LIVRE SEPTIÈME
je passe sous silence, le duc partit en secouant la tète. Je m'armai de courage, et je chassai les idées qui à chaque instant m'assaillaient et me faisaient amèrement repentir d'avoir quitté la France. Je n'étais cependant venu à Florence, ma douce patrie, que pour secourir mes six petites nièces ; mais je voyais bien que cette bonne action allait être la source d'une foule de maux. Néanmoins, je me flattais qu'aussitôt que j'aurais achevé mon Persée, tous mes tourments se convertiraient en joie et me vaudraient une glorieuse récompense. Ainsi, animé d'une nouvelle ardeur, je rassemblai mes forces, et, avec le peu d'argent qui restait dans ma bourse, j'achetai quelques piles de bois de pin de la forêt de Serrisiori, près de Monte-Lupo. En les attendant, je couvrais mon Persée avec des terres que j'avais préparées plusieurs mois à l'avance , a6n qu'elles fussent convenablement à point. Dès que j'eus achevé ma chape de terre (chape est le terme technique), que je l'eus soigneusement garnie d'une bonne armature de fer, je commençai, à l'aide d'un petit feu, à la dépouiller de la cire qui sortait par une foule d'éveots; car, plus il y en a, mieux s'emplit le moule. Après avoir extrait la cire, je construisis autour de mon Persée, c'està-dire autour du moule, un fourneau à capsules, en briques, disposées les unes sur les autres de manière à laisser entre, elles une foule d'espaces vides, propres à faciliter la circulation du feu ; puis, durant deux jours et deux nuits, je le chauffai continuellement jusqu'à ce que toute la cire fût sortie et le moule parfaitement cuit. Alors je commençai à creuser une fosse pour y enterrer mon moule, suivant les règles de l'art. Quand ma fosse fut prête, je pris mon moule, et, à l'aide de cabestans et de solides cordages, je le redressai avec soin et le suspendis à une brasse au-dessus du plan de mon fourneau, en le dirigeant de façon quil gravitât précisément vers le centre de la fosse. Je le fis alors \i. 10
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descendre tout doucement au fond du fourneau , où on le déposa avec toutes les précautions imaginables. Dès que j'eus accompli ce beau travail Je le rechaussai avec la terre que j'avais enlevée de la fosse, et, & mesure qu'elle s'amoncelait, j'y plaçais, en guise d' évents, de ces petits tuyaux de terra cuite dont on se sert pour les éviers et autres choses de même nature. Lorsque je vis que j'avais bien consolidé le moule, que ce mode de le chausser, en y mettant ces tuyaux bien à leur place, était excellent, et que je pouvais me fier à mes ouvriers, qui comprenaient parfaitement ma méthode, si différente de celle des autres maîtres, je tournai mes pensées vers mon fourneau. Je l'avais fait emplir d'un nombre considérable de lingots de cuivre et de bnonie, amoncelés les uns sur les autres , suivant les règles de l'art, c'est-à-dire en ayant soin de ménager entre eux un passage aux flammes , a6n que le métal s'échauffât et se liquéfiât plus promptement. Alors , j'ordonnai résolument à mes ouvriers d'allumer le fourneau et d'y jeter des bûches de pin. Grâce à la résine qui découlait de ce bois et à l'admirable construction de mou fourneau, ie feu fonctionnait si vigoureusement que je fus forcé de porter secours tantôt d'un côté, tantôt de l'antre, ee qui me fatiguait à un point intolérable; cependant je redoublai d'efforts. Pour combler la mesure, le feu prit à TateHer et nous donna lieu de craindre que le toit ne s'abtmât sur nous. Eu outre, il me venait du côté du jardin nu si grand vent et une pluie si furieuse, que mon fourmeau se refroidissait. Après avoir lutté, pendant quelques heures, contre ees déplorables accidents, je me harassai tellement, que, malgré la vigueur de nia constitution , je ne pus y résister. Lue fièvre éphémère , la plus violente que j'aie jamais ressentie, s'empara de moi. Je fus dooe forcé d'aller me jeter sur mou lit» — Au moment où je fus rontraint de prendre ce parti désolant, je me tournai vers
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mes auxiliaires qui étaient au nombre de pins de dix, en comptant les maîtres fondeur*, les manœuvres et les ou-* vriers attachés à ma boutique, je me recommandai à eux tous; puis je m'adressai à un certain Bernardino Manel* liai de Mugello, qoi depuis plusieurs années était cfaes moi, et je lui dis : — « Mon cher Bernardino, suis ponctuellement le plan que je t'ai expliqué, et va aussi vite que possible, car le métal sera bientôt à point. Tu ne peux te tromper, ceé braves gens feront promptement les canaux. Avec ces deux pierriers, vous frapperes les tampons du fourneau, et je suis certain que mon moule s'emplira trèsbien. Quant à moi, je me trouve plus malade que je ne l'ai jamais été depuis le jour où je suis né, et, en vérité, je crois qu'avant peu d'heures je ne serai plus de ce monde. » — Là-dessus je les quittai, le cœur bien triste, et j'allai me coucher.
