‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 120 sur 285 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

craignais que les violences auxquelles j'étais obligé d'avoir recours ne m'occasionnassent quelque malheur, si par avenlare mon bon roi venait à s'irriter contre moi.

Voici quels étaient mes ouvriers italiens : le premier, et celui que j'affectionnais le plus, était Ascanio de Tagltacoxzo, village du royaume de Naples ; le second était le Romain Pagolo, garçon de très-humble naissance, qui ne connaissait pas même son père. Ces deux ouvriers étaient ceux-là que j'avais amenés de Rome, où ils travaillaient déjà avec moi. — Un autre Romain était venu d'Italie tout «près pour entrer à mon service : il s'appelait Pagolo, et était fils d'un pauvre gentilhomme de la maison des Macaroni. Il n'était pas très-habile ouvrier, mais il excellait dans le maniement des armes. — J'avais encore un Ferra» rais, nommé Bartolommeo Chioccia, et le Florentin Pagolo Micceri. Ce dernier avait un frère, surnommé Gatta, qui entcudait parfaitement la tenue des écritures, mais qui s'était ruiné en gérant les affaires du riche marchand Tommaso Guadagni. Il me mit en ordre les livres qui renfermaient les comptes du grand roi très-chrétien et de différents personnages.

Pagolo Micceri, ayant appris de son frère la manière de tenir mes livres, continua ce travail moyennant de bons appointements. Comme il semblait être un très-brave garçon, car il se montrait d'une dévotion extrême et était toujours occupé à marmotter des psaumes ou à réciter son chapelet, je croyais pouvoir me fier entièrement à lui. — lTn jour donc je le tirai à part , et je lui dis : — « Pagolo, mon très-cher frère, tu vois comme tu es heureux près de moi, et tu te rappelles qu'auparavant lu te trouvais sans aucune ressource ; en outre, tu es mon compatriote, et je vois avec plaisir que tu remplis scrupuleusement tous tes devoirs de religion ; c'est pourquoi j'ai pleine confiance en toi. Maintenant, comme je compte sur toi plus que sur tout

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autre, je te prie de me venir en aide, et je te recommande surtout deux choses que j'ai particulièrement à cœur : la première est de veiller avec soin à ce que Ton ne me dérobe rien de ce qui m'appartient, et de n'y point toucher toi-même ; la seconde a rapport & cette pauvre petite Catherine. Tu n'ignores pas que je l'ai prise principalement pour mon art et que sans elle je ne saurais rien faire. Mais je suis homme, et elle a servi à mes plaisirs charnels, de sorte qu'il se pourrait qu'elle me donnât un fils. Or, je ne silis pas d'humeur à nourrir les enfants des autres, ni à supporter une injure, et si je m'apercevais que quelqu'un de cette maison fût assez audacieux pour jeter les yeux sur elle, je crois en vérité que je les tuerais l'un et l'autre. Je te supplie donc, cher frère, de me prêter ton assistance. Si tu remorques quelque chose, avertis-moi surle-champ ; car alors j'enverrais à la potence la Catherine, sa mère et l'autre coupable. Prends garde à toi tout le premier.» — Aussitôt ceribaud s'écria, en faisant un signe de croix de la tête aux pieds : — u 0 doux Jésus ! que Dieu me garde de jamais penser à une telle chose ! D'abord, j'ai toujours eu horreur de cet affreux péché, et ensuite pensez-vous que j'aie oublié tous vos bienfaits? » — Aces mots, qu'il prononça d'un ton simple et affectueux, je restai convaincu qu'il parlait sincèrement.

Deux jours après arriva une fête dont messer Matteo del Nasaro (1), artiste italien au service du roi, profita

(1) Cet artiste . qui se nommait Matteo dal Xaataro , et non del Xaiaro, comme l'astcite Vasari , était fili d'on ebaussetier de Vérone. Après avoir appris la musique soaa la direction de Marco Carra et do Trombocino, et la gravure en créai a l'école do Moedella et de l'Avanii , il entra au service de François Irr, qoi , suivant le* eipreeaioas de Vasari , aima en lui le musicien non moins que le graveur. — ■ Après avoir circulé de nombreux ouvrages pour la cour de France, Malleo, ajoute Vasari, voulut revoir sa patrie ; mais il ne pot y rester autant qu'il aurait désiré. François Irr, après ta captivité, lui envoya un courrier qu'il chargea de le ramener et de lui payer ton traitement, même pour le temps qu'il avait passé à Vérone. ■ — 0 A son retour en France , Matleo fut nommé maître de la Monnaie , ce qui le détermina à se fixer dam ce pays et à s'y marier. Mat-

