéra.

Pour vous disposer à m'entendre, à m'écouter avec un peu de feveur, je vous dirai, mes chers contemporains, que je ne connais point de siècle où j'eusse préféré de naître ; point de nation à qui j'eusse aimé mieux appartenir. Indépendamment de tout ce que la société française a d'aimable, je vois en nous, depuis vingt ou trente ans, une émulation vigoureuse, un désir général d'agrandir nos idées par d'utiles recherches , et le bonheur de tous par l'usage de la raison.

On cite le siècle dernier comme un beau siècle litteraire ; mais qu'est-ce que la littérature dans la masse des objets utiles ? un noble amusement de l'esprit. On

citera le nôlrecomme un siècle profond de science, de philosophie, fécond en découvertes, et plein de force et de raison. L'esprit de la nation semble être dans une crise heureuse : une lumière vive et répandue fait sentir à chacun que tout peut être mieux. On s'inquiète, on s'agite, on invente, on réforme; et depuis la science pi'oforide qui régit les gouvememens, jusqu'au talent frivole- de faire une chanson; depuis cette élévation de génie qui fait admirer Voltaire et BufFon, jusqu'au métier facile et lucratif de critiquer ce qu'on n'aurait pu faire, je vois dans toutes les classes un désir de valoir, de prévaloir,. d'étendre ses idées, ses connaissances, ses jouissances, qui ne peut que tourner à l'avantage uni^ versel ; et c'est ainsi que tout s'accroît, prospère et s'améliore. Essayons, s'il se peut, d'améliorer un grand spectacle.

Tous les hommes, vous le savez, ne sont pas avan<tageusement placés pour exécuter de grandes choses : chacun de nous est ce qu'il naquit, et devient après ce qu'il peut. Tous les instans de la vie du même homme, quelque patriote qu'il ^it , ne sont pas non plus destinés à -des objets d'égale utilité : mais si nul ne préside au choix de ses travaux, tous au moins choisissent lieurs plaisirs ; et c'est peut-être dans ce choix qu'un observateur doit chercher le vrai secret des caractères. Il faut du relâche à l'esprit. Après le travail forcé des affaires, chacun suit son attrait dans ses amuseii^eas : l'un chasse, l'autre boit, celui-ci joue, un autre intrigue; et moi, qui n'ai point tous cps goûts, je fais un modeste opéra.

Je conviendrai naïvement, pour qu'on ne me dispute rien, que, de toutes les frivoUlés Uttoraii^s, une dès

plus frivoles est peut-être uu poëme de ce genre. Je conviens encore que si l'auteur d'un tel ouvrage allait s'offenser du peu de cas qu'on en fait, malheureux par ce ridicule, et ridicule par ce malheur, il serait le plus sot de tous ses ennemis.

*Mais d'où naît ce dédain pour le poème d'un opéra ? Car- enfin ce travail a sa difficulté. Serait-ce que la nation française, plus chansonnière que musicienne, préfère aux madrigaux de sa musique l'épigramme et ses vaudevilles ? Quelqu'un a dit que les Français aimaient véritablement les chansons, mais n'avaient que la vanité d'un prétendu goût de musique. Ne pressons point cette opinion, de peur de la consolider.

Le froid dédain d'un opéra ne vient-il pas plutôt de ce qu'à ce spectacle la réunion mal ourdie de tant d'arts nécessaires à sa foi*mation a fini par jeter un peu de confusion dans l'esprit, sur le rang qu'ils doivent y tenir, sur le plaisir qu'on a droit d'eiî attendre.

La véritable hiérarchie de ces arts devrait , ce me semble , ainsi marcher dans l'estime des spectateurs. Premièrement , la pièce ou l'invention du sujet , qui embrasse et comporte la masse de l'intérêt ; ^uis la beauté du poëme, ou la manière aisée d'en narrer les événemens ; puis le charme de la musique , qui n'est qu'une expression nouvelle ajoutée au charme des vers ; enfin l'agrément de la danse, dont la gaieté, la gentillesse, embellit quelques froides situations. Tel est, dans l'ordre du plaisir , le rang marqué pour tous ces arts.

Mais, par une inversion bizarre particulière à l'opéra, il semble que la pièce n'y soit rien qu'un moyen banal.

un prétexte pour faire briller tout ce qui n'est pas elle. Ici les accessoires ont usurpé le premier rang j pendant que le fond du sujet n'est plus qu'un très-mince accès-, soire; c'est le canevas des brodeurs, que chacun couvre à volonté.