Dès que je fus au lit, j'ordonnai à mes servantes de porter à boire et à manger à tous ceux qui étaient dans mon atelier, et je leur disais : — « Hélas ! demain matin je ne serai plus en vie ! » — Elles cherchèrent à m' encourager, en m' assurant que ce grand mal étant venu par trop de fatigue , il ne tarderait pas à se dissiper. La fièvre alla toujours en augmentant de violence durant deux heures consécutives, pendant lesquelles je ne cessais de répéter que je me sentais mourir. — Ma servante » qui gouvernait toute la maison et qui se nommait Mona Fiore da Caste! del Rio, la femme la plus vaillante et la plus dévouée qui ait jamais existé, me prodiguait les Soins les plus empressés et ne cessait de me crier que j'étais fou de me décourager ainsi. Cependant mes souffrances et mon accablement brisaient son brave cœur, et elle ne pouvait empêcher que ses yeux ne laissassent tomber des larmes qu'elle essayait de me cacher.
Tandis que j'étais en proie à ces affreuses tribulations
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je vis entrer dans ma chambre un homme lortu comme un S majuscule, qui se mit à me dire d'une voix aussi piteuse et aussi lamentable que celle des gens qui annoncent aux condamnes leur dernière heure : — « Hélas ! Benvenoto , votre travail est perdu , et il n'y a plus de remède au monde ! » — Aux paroles de ce malheureux, je poussai un si terrible cri, qu'on F aurait entendu du septième ciel. Je me jetai à bas du lit, je pris mes habits et commençai à me vêtir en distribuant une grêle de coups de pied et de coups de poing à mes servantes , à mes garçons et à tous ceux qui venaient pour m' aider. — « Ah ! traîtres ! ah ! envieux! leur criais-je en me lamentant, c'est une trahison préméditée; mais je jure Dieu que je saurai à quoi m'en tenir et qu'asani^de mourir je prouverai qui je suis, et de telle façon, que plus d'un en sera épouvanté. »
Lorsque j'eus achevé de m1 habiller, je me rendis, l'esprit bouleversé, dans mon atelier, où je trouvai stupéfaits et comme abrutis tous ces gens que j'avais laissés si joyeux et si pleins de courage. — « Or çà , leur cri ai -je , écoulezmoi, et, puisque vous n'avez pas su ou voulu suivre les instructions que je vous avais données, obéissez-moi , maintenant que me voilà pour présider à mon œuvre. Que pas un ne raisonne, car, dans de telles circonstances, il faut 'des bras et non des conseils. » — Un certain maestro Alessandro Lastricati (I) me répondit : — '< Voyez, Benvenuto, vous voulez aborder une entreprise contre toutes les règles de Fart et dont la réussite est impossible. » — A ces mots, je me retournai vers lui avec tant de fureur et avec un air qui indiquait si bien que j'étais résolu à faire un mauvais coup qu'Alessandro et tous les autres s'écrièrent à la fois : — « Là! là! commandez : nous obéirons à tous vos ordres
(I) Cet Aleasandro Lastricati «si probablement parent do acolpleor et fondent Znoobl Lastricati , lequel présida à la cérémonie des obsèques de Mirhel-Ange. — Voy et Vasari, Vie de Wt>AW-4»r, t. V, p. 280 et 8S7.
