‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 18 sur 285 · LIVRE PREMIER. (il · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. (il

resterai l de moi, el que, si je le lui portais, il nie le payerait de suite. Ces menaces ne me causèrent pas la moindre frayeur, et je donnai à entendre que j'irais en parler au pape. Cependant la colère de F évoque se calma, et toutes mes craintes disparurent. Quelques gentilshommes romains m'ayant garanti que je ne recevrais aucune injure et que je serais payé de mou travail, je pris un long poignard, ma bonne cotte de mailles, et, suivi de mon Paulino, qui portait le vase d'argent, je me rendis au palais de monseigneur, où je trouvai tous ses gens rangés en haie. Il s'agissait, ni plus ni moins, de passer au milieu du Zodiaque: l'un avait la mine du lion; l'autre, du scorpion; celui-là, du cancer. Enfin, nous arrivâmes à ce maudit évèque, qui nous défila le chapelet d'injures le plus digne (Tun prêtre et d'un Espagnol que l'on puisse imaginer. Je ne daignai ni lever les yeux sur lui, ni lui répondre un mot. Il n'en devint que plus furieux. Alors, il demanda de quoi écrire et m'ordonna de signer de ma main que j'avais été contenté et payé par lui. Je le regardai en face, et lui répondis que je le ferais très-volontiers, lorsque j'aurais reçu mon argent. 11 s'échauffa de plus belle, et les bravades et les disputes roulèrent grand train. A la fin, j'eus mon argent, je donnai mon reçu , et je me relirai joyeux ri satisfait. Le pape Clément, à qui un autre que moi avait montré mon vase, apprit cette aventure. Il s'en divertit beaucoup, m'accabla d'éloges, et dit en public qu'il me voulait le plus grand bien : aussi monseigneur de Salamanque eut-il un vif regret de ses bravades. Pour se rapatrier avec moi, il chargea le peintre dont j'ai déjà parlé de me dire qu'il désirait nie confier plusieurs travaux importants; je répondis que je les exécuterais volontiers, mais que je voulais en être payé avant de les commencer. Ces paroles parvinrent aux oreilles du pape, et il en rit de bon cœur en présence du cardinal Cibo, auquel il conta au

«i MEMOIRES DE BENVENUTO CELLINI.

long ma querelle avec l'évéque de Salamanque. Il se tourna ensuite vers un de ses officiers, et il lui enjoignit d'avoir soin que j'eusse toujours de ï ouvrage pour le palais.

Le cardinal Cibo m'envoya chercher, et, après de nombreux compliments, il me donna à faire un vase plus grand que celui de l'évéque de Salamanque. Je fus également employé par le cardinal Cornaro et d'autres cardinaux, surtout par Ridolfi et Salviati. De toutes parts les commandes m' arrivaient : de sorte que je gagnai beaucoup d'argent.

Madonna Porzia me conseilla d'ouvrir une boutique a mon compte. Je suivis cet avis, et cette gracieuse et excellente femme ne cessa de me confier quelque travail fort lucratif. Si j'ai montré que je n'étais point un homme dépourvu de talent, c'est presque à elle seule que j'en suis redevable.

Je me liai intimement avec le signor Gabriello Ce serino, gonfalonier de Rome. Je fis pour lui maints ouvrages, entre autres, un qui est remarquable. C'était une de ces grandes médailles d'or que l'on portait sur le chapeau ; elle représentait Léda avec son cygne. Le signor Gabriello, enchante de mon travail, me dit qu'il voulait le faire estimer pour me le payer le juste prix. Comme ma médaille était exécutée avec un soin extraordinaire, les connaisseurs l'évaluèrent bien au delà de ce qu'il imaginait. Toutefois elle restait entre ses mains , et je ne recevais rien pour prix de mon travail. Bref, il en fut pour cette médaille comme pour le vase de l'évéque de Salamanque. Mais, afin que des choses de ce genre ne m'empêchent pas de raconter des faits plus importants, je ne m'y arrêterai point davantage.

Page 1