‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 105 sur 285 · LIVRE CIHQUIKMK · texte numérisé non relu

LIVRE CIHQUIKMK

d'aroir vu tous les chefs-d'œuvre des meilleurs maîtres d'Italie, mais aucun ne m'a autant frappé que celui-ci. » — Ces choses, et d'autres beaucoup plus flatteuses encore, furent dites en français par le roi au cardinal de Perrare. ' Il se tourna ensuite vers moi et me dit en italien : — « Benvenuto, passez joyeusement quelques jours; amusezvous et faites bonne chère. Pendant ce temps, nous songerons à vous faciliter les moyens d'exécuter quelque chefd'œuvre. » — Le cardinal de Ferrare reconnut que le roi était enchanté de mon arrivée, et que les petits ouvrages qne j'avais montrés h Sa Majesté avaient suffi pour qu'elle se promît de pouvoir réaliser les grands projets qu'elle nourrissait

Vous suivîmes la cour, non sans tribulations de tout genre, le train du roi se composant toujours de plus de douze mille chevaux. En effet, lorsque l'on est en paix et que la cour est complète, on y compte dix-huit mille hommes. Parfois nous campions dans des endroits où il y avait à peine deux maisons; on dressait alors des baraques en loîle, à l'instar des Zingani, et souvent on avait beaucoup à souffrir.

Je ne cessais de tourmenter le cardinal pour qu'il sollicitât le roi de m' envoyer travailler, mais il me répondait que je n'avais rien de mieux à faire que d'attendre que le roi s'en souvînt lui-même. Il me recommanda aussi de me montrer quelquefois aux yeux de Sa Majesté. Je lui obéis, et, un matin, le roi m'appela près de lui pendant son dtoer. Il me parla en italien, et me dit qu'il ruminait de grandes entreprises; que bientôt il m'indiquerait où je devais travailler, et qu'il pourvoirait à tous mes besoins. Il ajouta ensuite une foule de choses qui me causèrent un vif plaisir.

Le cardinal de Ferrare était présent & cet entretien, parce qu'il mangeait presque tous les matins à la petite

table du roi. Lorsque Sa Majesté se fui levée de table, il lui dit , comme on me le rapporta plus tard : — « Majesté sacrée, ce Benvenuto a une telle envie de travailler que c'est presque un péché de faire perdre du temps à un artiste d'un si grand talent.» — Le roi lui répondit qu'il avait raison, et il le chargea de s'entendre avec moi sur les appointements que je désirais.

Le cardinal, qui avait reçu celte commission le matin, m'envoya chercher le soir, après souper, et m'annonça de la part du roi que Sa Majesté avait résolu de me mettre i l'œuvre, mais qu'auparavant elle voulait que je susse quels seraient mes appointements. — a II me semble, continuat-il, que, si Sa Majesté vous donne trois cents écus par an, vous pourrez très-bien vous en tirer. Du reste, reposexvous sur moi du soin de vos intérêts ; car, chaque jour, il se présente d'admirables occasions dans ce grand royaume, et je ne manquerai jamais de vous servir de tout mon pouvoir. » — a Quand Votre Seigneurie révérendissime, lui répondis-je, me laissa à Ferrare, elle me promit, sans que je l'en priasse, de ne me faire quitter l'Italie qu'après m' a voir instruit des conditions auxquelles je devais entrer au service de Sa Majesté. Au lieu d'observer cet engagement, Votre Seigneurie m'a envoyé l'ordre exprès de partir en poste, comme si mon art se professait au galop. Si Xotre Seigneurie m'eût parlé de trois cents écus, je lui aurais appris que je ne me serais pas bougé pour six cents. Quoi qu'il en soit, je rends grâces au ciel et à Votre Seigneurie révérendissime, qui a été l'instrument choisi par Dieu pour me tirer de prison. C'est pourquoi je déclare à Votre Seigneurie que, si grand que soit le tort qu'elle me cause maintenant, il n'équivaut pas à la millième partie de l'immense bienfait que j'ai reçu d'elle. Je la remercie donc de tout mon cœur, et, en prenant congé d'elle, je lui promets que, partout on je serai et tant que je vivrai, je prierai

