LIVRE PREMIER
ouvrage dans son genre ne le cédait point au sien, je me flattais de lai en faire voir la récompense.
Le jour suivant, madonna Porzia envoya a la boutique son majordome. Il m'appela dehors, et me remit un cornet plein d'écus, de la part de sa maîtresse, en me disant, avec force paroles courtoises dignes de la signora, qu'elle ne voulait pas que le diable pût rire, et que l'argent qu'elle m'envoyait n'était pas l'entier payement de ce que méritait mon travail.
Lucagnolo brûlait du désir de comparer son cornet au mien. Dès que je fus rentré dans la boutique, où se trouvaient douze ouvriers et plusieurs voisins qui étaient curieux de connaître le résultat du défi, Lucagnolo prit son cornet, rit d'un air moqueur, poussa trois ou quatre ouf! ouf! triomphants, et versa avec grand fracas sur le comptoir vingt-cinq écus en jules. H pensait que j'avais tout au plus quatre ou cinq écus en monnaie.
Etourdi par les cris, par les regards et par les rires des assistants, je jetai un timide coup d'oeil dans mon cornet; je n'y aperçus que de l'or. Alors, les yeux baissés et sans souffler mot, j'élevai à deux mains mon cornet au-dessus de ma tête, et je laissai tomber mon argent sur le comptoir, comme d'une trémie de moulin. J'avais une somme moitié plus forte que celle de Lucagnolo : aussi tous les spectateurs, qui jusqu'alors tenaient leurs regards braqués sur moi avec dédain, se tournèrent-ils vers mon adversaire, en lui disant : — « Lucagnolo, les écus de Benvenuto font mieux à l'œil que les tiens, car ils sont d'or et moitié plus nombreux. »
Je crus que, de rage et de honte, Lucagnolo allait tomber mort sur le coup. Il avait droit au tiers de mon argent (en vertu de l'usage qui attribue les deux tiers du prix de la main-d'œuvre a l'ouvrier, et l'autre tiers au maître de la boutique); mais l'envie l'emporta chez lui sur l'avarice,
64 MÉMOIRES DE BENVENl'TO CELLINI.
bien que Ton dût s'attendre à tout le contraire, car il était fils d'un paysau de Jesi. Il maudit son art et ceux qui le lui avaient enseigné, et jura que dorénavant il renoncerait aux grands ouvrages, et ne s'occuperait plus que de petites
bo rie, puisqu'on les payait si bien. Non moins indigné
à mon tour, je lui dis que chaque oiseau avait son ramage, qu'il parlait comme on parle dans les tanières d'où il était sorti; puis, je lui protestai que je me tirerais très-bien des cogUotierie qu'il Taisait, mais que lui ne réussirait jamais à faire mes bo rie. Enfin, je le quittai furieux, en
lui annonçant que bientôt je lui prouverais que je disais vrai. Les assistants lui donnèrent tort à haute voix, le tenant pour un vilain qu'il était, et moi, pour un galant homme, ainsi que je l'avais montré.
Le lendemain, j'allai remercier m adonna Porzia, et je lui dis que sa seigneurie, au lieu de faire rire le diable, lui avait fait renier Dieu de nouveau. Nous en rimes tous les deux de bon cœur, et elle me confia plusieurs travaux aussi beaux que lucratifs.
Pendant ce temps, je cherchai, par l'entremise d'un élève de Raphaël d'Urbin, à obtenir que l'évêque de Sala» manque me chargeât d'exécuter une de ces grandes aiguières dont on se sert pour l'ornement des crédences. Comme ce prélat désirait en avoir deux d'égale dimension, il en commanda une à Lucagnolo, et l'autre & moi. Le dessin de ces aiguières nous fut fourni par le peintre Giovanfrancesco.
J'abordai ce travail avec une ardeur merveilleuse. Tin Milanais, que l'on appelait maestro Giovanpiero délia Tacca , m'avait cédé un petit coin dans sa boutique. Je fis alors le compte de l'argent dont je pouvais avoir besoin pour mes affaires, et j'envoyai tout le reste à mon pauvre père. Au moment où ou le lui remit à Florence, il se trouva par hasard avec un de ces enragés qui faisaient partie des