‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 17 sur 285 · LIVRE PRBMIKR. &ft · texte numérisé non relu

LIVRE PRBMIKR. &ft

Huit, à P époque où je commis ce petit détordre que j'ai relaté plus haut. Cet homme était précisément celui qui avait juré de m' envoyer en exil avec une escorte de halle-» bardiers. Comme les enfants de cet enragé étaient de fort mauvais sujets, mon père lui dit à ce propos : — u 11 peut arriver des malheurs à tout le monde, surtout aux gens qui se laissent aller à la colère quand ils sont injuriés, ainsi que cela est arrivé à mon (ils; mais par le reste de sa vie vous pourrez juger si j'ai su lui donner une vertueuse éducation. Plaise au ciel que vos enfants n'agissent avec vous ni pis ni mieux que le mien ne se conduit envers moi ! C'est à Dieu que je dois d'avoir su l'élever, et, lorsque la force m'a manqué, il est intervenu lui-même pour l'arracher de vos mains irritées, bien que vous vous refusiez à le croire, n

Eu m' écrivant cette affaire, mon père me pria, pour F amour de Dieu, déjouer quelquefois de la flûte, afin que je ne perdisse point ce beau talent qui lui avait coûté tant de peines à m' inculquer. Sa lettre était remplie de choses si tendres, si paternelles, qu'elles m'arrachèrent de douces larmes. Je me promis sincèrement de le contenter avant qu'il mourût , et Dieu nous accorde toutes les grâces que nous lui demandons avec un cœur fidèle.

Pendant que je travaillais au beau vase de l'évêque de Salamanque, j'avais pour tout aide un jeune apprenti que je n'avais pris que grâce à de vives sollicitations d'amis, et presque contre mon gré. Il avait quatorze ans environ , se nommait Paulino, et était fils d'un citoyen romain qui vivait de ses rentes. Ce Paulino était l'enfant le mieux élevé, le plus honnête et le plus beau que j'eusse jamais vu. Ses manières polies et prévenantes, son extrême beauté et son dévouement m'inspirèrent pour lui la plus forte affection que puisse renfermer la poitrine d'un homme. Cette excessive amitié fut cause que pour voir plus souvent briller un

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rayon de gaieté sur son merveilleux visage, qui d'ordinaire respirait la mélancolie, je me mettais quelquefois à donner du cornet. Tous ses traits s'épanouissaient alors d'un rire si pur et si gracieux, que je ne m'étonne plus aucunement des folies des dieux du ciel, que nous trouvons consignées dans les livres des Grecs. Si Paulino eût vécu de leur temps, il leur en aurait peut-être fait faire de plus grandes encore. Paulino avait une sœur nommée Faustina, dont la beauté était telle, que je doute qu'elle ait jamais été égalée par celle de la Faustina si vantée par les historiens de l'antiquité. Le père de Paulino me menait quelquefois à sa Vigna, et, autant que je pouvais en juger, ce brave homme désirait que je devinsse son gendre. Cela était cause que je m'occupais de musique plus que je ne l'avais fait jusqu'alors.

A cette époque, Gianiacomo, de Cesena, excellent fifre de la maison du pape, envoya le trombone Lorenzo, de Lucques, qui est aujourd'hui au service de notre duc, nie demander si je voulais me joindre i\ eux, le 1er août, pour exécuter sur mon cornet la partie de soprano dans quelques beaux motets de leur choix. La musique est si admirable en soi, et j'étais si heureux de pouvoir faire plaisir a mon vieux père, que j'acceptai cette proposition, malgré le vif désir que j'avais d'achever le vase de l'évêque de Salamanque. Pendant une semaine entière, nous eûmes chaque jour une répétition de deux heures. Le 1er août, nous nous rendîmes au Belvédère, et tandis que sa Sainteté dînait, nous jouâmes les motets que nous avions étudiés. Clément VU déclara qu'il n'avait jamais entendu une musique plus suave et plus harmonieuse. Il appela Gianiacomo, s'enquit d'où et de quelle façon il s'était procuré un si bon cornet pour soprano, puis lui demanda des renseignements précis sur moi. Gianiacomo m' ayant nommé, le pape lui dit : — « C'est donc le fils de maestro Giovanni ? « —

