LIVRE PREMIER
Je songeai â la douleur et a l'inquiétude que mon père pouvait éprouver à cause de moi. Je lui écrivis donc que je demeurais chez un excellent homme nommé maestro Uivieri délia Chiostra, et que je travaillais avec lui & une foule de beaux et importants ouvrages. J'ajoutai qu'il ne devait point se tourmenter, puisque je ne pensais qu'a m' instruire, et enfin que j'espérais revenir bientôt près de lui avec des talents qui lui vaudraient à la fois honneur et profit.
Mon bon père répondit de suite à ma lettre : — « Mon fils, l'amour que je te porte est si grand, que, n'eussent été les convenances que j'observe par-dessus tout, je serais immédiatement accouru près de toi; car il me semble que j'ai perdu la vue depuis que je ne te vois plus chaque jour, comme j'en avais l'habitude. Je veillerai a ce que ma maison soit tenue honorablement jusqu'à ta fin. Quant à toi, applique-toi â acquérir des talents. Enfin, n'oublie jamais et suis religieusement ce simple précepte : Il faut être honnête et probe dans la maison où l'on veut rester. * — Celle lettre tomba entre les mains de mon maître Ulivieri , qui la lut en cachette. Il me l'avoua plus lard et me dit : — « Benvcnulo mio, la bonne mine ne m'avait point trompé, comme me le confirme celte lettre de ton père, qui est un brave et digne homme. Ainsi, agis comme si tu étais dans ta propre maison et avec ton père. »
Je profitai de mon séjour a Pise pour visiter le Campo- Sanlo. J'y trouvai une foule d'antiquités d'une rare beauté, telles que des sarcophages de marbre; en mai ri (s endroits de la même ville je rencontrai beaucoup d'autres monuments antiques, auxquels je consacrai assidûment toutes les journées que le travail de la boutique me laissait libres. Mon maître se plaisait à venir me voir dans la petite chambre qu'il m'avait donnée. Il ne tarda pas à s'apercevoir que tous mes instants étaient bien employés : aussi m'ai-
Si MÉMOIRES DE BKNVENLTO CELLINI.
mait-il comme s'il eût été mon père. Pendant Tannée que> je passai à Pise, je profilai beaucoup, et j'exécutai quelques belles pièces d'orfèvrerie, qui m'inspirèrent un ardent désir d'aller encore plus loin.
Pendant ce temps, mon père me pressait tendrement de revenir à Florence, et, dans chacune de ses lettres f> il me recommandait de ne pas laisser de côté la musique, qu'il m'avait enseignée avec tant de peine. A celte seule idée, je perdais entièrement l'envie de retourner près de lui, tant j'avais en haine cette maudite flûte. Il me semblait, vraiment, avoir passé dans le .paradis l'année que je restai a Pise, sans jouer une seule fois de ce détestable instrument.
A la fin de l'année, mon maître Ulivieri eut besoin d'aller h Florence pour vendre des balayures d'or et d'argent. Comme le mauvais air qui règne à Pise m'avait donné un peu de fièvre, j'accompagnai mon maître à Florence; mon père lui fit l'accueil le plus gracieux, et le pria, à mon insu, de ne pas me remmener à Pise.
Pendant les deux mois environ que dura ma maladie, mon père me soigna avec un véritable dévouement. Il répétait sans cesse que ma guérison lui paraissait se faire attendre depuis mille ans, tant il avait le désir de m' entendre jouer de la flûte. Gomme il savait quelque peu de médecine et de latin, il me tàtait lui-même le pouls, et il y remarquait une telle altération dès qu'il me parlait de musique, que souvent il me quittait effrayé, avec les larmes aux yeux. Désespéré de son chagrin , je dis à une de mes sœurs de m'apporter une flûte, persuadé que, malgré la fièvre, l'instrument étant peu fatigant, je n'en serais pas plus malade. Je jouai aussitôt avec un si beau doigté et tant de netteté, que mon père, arrivant à l'improvisle, me bénit mille fois et me dit qu'il lui semblait que j'avais fait d'énormes progrès pendant mon absence. 11 me pria de
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