LIVRE SKPTIKMK
Enfin, un jour, après diner, je portai mou modèle dans in galerie, et H vînt le voir avec la duchesse et quelques seigneurs. Dès qu'il l'aperçut, il en témoigna une vive satisfaction, ce qui me donna lieu d'espérer qu'il était un peu connaisseur; plus il le considérait, plus il en était ravi, aussi s'écria-t-il : — a Ah ! Benvenuto mio, si cette statue exécutée en grand était aussi bien que ce petit modèle , ce serait la plus belle de la place. » — « Excellentissime seigneur, répondis-je alors, il y a sur la place les œuvres de l'illustre Donatello (1) et du merveilleux Michel-Ange, les deux plus grands hommes qui aient existé depuis les anciens jusqu'à nous. Mais puisque Votre Excellence illustrissime approuve cette figure, je me sens le courage de la mettre en œuvre trois fois mieux que n'est le modèle.» — Ces paroles sbulevèrent une chaude discussion. Le duc ne cessait de répéter qu'il s'y entendait parfaitement et qu'il serait d'avance quels résultats on pourrait obtenir. Je lui répliquai que ma statue déciderait la question et détruirait toutes les craintes de Son Excellence. J'ajoutai que je tiendrais plus que je n'annonçais si l'on me donnait les facilités qu'exigeait celte entreprise et sans lesquelles il me serait impossible de réaliser ma promesse. Aussitôt Son Excellence me dit de lui exposer dans une supplique tout ce dont j'avais besoin, et elle m'assura qu'elle y pourvoirait amplement. — Certes, si j'avais eu la prudence de stipuler par contrat qu'on me fournirait tout ce qui me serait nécessaire, je n'aurais pas subi toutes les tribulations qui me sont venues par ma faute. Mais ce seigneur semblait avoir une si ferme volonté
(I) Le cculpteur DoMfello naquit * Florence en 1393, et moorot en 1466. — Il fut ■n des maîtres qni contribuèrent le plot i imprimer une vigoureuse impulsion au grand Béatement dp In Renaissance. Set nombreui ouvrages, où le génie antique brille d'une majestueuse simplicité, ont servi de modèles a tous les artistes qui sont venus après loi. Aussi Vasari. à la fin de la biographie de Donato. a-t-il écrit que l'on peut dire que tous les bons sculpteurs sont élèves de cet illustre maître. — Voy. Vasari , Vie île DowalWlo. I, Il , p. 910 H suit.
d'entreprendre de grands travaux et de ne rien épargner pour les mener à bonne fin, que, ne pouvant le soupçonner d'avoirune âme de marchand plutdt que de prince, j'agissais avec lui courtoisement comme avec un due, et non comme avec un marchand. — Je formulai donc ma supplique en conséquence, et il y répondit libéralement A ce propos je lui dis : — « La solidité de notre pacte, 6 mon très-excellent patron , ne tient ni à nos paroles, ni è nos écrits, T important est que je remplisse tous nos engagements ; si j'y réussis, je sois sûr que Votre Excellence illustrissime n'oubliera aucune de ses promesses. » — Le duc, enchanté de ma conduite, me prodigua, ainsi que la duchesse, tous les compliments imaginables. — Impatient de me mettre à l'œuvre, je dis à Son Excellence que j'avais besoin d'une maison où je pusse construire mes fourneaux et établir plusieurs ateliers pour travailler la terre, le bronse, l'or et l'argent : — « Car, ajoutai-je, si Votre Excellence n'ignore pas que je suis capable d'exécuter pour elle toutes sortes d'ouvrages dans les différentes branches de l'art, elle sait aussi que pour cela il me faut une installation commode. Du reste, pour la convaincre de moa vif désir de la servir, je lui avouerai que j'ai déjà trouvé une maison convenable dans un endroit qui me plaii beaucoup. Mais, comme je neveux demander ni argent, ni quoi que ce soit à Votre Excellence avant qu'elle n'ait vu mes œuvres, voici deux bijoux que j'ai rapportes de France et que je la prie de consacrer à l'acquisition de celte maison , ou de garder jusqu'à ce que je les aie rachetés par mes travaux. » — Ces bijoux avaient été parfaitement exécutés par mes ouvriers, d'après mes propres dessins. Le duc les examina longtemps, puis me dit ces encourageantes paroles, qui me remplirent de fausses espérances: — « Reprends tes bijoux, Benvenuto; c'est toi seulement que je veux ; tu auras la maison sans qu'elle te coûte rien. »