‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 138 sur 285 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

en un mot, je procédai avec cette résolution et cette petite dose de fureur qui ne me quittaient guère.

D'un autre côté j'étais entre les mains du charpentier Tasso , mon intime ami , que j'avais prié de faire les armatures en bois qui m'étaient nécessaires pour commencer ma grande statue de Persée. Ce Tasso était un excellent ouvrier. Je ne crois pas que Ton puisse jamais trouver son égal. De plus, il avait un caractère extrêmement gai et plaisant. Chuque fois que j'allais chez lui, il m'accueillait arec le rire sur les lèvres et avec une chansonnette qu'il chantait en fausset. Les fâcheuses nouvelles que je commençais à recevoir de France et la mauvaise tournure que prenaient mes affaires à Florence avaient beau me réduire presque au desespoir, H savait toujours me forcer à écouter au moins la moitié de ses couplets ; si bien que je finissais par m'égayer avec lui et par tâcher de chasser, autant que je le pouvais, les noires pensées qui m'obsédaient.

Dans mon désir de me mettre à l'œuvre au plus tôt, je m'occupais activement de mes préparatifs; déjà même j'avais employé une partie de la chaux, lorsque tout à coup le majordome m'envoya chercher. Je me rendis à son appel. Je le trouvai, après le dîner de Son Excellence, dans la salle de l'Horloge. Je m'approchai de lui en le saluant très-profondément. 11 me demanda aussitôt, avec une roi- (leur extraordinaire, qui m'avait installé dans cette maison rt en rertu de quel droit j'avais commencé à y bâtir; puis il ajouta qu'il était fort émerveillé de mon audace et de ma présomption. — « C'est â Son Excellence, lui répondis-je, que je dois la maison et j'en ai été mis en possession au nom de Son Excellence par votre seigneurie elle-même <roi a transmis ses ordres à Latlanzio Gorini , lequel m'a fourni la pierre, le sable, la chaux et tous les matériaux <|ue j'avais demandés; et ce Lattonzio prétend qu'il n'a aÎV q«e d'après les instructions de Votre Soigneurie. » —

10 MÉMOIRES HB BENVENITO GELLINI.

A peine eu*»je parlé > que cet animal m'apostropha avec encore plus d'aigreur et me dit qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout cela. — a Majordome , m'écriai-je alors enflammé de colère, majordome, tant que Voire Seigneurie se servira d'expressions en harmonie avec la noble charge dont elle est revêtue, je la respecterai et lui parlerai avec la même soumission qu'au duc ; mais, si elle choisit une autre gamme, je lui parlerai comme au sieur Pier-Francesco Hiccio ! » — Mon homme entra dans une telle fureur, que je crus qu'il allait devenir fou sur-lechamp : il aurait ainsi devancé l'époque que le ciel lui avait assignée (1). Après m avoir débité quelques injures, il me dit qu'il était fort étonné de m' avoir jugé digne de parler à une personne telle que lui. — Là-dessus je m'échauffai et lui répliquai : — « Or çà, écoulez-moi, sieur Pier-Francesco Riccio, car je vais vous dire quels sont les hommes tels que moi et quels sont les gens tels que vous, pédagogue dont le métier est d'apprendre à lire aux petits enfants, » — A ces mots , il se renfrogna de plus belle, éleva la voix et répéta, avec encore plus d'insolence les mêmes paroles. — De mon côté je fronçai le sourcil, je pris un air quelque peu arrogante! je lui ripostai : — u I^es hommes tels que moi sont dignes de parler et aux papes et aux empereurs et aux grands rois. On n'en trouverait peut-être pas deux de ma taille dans le monde entier; mais les gens comme vous on les rencontre par dizaines à chaque porte. » — Quand il eut entendu cela, il moula sur un banc qui était dans l'embrasure d'une fenêtre de celte salle et il me défia de répéter ce que j'avais dit. — Je le satisfis en adoptant un ton encore plus hautain ; et, en outre, je lui déclarai que je ne me souciais plus de

(I) Voaarl dit que le majordome Pifr-FriinwBoo RicHo mourut aprfe a\*ir et* toa pendant platlrw* anale».

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