‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 11 sur 285 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Pielro Torrigiano. — Les cartons de Michel - Ange et de Léonard de Vinci. — Ktudes. — Le fermoir de ceinture. — Gian-Ballista Tasso. — Voyage à Rome. — Le Fireuinola. — La salière. — Pagolo Anago. — Dispute. — Retour à Florence. — Le chiavacaore. — Rixe. — Le conseil des Huit. — Le soufflet et le coap de poing. — (îrande batjille. — Fuite.

Dans ce temps vint à Florence un sculpteur nommé Pietro Torrigiano (1). II arrivait «"Angleterre, où il avait demeuré plusieurs années ; comme il était intime ami de mon maître, il ne passait pas un jour sans aller chez lui. Ayant vu mes dessins elmes travaux, il me dit : — «Je suis venu tV Florence pour emmener le plus déjeunes gens que je pourrai, mon roi m1 a confié une vaste entreprise, et je voudrais être aidé par des Florentins. Ta manière de travailler et tes dessins sont moins d'un orfèvre que d'un sculpteur; or, j'ai & exécuter de grands ouvrages en bronze, si tu consens a me suivre, je te ferai à la fois riche et habile. »

(I) Pietro Torrigiano naquit en 1470 et mourut en 1522. Maigre sa vie aventureuse, cet artiste a produit des centres dignes de la fameuse école de Bertoldo , où il fit son apprentissage. Après ainir acquis une grande réputation en Angleterre , il passa en Kspngne, où il laissa , entre autres choses, une statue de saint Jérôme que Francisco Goj t mettait au-dessus des sculptures de Michel -Auge lui-même. Le duc d'Arcos, raconte Vasari, lui commanda une statue de la sainte Vierge , et ponr l'obtenir fit tant de promesses, que Torrigiano crut sa fortune faite. Quand le travail fut terminé , le duc d'Arcos ne \oulut le payer que trente ducats. Torrigiano , outré de colère , brisa sa statue à coups de marteau. L'Espagnol irrité accusa d'hérésie le pauvre artiste. Jeté en prison , interrogé chaque jour et ballotté d'un inquisiteur à un antre , Torrigiano tomba dans le désespoir et se laissa mourir de faim. — Voy. Vasari, Vif de Torrigiano. t. IV, p. 169-175. L. |f.

Ce Torrigiano était un fort bel bouioie, et d'une audace extrême; à ses gestes étonnants, A s$ voix sonore et à un certaj# froncement de sourcils capable 4' épouvanter les plus braves , on l'aurait pris plutôt pour un farouche soldat que pour un sculpteur. Il partit sans ces, se de ses fouis faits avec ces animaux d'Anglais.

In jpnr, il vint à parler de MicJieJrAuge Bnnnjrroti , à propos d'un dessin que j'avais fait 4' après un carton de ce divin maître (1).

Ce carton fut le premier chef-d'œuvre où Michel-Ange déploya son merveilleux gepie. Il le fît en concurrence de ce)ui de Léonard de Vinci, qui, comme le sien, était destiné à la salle du conseil du palais de la Seigneurie. Chacun de ces cartons représentait un épisode de la guerre de Pise (2). L'admirable Léonard de Vinci avait choisi pour sujet un groupe de cavaliers se disputant un drapeau, il s'acquitta de sa tâche aussi divinement qu'on puisse l'imaginer (3). Michel-Ange Buonarroti représenta des soldats florentins se baignant dans l'Arno, lorsque tout à coup, la trompette ayant sonné le rappel, tons s'empressent de courir aux armes. Les gestes, les altitudes, les mouvements de ces personnages nus sont tels, que ni les anciens ni les modernes n'ont jamais rien produit d'aussi parfait. Je répéterai cependant que l'œuvre de Léonard était aussi d'une beauté extraordinaire. Ces deux cartons restèrent, l'un dans le palais Médicis, l'autre dans la salle du pape. Tant qu'ils

(l) Nous a'aorons pu It témérité d'essayer de donner en quelque» lignes une notice •or Michel-Ange. Nous renvoyons à U biographie que Vasari , son aini et son élève . a tracé* avec tant de fidélité. — Voy. Vu de Michel- Ange. t. V, p. 1.06-31 1 . L. L.

