‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 15 sur 285 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Armée à Rome. — Lueaftnolo de Jeai. — Le Fattore. — Donna Ponie Chigi. — Le lit de diamant». — Rivalité. — Lea déni cornets. — Lei bo rie et lea cogJioeerie.

— L'aigaiére de l'évêqoe de Salamanqae. — Paul i no. — Faastioa. — Le concert.

— Le songe. — Querelle de Ccllini atec l'évrqoe de Salamanque. — Commandes. — U médaille de Léde.

A Sienne j'attendis l'estafette de Rome, et je partis avec elle. Lorsque nous eûmes passé la Paglia, nous rencontrâmes le courrier qui portait la nouvelle de l'élection du nouveau pape Clément VII.

A mon arrivée à Rome, j'entrai dans la boutique de maestro Santi, qui, depuis la mort de cet orfèvre, était tenue par un de ses fils. Celui-ci ne travaillait pas luimême, mais il avait confié la direction de toutes les affaires à Lucagnolo de Jesi, jeune campagnard qui, dès son enfance , avait travaillé avec maestro Santi. Lucagnolo était de petite taille, mais bien proportionné. Jamais jusqu'alors je n'avais rencontré un meilleur ouvrier : il avait une extrême facilité et dessinait très- bien. Il ne faisait que de la grosserie, c'est-à-dire des vases, des bassins et autres pièces du môme genre. Lorsque je fus établi dans cette boutique, j'entrepris, pour un Espagnol, l'évéque de Salamunqiie, des chandeliers qui furent exécutés aussi richement que le permettait un ouvrage de cette nature.

Gianfrancesco, surnommé le Fattore (I), vaillant peintre,

(I • lîioiao-Frauceaco l'enni , •ornommé le Fattore , naquit à Florence , et mourut , à

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élève de Raphaël dTrbin (I), était intimement lié avec l'évcque de Salamanquc. H me poussa si avant dans les bonnes grâces de ce seigneur, que j'en reçus de nombreuses commandes qui me valurent de gros profits.

A cette époque, j'allais dessiner tantôt dans la chapelle (2) de Michel-Ange, tantôt chez le Siennois Agostino Cbigi, où se trouvaient une foule de magnifiques peintures de fillustre Raphaël. I«e palais d' Agostino (3) étant habité par son frère messer Gismondo Chigi, je ne pouvais y entrer que les jours de fête. Les Chigi étaient très-fiers quand ils voyaient déjeunes artistes comme moi venir chercher dans leur palais des sujets d'études. I*a femme de messer Gismondo, qui était gracieuse au possible et belle au delà de toute expression, m' ayant souvent aperçu chei elle, m'aborda un jour, regarda mes dessins et me demanda si j'étais peintre ou sculpteur. Je lui appris que j'étais orfèvre. EUe me dit que je dessinais trop bien pour uu orfèvre ; puis, s' étant fait apporter par une de ses caméristes un lis composé de magnifiques diamants montés en or, elle me le montra, en me priant de l'estimer. Je l'évaluai à huit cents écus. Elle me dit que je ne m'étais point trompé, et me demanda ensuite si je me sentais capable de faire une belle monture à ses diamants. Je lui répondis af-

ï'àfft de quarante ans environ * «n le§8. ■ L'aménité de mi caractère , dit Vasari , ses diepoeifious poor la peinture et set antres qualités furent caue que Rapbarl le prit dana sa maison et lai prodigua tons ses soins , de même qu'à Joies Romain. Raphaël rsnsidrrn toujours ces deoi artistes comme ses enfants, et , à sa mort . il le prouva en les instituant ses Héritiers. > Le Pattore fat l'un des collaborateurs 1rs plus détooës et les plus intelligents de son illustre maître , et l'on des derniers soutiens de l'école romaine. Il contribua à relancement de l'école napolitaine , en lui léguant son eteellent rlete, m Pisloia. — Vue. Vasari , Vu dm Vmtior* . L VI , p. 96. L. U

(I; Comme Michel-Ange, Raphaël est une de ces figures colossales dont on ne saurait, tans insolence, tenter l'esqoisse en quelques lignes. — Noos rentojoos donc encore le lecteur i Vaaarl, lie de Bmpkaël. L IV, p. 907. L. L.

(i) La chapelle SiiUne , -où se trouve le Jugement dernier de Michel-Ange. L. L»

i S) Connu aujourd'hui sous le nom de la Karnesina. L. L.

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firmativement , et aussitôt je traçai en sa présence un petit dessin ; je l'exécutai d'autant mieux que je prenais plaisir à m' entretenir avec cette belle et charmante femme.