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tant qu'il nous restera un souffle de vie. » — Je crois qu'ils me dirent ces bonnes paroles parce qu'ils pensaient que j'allais bientôt tomber mort.
Je courus sur-le-champ à mou fourneau, et je vis que le métal s'était tout coagulé et, pour me servir d'un terme de fonderie, avait formé un gâteau. — J'envoyai deux manœuvres chercher en face, dans la maison du boucher Capretta, une pile de bois de jeunes chênes qui étaient sciés depuis plus d'un an et que madonna Ginevra, femme dudit Capretta, m'avait offerts. Aussitôt que les premières brassées m'eurent été apportées, j'en remplis la fournaise. — Comme le chêne produit un feu plus violent que toute autre espèce de bois (on emploie le peuplier et le pin pour couler l'artillerie, qui réclame une chaleur plus douce), il arriva que mon gâteau commença à se liquéfier et à étinceler dès qu'il eut commencé à sentir ce feu infernal. — En même temps je fis ouvrir les canaux et j'euvoyai sur le toit quelques-uns de mes gens pour éteindre le feu que les flammes du fourneau y avaient allumé de plus belle. Du côté du jardin j'avais fait placer des planches et tendre des tapis et des toiles qui me garantissaient de la pluie. — J'eus bientôt remédié à tous ces accidents. — De ma plus grosse voix je criais à mes hommes : — « Apportez-moi ceci, ôtez-moi cela; » — et toute cette brigade, voyant que le gâteau commençait à se liquéfier, m'obéissait de si bon cœur que chaque ouvrier faisait la besogne de trois. — Alors je fis prendre un demi-pain d'élain qui pesait environ soixante livres, et je le jetai dans le fourneau sur le gâteau, qui, grâce au chêne qui le chauffait en dessous et aux leviers avec lesquels nous l'attaquions en dessus, ne tarda pas à devenir liquide. Quand je vis que, contre l'attente de tous ces ignorants, j'avais ressuscité un mort, je repris tant de force qu'il me semblait n'avoir plus ni fièvre ni crainte de la mort. — Tout à coup une détonation frappa
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nos oreille, et une flamme semblable à un éclair brilla à nos yeux. Une indicible terreur s'empara de chacun el de moi plus que des autres. Dès que ce fracas fat passé et cette clarté éteinte, nous nous regardâmes les uns les antres. Bientôt nous nous aperçûmes que le couvercle de la fournaise avait éclaté et que le bronxe débordait J'ordonnai d'ouvrir de suite la bouche de mon moule et en même temps de frapper sur les deux tampons.
Ayant remarqué que le métal ne courait pas avec la rapidité qui lut est habituelle, je pensai qu'il fallait peut» être attribuer sa lenteur à ce que la violence du feu au* quel je l'avais soumis avait consumé 1* alliage. Je fis alors prendre tous mes plats, mes étudies et mes assiettes d'étain, qui étaient au nombre d'environ deux cents; j'en mis une partie dans mes canaux et je jetai l'autre dans le fourneau. Mes ouvriers, voyant que le bronze était devenu parfaitement liquide et que le moule s'emplissait, m'ai* daient et m'obéissatent avec autant de joie que de courage. — Tout en leur commandant tantôt une chose, tantôt une autre, je disais : — « Béni sois-tu, ô mon Dieu ! qui par ta toute^puîssanec ressuscitas d'entre les morts et montas glorieusement au ciel! * — A l'instant mon moule s'emplit. Je tombai & genoux et je remerciai le Seigneur de toute mon âme. — Puis, ayant aperçu un plat de salade qui était là sur un mauvais petit banc, j'en mangeai de grand appétit et je bus avec tous mes hommes. Knsuite, comme il était deux heures avant le jour, j'allai joyeux et bien mieux portant me fourrer dans mon Ht, où je me reposai aussi tranquillement que si je n'eusse jamais été le moins du monde indisposé. — Pendant ce temps, ma bonne servante, sans que je lui eusse rien dit, m'avait préparé un petit chapon bien gras; de sorte que, quand je me levai vers l'heure du diner, elle accourut gaiement près de moi en me disant : — a Est-ce donc là cet homme