LIVRE CINQUIÈME
Pendant que ce vieillard était malade , le duc m'appela et voulut que j'exécutasse son propre portrait. Je le fis sur une pierre noire de forme circulaire et de la dimension (Ton petit tailloir de table. Mon travail et ma conversation plaisaient au duc : aussi consentait-il souvent à poser devant moi quatre ou cinq heures au moins; quelquefois même il me gardait & souper avec lui. Huit jours me suffirent pour terminer son portrait. 11 me demanda ensuite un revers. Je lai représentai la Paix sous la figure d'une femme tenant une petite torche et mettant le feu à un trophée <T armes. L'attitude de la Paix dénotait l'allégresse. Les draperies qui la couvraient étaient d'une légèreté et <Fune élégance extrêmes. Elle foulait aux pieds la sombre Fureur désespérée et chargée de chaînes. J'apportai une application extraordinaire à cet ouvrage; il me fil le plus grand honneur. Le duc ne pouvait se lasser de me témoigner sa satisfaction. Il me dicta lui-même les inscriptions qui devaient accompagner la face et le revers. Sur ce dernier, je gravai ces mots : Prethsa in conspectu Domini, ce qui signifiait que la paix avait été chèrement vendue.
Tandis que je travaillais à ce revers, le cardinal m'écrivit de me tenir prêt à partir, attendu que le roi m'avait demandé. Les premières lettres que je recevrais de lui , ajoutait-il, me montreraient la réalisation de tout ce qu'il m'avait promis. Je veillai aussitôt à ce qu'on emballât précieusement mon bassin et mon aiguière, que le duc avait déjà vus.
Les affaires du cardinal étaient confiées aux soins d'un gentilhomme ferrarais nommé messer Alberto Bendedio. Depuis douze ans, une infirmité empêchait cet homme de sortir de sa maison. Un jour il m'envoya chercher en toute h&te, et me dit qu'il fallait que je montasse de suite en poste pour aller trouver le roi, qui m'avait instamment demandé, me croyant en France. Le cardinal, pour s'ex-
cuser, avait dit qu'une petite maladie m'avait forcé de m1 arrêter à Lyon dans une de ses abbayes, mats qu'il aurait soin que je me rendisse bientôt près de Sa Majesté. Voilà pourquoi messer Alberto exigeait que je courusse en poste.
Ce messer Alberto était un fort honnête homme, mais d'une arrogance que la maladie avait contribué à pousser à un poiut intolérable. Gomme je l'ai noté, il me signifia donc que j'eusse à me préparer à courir la poste. Je lai répondis que mon art ne se pratiquait pas en poste, et que, si j'avais à voyager, j'entendais que ce fût à petites journées et en compagnie de mes ouvriers Ascanio et Pagolo que j'avais amenés de Rome, et que, de plus, je voulais qu'un valet attaché à mon service nous suivit à cheval, et qu'on me remit tout l'argent nécessaire pour la route. Ce vieil infirme me répliqua, avec un ton de hauteur sans égale, que les fils du duc voyageaient de cette façon et non autrement. Je lui ripostai sur-le-champ : — « N'ayant jamais été fils de duc, je ne sais comment ces personnages voyagent ; mais les fils de mon art voyagent ainsi que je l'ai dit. » — J'ajoutai que, s'il blessait encore mes oreilles par de semblables paroles, je n'irais point en France, et que ces insolences et le manque de foi du cardinal m'ôteraient à coup sûr tout désir d'avoir affaire à des Ferrarais. Là-dessus, je le quittai et lui tournai les épaules en murmurant; tandis que lui, de son côté, continuait ses menaces.