Au moment oit j'achetais ce dessin survint une belle et noble Romaine qui était descendue de 1* étage supérieur où elle demeurait Elle demanda à madonna Porsia ce qu'elle faisait là ; celle-ci lui répliqua en riant : — « le m'amuse à regarder dessiner ce jeune homme, en qui la bonté est alliée à la beauté. « — A ces paroles je devins rouge, et, avec une certaine hardiesse que tempérait une légère modestie , je ripostai : — « Quel que je sois, madonna, je serai toujours prêt à vous servir en tout. » — « Tu sais bien que je veux que tu me serves , » — me dît-elle en rougissant aussi; puis, elle me remit te lis pour l'emporter, et, de plus, me donna vingt écus d'or, qu'elle tira de sa bourse, en ajoutant : — « Monte-moi ces diamants sans t1 écarter du dessin que tu viens de me faire, et conserve-moi t'or de Y ancienne monture. " — «Si j'étais ce jeune homme, dit alors la noble dame romaine, je m'enfuirais volontiers avec ce trésor. » — Madonna Porzia lui répondit que le talent est rarement accouplé avec le vice, et que, si j'agissais ainsi, je démentirais fortement l'honnêteté que respirait ma figure. — Làdessus, elle prit par la main sa compagne , et me dit avec un ravissant sourire : — « Addio, itenveanto !» — Je restai encore quelque temps dans le palais à travailler à un dessin que j'avais commencé d'après un Jupiter de Raphaël d'Urbin. Lorsque je feus achevé, je partis. J'exécutai sans retard un petit modèle en cire pour montrer ce que serait mon lis une fois terminé. Je le portai à madonna Ponria y que je rencontrai avec la dame romaine dont j'ai déjà parlé. Elles furent toutes deux grandement satisfaites de mon travail : leurs éloges m'enhardirent au point que je leur promis que l'ouvrage serait moitié mieux que le i

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dMe. Je me mis donc à la besogne. Douze jours me su mirent pour mener à fin ce petit joyau , qui , comme je l'ai dit, était en forme de lis. Je l'ornai de petits masques, de figures d'animaux et d'enfants, et, de plus, je l'émaillai précieusement, de sorte que les diamants qui le composaient en étaient améliorés de plus de la moitié.

Lucagnolo, ce vaillant homme dont j'ai parlé plus haut, se montra fort mécontent lorsqu'il me vit occupé de ce lis. Maintes fois il me répéta que j'aurais plus d'honneur et de profit à l'aider à faire de grands vases d'argent, comme j'avais commencé. Je lui répondis que les commandes de grands vases d'argent ne me manqueraient jamais, tandis que je ne trouverais pas tous les jours des ouvrages semblables à celui que j'avais entre les mains : j'ajoutai qu'il me vaudrait non moins d'honneur que de grands vases d'argent , et qu'en oulre il serait beaucoup plus lucratif. A ces mots, Lucagnolo se moqua de moi, et me dit : — a Tu verras ce qu'il en est, Ben venu to. Nous nous sommes mis à l'œuvre en même temps, j'arriverai à fin aussitôt que toi; tu connaîtras alors, par expérience, le bénéfice que me procurera mon vase, et le gain que tu retireras de ton joyau. » — Je lui dis que j'acceptais avec plaisir la lutte avec un homme de si grand talent, et que l'on verrait qui de nous se trompait. Là-dessus, nous baissâmes tous deux la tête avec un fier dédain, et nous déployâmes tant d'ardeur an travail, qu'au bout de dix jours environ chacun de nous avait terminé sa tâche.

L'ouvrage de Lucagnolo était un énorme vase d'argent destiné & être placé près de la table du pape et à recevoir, pendant le repas, les petits os et les épluchures de fruits. Celait un meuble de luxe plutôt que d'utilité. Il était orné de deux belles anses, d'une foule de masques petits et grands, et de feuillages aussi éléganls et aussi gracieux qu'on puisse l'imaginer. Je dis a Lucagnolo que jamais je

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n'avais vu un plus beau vase. Croyant qu'il m'avait amené à reconnaître qu'il avait raison, il me répondit : — « Ton joyau ne me semble pas moins beau, mais bientôt nous verrons la différence qu'il y a entre eux. » — Sur ce, il prit son vase et le porta à Clément VII. Le pape en fut satisfait, et ordonna qu'on lui payât de suite le prix que l'on donne ordinairement pour les ouvrages de celle sorte.

Pendant ce temps, je portai mon lis à madonna Porzia. Elle me dit, tout émerveillée, que j'avais dépassé de beaucoup mes promesses; que j'étais libre d'exiger tout ce que bon je jugerais; qu'un château lui semblait un prixn peine digne de mon mérite, et que dans l'impossibilité où elle était de me le donner, ajouta-t-elle en riant, elle me priait de lui demander quelque chose qui fût en son pouvoir. Je lui répondis que si sa seigneurie était satisfaite, j'avais obtenu le plus haut prix de mon travail que j'eusse ambitionné. Je lui fis une révérence, et lui affirmai en riant que je ne voulais point d'autre récompense. Madonna Porzia, se tournant alors vers son amie, lui dit : — «Voyez-vous qu'à son talent s'allient non les vices, mais les vertus que nous lui avions avec raison supposées?»

« Benvenuto mio, ajouta-t-elle, n'as-tu jamais entendu dire que le diable rit quand le pauvre donne au riche? » — « Le diable, répliquai-je, a tant de chagrin, que je veux le voir rire une fois. » — Je me retirai, pendant qu'elle se hâlait de me dire qu'elle se refusait à lui octroyer cette grâce.

Lorsque j'arrivai à la boutique, Lucagnolo tenait un cornet renfermant l'argent qui lui avait été remis pour prix de son vase. — « Compare un peu, me dit-il, ce que tu as reçu pour ton joyau avec ce que j'ai eu pour mon vase, rt — Je le priai de conserver son cornet intact jusqu'au lendemain, et j'ajoutai que si, comme je l'espérais, mon

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