Comment donc est-on parvenu à no^s donner ainsi le change ? NosJ'rançais , que l'on sait si vifs sur ce qui tient à leurs plaisirs , seraient-ils froids sur celui-ci?

Essayons d'expliquer pourquoi les amateurs les plus zélés (moi le premier) s'ennuient toujours à l'opéra. Voyons pourquoi dans ce spectacle on compte le poème pour rien, et comment la musique, toute insignifiante qu'elle est lorsqu'elle marche sans appui, nous attache plus que les paroles, et la danse plus que la musique. Ce problème depuis long-temps avait besoin qu'on l'exr pliquât } je vais le faire à ma manière.

D'abord , je me suis convaincu que de la part du public il n'y a point d'erreur dans ses jugemens au spec-*^ tacle , et qu'il ne peut y en avoir. Déterminé par le plaisir, il le cherche, il le suit partout. S'il lui échappe d'un coté, il tente à le saisir de l'autre. Lassé, dans l'o* péra, de n'entendre point les paroles, il se tourne vers la musique: celle-ci, dénuée de l'intérêt du poème, amusant à peine l'oreille., le cède bientôt à la danse, qui de plus ainuse les yeux. Dans cette subversion funeste à l'effet théâtral, c'est toujours, comme on voit, le plaisir que l'on cherche : tout le reste -est indifférent. Au lieu de m'iiispirer un puissant intérêt, si l'opéra ne m'offre qu'un puéril amusement, quel droit a-t-il à mon estime ? Le spectateur a donc raison f c'est le spectacle qui a lort.

Boileau écrivait à Racine : On ne fera jamais un bon opéra. La musique ne sait pas narrer. Il avait raison pour son temps. Il aurait pu même ajouter : la musique ne sait pas dialoguer. On ne se doutait pas alors qu'elle en devînt jamais susceptible.

Dans une lettre de cet homme qui a tout pense , tout écrit ; dans une lettre de Voltaire à Cideville, en 1732, on lit ces mots bien remarquables : a L'opéra n'est qu'un « rendez-vous public où l'on s'assemble à certains jours c( sans trop savoir pourquoi ; c'est une maison où tout ce le monde va , quoiqu'on pense mal du maître et qu'il (( soit assfe ennuyeux. 3»

Avan^lui^ La Bruyère avait dit : « On voit bien que « l'opéra est l'ébauche d'un grand spectacle ; il en donne €c l'idée ; mais je ne sais pas comment l'opéra , avec une « musique si parfaite et une dépense toute royale^ a pu a réussir à m'ennuyer. »

Ils disaient librement ce que chacun éprouvait, malgré je ne sais quelle vanité nationale qui portait tout le monde à le dissimuler. Quoi ! de la vanité jusque dans l'ennui d'un spectacle ! je dirais«volontiers comme l'abbé Basile : Qu'est-ce donc qu^on trompe ici? Tout le monde est dans le secret.

Quant à moi, qui suis né très-sensible aux charmes de la bonne musique, j'ai bien long -temps cherché pourquoi l'opéra m'ennuyait, malgré tant de soins et de frais employés à l'effet contraire ; et pourquoi tel morceau détaché, qui me charmait au clavecin , reporté du pupitre au grand cadre, était près de me fatiguer s'il ne m'ennuyait pas d'abord ; et voici ce que j'ai cru voir.

Il y a trop de musique dans la musique du théâtre , elle en est toujours surchargée ; et pour employer l'expression naïve d'un homme justement célèbre , du célèbre chevalier Gluck , notre opéra pue de musique : Puzza di musica.

Je pense donc que la musique d'un opéra n'est, comme sa poésie , qu'ua nouvel art d'embellir la parole , dont il ne faut point abuser.

Nos poètes dramatiques ont senti que la magnificence des mots, que tout ce hixe poétique dont l'ode se pare avec succès, était un ton trop exalté pour la scène : ils ont tous vu que , pour intéresser au théâtre^ il fallait adoucir , apaiser cette poésie éblouissante , la rapprocher de la nature , l'intérêt du spectacle exigeant une vérité simple et naïve , incompatible avec ce luxe.

