‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 106 sur 285 · LIVRE CINQUIKMR · texte numérisé non relu

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grands chemins. Bien qu'il ne se passât pas de jour sans que Ton pendit quelques-uns d'entre eux, ils semblaient s'inquiéter fort peu de la potence.

Lorsque les cavaliers qui me poursuivaient se furent approchés, je reconnus un messager du roi et mon jeune oovrier Ascanîo. Le messager me cria en m' abordant : — An nom du roi , je vous somme de vous rendre auprès de Si Majesté. » — « Je n'obéirai pas, lui répondis-je, attendu que tu es envoyé par le cardinal. » — 11 me répliqua qee, si je refusais de le suivre de bon gré, il était autorisa à requérir l'assistance des habitants pour me garrotter et m'emmener prisonnier.

Ascanio me supplia de ne point résister, et me rappela qoe, quand le roi jetait quelqu'un en prison, il laissait toujours s'écouler au moins cinq ans avant de.se décider à l'en tirer. A ce mot de prison, je songeai à celle de Rome, et je fus saisi d'une telle épouvante , que je mis aussitôt mon cheval dans le chemin que m'indiqua le messager du roi. Cet homme, tant que dura le voyage, ne cessa de marmotter en français des bravades et des injures capables de me faire renier Dieu.

En arrivant aux logements du roi, nous passâmes de- Tant ceux du cardinal de Ferrare. Comme il se trouvait sur sa porte , il m'appela et me dit : — « Notre roi trèschrétien vous a assigné des appointements semblables à ceux qu'il donnait au peintre Léonard de Vinci , c'est-àdire sept cents écus par an. De plus , il vous payera tous les ouvrages que vous lui ferez, et, en outre, il vous gratifie, pour votre bienvenue, de cinq cents écus d'or qui vous seront remis avant que vous ne partiez d'ici. » — Quand lo cardinal eut fini de parler, je lui répondis que c'étaient la des offres vraiment dignes d'un si grand roi.

lie messager, qui ne savait qui j'étais, voyant qu'on me Proposait, delà part de Sa Majesté, un si magnifique trai-

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tement, ie confondit en excuses, pendant qae Pagolo et Ascanio s'écriaient : — « Dieu nous a donc aidés à reprendre nos honorables lisières! »

Le lendemain, j'allai présenter mes remerciments au roi. Il m'ordonna d'exécuter les modèles de douie statues d'argent destinées à être employées en guise de candélabres autour de sa table. 11 voulait qu'elles représentassent six dieux et six déesses, et qu'elles fussent exactement de sa taille, qui était à peu près de quatre brasses.

Il se tourna ensuite vers le trésorier de ses épargnes, et il lui demanda s'il m'avait compté les cinq cents écus. Le trésorier répondit qu'on ne l'en avait point prévenu. Le roi en fut très -mécontent, car il avait recommandé an cardinal d'avertir son trésorier. Enfin, Sa Majesté me dit d'aller à Paris et de chercher un atelier convenable , et il ajouta qu'il aurait soin de me le faire donner.

Après avoir reçu les cinq cents écus d'or, je partis pour Paris où je m'installai dans une maison du cardinal de Ferrare.

Je me mis aussitôt à l'œuvre en invoquant le oom de Dieu, et j'exécutai en cire quatre petits modèles, hauts de deux tiers de brasse, représentant Jupiter, Junon, Apollon et Vulcain.

Sur ces entrefaites, le roi vint & Paris. Je m'empressai d'aller le trouver avec mes ouvriers Ascanio et Pagolo et de lui porter mes modèles. 11 en fut très-content, et il me recommanda de commencer par exécuter en argent le Jupiter de la dimension convenue.

Je présentai alors à Sa Majesté mes deux jeunes gens en lui disant que je les avais amenés d'Italie pour son service, parce qu'étant mes élèves ils devaient m'aider beaucoup mieux que les ouvriers de Paris. Le roi m approuva et me dit de leur fixer moi-même un salaire. Je répondis que cent écus d'or pour chacun d'eux seraienl

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mAisants, et que je saurais leur faire bien gagner cet argent Ce fui chose conclue.