J'allai trouver le duc et je lui portai son médaillon, qui était terminé. Il me fit l'accueil le plus honorable que l'on pu i sse imaginer. Il avait chargé son messer Girolamo Giliolo de chercher, pour récompenser mon travail, un diamant de la valeur de deux cents écus monté en anneau, et de le remettre au Fiaschino, son camérier, pour qu'il me le donnât, Kn effet, le jour même où je rendis le
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médaillon au duc, le Fiaschioo vint, à une heure de la nuit, m'apporter un anneau enrichi d'un diamant qui avait beaucoup d'apparence. H me dit en même temps, de la part de son duc, que Son Excellence désirait qu'en souvenir d'elle ce diamant ornât la main habile qui avait si bien travaillé. Le lendemain matin, j'examinai cet anneau; je vis que le diamant n'était qu'une mauvaise petite pierre fort mince de la valeur d'une dizaine d'écus environ. Je ne voulus pas que les merveilleux compliments du duc fussent accompagnés d'une si maigre récompense, ni que Son Excellence crût m' avoir satisfait; d'autant plus que je pensai que son coquin de trésorier était l'auteur de cette ladrerie. JeconGai donc l'anneau à un de mes amis nommé Bernardo Saliti pour qu'il le rendit, n'importe de quelle façon, au ramener Fiaschino. Il s'acquitta admirablement de cette commission. Le Fiaschino accourut aussitôt chez moi, et me dit, avec force exclamations, que, si le duc savait que j'eusse ainsi renvoyé un présent qu'il m'avait offert si gracieusement, il en serait très-irrité, et que peutêtre j'aurais lieu de m'en repentir. Je lui répondis : — * L'anneau que le duc m'a donné vaut & peu près une diiaine d'écus, et l'ouvrage que j'ai exécuté pour lui en vaut plus de deux cents. Toutefois, pour montrer au duc combien j'apprécie ses bontés, il n'a qu'à m' envoyer un de ces anneaux pour la migraine, qui viennent d'Angleterre, et qui valent un carlin environ; je le garderai toute ma vie comme un précieux souvenir, et je n'oublierai jamais les choses gracieuses que Son Excellence m'a fait dire. Mes peines avaient été largement payées par l'estime de Son Excellence, lorsque son mesquin joyau est venu les ravaler. » — Ces paroles causèrent une si vive contrariété au duc qu'il appela son trésorier et qu'il l'accabla de reproches tels qu'il ne lui en avait jamais adressé. 11 me fit enjoindre, sous peine d'encourir sa disgrâce, de ne point
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quilter Ferra re sans son consentement; puis il commanda à niesser Gilîolo de me donner un diamant de trois cents écus. L'avare trésorier en trouva un qui passait de peu soixante écus, et il prétendit qu'il en valait plus de deux cents.
Pendant ce temps, messer Alberto Bendedio était devenu raisonnable et m'avait pourvu de tout ce que j'avais demandé. J'avais résolu de partir ce jour-là même, quoi qu'il pût m'en coûter; mais le rusé camérier du duc s'était arrangé avec messer Alberto pour que je n'eusse point de chevaux. J'avais chargé un mulet d'une grande partie de mes bagages, parmi lesquels étaient emballés le bassin cl l'aiguière que j'avais faits pour le cardinal.
Sur ces entrefaites, survint un vieux gentilhomme ferrarais, passionné pour les arts, nommé messer Alfonso de' Trotli. Malheureusement il avait un caractère fort exagéré, et était du nombre de ces gens difficiles à contenter, mais qui, une fois qu'ils ont vu une chose à leur goût, se la représentent si belle qu'ils pensent ne pouvoir jamais en rencontrer une autre capable de leur plaire de même. Lorsque ce messer Alfonso arriva, messer Alberto, qui était présent, lui dit : — « Je suis fâché que vous soyez venu si tard, car le bassin et l'aiguière, que nous envoyons en France au cardinal, sont déjà emballés. » — Messer Alfonso répondit qu'il ne se souciait nullement de les voir; puis il envoya un de ses serviteurs chercher chez lui une aiguière délicatement travaillée en terre blanche de Faenza. Pendant que le valet exécutait cette commission, messer Alfonso dit à messer Alberto : — « Il faut que je vous apprenne pourquoi je ne suis plus curieux de jamais voir de vases : c'est qu'un jour je vis un vase antique en argent d'une beauté si merveilleuse que l'imagination humaine ne saurait se figurer rien d'aussi parfait. Je ne tiens point à en voir d'autres, afin de ne point gâter le délicieux sou-
