CHAPITRE IL
latrigses de ma dame d'Klampei et du Primaticcio. — Escamotage d'une statue eolosmle. — Administration de le justice en France au seisieine siècle. — Vente des preees. — I*» témoin* normande. — Paix ! paix ! Satan ! Ailes ! paix ! — Méthode te GeOinl pour terminer on procès. — Aventure de Pagoto llkcerl et de la Catherin*. — Le flagrant délit — Accusation infime. — Découragement. — Inspiration «tint. — Triomphe.
La rage de ma cruelle ennemie allait chaque jour en augmentant. Elle appela près d'elle un peintre qui de-» meorait à Fontainebleau , où le roi résidait presque continuellement. Ce peintre était italien et bolonais. On rappelait le Bologna, mais son véritable nom était Francisco Primaliccio (1). — Madame d'Etampes le poussa à prier le roi de lui confier F exécution de la fontaine dont Sa Majesté m'avait chargé, et elle lui assura qu'elle l'aiderait de
(I.1 Ntoolo Primeticeio naquit à Bologne, en U90, et moorut en 1570 cnviion. — Astèi iteir travaillé dans le palais du T. tout la direclion de Jules Romain , il fat en- ">fé par le doc de llantone an roî François lfr, qui avait demandé à ce prince on jeune «1î«le qDi fût à la fois peintre et «locateur. François I«r le récompensa de ses services ** le sommant officier de sa chambre et en lui donnant l'abbaye de Saint- Martin qui pneVuait »„;{ mi|)e £CIM ,je rente. Le Primaliccio obtint ensuite de François U l'infeadtaee générale des bâtiments du royaume. Celte charge lui fut conservée pur Curies IX. Praticien consomme , machiniste habile , compositeur riche et abondant , «■«saisie grandiose , le Primaliccio était , certes , bien digne des hautes miisîors qui Wfnreut confiées, malgré tout ce que nous en dira notre Cellini. — Vor. Ynsari , Vif *• Pnmotitr'w. t. ÏX , p. 170 et suit.
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tout son pouvoir. Ainsi fut convenu. — Ce Bologna fut au comble de la joie et compta sur le succès, bien que ce travail fût étranger a sa profession. X'éanmoins, il était habile dessinateur, et avait eu soin de s'entourer d'ouvriers formés à F école du Rosso, peintre florentin d'un talent vraiment étonnant, à l'admirable manière duquel il était redevable de tout ce qu'il faisait de bon. — Grâce à ces misérables raisons, chaudement appuyées par madame d'Etampes, qui ne cessa jour et nuit avec son protégé de marteler les oreilles du roi, Sa Majesté finit par céder aux instances de mes deux adversaires, surtout quand elle les entendit lui dire d'un commun accord : — « Gomment scra-t-il possible, Majesté sacrée, que Benvenuto fasse vos douze statues d'argent, dont pas une seule n'est encore terminée. Si vous persistez à lui laisser cette nouvelle et vaste entreprise, il faut absolument que vous renonciez à la première qui vous tient tant à cœur; car cent artistes de la plus haute habileté ne suffiraient pas pour mener à un les immenses travaux que ce vaillant homme veut aborder. On voit qu'il a grande volonté de faire; mais son ambition sera cause que bientôt lui et ses ouvrages seront perdus pour Votre Majesté. » — Le roi, ébranlé par ces captieuses paroles et d'autres arguments du même genre, consentit donc à leur accorder tout ce qu'ils demandaient; et cependant le Bologna n'avait encore montré ni dessins ni modèles de sa main.
Sur ces entrefaites, le dernier locataire que j'avais chassé de mon château m'intenta un procès. Il prétendait que je lui avais volé une grande partie de ses effets quand je l'avais mis à la porte. Ce procès me causait tant de tourments et me prenait un tel temps que plusieurs fois je fus tenté de m'en aller à la grâce de Dieu.
