‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 190 sur 285 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De l'art d« U joaillerie. -De U nature des pierre» fines et des pierres haute ; de leurs sertissures et des feuilles dont on se sert pour les monter. — De la teinture des diamants. — De la manière de faire le ipecchictio, et de plusieurs antres partiealarime relatives aax pierres précieuses.

Notre dessein n'est point d'approfondir ici les causes qui produisent les gemmes. Divers philosophes, tels qu'Aristote , Albcrt-le-Grand , Pline , Solin , FI im an te , Isidore et une foule d'autres hommes des plus doctes ayant trèssoigneusement et très-suffisamment traité cette question , nous nous bornerons à dire que les gemmes, comme toutes les choses créées sous le cercle de la lune , sont un composé des quatre éléments dont, suivant leur espèce, elles participent et tirent un mérite particulier. Ainsi, la nature semble s'être étudiée à représenter les couleurs des quatre éléments dans les quatre pierres les plus précieuses, qui sont le rubis, le saphir, l'émeraude et le diamant. En effet, le rubis flamboyant ne nous offre-t-il pas Y image du feu ; et le saphir azuré, celle du ciel? La joyeuse couleur de Témeraude ne rappelle-t-elle pas la terre presque entière-

ment couverte de verdure; et le diamant transparent, fean qui en lui se montre pure, limpide et ondulante?

Nous nous occuperons donc principalement de ces pierres, que seules, entre toutes les autres, nous jugeons dignes d'être nommées précieuses, à cause de lenr finesse, de leur excellence et de leur beauté. — Bien que nous entendions, à l'occasion, parler des propriétés et des vertus de ce» gemmes et de quelques autres pierres, notre point capital sera d'enseigner avec tout le soin imaginable Fart d'ajouter à leur beauté, et la manière de les sertir et de les monter en pendants, bracelets, anneaux, carcans, tiares de pape, couronnes de roi et antres semblables ouvrages.

Nous commencerons par les rubis et nous réserverons pour la fin les diamants , car ces sortes de gemmes sont non-seulement nobles entre toutes , mais encore les plus difficiles à monter. En effet, les autres pierres qui se sertissent et se montent en or se contentent de certaines feuilles, dont nous parlerons tout à l'heure, que Ton place au fond de leurs chatons, ce qui ne suffirait pas pour les diamants, qui, suivant leurs diversités, exigent des teintures différentes, parmi lesquelles l'orfèvre est obligé de choisir avec le plus grand soin celle qui convient le mieux à la nature de chaque pierre. C'est un sujet qne nous traiterons aussi en détail; mais, selon notre promesse, débutons par les rubis.

Disons d'abord qu'il y a des rubis de plusieurs sortes. Les plus estimés sont ceux que l'on appelle rubis orientaux , et qui viennent de ces contrées ou toujours se trouveront les gemmes les plus belles et les plus fines. — Lw rubis du Levant ont une couleur parfaite , haut-montée et très-chaude. — Ceux du Couchant sont d'un rouge qui touche à un violet-pourpre, aigre et cru. — Ceux du Septentrion sont d'une couleur encore plus crue et plus aigre que les rubis du Couchant. —Ceux du Midi, qui sont très-

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rares, ont des qualités tout autres. Leur couleur n'est pas JODcèe comme celle des rubis du Levant ; elle ressemble plutôt i celle du balai : elle n'en égale pas la beauté, et néanmoins elle est si ardente et si vive, que de jour elle brille continuellement, et que de nuit elle jette une lueur semblable A celle dont les lucioles et certains petits vers resplendissent dans les ténèbres. — A la vérité , tous les rubis qui sortent des contrées exposées au Midi n'ont pas cet éclat merveilleux, mais ils possèdent des qualités si admirables et de telle nature, que les joailliers expérimentés les reconnaissent entre tous les autres. — Ces pierres qui resplendissent ainsi la nuit sont communément désignées sous le nom d'escarboucles.

J'ai dit que les pierres vraiment précieuses et dignes de ee nom sont au nombre de quatre, mais quelques joailliers de peu d'expérience comptent parmi elles la cbrysoprase , la hyacinthe, le spinelle, l'aigue-marine, la vermeille, la chrysolithe , le plâsme, l'améthyste, voire même le grenat et la perle, qu'ils oublient n'être qu'un os de poisson. Afin que ces gens ne soient point étonnés de ce que je ne parle ni du balai ni de la topaze, je dirai en passant que le balai est on rubis peu coloré , connu en Occident sous le nom de rubis-balai, et j'ajouterai qu'il est d'une dureté égale i celle du rubis, et qu'il doit être tenu pour pierre précieuse comme ce dernier, sans autre différence que celle du prix. — La topaze est aussi une pierre précieuse, et, malgré sa couleur qui rappelle les joyeux rayons du soleil, on la met, à cause de sa dureté, avec le saphir, de même que le balai avec le rubis.

Puisque nous en sommes à parler des quatre pierres principales, c'est-à-dire du rubis, du saphir, de l'émeraude et du diamant, il ne sera pas hors de propos de noter ici qu'aujourd'hui le rubis est plus estimé et plus cher que toutes les autres pierres. En effet, un rubis pesant un carat

on cinq grains de blé environ , et fin à proportion , vaut huit cents écus d'or; une émeraude égaie en grandeur, poids et beauté, vaudra à peu près quatre cents écus d*or; un diamant semblable en poids et en beauté sera estimé par les joailliers expérimentés cent écus , et enfin , un saphir toujours de même poids et de même beauté ne sera pas évalué i plus de dix écus. — Cette digression pourra être de quelque utilité aux amateurs de notre art.

Mais, revenant aux rubis , nous allons dire comment il faut les préparer pour les placer dans les chatons d'or, où ils doivent être sertis soit en pendants , soit en anneaux. — On nomme chaton cette petite case dans laquelle la pierre est enchâssée. — Il est très-important de ne pas faire le chaton de telle façon que la pierre s'y trouve trop enfoncée, ce qui lui ôterait une grande partie de sa grâce et de sa beauté; — il serait encore pis de placer le chaton si haut qu'il paraîtrait entièrement sépare des ornements destinés à raccompagner; faute que ne commettent jamais les maîtres experts dans l'art du dessin.

Occupons-nous maintenant de la manière de sertir les rubis dans leurs chatons. — 11 faut d'abord se munir de cinq ou six sortes de ces feuilles de métal que l'on place sous les rubis , et qui se font d'habitude en tons gradués depuis le rouge le plus intense et le plus chargé, approchant du noir, jusqu'au rouge le plus pâle et le moins perceptible. Une fois que l'orfèvre aura disposé devant lui ces différentes feuilles , il modèlera en pointe un morceau de cire noire assez dure , dont il se servira pour enlever par l'une de ses facettes son rubis, qu'il promènera d'une feuille à l'autre, jusqu'à ce qu'il ait découvert celle qui lui convient le mieux. — Il notera toutefois que ces essais , tout en étant très-utiles , ne sont pas complètement décisifs, attendu que la lumière qui passe alors entre la feuille et le rubis lui mon Ire un effet différent de celui qu'il

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