‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 155 sur 285 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Tracasseries. — Discussion scientifique. — Préparatifs poor la fonle do Penée. — Détails de la fonte du Perse©. — Accidents. — Fièvre. — Tribulations. — RénsaHr — Voyage àPise,

Après avoir jeté avec succès la Méduse, je travaillai à terminer en cire mon Persée. J'espérais et je me flattais qu'il viendrait aussi bien en bronze que la Méduse. Quand le modèle en cire fut achevé, il parut si beau, que le duc se laissa persuader ou s1 imagina lui-même qu'il ne pourrait aussi bien réussir en bronze. — Dans une de ses visites, qui étaient plus fréquentes que d'ordinaire, il me dit : — « Benvenulo, cette figure ne peut êlre jetée en bronze, les règles de l'art s'y opposent. » — Ces paroles me blessèrent si vivement, que je répliquai : — « Siguor, Votre Excellence a très-peu de confiance en moi, et je crois vraiment que cela vient ou de ce qu'elle prête trop > l'oreille à ceux qui parlent mal de moi, ou de ce qu'elle ne s'y connaît pas. » — A peine le duc m'eut-il laissé achever ces mots, qu'il s'écria : — a Je prétends m'y connaître et je m'y connais très-bien. » — « Oui, lui répondis-je aussitôt, oui, comme un prince, mais non comme un artiste; car si vous vous y connaissiez, ainsi que vous le prétendez, vous auriez confiance en moi. N'ai-je pas exécuté en bronze le

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beau buste colossal de Votre Excellence que Ton a envoyé à File d'Elbe? N'ai-je pas restauré le Ganymède, cette belle statue de marbre, qui m'a coûté plus de peine que si je l'eusse sculptée entièrement ? Enûn , lorsque j'ai jeté en bronze la Méduse qui est devant vos yeux, n'ai-je pas surmonté d'immenses difficultés et opéré ce que personne n'avait encore jamais fait dans cet art diabolique ? Voyez, signor mio, j'ai reconstruit mon fourneau d'après une méthode nouvelle ; car, sans parler de divers perfectionnements qu'on y remarque, j'y ai pratiqué deux issues pour le bronze , seul procédé qui pût mener à bien cette figure contournée. Sa réussite, à laquelle tous les maîtres de l'art refusaient de croire , n'est donc due qu'à mon habileté. Tenez pour certain, signor mio, que tous les grands et difficiles travaux que j'ai exécutés en France pour ce merveilleux roi François Ier sont tous arrivés à bonne fin , uniquement parce que ce bon prince avait soin de m' encourager en me donnant un riche traitement et en m' accordant tous les ouvriers que je lui demandais , si bien que parfois j'en avais plus de quarante, tous choisis par moi. Voilà pourquoi j'ai fait tant d'ouvrages en si peu de temps. Ainsi donc, signor mio, ayez confiance en moi, accordez-moi ce dont j'ai besoin , et je vous terminerai, j'espère, un ouvrage qui vous plaira. Si, au contraire, Votre Excellence me décourage et ne me fournit point ce qui m'est nécessaire, elle ne saurait attendre de moi ou de tout autre quelque chose de bien. » — Le duc m' écoutait avec impatience : il se tournait tantôt d'un côlé, tantôt de l'autre. Quanta moi, pauvre malheureux, j'étais au désespoir en songeant à la magnifique position que j'avais eu France. — Tout à coup le duc s'écria : — « Or çà, Bcnvenuto, dis-moi un peu comment pourra jamais réussir à la fonte cette belle tête de Méduse que Persée tient dans sa main et qui est si élevée ! » — a Si Votre Excellence ,

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répliquai-je aussitôt, s'y connaissait comme elle le prétend , elle ne craindrait rien pour cette tête, mais s'inquiéterait bien plutôt de ce pied droit, qui est là, en bas. » — Aces mots, le duc, presque en colère, se tourna vers les scigueurs qui raccompagnaient et leur dit : — « En vérité, je crois que ce Benvenuto se plait à tout contredire insolemment. » — Puis il ajouta, en se tournant vers moi avec un air de dérision qu'imitèrent tous les gens de sa suite : — « Allons, je veux avoir assez de patience pour écouter les raisons que tu imagineras de me donner i l'appui de ce que tu avances. » — « Je vous donnerai une si bonne raison, lui répliquai-je alors, que la conviction entrera dans l'esprit de Votre Excellence. Sachez , signor, que le feu tend naturellement à s'élever, c'est pourquoi je vous promets que celte tête de Méduse viendra parfaitement. Maintenant , comme il est contre la nature du feu de descendre, et qu'il faut ici le forcer par des moyens artificiels à aller à six brasses de profondeur, j* affirme à Votre Excellence qu'il est impossible que ce pied réussisse; mais il rne sera facile de le refaire, n — « Pourquoi , reprit le duc, ne t'es-tu pas arrangé de façon que ce pied vint aussi bien que la tête? » — a 11 aurait fallu, répondisse, construire un fourneau beaucoup plus grand, où j'eusse placé un canal de la grosseur de ma jambe. Le métal en fusion aurait été alors forcément entraîne par sa pesanteur, ce qui ne peut avoir lieu dans le canal qui, pour arriver aux pieds, parcourt un espace de six brasses, attendu qu'il n'a pas plus de deux doigts de largeur. Peu importe, cependant, car tout se réparera aisément Enfin, quand mon moule sera plus d'à moitié plein, j'espère qu'en vertu des propriétés ascendantes du feu, la tête da Pcrsée et celle de la Méduse réussiront parfaitement, soyez-en très-certain, v — Lorsque j'eus exposé ces excellentes raisons, et beaucoup d'autres que, pour être bref

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