On a coutume, en France, de compter gagner un procès engagé avec un étranger ou toute autre personne qui
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semble mettre de la négligence à se défendre. Dès qu'une dé ces affaires présente quelque avantage, on trouve à la rendre. On a même vu des gens dont la profession consiste à acheter des procès ou à en accepter pour dot.
Une autre infamie qui a cours en France, c'est que les Normands, pour la plupart, font métier de porter de faux témoignages : de sorte que ceux qui achètent des procès stylent immédiatement cinq ou six de ces témoins, suivant le besoin. Leurs adversaires ne manquent donc jamais d'être condamnés si, ignorant cet usage, ils ne leur opposent point un nombre égal de témoins. — C'est ce qui nl'arrira. — Indigné , je me rendis à la grande salle du palais de Paris pour plaider ma cause. — J'y vis un juge, lieutenant civil du roi, assis sur un tribunal élevé. Cet homme était grand, gros et gras, et d'aspect austère. — A si droite et à sa gauche étaient rangés une foule de procureurs et d'avocats; d'autres s'avançaient un a un et exposaient leur affaire. Parfois ceux qui entouraient ce juge parlaient tous à la fois. — A ma grande surprise, cet homme admirable, véritable portrait de Pluton, prêtait l'oreille tantôt à celui-ci, tantôt à celui-là, et répondait à tous avec un talent remarquable. — Ce spectacle me parut si prodigieux que je n'aurais pas voulu pour beaucoup n'en avoir point été témoin, car j'ai toujours été curieux • de connaître toute espèce de mérite. — La salle était immense; mais il s'y pressait une telle foule qu'un garde mit soin d'empêcher d'entrer ceux qui n'y avaient point affaire et de tenir les portes fermées. — Souvent ce garde, en repoussant les gens qu'il ne voulait point admettre, troublait par son tapage mon admirable juge, qui, dans •* colère, ne lui épargnait pas les injures. — Plusieurs (bis je remarquai cette circonstance, et les paroles qu'employa le juge pour réprimander le garde, un jour entre autres qu'il résistait bruyamment a deux gentilshommes
qui venaient pour voir. Le juge criait d'une voix forte: — u Sta' chelo, sla' cheto, Satanasso, levatî di cosli, esta chelo. » — Ce qui, en français, se traduit et se prononce ainsi : — a Paix, paix, Satan ! paix, paix, Satan! Allez, paix! » — Je savais très-bien le français : aussi, lorsque j'entendis ces mots, compris- je aussitôt ce que Dante voulut dire quand il franchit les portes de l'enfer arec son maître Virgile. — Dante, en effet, résida avec le peintre Giotto en France, et surtout à Paris, où la salle des plaideurs peut vraiment être appelée un enfer. — Comme Dante possédait bien la langue française, il se servit de ces expressions. Je suis fort étonné qu'on ne les ait jamais interprétées de cette façon, de sorte que je n'hésite pas à prétendre et à croire que ses commentateurs lai font dire des choses auxquelles il n'a jamais pensé.
Mais retournons à mon affaire. Quand je vis les avocats me remettre certains arrêts entraînant condamnation, je ne trouvai point d'autre moyen de me défendre que d'avoir recours à ma longue dague que je portais au côté, car j'ai toujours aimé avoir de belles armes, — Je commençai par m' adresser au principal coupable, à celui qui m'avait intenté cet inique procès. Un soir, je le frappai de tant de coups sur les bras et sur les jambes, en ayant soin toutefois de ne point le tuer, que je le privai de l'usage de ses deux jambes. Je tombai ensuite sur celui qui avait acheté la cause, et je le touchai de telle sorte qu'il arrêta le procès. Alors, comme toujours, je remerciai Dieu, et j'espérai qoe je resterais quelque temps sans être molesté.
Je recommandai à mes ouvriers, et surtout aux Italiens, de travailler et de me seconder 8vec activité, afin qoe je pusse promptement terminer les ouvrages commencés. J* leur dis qu'aussitôt après leur achèvement, je voulais retourner en Italie; car je ne me sentais pas la force de supporter davantage les coquin eries de ces Français, et je