Cette réforme, faite, heureusement pour nous, dans la poésie dramatique, nous restait à tenter sur la musique du théâtre. Or, ^'il est vrai, comme on n'en peut douter, que la musique soit à l'opéra ce que les vers sont à la tragédie , une expression plus figurée, une manière seulement plus fo¥te de présenter le sentiment ou la pensée ,* gardons-nous d'abuser do ce genre d'affectation , de mettre trop de luxe dans cette manière de peindre. Une abondance vicieuse étouffe , éteint la vérité ; l'oreille est rassasiée, et le cœur reste vide. Sur ce point, j'en appelle à l'expérience de tous.

Mais que sera-ce donc si le musicien orgueilleux, sans goût ou sans génie, veut dominer le poète, ou faire de sa musique une œuvre séparée? Le sujet devient ce qu'il peut; on n'y sent plus qu*incohérence d'idées, division d'effets , et nullité d'ensemble ; car deux effets

distincts et séparés ne peuvent concourir à cette unité qu'on désire, et sans laquelle il n'est point de charme au spectacle.

De même qu'un auteur français dit à son traducteur : Monsieur7 êtes-vous d'Italie ?Traduisez-moi cette œuvre en italien ; mais n'y mettez rien d'étranger. Poète d'un opéra, je dirais à mon paftenaire : Ami, vous êtes musicien ; traduisez ce poème en musique ; toiais n'allez pas, comme Kndàre, vous égarer dans vos images, et chanter Castor et Pollux sur le triomphe d'un athlète ; car ce n'est pas d'eux qu'il s agit.

Et si mon musicien possède un vrai talent, s'il réfléchit avant d'écrire, il sentira que son devoir, que son succès consiste à rendre mes pensées dans uhe langue seulement plus harmonieuse; à leur donner une expression plus forte , et non à faire Une œuvre à part. L'imprudent qui veut briller seul n'e^t qu'un phosphore, un feu follet. Cherche-t-it à vivre sans moi ? il ne fait plus que végéter : un orgueil si mal entendu tue son existence et la mienne; il meurt au dernier coup d'archet, et nous précipite à grand bruit du théâtre au fond de l'Érèbe.

Je ne puis assez le redire , et je prie qu'on y réfléchisse : trop de musique dans la musique est le défaut de nos grands opéras.

Voilà pourquoi tout y languit. Sitôt que l'acteur chante, la scène se repose (je dis , s'il chante pour chanter); et partout où la scène repose,' l'intérêt est anéanti. Mais,direz-vous, si faut^il bien qu'il chante, puisqu'il n'a pas d'autre idiome ? — Oui , mais tâchez que je l'oublie. L'art du compositeur serait d'y parvenir. Qu'il

chante le sujet comme on le versifie, uniquement pour le parer; que j'y trouve un charme de plus, non un sujet de distraction.

« Moi, qui toujours ai chéri la musique, sans incon«> a stance et même sans infidélité , souvent , aux pièces « qui m'attachent le plus , je me surprends à pousser a de l'épaule , à dire tout bas avec humour : va donc , <c musique ! pourquoi tant répéter ? n'es^tu pas assez <c lente ? Au lieu de narrer vivement , tu rabâches : au <c lieu de peindre la passion , tu l'accroches oiseusement a aux mots ' ! »

Qu'aiTive^t-il de tout cela? Pendant qu'avare de paroles, le poète s'évertue à serrer son style, à bien concentrer sa pensée j si le musicien, au rebours, délaie, allonge les syllabes et les noie dans des fredons, leur ôte la force ou le sens ; l'un tire à dix>ite , l'autre à gauche ; on ne sait plus auquel entendre : le triste bâillement me saisit, l'ennui me chasse de la salle.

Que demandons-nous au théâtre ? qu'il nous procure du plaisir. La réunion de tous les arts charmans devrait, certes, nous en offrir un des plus vifs à l'Opéra ! N'est-ce pas de leur union même que ce spectacle a pris son nom ? Leur déplacement, leur abus en a fait un séjour d'ennui.

Essayons d'y ramener le plaisir, en les rétablissant dans l'ordre naturel , et sans priver ce grand théâtre d'aucun des avantages qu'il offre; c'est une belle tâche à remplir. Aux efforts qu'on a faits depuis Iphigénie^ AU ceste^ et le chevalier Gluck, pour améliorer ce spectacle,

Page 1