‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 191 sur 285 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

trouvera lorsque la pierre sera enchâssée dans le chaton où la lumière ne pénétrera plus. Il devra donc , quand sa feuille sera taillée et arrangée dans le chaton , rappliquer sur le rubis et l'en éloigner, car il n'y a que trois points de vue , et il faut s'arrêter à celui qui est entre les deux extrêmes. Après toutes ces épreuves, il pourra sertir sa pierre.

Dans les arts de même que dans les sciences, la pratique révèle et enseigne maints procédés précieux. Aussi ne serat-il point hors de propos, selon moi, de consigner ici nne expérience que j'eus occasion de faire en montant un rubis du prix de trois mille écus environ. Ce rubis avait été anciennement monté par de très-habiles orfèvres. Désirant augmenter sa valeur, je pris un petit écheveau de soie cramoisie que je coupai très-finement; puis, avec le bout d'un petit ciseau, je foulai cette soie jusqu'à ce qu'elle devint bien unie dans mon chaton , où j'avais préalable* ment étendu un peu de cire noire. Après cela je mis en place mon rubis, qui aussitôt gagna un tel éclat que les meilleurs joailliers du temps, qui l'avaient vu auparavant, crurent que je lui avais donné une teinture, ce qui, comme on le sait, n'est permis dans l'art de la joaillerie que pour les diamants. Plus loin nous parlerons de cette teinture. Les joailliers me demandèrent quelle sorte de feuille j'avais employée pour ma monture. Leur ayant répondu que je n'avais point mis de feuille, ils affirmèrent devant le maître du rubis que je m'étais servi d'une teinture ou de quelque autre moyen également prohibé. Alors le gentilhomme pour lequel j'avais travaillé me sollicita courtoisement d'enlever la pierre et de révéler mon secret à lui seul, me promettant de bien me récompenser de toutes mes peines. Mais, moi, dont le plus grand désir a toujours été d'enseigner aux autres le peu que je sais, je démontai ma pierre en présence de tous les joailliers, qui, voyant

SSS TRAITÉ DU L'OIF èVBIBIE.

la manière dont j'avais procédé, se joignirent an mattredn rubU pour m1 accabler d'éloges. Ce rubis était très-gros et si clair que toutes les feuilles que l'on plaçait dessous lui le faisaient étinceler de telle sorte, qu'il ressemblait presque au girasol et à l'œil de chat, que bon nombre d'ignorants rangent parmi les pierres précieuses , ainsi que nous l'a» vons noté plus haut.

Parlons maintenant de l'émeraude et du saphir. On doit les sertir avec les feuilles qui leur conviennent, de la même manière que le rubis. Gomme j'ai reconnu que ces pierres ont les qualités des rubis et présentent les mêmes difficultés pour la monture, je juge superflu de m'en occuper davantage , autrement que pour signaler les falsi6cations auxquelles elles donnent lieu. — Ces renseignements pourront être utiles non-seulement aux amateurs, mais encore aux marchands. — Disons donc qu'il y a des rubis indiens d'une valeur aussi minime qu'on puisse imaginer. J'ai vu un de ces rubis d'une pureté extrême, qu'un faussaire avait monté après en avoir teint le fond avec un peu de sangde-dragon, sorte de résine qui se liquéfie au feu. Ce rubis avait une telle apparence qu'on l'aurait estimé plus de cent écus, tandis que sans la teinture on en aurait donné à peine dix écus. Mais le plus beau de l'affaire fut qu'ayant dit que ce rubis était teint, on refusa de me croire, et que je fus- obligé de le démonter en présence de plusieurs joailliers qui riaient de mon assertion. La teinture avait été si adroitement appliquée qu'à moins d'être praticien consommé, il était impossible de s'en apercevoir, si bien que ce ne fut qu'en ratissant le fond du rubis avec un petit outil de fer que je forçai mes gens à reconnaître ce qu'ils n'auraient jamais soupçonné. On use des mêmes fraudes à l'égard de l'émerande et du saphir : c'est pourquoi, sans m'y arrêter davantage, je vais passer outre et parler des doublets.

Page 1