LIVRE SEPTIEME
me pardonner. » — Le duc demanda alors au Bandinelli s'il était vrai qu'il m'eût promis un bloc de marbre. Le Bandinelli ayant répondu que c'était vrai, le duc me dit : — «Va à l'œuvre de la cathédrale et prends celui qui te plaira. » — Je répondis que Bandinelli s'était engagé à Tenvoyer chez moi. Nous échangeâmes des paroles terribles, et je persistai à ne point vouloir l'accepter à d'autres conditions.
Le lendemain matin on m'apporta un bloc. Je demandai qui me l'envoyait; on me répondit que c'était Bandinelli, et qne ce marbre était celui qu'il m'avait promis. Je le fis immédiatement placer dans mon atelier et je commençai à le dégrossir. Je m'occupai aussi du modèle. J'avais une telle envie d'aborder le marbre que je n'avais pas la patience nécessaire pour exécuter un modèle avec le soin que Fart exige. Je ne tardai pas à m' apercevoir que le marbre sonnait le fêlé sous le ciseau : de sorte que plu^curs fois j'eus regret d'avoir entrepris cet ouvrage. Gepenilant j'en tirai ce que je pus, c'est-à-dire le groupe d'Apollon et Hyacinthe, qui est encore aujourd'hui inachevé dans mon atelier. Le duc, qui souvent venait chez moi, me dit plus d'une fois : — «Laisse un peu le bronze de côté, que je voie comment tu travailles le marbre. » — Alors je prenais mes outils, et j'attaquais mon bloc résolument. Le duc m' ayant demandé où était mon modèle, je lui répondis : — a Signore, ce marbre est tout brisé; néanmoins j'en ferai quelque chose ; car, bien que je n'aie pu me résoudre à terminer un modèle, je continuerai à travailler de mon mieux. u
Le duc me fit alors venir de Rome un bloc de marbre grec pour restaurer son Ganymède antique qui avait été cause de ma querelle avec le Bandinelli. Quand ce marbre fut arrivé, je pensai que ce serait vraiment dommage de le mettre en morceaux pour rétablir la k1te, les bras et les
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diverses parties qui manquaient au Ganymède. Je me procurai un autre bloc. — Afin d'utiliser le marbre grec, j'exécutai un petit modèle en cire auquel je donnai le nom de Narcisse. Je fus forcé de le représenter dans F attitude qu'on lui voit aujourd'hui pour éviter deux trous de pins d'un quart de brasse de profondeur et de deux bons doigts de largeur dont le bloc était percé. Pendant nombre d'années, ce marbre avait été exposé à la pluie, de sorte que l'eau en séjournant dans les trous l'avait pénétré au point de le décomposer. C'est ce dont je pus me convaincre lorsqu'eut lieu le grand débordement de l'Arno. L'eau ayant monté dans mon atelier à plus d'une brasse et demie de hauteur et renversé le Narcisse, qui était placé sur un piédestal de bois carré, ma statue se rompit à l'endroit de la poitrine. Je la rajustai et je cachai la fente sous une guirlande de fleurs. Je consacrais à cet ouvrage quelques heures avant le lever du soleil et les jours de fêle, afin de ne pas empiéter sur le temps destiné à mon Persée.
Un matin que j'arrangeais des petits ciseaux pour travailler au Narcisse, il me sauta dans l'œil droit une paillette d'acier extrêmement fine. Elle était entrée si avant dans la pupille qu'on ne pouvait par aucun moyen l'en retirer. J'étais persuadé que j'en perdrais l'œil. — Quelques jours après j'envoyai chercher le chirurgien Raffaello de' Pilli. Il me fit coucher sur une table, prit deux pigeonneaux vivants, et à l'aide d'un petit couteau leur ouvrit sous l'aile une veine, de façon que le sang me coulât dans l'œil. Je me sentis aussitôt soulagé. Au bout de deux jours, la paillette d'acier sortit; je me trouvai guéri et avec une meilleure vue qu'auparavant — La fêle de sainte Lucie devant avoir lieu trois jours plus tard, je me mis, pour remercier Dieu de cette bienheureuse guérison, à exécuter avec un cru de France un œil d'or, que je fis présenter à