Ki) CeJUni se trompe. Le carton du Vinci représentait le combat d'Anghiari où Wcolo Pseriaino fat niacn par les florentins. — Voy. Vasari, t. IV, p. 17-18. L. L.

i3) Léonard naquit à Vinci, dans le Valdarno. en 1462, et monrot en 1519. Peintre, sculpte», architecte . ingénieur, poète , musicien , philosophe , physicien , analomiste , nirrmaJcifB , mathématicien , il fat rencjclopcdisle par eicellence de son époque. II sat«it toot. il eiceUait dans Joui, et ion grand œuire fut de communiquer »a science a «oos- L. L.

16 MÉMOIRES DE BKNVKMTO CKLLINl

existèrent, ils servirent de modèle au monde entier des artistes. Bien que le divin Michel-Ange ait fait ensuite la chapelle du pape Jules, jamais il n'arriva à la moitié de cette hauteur, jamais son talent ne retrouva la vigueur qui distingue ces premières études.

Maintenant retournons à Pietro Torrigiano, qui, mon dessin à la main, me dit : — «Dans notre enfance, ce Buonarroti et moi nous allions travailler dans la chapelle de Masaccio (1), à l'église del Carminé. Il avait coutume de se moquer de tous ceux qui dessinaient. Un jour qu'il m'ennuyait de ses plaisanteries, je devins furieux, et je lui appliquai un si terrihle coup de poing sur le nez, que je sentis l'os et les cartilages se briser sous ma main comme une oublie, de sorte que toute sa vie il en portera la marque. » — Ces paroles soulevèrent tant de haine chez moi, qui chaque jour admirais les chefs-d'œuvre du divin Michel- Ange, que, loin d'avoir le désir de suivre Torrigiano en Angleterre, je ne pouvais plus souffrir sa présence.

Je m'appliquai continuellement h Florence à étndier le style sublime de Michel -Ange, et jamais je ne m'en suis écarté. A cette époque, je me liai étroitement avec nn jeune homme de mon âge, qui, lui aussi, travaillait a l'orfèvrerie. Il se nommait Francesco et il était fils de Filippo Lippi et petit-fils de l'excellent peintre Fra Filippo (2). Nous concîi-

( I j Masaccio ou Tommaso Guidi naquit à San-Giovaoni , dans le Florentin , en 1401 nu 1402, cl mourut en 1443. Après avoir étudié à Florence , il passa à Fisc et de là à Rome , où il laissa une foole de chefs-d'œuvre qui ont rirent a la peinture une voie nouvelle. Lorsque Gimabue, Giotto, Stefano, Orcagna, Paolo t'cccllo et Mesolino da Panicale , décidés à rompre avec les types traditionnels , eurent scrute la nature et arraché 4 la science tous ses secrets , Masaecio s'empara de leurs acquisitions, les rassembla en faisceau, les embellit, les aogmeata et les remit a ses soccessenrs, qoi devaient s'en servir pour porter l'art a son apogée. C'est co que confirment Vasari et Cellinl quand ils racontent que les Vinci , les Raphaël , les Michel- Ange , allèrent étudier les fresques de la chapelle del Carminé. On peut dire que llasaecio d'une main lie le présent à l'avenir rt de l'autre se rattache au passé. — Voy. Vasari , Vie de Masaccio, t. II, p. 120. L. L.

(il Fra Filippo Lippi naqoil i Florence vers l'an 1400, et mourut en 1460. Sa sortie du cloîlie, son esclavage en Barbarie, où il fui vendu par des corsaires, la manière

UVBK PREMIER. „

mes l'un pour l'autre une si vive affection, que nous ne nous quittions ni la nuit ni le jour. Sa maison était pleine de livres renfermant les précieuses études que son vaillant père avait dessinées d'après les antiquités de Rome. J'en fus vraiment enthousiaste pendant les deux années environ que je vécus avec Francesco.

Vers ce temps-là, je fis un bas -relief en argent de la grandeur de la main d'un enfant. C'était un fermoir de ceinture d'homme que l'on portait alors de cette dimension. J'y avais ciselé des feuillages à l'antique entremêlés d'enfants et de grotesques. J'exécutai cet ouvrage dans la boutique de Francesco Salimbene. Tous les orfèvres qui le virent me vantèrent comme le plus habile des jeunes ouvriers du métier.