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lorsqu'on lui eut répondu affirmativement, il ajouta qu'il voulait que je fisse partie de ses musiciens. — a Très-saint Père, lui dit Gianiacomo, je ne puis me flatter de l'attacher à rotre service, parce que sa véritable profession est l'orfèvrerie. Il excelle dans cet art, et il en tire plus de profit que ne lui en donnerait la musique. » — « Je désire d'autant plus l'avoir, répondit le pape, qu'il possède un talent que je ne lui soupçonnais pas. Veille à ce qu'il ait le môme traitement que vous autres, et dis-lui de ma part qu'il entre à mon service et que je ne le laisserai pas manquer de travail dans son autre profession. » — Le pape remit ensuite à Gianiacomo cent écus d'or renfermés dans un mouchoir, etluidit : — a Distribue-les de façon qu'il en ait sa part, n — Gianiacomo prit congé du pape, vint vers nous et nous répéta ponctuellement toutes les paroles de sa Sainteté; puis il divisa l'argent entre huit que nous étions, et me dit en me donnant ma part : — "Je vais te faire inscrire au nombre de nos camarades, » — « Laissez passer aujourd'hui, lui repartis-je , demain vous aurez ma réponse. » — Sur ce, je les quittai, en examinant s'il fallait accepter cette offre qui menaçait de m' être si préjudiciable, en me détournant des études de mon art. La nuit suivante, mon père m' apparut en songe. Les larmes aux yeux, il me priait, pour l'amour de Dieu et de lui, de prendre la place que l'on me proposait. Il me semblait que je ne lui répondais que par le refus le plus absolu. Alors , je crus le voir revêtir une figure qui me frappa de terreur, et il me cria : — «Si ta n'acceptes pas , tu auras la malédiction paternelle ; si tu acceptes, je te bénirai éternellement. » — W étant éveillé, je courus de suite, dans mon épouvante, me faire inscrire. J'en informai mon vieux père, à qui l'excès de la joie causa une maladie qui faillit être mortelle. Dès qu'il fut guéri, il m'écrivit que lui aussi avait eu un songe presque semblable au mien.

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Il me sembla qu'après avoir ainsi obéi aux désirs de mon père, tout devait tourner pour moi à bonne et glorieuse (in. Ce fut donc av$c la plus grande ardeur que je travaillai a T achèvement du vase de l'évêque de Salamanque. Ce prélat était un homme magnifique et fort riche, mais difficile à contenter. Chaque jour il envoyait voir ce que je faisais , et quand par hasard son messager ne me trouvait pas chez moi, il entrait dans une fureur sans bornes et jurait qu'il m'ôterait mon ouvrage pour le donner a un autre. Cette maudite musique était la cause de tout cela. Cependant je travaillai, nuit et jour, avec tant d'assiduité à mon vase, que, l'ayant amené à un état présentable, je le montrai à mon évéque; mais il en conçut un si vif désir de le voir terminé, que j'eus lieu de me repentir de ma complaisance. Enfin, au bout de trois mois, j'achevai ce vase, qui était orné de petits animaux, de feuillages et de masques aussi beaux qu'on puisse les imaginer. Je chargeai aussitôt mon apprenti Paulino d'aller le montrer à Lucagnolo , ce vaillant homme dont j'ai parlé plus haut. Mon beau Paulino, avec sa grâce infinie, lui dit :

— « Messer Lucagnolo, pour tenir sa promesse, Benvenuto vous envoie une de vos coglionerie, en attendant que vous

lui montriez une de ses bo rie. » — Lucagnolo prit le vase,

et, après l'avoir attentivement examiné, dit à Paulino :

— u Mon bel enfant, dis à ton maître qu'il est un habile homme , que je le prie de me tenir pour son ami et de ne plus songer au passé. » — L'honnête et charmant Paulino s'acquitta joyeusement de ce message. Le vase fut ensuite porté à l'évêque de Salamanquc, qui voulut qu'on ledit estimer. Lucagnolo prit part à cette expertise. U vanta beaucoup mon travail, et le poussa à un prix que j'étais loin d'espérer. Mon évéque, s'étant emparé de mon vase, s'écria en véritable Espagnol : — « Je jure Dieu qu'autant il me l'a fait attendre, autant il en attendra le payement! » —