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venir que j'en ai gardé. Ce vase antique fut montré seciètement à un noble et savant gentilhomme que ses affaires avaient conduit à Rome. Il réussit, à force d'argent, a gagner celui qui possédait ce précieux trésor, et il l'apporta dans notre pays; mais il le cache soigneusement pour que le duc n'en sache rien , car il craint de le perdre de façon ou d'autre, a — Messer Alfonso débita cette longue tirade sans prendre garde à moi, qu'il ne connaissait pas. — Enfin, on apporta ce bienheureux modèle en terre, avec un appareil si plein de charlatanisme, qu'à peine l'eus-je regardé je m'écriai, en me tournant vers messer Alberto : — a Par Dieu! il y a longtemps que je l'ai vu! « — Messer Alfonso, irrité, lâcha une injure et me dit : — i Qui estu ? Tn ne sais ce que tu dis. a — o Eh bien ! écoutez-moi , répondis-je, et vous jugerez qui de nous deux sait le mieux ce qu'il dît. » — Puis j'ajoutai, en m' adressant à messer Alberto , homme grave et sensé : — « Ceci est le modèle d'un petit vase en argent, de tel poids, que j'exécutai à telle époque pour ce charlatan de chirurgien maestro Jacopo de Carpi, qui vint passer à Rome six mois, pendant lesquels il empoisonna avec une de ses drogues quelques dizaines de seigneurs et de pauvres gentilshommes à qui il extorqua plusieurs milliers de ducats. C'est alors que je lui fis ce vase et un autre encore, mais de forme différente. Il me les paya fort mal tous deux. Tous les malheureux qu'il a couverts de ses onguents sont maintenant à Rome, estropiés et en piteux état. Il est très-glorieux pour moi que mes ouvrages soient en si haut crédit auprès de vous autres, riches seigneurs; mais je vous déclare que, depuis tant d'années, je me suis appliqué de tout mon pouvoir i me perfectionner : aussi dois-je penser que le vase que je porte en France est bien autrement digne du cardinal et du roi que celui-ci ne l'était de votre médicastre. »
A peine eus-je fini de parler que messer Alfonso témoii. *•*
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g na le plus ardent désir de voir le bassin et l'aiguière; mais je refusai de contenter sa curiosité. — M 'étant obstiné à ne point céder à ses instances, il déclara qu'il allait se rendre chez le duc, et que, par le moyen de Son Excellence, il arriverait bien à se satisfaire. Messer Alberto Bendedio, qui, comme je l'ai déjà dit, était très-hautain, s'écria alors : — « Avant que vous ne partiez cf ici, messer Alfonso, vous verrez ces ouvrages, sans avoir besoin de la protection du duc. » — A ces mots, je me retirai, et je laissai le soin de les déballer à Ascanio et à Pagolo. Ces jeunes gens me rapportèrent ensuite que mes gentilshommes avaient beaucoup vanté mon talent Messer Alfonso voulait même se lier intimement avec moi : aussi étais-je impatient de sortir de Ferrare et de m' éloigner de ces importuns. Les seules personnes agréables que je rencontrai dans cette ville furent le cardinal Salviatî, le cardinal de Ravenne et quelques musiciens de distinction. En effet, les Ferrarais sont d'une avarice et d'une rapacité extrêmes, et ne reculent devant rien pour s'emparer du bien d'autrui : ils sont tous ainsi.
Vers la vingt-deuxième heure, le Fiaschino m'apporta le diamant de soixante écus dont j'ai parlé plus haut En me le remettant, il me dit brièvement, et avec une mine piteuse, de le garder pour l'amour de Son Excellence. — «Je n'y manquerai pas, » — lui répondisse, et, en sa présence même, je montai à cheval et je partis. Il prit note de mes gestes, de mes paroles, et en rendît compte an duc, qui, dans sa colère, rat fortement tenté de me forcer à revenir sur mes pas. Ce soir-là je fis plus de dix milles, toujours en trottant
Le lendemain, j'éprouvai un indicible plaisir quand je me trouvai hors du Ferrarais; car, à l'exception de ces jeunes paons que j'y mangeai, et qui me rappelèrent à la santé, je n'y rencontrai rien de bon.