Sur ces entrefaites, un sculpteur en bois, exactement de mon âge, nommé Gian - Battista Tasso, me dit, en sortant de dîner avec moi, que, si je voulais aller à Rome, il m'accompagnerait volontiers. Gomme j'étais encore en querelle avec mon père à cause de la flûte, je poussai le Tasso, en lui disant : — «Tu es plus propre à parler qu'à agir. » — u Moi aussi, me répondit-il, je suis brouillé avec ma mère ; si j'avais assez d'argent pour aller à Rome, je ne me donnerais pas même la peine de retourner fermer ma propre boutique. » —A ces mots, je ripostai que, s'il n'avait pas d'autre motif pour rester, je me trouvais à la tète d'une

Hiauge dont il recoov ra |. liberté , ses amour» ar« Lucreiia Buli , la bejfc novice du courent de Santa-Mergberite , et enfin ». mort . occasionnée par le poison , sont connu» de loot le monde. — On admire dan» »es productions one franchise et une fermeté un laH , nn goût et one adresse qoi dénotent ton! à la foi» one âme de poêle et de philo, •opoe. nne main dune extrême habileté a manier l'outil, et on œil tient à uiifier l'en- ♦cmble le pin» graudio»e aussi bien que le» détail» le» plu. minulieo*. Son fil. Filipno f.l élevé dn Botlicdll. Va*eri loi attribue l'honneur d'avoir introduit le» grote»qoe. dans U peintore moderne. Mai» ce mérite appartient ao Padooan Sqoarcione, qui vivait plu» de Misante an» avant loi, et qoi était allé jusqu'en Grèce pour étudier les chefs-d'œuvre de l'antiquité. — VoT. Va»ari, Vu de ïra Filippo, t. III, p. 28.49f f, Vie rf<f w. Lippi. p. 296-310. Francesco Lippi n'est mentionné que par Cellini. L. L. l' 4

suffisante pour nous mener (ou s deux jusqu'à Rome. Tout en causant ainsi, nous arrivâmes, sans nous en douter, a la porte Sau-Piero-Gattoiini. Je dis alors à mon camarade : — « Tasso mio, c'est Dieu lui-même qui nous a conduits à cette porte, sans que tôt ni moi nous en soyons aperçus. Maintenant que je suis ici , it me semble que j'ai fait la moitié du chemin. » — Pendant que nous continuions de cheminer, d'un commun accord nous nous écriâmes : — « Que diront ce soir nos vieux parents ? * — Mais nous convînmes aussitôt de ne pluB y songer, avant d'être à Rome, et, attachant nos tabliers derrière notre dos, nous marchâmes, presque sans souffler mot, jusqu'à Sienne. Des que nous fûmes arrivés dans cette ville, Tasso me dit qu'il s'était blessé au pied, et refusa d'aller plus loin. 11 me pria de lui prêter de l'argent pour s'en retourner. Je lui répondis : — « Il ne m'en resterait plus assez pour continuer. Tu aurais dô luire tes réflexions avant de quitter Florence, et si ce sont tes pieds qui t'arrêtent, nous trouverons un cheval de retour pour Rome, et alors tu n'auras plus d'excuse. * — Je pris en effet un cheval , et voyant que Tasso restait muet , je m'acheminai vers la porte de Rome. S' étant aperçu que ma résolution était inébranlable, il se m k en grommelant à me suivre de loin clopin-clopant. Quand je tus près de la porte, j'eus pitié de mon pauvre compagnon, je l'attendis et le pris en croupe, en lui disant : — « Que diable nos amis diraient-ils de nous si, après être partis pour Rome , nous n'osions pas aller au delà de Sienne ?" — Le bon Tasso avoua que j'avais raison, et comme il était d'un caractère enjoué, il commença à rire et à chanter, et ce fut ainsi, en chantant et en riant, que nous fîmes notre entrée à Rome. — J'avais alors justement dix-neuf ans, car j'étais né avec le siècle , et nous nous trouvions en 1519.