/appris ensuite au roi que j'avais trouvé un emplacement qui me semblait convenir parfaitement à mes travaux.

— - Cet endroit, continuai-je, se nomme le Pctit-Nfesle et appartient à Votre Majesté, qui Ta cédé au prévôt de Paris; mus comme celui-ci ne l' utilise point , Votre Majesté peut le donner a moi, qui en tirerai bon parti poor son service.»

— « Ce château est à moi , répliqua le roi , et je sais trèstien qne celui à qui je Y ai laissé ne l'habite point. Ainsi donc prenez-le pour vos travaux. » — Et aussitôt il enjmgntt à un de ses lieutenants de m'en mettre en possession. Cet officier lui représenta que cela était impossible; sais le roi se fâcha et déclara qu'H entendait donner son bien à qui bon lui semblait, et surtout aux gens qui travaillaient pour lui; que ce château ne servait à rien, et enfin qu'il voulait qu'on ne lui parlât plus de cela. Le Ken tenant ajouta qu'il faudrait employer un peu de force.

— <* Allez, ailes, s'écria le roi, et si un peu de force ne wffit pas, employez-en beaucoup. » — Le lieutenant me conduisit alors au Pelit-\esle. 11 fut en effet obligé d'avoir recours à la force pour m'y installer. Il m'avertit ensuite de bien me tenir sur mes gardes si je désirais ne point y être tué.

Dès que j'eus pris possession du château , je m'entourai de domestiques et j'achetai une grande quantité d'armes d'hast. Pendant quelques jours, j'eus à subir de rudes tribulations ; car, le prévôt de Paris étant un personnage très-puissant, tous les autres gentilshommes m'étaient hostiles et m'accablaient de tant d'insultes que je ne pouvais y résister.

2e noterai qu'à l'époque ou j* eu Irai au service de Sa Majesté, nous nous trouvions en 1540, et que, par contient, j'avais précisément quarante ans.

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Abreuve d'insultes, j'allai supplier le roi de tu établir ailleurs. — <iQui éles-vous? s'écria-l-il, et comment vous nommez-vous? » — Ma stupéfaction fut complète; je ne savais ce que cela pouvait signifier. Comme je ne soufflais mol, le roi, presque en colère, me répéta les mêmes demandes. Je lui dis alors que je m'appelais Ben v en ut o. — « Eh bieu ! répliqua le roi, si vous êtes ce Benvenuto dont j'ai entendu parler, agissez selon votre coutume, je vous en donne pleine liberté. » — Je répondis à Sa Majesté que du moment qu'elle me promettait la conservation de ses bonnes grâces, je ne m'inquiétais nullement du reste. — « Allez donc, reprit le roi en riant sous cape, mes bonnes grâces ne vous manqueront jamais. » — Puis il enjoignit a son premier secrétaire, nommé monseigneur de Villeroy, de veiller a ce qu'on me pourvût de tout ce qui m'était nécessaire.

Ce Villeroy était intime ami du prévôt à qui avait appartenu le Pelit-Xesle. Cet antique et vaste édifice était de forme triangulaire et touchait aux murs de la ville : il était fortifié, mais il n'avait pas de garnison. Monseigneur de Villeroy me conseilla d'y renoncer et de chercher une autre habitation, attendu qu'il appartenait à un homme extrêmement puissant qui, à coup sûr, me ferait tuer. Je lui répondis que j'étais venu d'Italie en France pour servir son illustre maître. — « Quant à mourir, ajoutai -je, je sais qu'il faut passer par là : que ce soit un peu plus tôt , un peu plus tard , je ne meu soucie gut-re. » — Ce Villeroy était excessivement riche : il parlait avec lenteur, et, sous un extérieur plein de gravité et de distinction, il cachait un esprit subtil et une habileté extraordinaire en toutes choses. Rien au monde ne lui aurait coûté pour me nuire, mais il avait soin de ne point le laisser voir. Il nie détacha un autre gentilhomme qui était trésorier du Languedoc et se nommait monseigneur de Marmagne.

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