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Ce* parole* me mécontentèrent vivement , et je me mis à BM&re 1" Espagne et tous ceux qui lui voulaient du bien. Ce vase avait, entre autres beaux ornements, une anse & oae seule pièce, d'un travail extrêmement délicat, laquelle, an moyen d'un ressort, se maintenait droite audessus de l'orifice. Un jour, le monsignore ayant montré mon vase, par vanité, à quelques-uns de ses gentilshommes espagnols, il arriva que l'un d'eux, après le départ de févéque, saisit l'anse a vee si peu de ménagement, que le ressert ne put résister à ta force brutale et se brisa entre ses doigta. Honteux de sa maladresse , il pria l'argentier de le parier sur-le-champ à l'orfèvre qui F avait fait, en lui promettant tont ce qu'il exigerait pour qu'il le réparât sans relard. Le vase se retrouva donc entre mes mains. Je m'engageai h le raccommoder avec célérité, et je tins ma promesse. On me l'avait remis avant mon diner. A la vingtdeuxienie heure, celui qui me l'avait laissé arriva, tout en suenr, tant H avait couru, parce que le monsignore lui avait de nouveau demandé le vase, pour le montrer à d'autres gentilshommes. — «Vite, vite, apporte le vase! » — me répétait incessamment l'argentier, sans me permettre de proférer un mot. Moi, qui n'entendais ni me dépêcher, ni te loi rendre, je lui dis que je ne voulais point aller vite. Il entra alors dans une teHe fureur, qu'il fit mine de tirer son épée d'une main , et de l'autre de forcer ma boutique. Mais je l'arrêtai, f arme au poing, et lui dis hardiment : — a le ne veux pas te le donner 1 va dire a monseigneur, ton maître, que j* exige le prix de mon travail avant qu'il aorte de ma boutique. » — Ayant vu que ses bravades n'avaient rien obtenu, il se mit à me prier, ' comme on prie la croix du Rédempteur, en me certifiant que, si je le lui donnais, il s'emploierait si bien pour moi, que je serais payé. Ces paroles n'ébranlèrent aucunement «a résolution, et je continuai à lui répéter la même chose.

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A la fin, désespérant du succès, il partit à toutes jambes, après avoir juré de revenir avec une bande d'Espagnols, pour nie couper en morceaux. Pendant ce temps, moi, qui ajoutais quelque peu foi à leurs assassinats, je me promis de me défendre valeureusement, et je préparai mon excellente escopette de chasse, en me disant à moi-même : — u Puis-je encore céder ma vie à celui qui s1 empare de mon bien et du fruit de mon travail? » — Je ruminais ainsi, lorsque apparut une troupe d'Espagnols avec le majordome, qui, avec cette insolence qu'on ne rencontre qu'en Espagne, leur ordonna d'entrer chez moi, de prendre le vase et de m' appliquer la bastonnade. A ces mots je leur montrai la gueule de mon escopette et sa mèche allumée, en leur criant à haute voix : — « Bandits ! traîtres ! est-ce ainsi qu'on pille les maisons et les boutiques des citoyens de Rome? Pas un de vous, voleurs, n'approchera de cette porte, sans que je le tue avec cette escopette ! » — Puis, dirigeant le canon de mon arme vers le majordome, prêt à faire feu, je lui dis : — « Et toi, brigand, qui les excites, je veux que tu meures le premier ! » — Aussitôt, il donna de l'éperon à un genêt qu'il montait, et s' enfuit ventre à terre. Tous les voisins accoururent à ce tapage, et quelques gentilshommes romains qui passaient me crièrent : — « Tue-les, ces chiens, tue-les , nous t'aiderons! » — Ces paroles furent d'un tel effet, que le reste de la troupe, en proie à une terrible panique, suivit l'exemple du majordome. On fut forcé de raconter à monseigneur ce qui c'était passé; cet homme hautain réprimanda vertement ses gens, tant pour s'être laissés aller à de tels actes de violence, que pour n'avoir point été jusqu'au bout après avoir commencé. Dans ces entrefaites , survint le peintre qui avait pris part au commencement de l'affaire. Monseigneur le chargea de me dire, de sa pari, que, si je ne lui portais pas le vase à l'instant, mes oreilles seraient le plus grand morceau qui

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