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pour m'inviter avec mes jeunes gens à une partie de plaisir dans son jardin. Je me disposai donc à sortir, et j'engageai Pagolo à venir se promener et se divertir avec nous, il me répondit que ce serait une grande imprudence que de laisser la maison ainsi seule. — « Voyez , ajoula-t-il, combien vous avex d'or, d'argent et de pierreries. Dans cette ville de voleurs, il faut avoir l'œil ouvert jour et nuit. Tout en gardant la maison, je m'occuperai à réciter mes oraisons. Ailes sans inquiétude vous amuser et vous donner du bon temps ; la prochaine fois un de mes camarades restera au logis. » — Je partis donc parfaitement tranquille avec l'autre Pagolo, Ascanio et Chioccia, et nous passâmes joyeusement la journée dans le jardin de Matteo del Xaxaro.

Vers le soir, un soupçon me frappa. Je commençai à réfléchir aux paroles remplies d'une feinte simplicité que m'avait dites mon hypocrite coquin. — Je montai aussitôt i cheval, et je retournai avec deux de mes serviteurs à mon château. J'y surpris Pagolo et cette misérable Catherine presque en flagrant délit. — A peine fus-je arrivé, que la mère de Catherine, cette vile ru (Tienne, se mit à crier : — « Pagolo! Catherine! voici le maître! » — Ils accoururent l'un et l'autre, les vêtements tout en désordre, avec un air effaré et stupide, sans savoir ni ce qu'ils disaient ni où ils allaient, de façon qu'il était évident qu'ils venaient de commettre le péché. — Enflammé de colère,

tco w dittiagna par ta libéralité et ta courtoisie. Pat un IVronait, pat an Lombard ■'allait en Fronce font recevoir ehei loi l'tccaeil le plot affectueux. Uatteo avait on nmtère anoai éfoé que géoéreoi : il aimait mien donner tet oovragea qoe do let wndre ao-dettoot de leur valeur, l'n certain baron lui ayant offert un prii mitérable poer an camée important qu'il loi avait commandé, Matteo le pria avec inttance de Vtcccpler en par don. I«e baron réfuta et réitéra tet metqoinea propotitiona. Auttitôt Matteo, f orient, t 'empara d'un marteau et broya le ramée. — Il moornt peu de tempt »pmFr»nçoii I»'. > — Voyei Vatari , Vie àf ifnlUo dal Xatsaro, t. VIII, p. I&4 *\ tukantn .

je mis la main à l'épée, décidé a les massacrer tous deux.

— Pagolo s'enfuit , Catherine se précipita à genonx en implorant toutes les miséricordes du ciel. — J'aurais voulu commencer par tuer Pagolo, mais je ne pus le rejoindre sur-le-champ, et, pendant que je le poursuivis, je me ravisai et je pensai qu'il valait mieux les jeter tous deux à la porte; car avec cette nouvelle aventure, ajoutée à tant d'autres, ma vie aurait certainement été en danger. — Je dis donc à Pagolo : — « Ribaud , si mes yeux avaient vu ce que tu me donnes lieu de croire, je te percerais dix fois le ventre avec cette épée. Décampe à l'instant, et sache que, si tu as une oraison à débiter, c'est celle de saint Julien (1). » — Je chassai ensuite la mère et la fille à coups de pied et à coups de poing. — Elles songèrent à la vengeance et allèrent consulter un avocat normand, qui engagea Catherine à m' accuser d'avoir vécu avec elle à la manière italienne. Par là on entendait le péché contre nature , autrement dit de sodomie. — « Dès que cet Italien, continua l'avocat, apprendra cette accusation et saura quelles terribles conséqueuces elle peut entraîner , il vous donnera de suite quelques centaines de ducats, afin que vous vous taisiez, car il sera effrayé à la seule idée du sévère châtiment que l'on inflige en France pour ce crime. >

— Ce conseil fut suivi, la plainte fut portée et je reçus une assignation. — Plus je cherchais à me tranquilliser l'esprit, plus j'étais harcelé d'inquiétudes.

Chaque jour persécuté de mille façons, je commençai à me demander sérieusement si je devais quitter la France ou bien soutenir encore ce combat et voira quelle fin Dieu m'avait créé. Après de longues et douloureuses agitations, je résolus de partir pour ne pas tenter ma mauvaise for-

(I) Chaque matin , Rinaldo d'Asti , en sortant de l'auberge, récitait an Pater ****** et oo Ave Maria poar le père et la mère de saint Julien , en priant ce bienbearen* 4e lai faire rencontrer le voir on bon logement. — Voy. Roccaccio, Gior. Il, nov. H.

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