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Dieu pour elle. » — «Va où tu voudras, s'écria le cardinal irrité : ou ne peut faire du bien à un homme malgré lui. » — Certains parasites, qu'il traînait à sa suite, ne manquèrent pas de dire : — a II se croit donc un bien grand personnage, qu'il refuse trois cents écus par an! » — Mais en revanche, on leur répliqua: — «Le roi ne trouvera jamais un artiste de ce mérite, et notre cardinal veut le marchander comme un fagot. » — On m'assura que ce fut tnesser Luigi Alamanni qui parla de la sorte. Gela se passait le dernier jour d'octobre, en Dauphiné, dans un château dont j'ai oublié le nom.

En quittant le cardinal, je me dirigeai vers mon logement, qui était situé à trois milles de là. Un secrétaire de Sa Seigneurie, qui habitait le même endroit, m'accompagna pendant tout le chemin ; il ne cessa de me demander quelles étaient mes intentions et quels appointements j'aurais désirés. — -Je m'attendais à tout cela. »> — Tels furent les seuls mots qu'il put tirer de moi.

Je trouvai chez moi Pagolo et Ascanio ; ils s'aperçurent de mon trouble, et me forcèrent de leur raconter ce que j'avais. Lorsque je vis la stupéfaction de ces pauvres jeunes gens, je leur dis : — a Demain matin, je vous donnerai largement de quoi retourner chez vous. Quant à moi, je partirai seul pour une affaire de la plus haute importance, que j'ai en tête depuis longtemps. »

Notre chambre n'étant séparée que par une cloison de celle du secrétaire, peut-être entendit-il cette conversation, et écrivit-il au cardinal ce que j'avais projeté : toutefois, je n'en ai jamais rien su. Je passai la nuit sans fermer l'œil. Il me tardait que le jour arrivât pour exécuter la résolution que j'avais formée.

Dès que le matin se montra , je fis seller les chevaux, j'achevai lestement mes préparatifs, et je donnai à mes deux jeunes gens tout ce que j'avais apporté avec moi , et,

en outre , cinquante ducats d'or. J'en gardai autant pour moi ainsi que le diamant que j'avais reçu du duc de Ferrare. Je conservai seulement deux chemises et quelques vêtements de cheval en assez mauvais état, que j'avais sur le dos.

Je ne pouvais me débarrasser de mes deux jeunes gens, qui voulaient à toute force venir avec moi. En6n , je me moquai d'eux en leur disant : — « Gomment! un de vous a déjà de la barbe, l'autre va en avoir ; je n'ai rien épargné pour vous communiquer mon pauvre talent, si bien que vous êtes les premiers ouvriers d'Italie, et vous ne rougissez pas de n'oser marcher sans lisières! c'est vraiment honteux! Et si je vous laissais sans argent, que di riezvous donc? Allons! éloignez-vous, que Dieu vous bénisse mille fois. Adieu ! » — Là-dessus , je tournai bride , et je les quittai tout en larmes.

Je suivis une très-belle route qui traversait un bois. Je voulais faire dans la journée quarante milles au moins, afin d'atteindre l'endroit le plus solitaire que je pusse imaginer.

A peine avais-je parcouru deux milles, que j'avais déjà résolu de ne plus paraître désormais dans un pays où je fusse connu, et de ne plus exécuter d'autre ouvrage qu'un Christ haut de trois brasses, en m'efforçant de lui imprimer, autant que possible, cette indicible beauté avec laquelle il m'avait apparu (1). J'étais décidé à aller visiter le saint Sépulcre.

Au moment où je pensais que j'étais assez éloigné pour que personne ne sût me retrouver, j'entendis des chevaux galoper derrière moi. Je ne fus pas sans éprouver quelque appréhension , car ces parages étaient infestés de bandes d'aventuriers qui n'hésitaient pas à assassiner sur les

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