A peine débarqué, je me mis en boutiqnc chez nn maître

LIVAK PRKMlRIt. »

que l'on appelait le Fircniuola, quoique son véritable nom fût Giovanni. II était de Firensuola en Lombardie, et il excellait dans les gros ouvrages d" orfèvrerie. Je lui mon* Irai le modèle de ce fermoir de ceinture que j'avais fait & Florence, chez Salimbene. Il en fut émerveillé, et se tournant vers nn Florentin nommé Giannotto Giannotti , que depuis plusieurs années il avait pour ouvrier, il lui dit : — « A la bonne heure ! voilà un de ces Florentins qui savent quelque chose ; mais toi, tu es de ceux qui ne savent rien. »

Je voulus alors parler à Giannotto que je reconnus, car, avant son départ pour Rome, nous allions souvent dessiner ensemble, et nous avions même été camarades intimes. Mais les paroles de son maître l'avaient piqué tellement au vif, qu'il prétendit ne point me connaître et ignorer qui j'étais. Indigné, je lui dis : — «Oh! Giannotto, jadis mon intime ami, avec qui en tel et tel endroit j'ai dessiné, mangé, bu et dormi ; je me soucie fort peu que tu te portes caution de moi vis-à-vis de cet honnête homme, car j'espère que je saurai , avec mes mains et sans ton aide, montrer qui je suis. » — lorsque j'eus achevé de parler, le Firensuola, qui était homme de cœur, se tourna vers Giannotto, et lui dit : — u N'as-tu pas honte, vil coqnin, de te conduire ainsi avec un ancien camarade?» — puis, encore tout ému, il ajouta en s' adressant à moi : — a Entre dans ma boutique et tâche» comme tu Tas dit, que tes mains montrent qui tu es. »

Aussitôt il me chargea d'exécuter une magnifique pièce d'argenterie, destinée à un cardinal. — C'était un petit coffre, copié d'après celui de porphyre qui rst devant la porte de la Rolonda. Je l'enrichis de si beaux petits masques de mon invention , que mon maître allait le montrer à tous ses -confrères, en se vantant de ce qu'un si admirable morceau était sorti de sa boutique. Ce coffret avait une demi-brasse de dimension environ , et il était disposé de façon à pouvoir servir de salière. De lui me vint le pre-

mier argent que je gagnai à Borne ; j'en envoyai une partie à mon bon père, et je gardai l'autre pour subvenir à mes besoins. J'en profitai pour étudier les antiques. J'attendis que ma bourse fût vide pour retourner travailler à la boutique.

Mon ami Gian-Battista Tasso , après un court séjour h Rome, retourna & Florence. — Quant à moi , j'entrepris un nouvel ouvrage; dès qu'il fut achevé, cédant aux suggestions d'un Milanais, nommé maestro Pagolo Arsago» j'eus la fantaisie de changer de maître. Firenzuola, mon premier patron , eut alors une violente querelle avec cet Arsago. Il lui adressa en ma présence quelques paroles injurieuses. Je pris aussitôt la défense de mon nouveau maître, et je dis à Firenzuola que j'étais né libre et que libre je voulais vivre; qu'il ne pouvait se plaindre d' Arsago, et encore moins de moi, puisqu'il me devait encore quelques écus ; enfin, que, comme ouvrier libre, j'entendais aller où bon me semblait , du moment que je ne faisais de tort à personne. Mon nouveau maître dit qu'il ne m'avait point appelé , et que je l'obligerais en retournant chez Firenzuola. A cela je répliquai que , sachant ne lui causer aucun tort, et qu'ayant fini les ouvrages commencés, je prétendais dépendre de moi-môme et non des autres, et que quiconque voulait m' employer devait s'adresser à moi. Là-dessus Firenzuola s'écria : — « Quant & moi, je ne veux pas te prier, et, en outre, aie soin de ne plus te présenter devant moi sous aucun prétexte. » — Je lui rappelai l'argent qu'il me devait, mais il tourna ma réclamation en dérision. Je lui dis alors que , si je savais me servir de mes outils, dans mon métier, comme il l'avait vu, je saurais non moins bien tirer parti de mon épée pour recouvrer le prix de mon travail. A ces mots s'arrêta un vieillard, que l'on appelait maestro Antonio de San-Marino. C'était le premier orfèvre de Rome. Il avait été autrefois le maître de

Page 1